Introduction
En France, le terme « philosophe » est chargé d’une symbolique directement héritée des Lumières. Tout au long du xviiie siècle, et plus encore pendant la Révolution, les lettrés et les publicistes sont considérés comme des philosophes pour autant qu’ils adhèrent à l’idée de progrès et à l’universalisme français. Nul besoin d’entretenir un rapport très étroit avec la discipline pour se réclamer d’elle : cette identité du « philosophe » avec l’« intellectuel », et réciproquement, continue à produire ses effets dans le débat public d’aujourd’hui. Quel que soit son domaine de compétence, un savant français devient philosophe à partir du moment où il parle de choses générales susceptibles d’intéresser le plus grand nombre.
Ce fait complique le projet d’établir un état des lieux, même partiel, de la philosophie en France. Et ce d’autant que le dernier moment où « la » philosophie française a donné le sentiment d’une certaine homogénéité remonte aux années 1960. L’engouement créé autour de la linguistique, puis le succès rencontré par les méthodes structurales en anthropologie, ont ouvert une période faste pour la pensée française qui n’allait d’ailleurs pas tarder à s’exporter aux États-Unis sous le nom de French theory. Le refus de l’« humanisme » a permis de constituer sous le titre de « philosophie française » un ensemble paradoxal puisque généralement hostile à la philosophie comme discipline traditionnelle. C’est encore contre lui que réagit Jürgen Habermas en 1985 lorsqu’il veut réactiver les « promesses de la modernité » après les invitations françaises au postmodernisme1.
Il reste que le front commun contre l’humanisme (étroitement lié à la réception de Heidegger en France2) ne tardera pas à se lézarder. Cela tient d’abord à des itinéraires singuliers : Foucault reviendra à une conception plus positive de la subjectivité, Derrida reprendra le flambeau de la défense de la philosophie. L’affaiblissement intellectuel et politique du marxisme contribue aussi à redistribuer les cartes dans le champ de la philosophie en valorisant un retour sur son histoire. Surtout, les années 1970 et 1980 furent celles d’une nouvelle mondialisation de la philosophie française. En 1975, Ricœur publie la Métaphore vive dans un relatif silence, mais il initie un dialogue entre la tradition continentale et la philosophie analytique anglo-saxonne qui s’est confirmé jusqu’à nos jours3.
En philosophie aussi, la globalisation ne va pas sans heurts et les conflits entre « continentaux » et « analyticiens » sont nombreux, où c’est la définition même de la discipline qui est en jeu. Aux accusations de brader la tradition classique (ou tout simplement de l’ignorer) répondent les procès en ringardise ou en irrationalisme. Mais ce partage est lui-même remis en cause aussi bien par les tentatives de pacification que par la multiplication des chapelles qui rendent le paysage philosophique français de moins en moins homogène.
Il existe toujours quelques thématiques fédératrices : on peut dire, par exemple, que le thème de la « vie » tend à se substituer, en France, à l’idée de « sujet ». De la même manière, dans le domaine politique, la question de la démocratie fait retour après deux décennies consacrées surtout à l’interprétation juridique de l’État de droit. Mais ces nouveaux problèmes ne sont pas abordés selon une unité de méthode : quoi de commun entre une épistémologie du vivant, une réflexion sur le biopouvoir et une métaphysique de l’« élan vital » ? Quant à la démocratie, on l’aborde aussi bien dans sa dimension institutionnelle que comme une expérience par principe étrangère à toute mise en forme.
C’est pourquoi il est devenu impossible de dégager des tendances autrement qu’en distinguant, à l’intérieur de la discipline, la philosophie politique, la philosophie morale, l’épistémologie, la recherche dans le domaine métaphysique, l’esthétique, etc. Les études qui suivent dégagent quelques pistes « régionales » qui permettent de mieux comprendre où en est la philosophie française aujourd’hui. Mais les chantiers de la philosophie ne se bornent pas aux nouvelles approches disciplinaires, ils concernent aussi la manière dont des concepts sont réinvestis à partir des exigences contemporaines. Certains articles prennent pour objet cette articulation entre la pensée et ce qu’il y a d’actuel dans le présent. Autant de manières de voir la philosophie à l’œuvre sans préjuger de sa nature.
- 1.
Voir Jürgen Habermas, le Discours philosophique de la modernité, Paris, Gallimard, 1988. En France, la critique a été menée, selon un tout autre point de vue (celui de la philosophie analytique), par Vincent Descombes dans le Même et l’autre. Quarante-cinq ans de philosophie française, Paris, Minuit, 1979.
- 2.
Voir Dominique Janicaud, Heidegger en France, Paris, Albin Michel, 2001.
- 3.
Paul Ricœur, la Métaphore vive, Paris, Le Seuil, 1975.