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Dans le même numéro

Dans l’espace du soupçon

En quoi réside la faculté d’épouvante du terrorisme ? En opposant deux interprétations philosophiques – l’une qui met l’accent sur le retournement de l’environnement naturel en facteur de violence, l’autre insistant sur la destruction du monde social proche –, l’auteur nous introduit dans les difficultés de la description de l’acte terroriste.

Parmi les drames collectifs qui secouent régulièrement nos sociétés, le terrorisme occupe une place singulière. À l’inverse des situations de guerre ouverte qui reposent sur un principe d’hostilité déclarée, l’attaque terroriste est une forme de violence qui agit par irruption, rompant brusquement la stabilité du monde commun et créant une inflexion brutale entre un avant, qui semblait satisfaire aux attentes de continuité qu’on lui adressait tacitement, et un après qui terrifie dans l’exacte mesure de la cessation violente de ce qui était auparavant appréhendé comme allant de soi. Contrairement aux catastrophes naturelles et aux accidents technologiques majeurs, la nature du stress collectif suscité par l’attentat – ou même la simple menace d’attentat – se caractérise par l’impossibilité de relativiser l’intention mortifère de ceux qui l’accomplissent. Cette double singularité est constitutive d’une dramaturgie dont la figure du terroriste apparaît spontanément comme la clef de voûte. À la fois énigmatique et maléfique, impénétrable et honni, le terroriste est supposé détenir le sinistre secret du désarroi qu’il engendre – un secret qui, s’il était percé, apporterait une réponse à la question sans réponse que le terrorisme soulève : pourquoi ? pourquoi ici et maintenant ? pourquoi elle, lui, eux ?

Le désarroi que produit cette interrogation est le véhicule d’une présomption d’absurdité attachée au terrorisme comme mode de combat, une présomption d’autant plus forte que la preuve de son efficacité, au sens de la mobilisation d’un ensemble de moyens de destruction dans un but réaliste et préalablement défini, reste à être apportée. De fait, l’agir terroriste pousse à une quête de ses causes qui opère sur le mode particulier d’une étiologie d’un non-sens dont l’origine se situerait nécessairement dans les corps, les collectifs et les dispositifs d’action d’une espèce particulière de techniciens du malheur. Dans les sciences humaines, sociales et politiques, cette recherche mi-révoltée, mi-désabusée du pourquoi conduit à une multiplication d’études qui, si elles s’inscrivent dans des champs disciplinaires et théoriques disparates, partagent la volonté d’établir une explication causale du terrorisme – avec pour horizon le soulagement de son apparente absence de sens1. Aucune de ces études ne parvient toutefois à évacuer pleinement un reste irréductible d’inexplicable – ce qui se traduit ou bien par la tendance à adjoindre à l’explication l’assurance de la condamnation morale du phénomène étudié, ou bien, dès lors qu’on s’en tient à l’exigence de « neutralité axiologique », par le fait de se voir exposé, à l’inverse, à la critique de contribuer à sa justification – puisqu’il y aurait, alors, de « bonnes raisons » d’y recourir.

Les explications du terrorisme, pour partielles qu’elles soient encore aujourd’hui, sont sans aucun doute indispensables. L’attention portée à la fabrique du terroriste ne doit pas cependant conduire à l’éclipse de la question de la logique propre de cette modalité de l’action politique violente et des effets qu’elle produit – effets parmi lesquels on compte en tout premier lieu celui proprement effrayant d’apparaître précisément comme dépourvu de raisons partageables. L’interrogation sur ses causes, qui tend mécaniquement à s’appuyer sur une hypothèse de transparence concernant l’accomplissement pragmatique de l’action terroriste, gagne par conséquent à être complétée par une interrogation sur la nature de l’épreuve que le terrorisme fait subir et sur le type de monde que cette épreuve instaure. Nous proposons, dans ce qui suit, une caractérisation, générique et non exhaustive, de cette épreuve. Nous partirons, pour ce faire, de deux propositions sur la nature du terrorisme issues d’univers théoriques distincts et dont l’articulation est susceptible de permettre de faire valoir une conception du terrorisme comme une mise à l’épreuve des formes de la coexistence politique qui prévalent dans les vastes ensembles humains que Norbert Elias décrit par l’allongement des chaînes d’interdépendance qui relient leurs membres au-delà de l’horizon de leurs réseaux d’interconnaissance primaires2.

Technologie de la terreur

Dans la vague des réflexions suscitées par les attentats du 11 septembre 2001, la contribution de Peter Sloterdijk retient l’attention3. Le philosophe inscrit l’événement dans une généalogie originale de la terreur dont il repère dans la bataille d’Ypres, le 22 avril 1915, une « scène originelle4 ». Cette date marque en effet le début de l’utilisation massive de substances toxiques sous forme de gaz au service d’objectifs de guerre. Le contenu de près de six mille cylindres d’acier remplis de chlore fut libéré ce jour-là dans l’air par les troupes allemandes ; la densité du chlore gazeux, supérieure à celle de l’air, a entraîné la constitution d’une épaisse nappe toxique d’une étendue de plusieurs hectares, que le vent a transportée en direction des positions franco-canadiennes5. Pour les soldats pris dans l’atmosphère empoisonnée, les souffrances infligées par l’inhalation du chlore n’avaient d’égal que la frayeur provoquée par une agression d’une nature inconnue jusque-là. Uniformes défaits et armes abandonnées, ils erraient dans la zone corrompue, crachant du sang et réclamant de l’eau à corps et à cris – remède dérisoire contre les brûlures des voies respiratoires. D’autres, à force d’exposition à l’agent toxique, gisaient à terre dans une atroce agonie. Dans un rapport d’autopsie canadien concernant une victime de l’attaque, on peut lire :

Lors de l’enlèvement des poumons, s’est échappée une importante quantité d’un liquide jaune clair, à la consistance alvéolée, et apparemment riche en protéines… Les veines à la surface du cerveau étaient entièrement bouchées, tous les autres vaisseaux sanguins étaient notablement proéminents6.

Ce qui relie, selon Peter Sloterdijk, la guerre chimique au terrorisme contemporain, c’est un mode particulier de l’atteinte violente aux corps que l’on retrouve également dans les bombardements aériens de masse et dans le largage des bombes atomiques au-dessus d’Hiroshima et de Nagasaki, dans les chambres à gaz nazies et dans l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo par des membres de la secte Aum Shinri Kyo, ou encore dans les recherches actuelles sur la possibilité d’une « guerre ionosphérique », dont l’enjeu serait la modification maîtrisée du temps – au sens météorologique – et sa transformation en une arme, et, selon lui, dans les attaques contre les Twin Towers et le Pentagone en septembre 2001. Le modus operandi commun est que les êtres visés ne sont plus des cibles que l’on cherche à atteindre immédiatement. Contrairement aux armes dont le principe repose sur le coup porté directement (soit dans une proximité immédiate entre l’auteur et sa victime, soit par l’usage d’un projectile), l’atteinte à la vie est médiatisée au sens où elle opère par la transformation des paramètres vitaux de l’environnement dans lequel les victimes sont immergées. Les conditions du milieu qui ordinairement rendent la vie possible sont alors changées au point de devenir des agents de la mort de ceux qui s’y trouvent. La terreur que suscitent ces procédés a une source précise : elle réside dans le fait d’être plongé dans un espace qui est létal pour autant qu’il est impossible à celui qui s’y trouve de suspendre les fonctions inhérentes à sa condition d’être vivant. La concomitance de cette impossibilité tragique et de l’intolérance de l’existence physico-biologique à la dégradation du milieu, contraint, d’une certaine façon, à participer à l’éradication de sa propre vie : dans les tranchées de Steenstraat, le 22 avril 1915, on meurt en respirant ; on meurt parce qu’on respire ; de même qu’on meurt à Manhattan le 11 septembre 2001 parce qu’on restait soumis à la loi de la gravitation. Dans cette perspective, une entreprise terroriste repose sur la capacité, tout d’abord, d’expliciter ses cibles en tant qu’ils sont l’objet d’un environnement donné, et à saisir ensuite cet environnement sous le rapport de la destructibilité de la vie qu’il héberge. L’escalade terroriste, dès lors, se présente sous la forme d’une course à l’explicitation pratique des conditions de vie de l’adversaire qui sont restées, jusque-là, à l’état implicite et à transformer la connaissance de cette vulnérabilité en arme – le dévoilement de l’implicite signifiant, en l’occurrence, l’aptitude à « transformer l’apparemment inoffensif en des zones de combat7 ».

La lumière que P. Sloterdijk projette sur la terreur en tant que mode opératoire nous semble d’une rare suggestivité. La puissance de sa proposition réside dans le fait qu’il apporte une réponse à la question de ce qui nous terrorise : est terrorisant, en effet, le fait d’être soumis pendant un temps trop long à des conditions environnementales sous l’effet desquelles la vie est atteinte par les accomplissements mêmes de ce qui ordinairement la garantit. Ce faisant, sa proposition nous permet d’échapper à un certain nombre de confusions telles qu’elles peuvent être véhiculées, par exemple, par la notion de « violence politique » qui construit de facto un continuum hétéroclite entre des phénomènes aussi divers que le meurtre politique, des contagions spontanées de violence dans des foules, des manifestations sporadiques de violence nihiliste, certaines configurations de criminalité organisée ou encore la violence d’État – sans même mentionner la notion de terrorisme elle-même dont le caractère « fourre-tout » est amplement documenté8.

À vrai dire, P. Sloterdijk procède à une extension catégorielle de la notion de terrorisme au-delà de ce que l’on désigne aujourd’hui par ce terme dans le langage courant : une modalité de l’action violente essentiellement portée par des petits groupes clandestins, disséminés en réseaux, faiblement équipés et organisés, chichement dotés en ressources matérielles et techniques et dont les membres sont politiquement fanatisés. Pour P. Sloterdijk, au contraire, le terrorisme est d’abord une technologie de destruction de masse, aux mains de puissantes organisations (généralement des États). Dans cette perspective, le terrorisme au sens strict, quasi judiciaire du terme, en tant qu’il s’oppose aux guerres ouvertes à grande échelle, n’apparaît finalement, sous sa plume, que sous la forme du prolongement, faiblement explicité, de son analyse des dispositifs de terreur élaborés, portés par de puissantes organisations et fortement militarisés – un prolongement low-tech qui découle de la tentative du faible de récupérer à son profit un format d’action dans lequel le fort excelle mais, si l’on peut dire, avec les « moyens du bord » et une puissance de frappe infiniment réduite. Ce faisant, P. Sloterdijk procède d’une certaine manière à une minimisation du terrorisme du faible, réduit à un simple avatar sans commune mesure du terrorisme du fort. Le bilan victimologique du xxe siècle donne sans aucun doute un fondement à cette relativisation. Elle ne saurait cependant être totalement satisfaisante au regard du potentiel de terreur qui émane malgré tout du terrorisme du faible et dont les alertes à la menace terroriste qui retentissent à intervalle régulier suffisent à attester.

Or, on trouve dans le cadre même de la proposition de Peter Sloterdijk une ressource pour penser y compris la terreur qu’inspirent les entreprises terroristes au sens commun du terme. Il suffit pour cela de lever une restriction catégorielle que P. Sloterdijk semble considérer comme allant de soi et de réintroduire une dimension qui est étonnamment éclipsée dans les développements de P. Sloterdijk – une dimension dont la réintroduction ne dénature pas sa proposition, tout en offrant la possibilité de saisir plus fermement ce que l’on nomme terrorisme au sens restreint. En effet, ce dernier part d’une définition limitative des conditions de vie inscrites dans l’environnement : il les saisit sous un rapport exclusivement physicaliste et conçoit, sur cette base, l’être humain en tant qu’il est soumis à des contraintes qui découlent de sa constitution physique, chimique et biologique9. Partant, les techniques de la terreur qu’il prend en considération ont essentiellement pour lieu les environnements matériels : « atmosphère », « hydrosphère », « biosphère » ou encore « pédosphère10 ». L’intervention destructrice dans ces milieux nécessite généralement de disposer de technologies de pointe. Or, l’être humain n’est pas seulement immergé dans un environnement matériel, mais également dans un environnement social, composé des autres êtres humains qui l’entourent et avec lesquels il entretient un rapport de coexistence. Cette constitution sociale de l’être humain – au sens le plus trivial du fait que l’humain vit, en général, en compagnie d’autres humains – et donc la possibilité d’une attaque qui opère par le truchement de la « sociosphère », pour rester dans une terminologie proche de celle de P. Sloterdijk, ne sont pas prises en compte. L’introduction de cette dimension permettrait pourtant, sans quitter le cadre de la spécification de la terreur proposée par P. Sloterdijk, de faire une différence entre des formes de terreur qui s’attaquent aux conditions physico-biologiques et celles qui s’attaquent aux conditions sociales de la vie humaine. Une telle distinction offre en effet la possibilité de fonder, dans un cadre d’analyse unique, à la fois ce qui réunit et ce qui sépare les technologies de mort de masse telles qu’elles ont été expérimentées au cours des guerres du xxe siècle et les modes de destruction à faible technicité tels qu’ils se rendent descriptibles, par exemple, dans les exterminations ethniques en ex-Yougoslavie ou dans le terrorisme et qui ont pour trait distinctif non pas de corrompre l’environnement matériel, mais bien l’environnement social : il s’agit là en tout cas d’une manière de concevoir la transformation mortifère de la sociabilité lorsque le voisin se mue brusquement en exterminateur11, ou le simple passant en tueur.

Le terrorisme comme « embuscade sociale »

En opérant ce déplacement, on rejoint une autre proposition sur la nature du terrorisme. Cette dernière a été formulée dans toute sa clarté par Michael Walzer dans le cadre d’une réflexion qui porte non pas sur les guerres réelles et les moyens de destruction qu’elles engagent, mais sur les conceptions de la guerre idéale telles qu’elles apparaissent de manière particulièrement épurée dans les théories de la guerre juste12. La question que soulève M. Walzer est la suivante : qu’est-il possible d’affirmer à propos de la nature du terrorisme, dès lors qu’on le juge à l’aune des critères de la « bonne guerre », telle qu’elle a été pensée par les jurisconsultes avant d’être codifiée dans les traités internationaux ? Qu’est-il possible d’en dire au regard notamment des règles du jus in bello qui concernent le juste usage des moyens de violence dans les situations de conflit collectif13 ?

La réponse tient en quelques mots : sous le rapport du jus in bello, constate M. Walzer, le terrorisme se présente comme le négatif, au sens quasi photographique du terme, des règles qui doivent être respectées pour qu’un acte d’hostilité puisse prétendre à être considéré comme juste. En effet, selon les théoriciens de la guerre juste, tout acte de guerre doit satisfaire un principe de symétrie ou d’égalité entre les belligérants – en entendant ces notions au sens de la fairness anglo-saxonne14. Ce principe fondamental se décline à travers un certain nombre de règles particulières dont le respect doit garantir la limitation de l’affrontement. Ainsi, la guerre juste repose d’abord sur la détermination préalable d’un objectif précis pour la réalisation duquel la guerre ne doit constituer qu’un moyen dont il doit être possible de se passer dès lors, par exemple, que l’adversaire accepte de négocier. Ensuite, la guerre juste repose sur une règle de circonscription temporelle des hostilités : elle doit être strictement bornée par un début (déclaration de guerre) et une fin (armistice). De même, elle impose une différenciation spatiale claire entre territoire d’affrontement et territoire sanctuarisé, entre le front et l’arrière. Le jus in bello réclame, enfin, que l’on puisse à chaque instant distinguer un combattant d’un non-combattant (obligation de visibilité), les civils devant être tenus, dans la mesure du possible, en dehors des hostilités et en aucun cas visés15.

Si la limpidité de ces règles peut se brouiller lorsqu’il s’agit d’évaluer des actes de violence concrets – en témoigne la question épineuse de la distinction entre la ruse, licite, et la perfidie, illicite, ainsi que celle du statut du partisan16 –, la définition que M. Walzer propose du terrorisme repose sur l’affirmation selon laquelle, quelle que soit la justification qu’il puisse recevoir sous le rapport du jus ad bellum, il constitue une subversion délibérée du « code politique » du jus in bello.

Au lieu de subordonner l’action hostile à un but strictement défini et situé en dehors d’elle, l’effectivité de la rationalité instrumentale de l’attentat apparaît au mieux douteuse – et la terreur souvent comme sa propre fin. Au lieu de se conformer au principe de déclaration préalable, la violence terroriste surgit brusquement et par surprise dans un monde en paix puis disparaît aussi vite, laissant derrière elle les dégâts matériels et humains qu’elle a causés. De la même manière, dans le terrorisme, la notion de territoire propre tend à disparaître : les espaces d’action des terroristes et de leurs cibles se superposent ; dans les espaces publics qui sont l’espace d’action des terroristes, la menace se généralise puisque l’attaque peut surgir à n’importe quel moment à n’importe quel endroit de l’espace. Enfin, il va de soi qu’il ne saurait plus, dans le cas du terrorisme, être question de visibilité. Bien au contraire, le terroriste est dans une pure logique de dissimulation. Il n’a aucune vocation à marquer sa présence sur un espace. Dans la logique de l’action irruptive et déstabilisatrice, la dissimulation et la clandestinité sont ses meilleures alliées. Contrairement au soldat ou au partisan qui se camoufle en épousant les caractéristiques de l’environnement physique, le camouflage du terroriste est, précisément, social : il se fond dans la normalité de la coexistence quotidienne des gens. M. Walzer résume sa démonstration dans une formule succincte : « l’embuscade » des terroristes est « sociale17 » – et c’est dans cette embuscade à partir de laquelle il frappe avant de disparaître de nouveau que réside non pas son efficacité au sens où elle garantirait la faculté des terroristes d’atteindre les buts qu’ils se sont fixés, mais son efficience au sens de la génération d’un ensemble d’effets, parmi lesquels on compte, en tout premier lieu, celui d’ouvrir un espace du soupçon qui nécessite une qualification des personnes au-delà (ou en deçà) de ce qu’elles donnent à voir.

Cette faculté de l’épreuve du terrorisme à générer un espace du soupçon contraste avec des situations qu’on peut qualifier d’ordinaires au sens où elles seraient hors menace terroriste. Dans nos activités ordinaires, nous attribuons au monde que nous habitons une inertie nous permettant de ne pas devoir éprouver, à chaque instant, la tangibilité, la fonction, le sens, la réalité, la nature de tous les éléments qui composent notre environnement (physique ou social). Celui-ci se présente à nous comme suffisamment connu, permanent, familier, habituel, routinier pour constituer un fond sur la stabilité et la continuité duquel il nous est possible de compter : appréhendé sur le mode de la répétition et de la redondance, ce qui apparaît comme un simple arrière-plan, un support, un soubassement va donc de soi. Certes, l’environnement peut être sujet à des modifications et réserve des surprises. La singularité de tels changements peut cependant, la plupart du temps, être réduite à partir du stock de connaissances dont nous disposons, au regard duquel une modification constatée pourra être interprétée comme étant similaire à quelque chose de connu. Ainsi, dans notre vie quotidienne, un grand nombre de détails n’entrent ainsi jamais dans le « champ des possibilités problématiques18 » : ils sont immédiatement intégrés dans ce fond routinier dont la stabilité nous paraît suffisamment assurée.

Quel rapport y a-t-il entre cette caractérisation de notre quotidienneté et le terrorisme ? La réponse s’impose d’elle-même : une facette importante de la violence propre de l’acte terroriste tient à ce qu’il infirme brutalement la confiance que nous pouvons avoir dans nos attentes de stabilité et de continuité du monde commun. Dans cette perspective, « l’insécurité ontologique », due à la désintégration – ou à la simple menace de désintégration – de ce qui semblait assuré au point d’être une évidence naturelle, n’est, dans le cas du terrorisme, pas fondamentalement différente que celle des entreprises de mort évoquées par P. Sloterdijk19. Cette caractéristique se manifeste concrètement dans les symptômes traumatiques de ceux qui ont été, de près ou de loin, confrontés à un attentat et qui peuvent amener des états de sidération durables. La menace terroriste crée un monde dans lequel gît un danger indistinct, sourd, invisible, un monde dans lequel le cours des choses ordinaires devient dès lors problématique. S’y installe une « inquiétante étrangeté » qui tient au fait que l’embuscade sociale des terroristes qui, pour le dire à la manière d’Erving Goffman20, en adoptant les « apparences normales », c’est-à-dire quelconques, banales, surdéterminent la normalité des formes de coexistence ordinaire : les autres, ceux avec qui nous partageons un espace de concomitance, se ressemblent et pourtant certains d’entre eux sont porteurs d’une menace qui gît sourdement, indistinctement. En référence à une image qui a largement circulé, personne ne ressemble moins à un voyageur lambda que Mohamed Atta en train de traverser un détecteur de métaux à l’aéroport le matin du 11 septembre 2001.

Le terrorisme et l’épreuve de la vie-ensemble

L’effet de terreur du terrorisme est donc de rendre le monde incertain et de provoquer le doute sur les personnes et les objets. La force du terroriste agissant est de se conduire à méconnaître ce qu’il est réellement, installant ainsi le soupçon. Ce fait permet de faire un pas de plus dans la caractérisation du terrorisme comme mise à l’épreuve des conditions politiques de la coexistence, en tant qu’il procède à l’explicitation, pour reprendre le terme de P. Sloterdijk, du lien civique fondamental, primaire et a priori qui lie les participants à la communauté politique et auquel prémodernes et modernes ont donné le nom d’amitié politique ou de concorde. Dans cette perspective, il apparaît que le terrorisme s’inscrit dans la généalogie du fanatisme, dès lors qu’on s’accorde à concevoir le fanatisme comme la volonté de renverser l’ordre politique et social en place, par la rupture des liens de concorde qui attache les membres du collectif entre eux et à leurs institutions.

Le travail de Dominique Colas est ici particulièrement éclairant21. Son intuition fondamentale consiste à lier ensemble une histoire du fanatisme et une histoire de la société civile. Les premières apparitions en langue française des termes de fanatisme et de société civile, constate-t-il, sont concomitantes. Mais la co-occurrence ne relève pas seulement de la lexicographie. Elle est le signe d’une logique profonde qui relie entre eux les deux notions. Elles forment une polarité dans laquelle l’une se comporte comme la négation de l’autre : antagoniques au point que leur rencontre peut déboucher sur une sorte de néant politique et social, elles sont essentiellement dépendantes, la menace que l’une fait peser sur l’autre étant la condition même de leur perpétuation commune. Le fanatisme se présente ainsi comme le défi permanent qui accompagne à chaque instant le devenir d’une communauté politique. Il surgit par poussées dans une réalité dans laquelle il dénonce, au nom d’une vérité transcendante, le mal qui ronge. « La Vérité » dont le fanatique se sent le dépositaire lui fait poser son regard dédaigneux sur une société indigne, blâmable, condamnable, insuffisante au regard de l’idéal. Lorsque le fanatique prend les armes, c’est pour renverser un ordre social et politique et y substituer un ordre nouveau qui soit aussi pur et vrai que l’ancien était corrompu et mensonger.

Sous ce rapport, toute constitution politique d’une collectivité se présente d’abord comme une suite de tentatives pour édifier un « ordre antifanatique », un dispositif qui, en tirant à la fois les conclusions des attaques passées et en anticipant les coups à venir, cherche à prévenir sa destruction. Penser qu’une situation de prophylaxie définitive pourrait intervenir est cependant un leurre. Une collectivité politique définitivement délivrée de la menace du fanatisme serait à son image : un fanatisme institutionnalisé dont les régimes totalitaires offrent une illustration, mais qui sont la négation même de ce que suppose l’idée de communauté politique. Ainsi, assiste-t-on au mieux au retour cyclique d’une épreuve continue dont on peut retracer les cycles – le xvie siècle des guerres de religion22, le xviiie siècle des révolutions bourgeoises, le xixe siècle des révolutions sociales, le xxe siècle des totalitarismes et de leur effondrement – dont le terrorisme contemporain et l’espace du soupçon qu’il instaure – plus précisément : au plan même de cet espace du soupçon – peuvent être conçu comme le dernier avatar.

  • *.

    Enseigne à l’École des mines de Paris.

  • 1.

    Ces travaux tendent à se regrouper et à se structurer au sein du champ des Terrorism Studies, qui dispose de ses centres de recherche et de ses revues propres et qui se situe sur la limite floue entre recherche scientifique, expertise et évaluation de la menace.

  • 2.

    Voir Norbert Elias, la Société des individus, Paris, Fayard, 1991.

  • 3.

    Peter Sloterdijk a livré cette réflexion pour la première fois dans Luftbeben. An den Quellen des Terrors, Francfort/M., Suhrkamp, 2002. Elle est reprise dans Sphären, t. III : Plurale Sphärologie. Schäume, Francfort/M., Suhrkamp, 2004, dont une trad. en français est disponible (Sphères III. Écumes. Sphérologie plurielle, Paris, Maren Sell, 2005).

  • 4.

    L’auteur utilise le terme Urszene. Il convient cependant d’y voir moins une origine historique qu’un événement paradigmatique au sens où il rend particulièrement saillant un certain ordre de réalité et s’offre par conséquent à la conceptualisation. Historiquement, P. Sloterdijk fait référence dans la suite de son texte à des événements antérieurs (par exemple l’empoisonnement de réserves d’eau potable sous l’Antiquité ou encore des techniques de fumigation utilisées au Moyen Âge pour venir à bout de villes retranchées, voir Sloterdijk, Sphären, t. III, op. cit., p. 109-110, les traductions de l’allemand sont de nous).

  • 5.

    Voir O. Lepick, la Grande Guerre chimique, 1914-1918, Paris, Puf, 1998.

  • 6.

    Cité d’après P. Sloterdijk, Sphären, t. III, op. cit., p. 93.

  • 7.

    Cité d’après P. Sloterdijk, Sphären, t. III, op. cit., p. 108.

  • 8.

    Voir à titre d’exemple, A. Joxe, « Un concept fourre-tout : le terrorisme », Le Monde diplomatique, avril 1996.

  • 9.

    Voir P. Sloterdijk, Sphären, t. III, notamment p. 103.

  • 10.

    Ibid., p. 171.

  • 11.

    Élisabeth Claverie, « Techniques de la menace », Terrain, no 43, 2004, p. 15-30.

  • 12.

    Michael Walzer, Just and Unjust Wars: A Moral Argument with Historical Illustrations, New York, Basic Books, 1977, en particulier p. 197-201.

  • 13.

    Si le cadre à partir duquel M. Walzer aborde la question du terrorisme est sans aucun doute différent de celui de P. Sloterdijk, il n’en est pas pour autant antithétique. D’une part, M. Walzer n’aborde qu’incidemment le terrorisme et réserve de nombreux développements à la manière dont les guerres du siècle passé – mais pas seulement elles – ont perverti les règles de la guerre juste. De même, P. Sloterdijk remarque que les nouvelles technologies de la terreur dont il traite sont des modes de combat qui, évidemment, contreviennent aux règles édictées lors des traités de La Haye et notamment celui de 1907. La différence entre les deux approches se situe dans leur horizon : si M. Walzer se consacre à la problématique de la justification morale de la guerre, P. Sloterdijk thématise quant à lui l’opérabilité même des modes d’affrontement.

  • 14.

    Voir sur ce point plus particulièrement Henri Meyrowitz, le Principe de l’égalité des belligérants devant le droit de la guerre, Paris, A. Pédone, 1970.

  • 15.

    Si ces règles sont celles de la guerre juste, on s’aperçoit qu’elles sont en réalité, peu ou prou, celles de toutes les formes de violence codifiées. Voir par exemple, sur le cas du duel, Jean-Noël Jeanneney, le Duel, une passion française (1789-1914), Paris, Le Seuil, 2004.

  • 16.

    Voir Alain Dewerpe, Espion. Une anthropologie historique du secret d’État contemporain, Paris, Gallimard, 1994, p. 39-40, et Carl Schmitt, Theorie des Partisanen. Zwischenbemerkung zum Begriff des Politischen, Berlin, Duncker und Humblot, 1963.

  • 17.

    M. Walzer, Just and Unjust Wars…, op. cit., p. 176.

  • 18.

    Alfred Schütz, Das Problem der Relevanz, Francfort/M., Suhrkamp, 1971, p. 50-51.

  • 19.

    Voir Eli Zaretsky, “Trauma and Dereification: September 11 and the Problem of Ontological Security”, Constellations, 9 (1), 2002, p. 98-105.

  • 20.

    Voir Erving Goffman, la Mise en scène de la vie quotidienne.?T. 2 : Les relations en public, Paris, Éditions de Minuit, 1973, p. 243-253.

  • 21.

    Dominique Colas, le Glaive et le fléau. Généalogie de la société civile et du fanatisme, Paris, Grasset, 2002.

  • 22.

    Voir, sur cette question, la remarquable étude d’Olivier Christin, la Paix de religion. L’autonomisation de la raison politique au xvie siècle, Paris, Le Seuil, 1997.