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Le réalisme de transformation

mars/avril 2017

#Divers

Les idées reprendraient-elles des couleurs en politique ? Pour gagner, François Fillon a affiché un programme ancré à droite (réduction de la fiscalité des plus favorisés, diminution de la protection sociale) et des orientations de politique étrangère tranchées (notamment concernant la Syrie et la Russie). Benoît Hamon l’a emporté avec la proposition du revenu universel et le pari d’une culture commune entre écologistes et socialistes. Emmanuel Macron est attaqué sur l’absence supposée de son programme, mais incarne l’idée forte de l’union nationale et prend de vitesse un système dont il est pourtant issu. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon portent des projets, aussi différents soient-ils, de division, sans qu’aucune proposition particulière n’émerge dans le débat.

Pour dépasser le registre théâtral, le processus qui conduit ces idées à apparaître et à être débattues en quelques semaines est tout aussi important à observer que la bataille des projets. D’autant plus que cette profusion peut alimenter une forme d’amnésie des électeurs. Les primaires ont produit des résultats inattendus : qui se souvient du rôle de François Fillon, Premier ministre ? Qui se rappelle l’action de Benoît Hamon, ministre de l’Éducation ? Un coup de baguette magique les a transformés en hommes neufs. Leurs idées tiennent-elles de la posture ou des convictions ? De la conversion opportuniste ou de l’engagement sincère ? Sont-elles des promesses qu’il est possible de tenir ? Ces interrogations sont décisives dans la mesure où ceux qui étaient associés à l’exercice du pouvoir, Manuel Valls et Nicolas Sarkozy, ont été éliminés lors des primaires, et que le président sortant a renoncé à briguer un second mandat. Leur passage aux responsabilités avait en effet déçu, à cause des politiques menées ou de la dimension symbolique de certains débats, comme celui sur la déchéance de nationalité. Les promesses non tenues pèsent déjà lourd sur cette campagne ; elles pèseront davantage encore après l’élection.

Pourtant, si les primaires ont rassemblé autour d’une cohérence idéologique supposée, leurs vainqueurs ne se sont guère préoccupés de démontrer la faisabilité de leurs propositions. Celles-ci ont surtout été importantes pour gagner en élaborant une ligne. En revanche, cette bataille des idées a manifesté l’envie d’une pensée de l’avenir. Après les présidences de Sarkozy et de Hollande, les enjeux du cap, de la détermination à maintenir un projet dans la durée, de l’audace programmatique et du dépassement des stratégies de réélection sont largement partagés. Cela résulte en grande partie de la décision inédite de François Hollande de ne pas se représenter. Autour de l’avenir, se jouent ainsi des interrogations sur la place de la France dans le monde, le rôle de l’Union européenne après le Brexit et les incertitudes liées à l’élection de Trump. Cette élection donne plus de champ aux enjeux européens et mondiaux par rapport à la bulle de quant-à-soi qui caractérisait jusqu’alors la présidentielle, malgré les contre-exemples de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, qui promettent le retour des protections en jouant sur les peurs du monde.

Il reste que tous les candidats semblent avoir du mal à lier la pensée et l’action. Feront-ils ce dont ils parlent ? La dimension de l’accomplissement reste en sourdine. Les statuts des candidats (anciens ministres, députés) sont supposés rassurer sur leurs compétences et leur esprit de responsabilité. Mais comment faire croire aux idées si ce n’est en les inscrivant dans la profondeur d’une histoire ? Il faudrait peut-être moins promettre pour mieux expliquer le sens des réformes proposées, et avec qui on entend les conduire : ce qui fait sans doute le plus défaut jusqu’à présent, ce sont les idées relatives au changement de culture du pouvoir.

Comment articuler les idées politiques et la réalité, surtout si on souhaite que cette dernière soit transformée, dans le sens d’une réduction des inégalités, d’une vie publique plus éthique et d’une véritable transition écologique ? Le paradoxe est qu’aujourd’hui le Front national est le parti qui est sans doute le plus convaincant sur sa capacité à faire ce qu’il dit, ce qui pourrait expliquer la stabilité de son électorat dans les sondages. Les autres candidats doivent inscrire leurs idées dans une relation au réel qui ne peut pas se cantonner à la feuille de route budgétaire et législative. Profondeur historique, référence aux réalités, connaissance du quotidien, vision économique et scientifique : de nombreux éléments essentiels manquent aux débats de cette campagne, qui ne sauraient se réduire à l’esprit du concours Lépine !

Penser l’avenir implique de rompre avec une conception du réalisme qui le réduit à une somme de contraintes et de peurs. Mais cela implique également de sortir de l’enlisement par des mesures fortes de rupture symbolique. Quel candidat osera à la fois l’audace programmatique, le souci éthique, le réalisme de transformation et la pensée du long terme ?

Lucile Schmid

Haut-fonctionnaire, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Lucile Schmid s'est intéressée aux questions de discrimination, de parité et d'écologie. Elle a publié de nombreux articles pour Esprit sur la vie politique française, l'écologie et les rapports entre socialistes et écologistes. Elle a publié, avec Catherine Larrère et Olivier Fressard, L’écologie est politique (Les Petits…

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