Introduction
À l’instar des autres disciplines universitaires, la philosophie est liée à des institutions qui jouent un rôle central dans sa production. Les concepts n’ont pas seulement une histoire, ils renvoient aussi à des « lieux » qui président à leur formation comme à leur diffusion. Pourtant, la philosophie entretient un rapport ambigu aux institutions qui l’abritent et la promeuvent. Les sarcasmes de Schopenhauer contre la pensée professorale de Hegel rappellent qu’aussitôt qu’elle devient universitaire, la philosophie cherche à échapper à son statut institutionnel. L’intellectuel contre le professeur, l’autodidacte contre le diplômé, le défenseur de la culture générale contre celui des savoirs spécialisés : ce ne sont là que quelques-uns des conflits qui traversent l’histoire de la philosophie moderne.
En France, l’idée s’est imposée que la véritable philosophie, du moins la plus novatrice, ne se faisait ni dans l’institution universitaire ni hors d’elle, mais à sa marge. Derrida, Deleuze, Foucault étaient des professeurs, certes, mais qui s’opposèrent au mandarinat dont ils furent parfois aussi les victimes. De là l’image instable du philosophe français qui se refuse à n’être qu’un « penseur professionnel » et déroge aussi souvent qu’il est possible au modèle académique. Pourtant, le discours philosophique, même lorsqu’il en produit une critique qui se veut radicale, est porté dans et par des institutions. C’est de ce fait irrécusable que sont parties les nombreuses tentatives sociologiques pour réduire ce discours à sa dimension idéologique. L’articulation entre la philosophie et le contexte social où elle s’inscrit a, le plus souvent, été explicitée par ceux qui voulaient en finir avec l’image du penseur souverain détaché des contingences du monde1.
Comment échapper à cette alternative un peu sommaire entre la philosophia perennis et l’idéologie destinée à camoufler les enjeux de pouvoir ? En rappelant d’abord que les institutions de la philosophie ne se limitent plus à l’université et que cette dernière désigne un champ socialement moins homogène qu’on ne le croit. Certes, la philosophie contemporaine demeure un lieu conflictuel qui ne se réduit pas à l’opposition abstraite entre des doctrines. Mais il existe, dans l’université et hors d’elle, des logiques institutionnelles plus distinctes que jamais. Dans l’université, d’abord, où les tentatives de ramener la recherche au modèle général de l’évaluation, de l’interdisciplinarité et du travail en équipe continuent à se heurter à la résistance de parcours plus individualisés qui confirment l’attachement du travail philosophique à la solitude. Quant à l’enseignement de la philosophie en classe terminale, il répond à des logiques qui le rapprochent sans doute plus des autres disciplines présentes dans l’enseignement secondaire que de la philosophie qui se fait à l’université. À ce niveau déjà, il ne règne pas d’homogénéité : qui pourrait encore affirmer que le professeur de philosophie en classes techniques fait exactement le même travail que l’enseignant à la Sorbonne ?
Hors de l’université, la « demande de philosophie » possède aussi ses institutions : revues, éditeurs, médias, festivals, associations, etc. La multiplication de ces lieux de diffusion au cours des dernières années contribue au sentiment de dissémination. Pas plus qu’elle n’est assignée à un domaine, la philosophie ne produit un discours « standard » : quoi de commun entre l’article généraliste paru dans une revue grand public, l’essai plus personnel et l’étude spécialisée sur une question historique ou scientifique ? À l’heure où l’on ne parle que de communautarisme, l’idée d’une « communauté philosophique » semble avoir perdu beaucoup de son sens. On imagine mal, aujourd’hui, une initiative semblable aux « États généraux de la philosophie » organisés en France en 1979 à l’initiative de Jacques Derrida et de Roland Brunet, qui enseignait cette matière au lycée Voltaire de Paris2.
Il faut donc tenir les deux bouts de la chaîne : il existe un rapport entre l’invention des concepts et les institutions ; ces dernières sont éclatées, rendant de plus en plus faibles les hiérarchies traditionnelles en l’absence de courants dominants. À cela, il faut ajouter la mise en place d’un « marché de la philosophie » qui tend à rabattre les idées sur une loi de l’offre et de la demande qui, pour être symbolique, n’en répond pas moins à des impératifs marchands. Les articles qui suivent tentent de rendre compte de cette complexité en étudiant l’impact sur les discours philosophiques des nouvelles logiques institutionnelles dans une société médiatique. Quelle est la nature de la « demande de philosophie » à l’heure actuelle ? Comment oriente-t-elle une partie de la production philosophique, voire de la recherche elle-même ? Quelle est la place respective de l’université, de la presse et de l’édition dans ce nouveau contexte ?
- 1.
En France, le livre de Bourdieu sur (et contre) Heidegger a servi de modèle pour les tentatives de ramener la pensée métaphysique à ses conditions sociales d’énonciation (voir Pierre Bourdieu, l’Ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, Minuit, 1988).
- 2.
Voir États généraux de la philosophie, Paris, Champs-Flammarion, 1979. À cette époque déjà, l’image d’une communauté philosophique pacifiée avait été remise en cause : les séances ont été perturbées par l’intrusion des « nouveaux philosophes » (Bernard-Henri Lévy en tête). Voir aussi la table ronde sur ces États généraux publiée dans Esprit en février 1980, à laquelle ont participé Roland Brunet, Guy Coq, Jacques Derrida, Vladimir Jankélévitch et Olivier Mongin.