Incertitudes


La victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle est un événement qui ne se décrypte pas encore vraiment, une sorte de comète politique, un précipité entre la volonté d’une personne, la chance et l’effondrement de tout ce qui faisait le paysage politique de la Ve République. Ce n’est pas un hasard si c’est hors de France, en Europe et dans le monde, que la portée de cette élection semble la plus claire, là où il n’y a pas d’après à gérer. Ceux qui ont observé cet événement retiennent deux choses : le populisme a connu un coup d’arrêt en France et un homme déterminé de 39 ans, affichant sa confiance en l’Europe, a incarné ce refus.

Cette victoire se noue autour d’une prise de risque personnelle en forme de pari et d’un alignement des planètes. François Fillon aurait pu être président de la République sans les révélations sur l’emploi de son épouse. Mais cette victoire a aussi révélé l’état d’épuisement des grands partis de pouvoir, les forces de destruction à l’œuvre et leur incapacité, depuis 2002, à définir un projet qui prive le Front national de son attrait. Tout s’est dévoilé brutalement et la disparition de ce vieux monde surprend par sa violence. La gauche de gouvernement a été essorée par le quinquennat ; sans loyauté ni pudeur, certains se partagent déjà les débris d’un Parti socialiste éclaté. Jean-Luc Mélenchon se projette comme la principale force de gauche, socialiste, faisant le pari que les candidats aux législatives de La France insoumise l’emporteront sans alliance. La droite va devoir affronter la question des liens avec le Front national, les défections et le sujet du leadership. Et le Front national a dépassé pour la première fois les dix millions de voix. Face à ce tsunami politique, il faut pourtant se projeter, penser l’avenir, alors que la campagne des législatives rend plus visibles encore les soubresauts de cette décomposition.

Une décomposition qui est déjà qualifiée par certains de « recomposition ». Ce sont les mots qu’a employés Édouard Philippe, nouveau Premier ministre d’Emmanuel Macron, récusant le terme d’ouverture galvaudé par Nicolas Sarkozy et s’affirmant homme de droite au moment de la passation des pouvoirs avec Bernard Cazeneuve. Recomposition où l’on reste homme de gauche ou de droite jusqu’après la campagne des législatives pour ensuite s’affirmer du centre, de la majorité présidentielle, de la majorité d’Emmanuel Macron ? De droite ou de gauche avec Emmanuel Macron ? L’enjeu est bien sûr, au-delà de ce flottement des étiquettes, la possibilité d’inventer une culture commune. Culture commune de l’exercice du pouvoir et des responsabilités, mais surtout objectifs communs sur les transformations économiques, sociales et écologiques nécessaires, pour donner au « fameux centre » un contenu idéologique. Gouverner sur une ligne de crête ? La réinvention idéologique concerne aussi tous ceux qui seront dans l’opposition au gouvernement. Comment se recomposer sur le front du projet et de la méthode ? À être constructif, ne risque-t-on pas de disparaître alors que la logique des ralliements a été croissante ? C’est après les législatives que les choses se décanteront. Mais la question du projet alternatif à celui du gouvernement et de ceux qui le porteront est déjà sur la table.

Après un quinquennat où le temps politique s’était figé, l’aspiration au mouvement existe. Mais le refus de l’injustice est à fleur de peau et l’angoisse de ne pas être entendu et d’être abandonné a nourri des millions de suffrages. Ce n’est pas un hasard si le thème de la VIe République a traversé cette campagne présidentielle. L’incertitude sur les formes que va prendre la vie démocratique, sur le rôle des contre-pouvoirs, sur l’attitude même à adopter (coopération, opposition constructive ou pas, « troisième tour » social) est palpable. La réforme du Code du travail par ordonnances cristallise ces inquiétudes.

Mais sans doute l’incertitude va-t-elle encore plus loin. Elle pourrait désormais être au cœur de la relation entre la société et ses représentants, à la faveur de ce qu’Emmanuel Macron a régulièrement qualifié dans sa campagne de « refus des fausses promesses ». L’âpre dialogue entre le candidat et les salariés de Whirlpool entre les deux tours de l’élection rappelait les déclarations de Lionel Jospin en 1999 lorsqu’il affirmait que l’« État ne peut pas tout » face aux suppressions d’emplois chez Michelin. À l’époque, cette déclaration largement commentée avait été perçue comme un aveu d’impuissance. Pourtant, le Premier ministre d’alors appelait à la mobilisation. Aujourd’hui, le nouveau président promet d’agir, mais il mène une pédagogie des pouvoirs respectifs du chef d’entreprise et du responsable politique et critique à cette occasion l’attitude de François Hollande. Rien n’est garanti, l’incertitude fait partie intégrante du monde tel qu’il va et la promesse d’agir n’est pas une promesse de résultat. Il n’est plus question d’État comme au temps de Lionel Jospin, mais de négociation, de dialogue, d’engagement personnel. Il n’y a plus de protection ultime et l’incertitude s’est glissée jusque dans la parole du candidat devenu président. Il n’est pas omnipotent : il faudra compter avec d’autres, élargir la perspective, penser aux enjeux européens.

Comment alors prendre en compte le désir légitime de protection et de justice ? Il ne suffira pas de répondre « flexi-sécurité ». L’incertitude, pour être un moteur, nécessite de nouveaux ressorts politiques et doit s’adosser à des principes. Plus d’humanité, plus de créativité dans la recherche de solutions, plus d’opiniâtreté et de prise en compte du temps long, et une profondeur historique. Le langage de vérité ne vaut que s’il permet d’offrir une amélioration de la vie et une perspective, surtout à ceux qui en sont aujourd’hui exclus. Cette position inédite, tant la politique consiste encore souvent à rassurer dans l’instant pour décevoir ensuite, va-t-elle déteindre sur l’ensemble de l’édifice politique et sur la relation qu’ont les élus avec les citoyens ? Vont-ils cesser de promettre ce qu’ils ne peuvent donner ? Mais vont-ils surtout s’interroger sur ce qu’ils ont la possibilité de faire vraiment ? La liberté peut-elle s’articuler à l’égalité et à l’action collective ? La complexité peut-elle être pensée et mise en actes en politique pour un projet qui inclut l’ensemble de la société ? Rien n’est écrit.

Comme l’a illustré le débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron dans l’entre-deux-tours, le Front national s’est nourri de la suspicion vis-à-vis des responsables politiques, de la peur du monde symbolisée par les migrants et l’islam, et d’un fantasme de protection sans limites. Pour que la confiance puisse se construire à nouveau, la réalité doit changer. Assumer l’incertitude doit permettre une nouvelle pensée de l’action politique. En soi, si l’incertitude est l’une des conditions indispensables pour envisager l’avenir, elle doit être gérée, comme c’est déjà le cas dans nos vies personnelles et professionnelles, pour ne pas créer de nouvelles angoisses et d’autres exclusions. Cela suppose trois conditions : la justice sociale, l’impératif démocratique et la capacité à se remettre en question pour ceux qui exercent le pouvoir. S’appuyer sur l’incertitude pour mieux faire comprendre les enjeux du monde implique de savoir, à son tour, douter de soi et écouter.