L’antimonde russe de Mikhaïl Epstein
Le petit essai d’anthropologie politique et historique de la Russie signé par Mikhaïl Epstein est unique en son genre. Il livre un portrait effrayant du pays de Vladimir Poutine en en dévoilant les ressorts profonds.
Le chapelet de destructions et d’horreurs commises par les Russes en Ukraine depuis le 24 février 2022 laisse pantois, de même que la multiplication des attaques hybrides à l’encontre des pays qui soutiennent la résistance des Ukrainiens à l’invasion. Cette démesure et la rage dont elle témoigne défient la raison. De même que le prix que paie la Russie pour cela, puisqu’au moment où nous écrivons les pertes russes depuis juin dernier dépasserait - si l’on en croit les chiffres donnés par Kyiv - les 40 000 hommes morts, grièvement blessés ou disparus par mois, alors même que le front est quasiment figé. Est-il possible de penser cette folie au bord du gouffre de la menace d’une apocalypse nucléaire que brandit régulièrement le Kremlin ?
C’est précisément l’objet du livre de Mikhaïl Epstein, philosophe juif russe qui vit aux États-Unis depuis 1990, dont les Éditions À l’Est de Brest-Litovsk viennent de publier la traduction française par Nastasia Dahuron, sous le titre L’antimonde russe. À la lecture de l’ouvrage, on comprend pourquoi Moscou a désigné son auteur, cette année, comme « agent de l’étranger ». Ce que propose Mikhaïl Epstein, c’est approche tout à fait originale de la Russie, sous la forme d’une anthropologie politique, philosophique et métaphysique très documentée de la Russie qui n’a pas d’équivalent à ce jour.
Le propos de Mikhaïl Epstein commence par un examen de l’identité russe dont il montre qu’elle se définit non pas positivement, mais négativement. C’est une identité « contre » ou « anti ». Il compare la Russie avec le célèbre personnage de Dostoïveski, l’homme du sous-sol, qui n’existe que par le mépris et la haine qu’il voue aux autres dont il se pense supérieur sans pourtant n’avoir jamais rien réussi. « Ce pays, écrit-il, lance des défis à tout le monde, humilie, mais reste incapable de fonder une civilisation qui lui soit propre et que d’autres peuples rejoindraient de leur plein gré ». À cet égard, les Russes diffèrent fondamentalement des Chinois dont l’histoire, riche d’invention technique, culturelle, philosophique et administrative, commence au deuxième millénaire avant l’ère commune. Au contraire, note Epstein, « la Russie n’a d’autre appui, d’autre point de mire qui l’attire autant qu’il la repousse, que l’Occident. » D’où à la fois un profond ressentiment et une radicale mésestime de soi. Cette combinaison l’empêche fondamentalement de s’accomplir positivement et la condamne à s’enfoncer toujours plus profondément dans l’échec. Le philosophe voit dans le long joug tatar, qui commence par l’invasion de la Rus’ par la Horde d’Or au xiiie siècle, l’origine de cette disposition qui fait de la Russie une sorte de trou noir dans la communauté des nations. L’histoire russe, telle qu’il la décrit est celle d’une perpétuelle réactivation du traumatisme, qui se traduit par une fascination pour le vide - mais le pays n’est-il pas en lui-même un immense vide, avec une population de quelque 140 millions d’habitants, environ deux fois celle de la France pour un territoire immense, 171 millions de km², soit environ trente et une fois la France -, le néant et la mort.
Puisant dans la littérature, l’histoire, la philosophie, mais aussi la situation présente, Epstein dresse un portrait de la Russie qui fait froid dans le dos. Poutine est celui qui pousse à son acmé cette identité négative et il n’est pas seul pour cela. Les textes, les citations qui ponctuent la démonstration sont accablants. D’autant que l’on comprend que tout cela se fond dans une mystique noire dont le patriarcat de Moscou se fait le vecteur. Ainsi apprend-on, par exemple, que saint Séraphim de Sarov, figure vénérée, que l’on pourrait comparer à certains égards à François d’Assise, a été proclamé protecteur de la force de frappe nucléaire russe, et que le Centre nucléaire fédéral de Russie a été construit sur le site du monastère où il a vécu. On y a installé le superordinateur le plus puissant de Russie, celui qui sert à développer les missiles balistiques intercontinentaux surnommés Satan !
Ce n’est que l’une des figures du principe d’inversion qui caractérise le pouvoir russe. Une autre, plus terrible encore, se découvre dans l’œuvre de Vladimir Charov, où se produit « un étonnant revirement théologique ». En effet, parmi les héros de cet auteur de romans historico-fantastique à succès, « celui qui torture et tue les innocents leur fait en réalité le plus grand bien, puisqu’il les envoie au paradis ». Il en résulte que « les souverains et les bourreaux les plus redoutables, tels qu’Ivan le Terrible et Staline, sont les plus grands bienfaiteurs de l’humanité ».
Epstein définit le pouvoir russe comme un « schizofascisme » qu’il dit « réunifié par un instinct destructeur ». Il en dénonce la « sacromanie » et la « politique racaille ». Très logiquement, il tient qu’il faut prendre la menace d’apocalypse nucléaire au sérieux, de la part d’une puissance qui n’a au fond que la vengeance pour objectif, une vengeance vouée à s’exercer contre soi-même et contre tous les autres, puisqu’elle n’a comme moteur que la haine.
L’antimonde russe est fascinant et effrayant. Par moments, on a le sentiment que l’auteur pousse son raisonnement à l’extrême - partageant en cela l’une des formes d’excès qu’il dénonce. Si nombre de ses affirmations sont soigneusement documentées, d’autres semblent relever de l’intuition plus que de la démonstration. Ce qu’il décrit est si terrible qu’on préférerait ne pas y croire, et pourtant, qui connaît bien la Russie y reconnaîtra bien des traits fondamentaux.
Existerait-il néanmoins des contre-tendances, des forces de rappel ? Mikhaïl Epstein, lui-même, le laisse entrevoir dans les premières pages de son dernier chapitre. Des pages qui détonnent par rapport à ce qui précède. Il y reprend les arguments qu’il avait opposés en 1990 à Soljenitsyne, qui venait de publier Comment réaménager notre Russie. Il s’efforçait alors d’imaginer la possibilité d’une autre Russie. Une Russie qu’il cherchait dans l’histoire qui précède le déferlement de la Horde d’or, à l’époque où la Rus’ de Vladimir avait éclaté en plusieurs principautés qui se développaient selon leur caractère propre. Il écrit ceci : « Peut-être que le seul salut de la Russie réside dans le fait de devenir une confédération de différentes Russies. Elles sont tellement nombreuses, si singulières, si magnifiques ! (…) La Russie, en tant qu’ensemble gigantesque, aura du mal à intégrer l’Union européenne, tandis que la communauté de Smolensk, celle de Novgorod, celle de Vladimir, celle de Iaroslav, celle de Moscou, celle de Saint-Pétersbourg pourraient bien y parvenir sur le modèle des États d’Europe centrale. » Ainsi, une Russie plurielle, « multicolore », aurait « assez de richesses culturelles pour un long dialogue avec le monde entier, ainsi que pour converser en profondeur avec son âme à elle ». La perspective est belle, mais elle relève hélas d’un « optimisme désespéré ». Elle n’a, en effet, pas la moindre chance de commencer à se réaliser tant qu’au Kremlin l’antimonde russe poursuivra sa fuite en avant vers le gouffre.