Le destin de l’Asie, le choix de l’Amérique
Dans l’espace Asie-Pacifique, les États-Unis devraient développer une stratégie internationale bien opposée à celle de « la guerre contre le terrorisme ». Mais les États-Unis ne sont-ils pas déjà en train de perdre, vis-à-vis de l’Inde, de la Chine et de l’Indonésie, le crédit dont ils disposaient ?
L’Amérique est sur le point de perdre un siècle. Ayant fait plus que n’importe quelle autre puissance pour amorcer l’émergence de l’Asie, l’Amérique devrait voguer vers un siècle où sa destinée et sa prospérité iraient de pair avec celles de l’Asie. Le xxie siècle devrait être le siècle de l’Asie-Pacifique, où les deux rives de l’océan se rapprocheraient pour en faire le siècle le plus créatif et le plus productif de l’histoire humaine, résultat naturel de la fusion des riches civilisations orientale et occidentale. Au lieu de cela, il semble que l’Amérique soit en train – presque distraitement – de creuser un fossé profond qui la sépare de l’Asie. Avec ou sans la participation des Américains, l’Asie décollera. Mais sans la participation des Américains, ce sera un siècle asiatique au lieu d’un siècle de l’Asie-Pacifique.
L’essor inévitable de l’Asie provient d’une extraordinaire explosion de confiance culturelle. La plupart des jeunes Asiatiques, de la Chine à l’Inde et de la Corée à la Malaisie, pensent que jamais les conditions n’ont été aussi propices à leur prospérité et à celle de leurs sociétés. Ils se demandent comment leurs ancêtres ont fait pour gâcher tant de siècles. Le paradoxe est que l’Amérique a participé plus que n’importe quel autre pays à la naissance de cette confiance culturelle et, de ce fait, a accumulé d’immenses réserves de confiance en Asie. Dès lors, comment se fait-il que le fossé se creuse entre Américains et Asiatiques ?
Pour expliquer cela, il faut entrer dans une histoire complexe, mais dont l’intrigue est somme toute assez simple, et repose sur la nature de la puissance américaine. Il fut un temps où la puissance américaine était alignée sur les intérêts et aspirations asiatiques, donc ses aspects les plus altruistes parvenaient souvent jusqu’aux rives de l’Asie. Depuis la fin de la guerre froide cependant, les intérêts américains et asiatiques divergent, et l’Asie est amenée à découvrir le côté sombre de la puissance américaine.
Un point très important dont peu d’Américains, y compris les principaux responsables politiques, sont conscients, est le degré auquel les décisions de l’Amérique s’insinuent dans la vie des peuples du reste du monde, ce qui est le résultat d’un changement structurel radical : le monde a rétréci. Le terme de « village global » est passé du cliché à la réalité. Pourtant, la puissance américaine n’a pas rétréci, elle s’est étendue. Ainsi, la plupart des habitants du village global constatent que les décisions qui les affectent sont prises par et pour la maisonnée la plus riche. La rancœur du reste du village est une conséquence parfaitement naturelle.
Quelques exemples permettent d’illustrer ce point. La crise financière asiatique de 1997-1998 a eu un impact violent et durable sur de nombreuses sociétés asiatiques. Les Asiatiques eux-mêmes sont en grande partie responsables de cette crise, mais les élites asiatiques se souviennent bien de la façon dont l’Amérique a utilisé les institutions internationales pour protéger les intérêts américains plutôt que les foyers asiatiques. Les Américains, cependant, sont à peine conscients de cette impression persistante. La plupart des Américains ont, de la même manière, oublié la compétition entre Pékin et Sydney pour les JO de 2000, alors que les dirigeants chinois se souviennent fort bien de la pression exercée par l’Amérique contre Pékin.
Dans le même temps, les musulmans d’Asie se rappellent la passivité des Américains face aux souffrances des Palestiniens. Grâce à la technologie américaine, de nombreux foyers musulmans ont la télévision ; chaque jour le câble leur apporte les témoignages pris sur le vif de la souffrance des Palestiniens. Ils entendent les dirigeants américains professer leur engagement en faveur des droits de l’homme, mais voient leur relative passivité en Palestine, en Bosnie et en Tchétchénie. Cette perception est peut-être injuste, car les actions américaines peuvent dans bien des cas être défendues. Mais la question n’est pas là. Le fait est que de nombreux musulmans d’Asie pensent que l’Amérique est indifférente à la mort des musulmans. De telles impressions encouragent une perte de confiance diffuse en l’Amérique, qui, à terme, minera la légitimité de la puissance américaine.
Une autre dimension importante que les Américains n’ont pas comprise est l’impact des progrès de l’éducation des Asiatiques qui se trouvent être, paradoxalement, le résultat de l’ouverture des universités américaines aux Asiatiques de talent. Les Asiatiques éduqués aux États-Unis, et ce n’est pas une surprise, voient mieux les inégalités de traitement infligées par les Américains. C’est donc triste à dire, mais les classes asiatiques éduquées sont aussi celles qui sont le plus hostiles aux États-Unis. À cet égard, la guerre d’Irak a eu un impact désastreux. La plupart des gouvernements asiatiques ont soutenu l’intervention, ou se sont tus, mais les élites asiatiques l’ont interprétée comme une violation des normes et principes proclamés par l’Amérique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Si de telles tendances ne sont pas inversées, les relations de l’Amérique avec l’Asie finiront par ressembler à celles que les États-Unis entretiennent avec l’Amérique latine. L’Amérique latine a subi de plein fouet la montée de la puissance américaine à partir de la fin du xixe siècle. Ayant fait les frais des aspects les moins glorieux de cette puissance, les Sud-Américains considèrent largement les États-Unis comme une brute outrecuidante et égoïste. Cela pourrait devenir aussi le point de vue des Asiatiques. Il ne s’agit pas d’une remarque purement formelle ; il suffit de voir comment les Coréens du Sud et les Turcs, deux alliés majeurs dans le monde asiatique, se sont récemment tournés contre les États-Unis.
Cette détérioration de l’image de l’Amérique en Asie n’est pas une fatalité ; la tendance peut être inversée. La réserve de bienveillance que l’Amérique a accumulée en Asie sur plusieurs décennies n’a pas encore été totalement gaspillée, si l’on considère le nombre de jeunes Asiatiques qui rêvent encore d’aller en Amérique. Nous en sommes aujourd’hui à un point de basculement dans les relations entre les États-Unis et l’Asie : les décisions prises par l’Amérique dans les dix prochaines années détermineront l’avenir de cette relation capitale.
Ce qu’il y a de tragique, c’est que peu de responsables américains semblent se rendre compte des implications de leurs décisions pour les 3, 6 milliards d’Asiatiques, qui représentent 56 % de la population mondiale. Il est temps que l’Amérique se livre à un examen exhaustif de l’impact de sa puissance sur le monde, en particulier sur l’Asie. Le défi est de retrouver et d’adapter les politiques qui ont bien fonctionné par le passé, et de nuancer ou éliminer celles qui ont échoué. Et cet examen doit aller au-delà de la géopolitique pour englober également les dimensions économique et culturelle.
La générosité de l’Amérique envers l’Asie
Parmi les nombreuses grandes contributions de l’Amérique à l’histoire humaine, l’une des plus avisées aura été d’impulser l’émergence de l’Asie. Lorsque les États-Unis sont sortis de la Seconde Guerre mondiale, possédant presque la moitié du Pnb mondial, ils auraient pu se comporter comme les puissances occidentales qui les avaient précédés, en colonisant le monde. Au lieu de cela, ils ont encouragé la décolonisation. L’héritage de siècles de domination coloniale européenne n’a toujours pas été totalement éradiqué en Asie. Ainsi, nombre d’Asiatiques sont toujours conscients de la différence dans le comportement de l’Amérique vis-à-vis de l’Asie.
Et les Asiatiques savent que la bienveillance américaine date de bien avant la Seconde Guerre mondiale. Même si les livres d’histoire suggèrent que le commandant Perry ne faisait qu’appliquer la traditionnelle politique de la cannonière du xixe siècle quand il a commencé à faire pression sur le Japon pour qu’il s’ouvre au commerce extérieur en 1853, les Japonais gardent un souvenir positif de l’arrivée de Perry, car l’Amérique ne l’avait pas envoyé pour coloniser ou dominer le Japon mais pour commercer avec lui, et son arrivée a engendré la grande restauration Meiji.
L’Amérique n’a pas non plus d’héritage douloureux à faire oublier en ce qui concerne les deux autres grandes puissances asiatiques, l’Inde et la Chine. Les Indiens sont reconnaissants du rôle joué par l’Amérique dans la décolonisation. Lorsque le Mahatma Gandhi cherchait à faire jouer des leviers de pouvoir contre le poids de l’autorité coloniale anglaise, il a utilisé le New York Times pour discréditer Londres aux yeux de l’opinion américaine. Et ça a fonctionné. Bien que l’Inde et les États-Unis soient demeurés pendant des décennies de part et d’autre du rideau de fer, la société indienne n’a jamais perdu son admiration et ses affinités avec la société américaine.
De même, après les humiliations douloureuses subies durant l’ascension de l’Europe puis du Japon, la Chine a plutôt bénéficié de l’ascension de l’Amérique, bien qu’elle ait été dans le camp opposé aux États-Unis durant les guerres de Corée et du Vietnam. La relation sino-américaine a bénéficié d’une convergence géopolitique, ainsi que du talent de Nixon et Kissinger, Mao et Zhou Enlai. Mais elle a été aidée de façon plus fondamentale par la décision révolutionnaire prise par Deng Xiaoping d’utiliser la société américaine comme modèle afin de dénoncer les faiblesses de la planification communiste centralisée. Les « quatre modernisations » de Deng n’auraient pas fonctionné s’il n’avait pas pu agiter devant le peuple chinois l’exemple du rêve économique américain.
Les Américains n’aiment pas s’encombrer d’histoire, mais comprendre l’histoire de l’Asie permet d’aider l’Amérique à comprendre ce qu’elle a fait de bien en ce qui concerne les sociétés asiatiques. L’Amérique a fait beaucoup de bonnes choses, et la confiance ainsi gagnée a été renforcée encore davantage par l’accueil chaleureux fait par les universités américaines à des centaines de milliers d’étudiants asiatiques au cours des dernières décennies. Bien que les Asiatiques cultivés aient été déçus par la politique récente des États-Unis, les sociétés asiatiques reconnaissent les effets positifs et transformateurs qu’a eus l’ouverture des universités américaines pour l’émergence de l’Asie. Les diplômés asiatiques de retour des États-Unis ont été la « levure » permettant l’émergence simultanée de plusieurs pays d’Asie, et ce pas simplement parce que ces diplômés rentraient au pays avec des compétences techniques spécifiques dans les domaines de l’ingénierie, de la médecine ou de l’architecture ; ils rentraient également avec le rêve américain, la foi dans la possibilité pour n’importe qui de réussir, sans distinction de caste, de clan ou de classe. Cette croyance, qui fait la quintessence de l’Amérique, a permis aux sociétés asiatiques de se débarrasser du poids de siècles de société féodale, laissant libre cours à leur énergie longtemps refoulée et à leur dynamisme. Il est difficile d’imaginer comment l’Asie moderne aurait pu naître sans cette contribution américaine.
L’Amérique a également, et ce fut encore plus important, utilisé sa puissance à la fin de la guerre pour créer un ordre mondial qui permette à toutes les nations de prospérer. Ces règles de 1945 – inscrites dans la charte des Nations unies et dans les protocoles du Fmi, de la Banque mondiale et du Gatt – permettaient aussi bien l’émergence pacifique de nouvelles puissances que la réémergence des puissances vaincues de l’Axe. Les actions de l’Amérique rendaient ses intentions claires : l’Amérique ne voulait pas que les autres sociétés échouent, elle voulait qu’elles réussissent.
Ces règles d’après-guerre ont eu une autre conséquence majeure, elles ont rendu improbable une autre grande guerre. Bien des raisons expliquent que les grandes puissances ne soient pas entrées directement en guerre depuis 1945. La peur du nucléaire en est une, mais la raison la plus importante est qu’aucune des principales puissances ne voyait d’obstacles à son progrès. Là où les puissances européennes du xixe siècle auraient essayé d’empêcher la réémergence d’une Asie forte et prospère, l’Amérique du xxe siècle a fait exactement le contraire.
Au xxie siècle, la question de savoir si l’Amérique se comportera comme elle l’a fait au xxe ou comme se sont comportées les puissances européennes au xixe demeure incertaine. Il est évident que l’Amérique ne s’apprête pas à coloniser le monde selon la tradition impérialiste européenne. Même l’invasion de l’Irak a été faite avec l’intention de libérer, et non pas de conquérir, le peuple irakien. Mais on ne peut savoir si la puissance américaine sera exclusivement employée pour préserver les intérêts des États-Unis ou bien si l’Amérique reviendra à l’esprit de 1945 pour créer un ordre mondial permettant aussi bien à l’Amérique qu’aux autres puissances de croître et de prospérer. Sur cette question cruciale, le message de l’Amérique n’est pas clair.
Naissance du fossé entre Amérique et Asie
Étant donné les multiples contributions de l’Amérique à l’émergence de l’Asie, il paraît étrange de s’interroger sur le futur de la relation entre les États-Unis et l’Asie. Mais cette incertitude est le résultat de la volte-face de l’Amérique à la fin de la guerre froide. Durant ce conflit, l’intérêt de l’Amérique était de construire un bloc pour faire concurrence à celui de l’Urss. L’Amérique était consciente du fait qu’elle s’engageait dans un conflit titanesque. Les écrits de George Kennan et d’autres montrent que les Américains avaient compris la nécessité d’avoir une stratégie cohérente sur le long terme. En revanche, après la fin de la guerre froide, les dirigeants américains ont estimé qu’une stratégie globale et cohérente n’était plus nécessaire. La chute du rival a amené l’Amérique à s’occuper d’elle-même. Les responsables politiques ont laissé la conceptualisation à des universitaires tels Samuel Huntington et Francis Fukuyama, les mentionnant de temps à autre sans donner l’impression de les avoir vraiment étudiés. Ils ont pris pour acquis le fait qu’après le triomphe de la démocratie sur le communisme, le destin du monde n’était plus que d’aller vers plus de liberté ; une nouvelle tendance historique inévitable était en train de voir le jour. Au lieu d’élaborer une stratégie réfléchie, centrée sur les objectifs de la puissance américaine dans le monde de l’après-guerre froide, les dirigeants américains n’ont fait que produire des discours vides de sens et des mesures purement réactives, sans ordre ni système.
Ce processus de désengagement plutôt négligent, et les divergences qui ont suivi entre les intérêts américains et asiatiques sont partiellement responsables de la montée, lente mais constante, de l’anti-américanisme dans deux des principaux segments de la population asiatique : les Chinois et les musulmans. Ces questions ont également affecté la perception des États-Unis dans un troisième cas, même si de manière moins claire : en Inde. Nous examinerons ces exemples un par un.
La Chine et l’Amérique
Dans les années 1980 et 1990, la Chine a connu une croissance économique plus rapide qu’au cours de n’importe quelle période comparable des deux siècles précédents. Le peuple chinois a entr’aperçu un meilleur avenir pour les générations présentes et futures. C’est à ce moment du triomphe et de l’espoir chinois que l’Amérique a découvert les grands défauts du gouvernement chinois, avec lequel elle avait pourtant joyeusement collaboré dans la seconde moitié de la guerre froide.
Cette volte-face américaine a mené à une grande division dans la façon dont les Américains et les Chinois ont perçu la situation chinoise dans les années 1990. Les Américains voyaient dans le régime communiste chinois une relique du passé, qui serait inévitablement balayée lorsque la nouvelle vague de liberté et de démocratie atteindrait les côtes chinoises. Les Chinois voyaient dans leur régime le meilleur qu’ils aient eu depuis des siècles. Bien sûr, ils souhaitaient des améliorations sur le plan politique, mais peu voulaient le voir s’écrouler et disparaître comme le régime soviétique. La plupart des Américains considèrent Mikhaïl Gorbatchev, l’architecte de la débâcle, comme un héros. Les Chinois (et de plus en plus de Russes) voient en lui l’un des dirigeants les plus naïfs de l’histoire, un homme qui a bradé un immense empire sans tirer un seul coup de feu et sans rien obtenir en échange. Aucun dirigeant chinois ne voulait être accusé de pareille folie.
Tout au long des années 1990, les relations officielles entre les États-Unis et la Chine ont subi des hauts et des bas. En dépit des efforts du président George H. W. Bush pour maintenir la relation à flots, les événements de la place Tiananmen ont choqué la sensibilité américaine, et limité la capacité du président à améliorer les rapports entre les deux pays. Lorsque le président Clinton est arrivé au pouvoir en 1993, après avoir décrit les dirigeants chinois comme « les bouchers de Pékin », il était facile de dire que la route allait être longue. Mais j’étais présent au premier sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique à Blake Island en novembre 1993, et j’ai vu de mes propres yeux tous les efforts déployés par Bill Clinton et Jiang Zemin pour s’entendre. À la fin de la journée, leur méfiance mutuelle s’était transformée en une certaine forme de cordialité.
Bien que les relations entre les États-Unis et la Chine soient restées bonnes durant les années 1990, la division entre les deux sociétés semblait s’accroître, ce qui fut démontré à travers les perceptions radicalement différentes d’un événement de la plus haute importance. Le 7 mai 1999, des bombes américaines ont frappé l’ambassade chinoise à Belgrade, tuant trois Chinois. Les médias occidentaux ont présenté ce fait comme un incident malheureux de plus dans la douloureuse guerre des Balkans. L’information a été mentionnée durant une semaine ou deux, puis a été largement oubliée. Les spécialistes de politique étrangère américaine qui parlent de cette attaque sont convaincus que c’était un accident. Quand on leur demande si la frappe était intentionnelle, 99 % répondent qu’une telle hypothèse est absurde. Pourtant, presque tous les Chinois auxquels j’ai parlé sont convaincus que le bombardement américain de l’ambassade chinoise était délibéré, et visait à transmettre un message : méfiez-vous de la puissance américaine. Peu de Chinois ont oublié cet événement. Les deux parties s’affronteront longtemps sur les faits, mais les faits n’ont plus d’importance. Que deux sociétés puissent arriver à des conclusions radicalement opposées sur un même événement illustre bien la division entre les Américains et les Chinois.
On pourrait s’attendre à ce que la relation entre la plus grande puissance du monde et la plus grande puissance émergente se caractérise par une certaine dose de rivalité, de suspicion et de discorde sur le plan géopolitique. En effet, juste après l’arrivée du président George W. Bush au pouvoir en janvier 2001, les relations entre les États-Unis et la Chine semblaient parties sur le mauvais pied. Certains hauts responsables du gouvernement Bush exprimèrent leurs doutes au sujet de l’émergence de la Chine, et les tensions s’intensifièrent dans la zone pacifique lorsqu’un avion espion américain se posa en catastrophe sur l’île de Hainan en avril 2001. Mais par la suite, un autre événement historique survint : le 11 septembre. L’Amérique déplaça ses visées stratégiques, d’abord vers Oussama Ben Laden, puis vers Saddam Hussein. Surtout, après l’invasion de l’Irak en mars 2003, l’Amérique n’eut plus guère de temps ou d’énergie pour s’occuper de la Chine. Un ami pékinois m’a dit qu’il a ressenti en Chine une impression de soulagement après le 11 septembre ; les Chinois savaient qu’ils allaient ainsi gagner du temps. Cet espace de répit, cependant, est en train de se refermer. Le second mandat de Bush réorientera certainement les visées stratégiques de l’Amérique vers la montée en puissance de la Chine. Ce qui est moins clair, c’est ce que les Américains vont voir, et ce qu’ils vont faire.
Dire que le message que l’Amérique envoie à la Chine est peu clair est un gros euphémisme. D’une part, le niveau d’interdépendance économique entre la Chine et l’Amérique n’a jamais été aussi important. Le commerce entre les deux pays est passé de 7, 7 milliards de dollars en 1985 à 53, 7 milliards en 1995, pour atteindre le record de 231, 4 milliards en 2004. En dépit des conflits autour du textile, de la balance commerciale et du cours du yuan, l’Amérique réagit plutôt calmement à la croissance économique de la Chine, tout comme elle l’avait fait pour la réémergence du Japon et de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale.
Sur les plans politique et de la sécurité cependant, les intentions des Américains sont plus difficiles à déchiffrer. En apparence, l’Amérique semble vouloir maintenir de bonnes relations. Elle n’appelle pas à un changement de régime à Pékin, comme elle le fait pour Pyongyang ou Téhéran. Pourtant, les dirigeants américains ne voient aucune contradiction entre l’engagement économique et les appels à plus de liberté et plus de démocratie. À la quatrième conférence sur la sécurité en Asie (« Shangri. Le dialogue ») à Singapour le 4 juin 2005, le ministre de la Défense Donald Rumsfeld a dit :
La croissance de la liberté politique n’a pas encore suivi [la croissance économique de la Chine]. Avec un système encourageant l’initiative et la libre expression des idées, la Chine serait un partenaire mieux accueilli, et pourrait donner encore davantage d’opportunités au peuple chinois sur le plan économique. […] Au bout du compte, la Chine va probablement devoir adopter une forme de gouvernement plus représentative, si elle souhaite obtenir tous les bienfaits politiques et économiques auxquels son peuple aspire.
Les dirigeants américains pensent que lorsqu’ils appellent à plus de démocratie en Chine, cela revient à prêcher les vertus de l’amour maternel. Pour les dirigeants chinois cependant, l’appel à plus de démocratie en Chine revient à appeler un leader qui détruirait les perspectives de la Chine aussi efficacement que Gorbatchev l’a fait pour l’empire soviétique.
Afin de comprendre les conséquences de ce message flou que l’Amérique envoie à la Chine, les Américains devraient essayer d’imaginer une discussion au sein du Politburo chinois. N’importe quel dirigeant affirmant aujourd’hui que, au total, les mesures prises par l’Amérique envers la Chine ont été positives (et l’on peut trouver de forts arguments en faveur de cette position) ferait long feu. Ses collègues lui rappelleraient probablement la façon dont l’Amérique a essayé, de façon directe ou indirecte, de mettre la Chine dans l’embarras. Peu d’Américains par exemple se souviennent de la visite du Premier ministre Zhu Rongji aux États-Unis en avril 1999. Zhu Rongji s’est mis en quatre pour satisfaire aux nombreuses exigences américaines pour s’assurer de l’accord préalable des États-Unis à l’entrée de la Chine à l’Omc. Certaines des concessions faites par Zhu Rongji étaient douloureuses, à la fois pour son gouvernement et pour son peuple. Malgré ces concessions, le Premier ministre chinois revint bredouille et fut temporairement envoyé en exil intérieur pour avoir « humilié » la Chine. Peu de hauts responsables américains se souviennent de cette visite, mais elle a laissé une trace indélébile dans l’esprit des dirigeants chinois. Le résultat de plusieurs entrevues de ce genre est que la méfiance à l’égard de l’Amérique n’a jamais été aussi forte en Chine. Les propositions américaines de réévaluer le yuan et l’effort éphémère de Cnooc pour acheter Unocal n’ont fait qu’exaspérer la Chine davantage. Pour les Américains, ce ne sont que des événements isolés. Pour les Chinois, ils forment un schéma cohérent de l’antipathie des Américains à leur égard.
L’islam et l’Amérique
Une divergence d’esprit tout aussi flagrante s’est développée entre les Américains et les musulmans d’Asie, dont les impressions ont été influencées par les événements touchant le monde musulman tout entier. Comme c’était le cas pour la Chine, cette divergence n’était pas inévitable. Tout au long de la guerre froide, les musulmans asiatiques sont demeurés plutôt bien disposés envers l’Amérique. L’Amérique n’avait conquis aucun pays islamique, comme ce fut le cas des Européens. Dans le monde musulman comme ailleurs, les États-Unis encouragèrent la décolonisation. En 1956, lorsque le Royaume-Uni et la France (alliés à Israël) tentèrent de réaffirmer leur influence au Moyen-Orient dans la fameuse crise de Suez, l’Amérique s’opposa à eux et provoqua l’échec de leur tentative. Ce fut un signal fort de solidarité avec les musulmans.
Tout au long de la guerre froide, les intérêts américains étaient alignés sur ceux de la majeure partie du monde musulman. Pratiquement tous les États musulmans d’une certaine taille et d’une certaine importance étaient des pays alliés ou amis : la Turquie, le Maroc, l’Égypte, la Jordanie, l’Arabie Saoudite, le Pakistan, le Bangladesh, la Malaisie, l’Indonésie et, avant 1979, l’Iran. Malgré la révolution iranienne, l’alignement stratégique des intérêts américains sur ceux du monde musulman atteignit son apogée en décembre 1979, après l’invasion de l’Afghanistan par l’Urss. L’Amérique en conclut, et elle avait raison, que le monde musulman était naturellement rétif au marxisme, et encouragea en conséquence la solidarité entre musulmans dans la bataille pour libérer l’Afghanistan. La Cia transporta et arma des djihadistes venus du monde entier pour combattre en Afghanistan, et c’est là que la théorie américaine des intérêts partagés avec le monde musulman se révéla fausse.
Le Saoudien Oussama Ben Landen faisait partie de ce groupe aidé par la Cia. Il fut reconnaissant aux États-Unis de leur aide, mais remarqua qu’aucun Américain ou Européen ne combattait. Pour lui, ils avaient peur de mourir. En revanche, les combattants musulmans, eux, étaient impatients de mourir au combat. Donc, à la fin de la guerre froide, les djihadistes étaient convaincus qu’eux seuls devaient recueillir les fruits de la victoire, et non l’Occident – même si c’étaient les moudjahiddins afghans qui méritaient d’être récompensés – et qu’ils étaient capables de vaincre l’Occident tout comme ils avaient vaincu l’Union soviétique. Tout le monde sait à peu près ce qui s’est passé ensuite.
Parallèlement à cela, la fin de la guerre froide vit la fin de l’alignement stratégique entre intérêts américains et intérêts du monde musulman. Le Pakistan, durant la guerre froide, était un allié majeur, qui avait facilité le rapprochement sino-américain et dirigé la résistance des musulmans à l’Union soviétique dans le tiers-monde. Pourtant, après la guerre froide, le Pakistan fut brutalement rayé de la liste des alliés des États-Unis, en raison apparemment de sa politique antidémocratique et de ses violations répétées des droits de l’homme. Le gouvernement Clinton suspendit la livraison d’avions de combat F-16 promise au Pakistan durant la guerre froide, ainsi que la restitution de plusieurs millions de dollars payés par le Pakistan, pendant presque six ans. Je n’ai pas encore rencontré un seul responsable politique pakistanais qui n’ait eu l’impression que le Pakistan avait été séduit, utilisé puis abandonné par l’Amérique. Ainsi, malgré la convergence retrouvée entre les intérêts stratégiques américains et pakistanais après le 11 septembre, les Pakistanais se méfient encore beaucoup des Américains. La récente découverte par les Américains de l’Inde comme « allié naturel » n’a fait qu’augmenter cette méfiance.
Dans le même temps, dans les années 1980 et 1990, des changements significatifs – pour la plupart passés inaperçus aux yeux des dirigeants américains – eurent lieu dans le monde musulman asiatique. Durant plus de mille ans, au cours desquels l’islam se propagea aux quatre coins de l’Asie, l’islam du Sud et du Sud-Est asiatique fut de nature particulièrement modérée. Mais, le monde devenant de plus en plus petit grâce aux technologies occidentales de communication, de nouveaux canaux culturels se sont développés, reliant des différents bassins d’histoire de l’Islam. Plusieurs chercheurs musulmans du Sud-Est asiatique ont parlé de l’« arabisation » de l’Islam dans cette région, une tendance qui affecte tous les aspects de la vie quotidienne des musulmans.
Dans les années 1960, j’ai visité le campus de l’université de Malaisie à Kuala Lumpur. Parmi les jeunes musulmans que j’y ai rencontrés, nombreux étaient ceux qui adoraient la culture pop occidentale, et chantaient avec passion les chansons d’Elvis Presley et des Beatles. Il n’y avait pas de séparation entre l’Islam et l’Occident pour les musulmans de Malaisie. Trente ans plus tard, cela a complètement changé. La plupart des jeunes filles musulmanes en Malaisie portent des vêtements traditionnels, qui ne laissent voir que leur visage, leurs mains et leurs pieds. L’un des indicateurs les plus troublants de la profondeur de la colère envers les États-Unis qui domine aujourd’hui fut l’absence totale de regrets de la part du poseur de bombe de Bali, Amrozi, lorsqu’il fut condamné pour avoir tué 202 personnes dans une boîte de nuit, dont 88 Australiens, le 12 octobre 2002. Il dit à ses geôliers qu’il était heureux de mourir en tuant des Américains. Un tel comportement va à l’encontre des habitudes javanaises, et indique que l’islam radical est profondément ancré en Asie du Sud-Est, une terre qui lui était jusqu’à présent hostile.
Les musulmans du Sud-Est asiatique ont également été affectés par la distance entre l’Amérique et le monde musulman dans son ensemble qui n’a cessé de croître au cours des années 1990. Durant la guerre froide, l’Amérique était restée sensible aux intérêts palestiniens, en partie pour éviter de perdre la bataille pour le soutien des musulmans menée par l’Union soviétique. La fin de la guerre froide a éliminé cette contrainte, mais la politique des États-Unis n’a pas changé. Avant comme après les accords d’Oslo en septembre 1993, le gouvernement Clinton a fait tout ce qui était en son pouvoir pour atteindre la paix israélo-palestinienne. Yasser Arafat était un hôte fréquent à la Maison Blanche, et les États-Unis ont soutenu la création d’un État palestinien indépendant à côté d’Israël. Pourtant, étrangement, tout au long de cette période, l’idée selon laquelle les Américains n’accordaient aucune valeur à la défense des musulmans, des Palestiniens en particulier, n’a cessé de gagner du terrain.
En 1994, à Singapour, j’ai été invité chez l’institutrice de mon fils, une jeune musulmane de Malaisie qui parlait couramment anglais et qui, même si elle s’habillait de façon conservatrice, était tout à fait à l’aise dans un environnement occidental. Son mari était cadre moyen dans une compagnie de navigation. Ils avaient un joli cinq pièces et, à tous points de vue, semblaient être la typique famille prospère de classe moyenne. Une telle maison aurait dû être un réservoir naturel de proaméricanisme. Hélas, pas du tout. Je passai une heure à parler au mari, et il ne s’intéressait qu’à deux sujets : la Palestine et la Bosnie. Par Cnn et la Bbc, il avait pu voir des Palestiniens et des Bosniaques en train de se faire tuer. Il me décrivit en détail les nombreuses injustices dont ces peuples avaient été victimes au cours de l’histoire, montrant ainsi combien leurs souffrances – qui il y a quelques décennies étaient encore totalement absentes de l’esprit des musulmans malais – se sont profondément inscrites dans l’esprit des musulmans d’Asie du Sud-Est.
Les sentiments exprimés par cet homme étaient la preuve d’un changement radical de l’attitude des musulmans envers l’Amérique. Mes amis intellectuels musulmans n’ont cessé de me répéter que la rancœur des musulmans était causée par un sentiment d’injustice. Pourquoi l’Amérique s’est-elle tue lorsque des musulmans ont été tués ? Comment a-t-elle pu être si indifférente aux morts musulmans ?
Voici pourquoi il n’était guère surprenant que Mahathir Mohamad, l’ancien Premier ministre de Malaisie, reçoive une ovation de la part des dirigeants de presque tous les pays musulmans au sommet de l’Organisation de la conférence islamique à Putrajaya en octobre 2003. La majeure partie de ceux qui se sont levés pour applaudir Mahathir étaient des « amis » des États-Unis. Ils pouvaient légitimement prétendre applaudir sa franche autocritique des sociétés musulmanes. Mais son discours contenait également des mots très durs à l’égard du conflit au Moyen-Orient, qui ont choqué de nombreux Américains.
L’Amérique ne doit pas avoir l’illusion d’être en train de gagner la bataille pour le cœur et l’esprit des musulmans d’Asie. C’est le contraire qui est vrai. Comme le remarquait Fareed Zakaria dans le numéro de septembre-octobre 2004 de Foreign Policy, « en 2000, 75 % des Indonésiens se disaient pro-Américains. Aujourd’hui, plus de 80 % sont hostiles à l’oncle Sam ». En bref, l’attitude des musulmans d’Asie vis-à-vis de l’Amérique ressemble de plus en plus à celle du Moyen-Orient. Une enquête « Pew Global Attitudes » faite en juin 2005 a montré que même les États du Moyen-Orient qui ont toujours été des alliés de l’Amérique la voient à présent de façon négative. En Jordanie, 80 % de la population a une vision négative des États-Unis. En Turquie et au Pakistan, 67 % et 60 % de la population partagent aujourd’hui cette opinion.
L’Inde et l’Amérique
L’histoire des relations entre l’Inde et les États-Unis suit sa propre trajectoire. Malgré leurs affinités avec les Américains et la société américaine, les Indiens se sont toujours méfiés des calculs géopolitiques américains, s’étant retrouvés du mauvais côté durant la guerre froide. Ils se souviennent que le Pakistan a servi d’atout contre l’Inde. Ils se souviennent que l’Amérique a traité la Chine comme une grande puissance méritant le respect pendant la guerre froide, et lui en veulent, car l’Inde était vue comme un pauvre pays handicapé du tiers-monde.
Dans des conditions géopolitiques normales, l’Inde aurait dû bénéficier de la séparation croissante entre l’Amérique et la Chine après la guerre froide. Au lieu de cela, la relation entre les États-Unis et l’Inde a elle aussi connu des hauts (notamment à travers la collaboration entre Strobe Talbot et Jaswant Singh) et des bas – culminant dans l’imposition de sanctions de la part des États-Unis après les essais nucléaires réalisés par l’Inde en mai 1998. Depuis le 11 septembre, les relations entre les États-Unis et l’Inde se sont nettement améliorées, et ce pas seulement du fait de leur lutte commune contre le terrorisme. La guerre indo-pakistanaise évitée de justesse en 2002 grâce à l’intervention discrète de la diplomatie américaine a amené le Département d’État à consacrer beaucoup d’attention à la relation entre l’Inde et les États-Unis. La lune de miel actuelle, reflétée par l’accueil chaleureux réservé au Premier ministre Manmohan Singh en juillet et le récent accord sur le nucléaire civil, pourrait se transformer, ou pas, en heureux mariage. Ce ne sera certainement pas le cas si l’Amérique donne l’impression d’utiliser l’Inde comme atout contre la Chine. Les Indiens cultivés se rendent compte qu’il serait imprudent de la part de l’Inde de se laisser utiliser comme un instrument de la politique étrangère américaine, et ils se sentiraient insultés par une telle tentative. Comme l’a dit le Premier ministre Singh en juin 2005 :
Nous avons la possibilité d’étendre nos relations avec la Chine et avec [les] États-Unis sans entrer dans cette ridicule controverse… Nous ne faisons partie d’aucun système d’alliance allant à l’encontre des intérêts chinois. Il y a suffisamment de place pour que nos deux pays puissent croître. Les liens de l’Inde avec les États-Unis ont leur mérite et leur logique propre. Ils ne sont pas dirigés contre un autre pays.
Une nouvelle stratégie pour l’Asie
Le temps est venu pour l’Amérique de formuler une stratégie cohérente et exhaustive pour gérer la montée de l’Asie. Une nouvelle guerre froide – ou quelque chose de pire – contre la Chine ou le monde musulman asiatique n’est pas inévitable. L’Asie n’est pas perdue, elle peut même être gagnée. Un partenariat fort peut se forger de part et d’autre du Pacifique, mais il faut agir maintenant, et il n’est pas difficile d’énumérer les principales composantes d’une nouvelle approche américaine de l’Asie.
La Chine est le premier défi, et le plus important. Les dirigeants chinois attendent une réponse claire à une question : l’Amérique tolérera-t-elle l’émergence pacifique de la Chine si les Chinois acceptent les règles fixées après la Seconde Guerre mondiale ? C’est réellement la plus grande question géopolitique du xxie siècle, et il est clair qu’un grand débat s’ouvre (enfin) à Washington, sur la façon dont on peut gérer la croissance chinoise. La tentation d’utiliser la puissance américaine, plus forte, pour contenir celle de la Chine est compréhensible, et beaucoup sont tentés de le faire. Mais, comme l’a écrit Henry Kissinger dans le Washington Post du 13 juin 2005, un endiguement comme celui de la guerre froide ne fonctionnera pas.
L’intérêt des États-Unis dans leur coopération avec la Chine est de créer un système international stable. Il est impossible d’exercer un droit de préemption sur un pays d’une telle envergure. Il n’est pas dans notre intérêt de voir des générations de Chinois grandir avec l’idée que les États-Unis leur sont à jamais hostiles. Il n’est pas dans l’intérêt de la Chine d’être perçue en Amérique comme se préoccupant exclusivement de ses intérêts nationaux ou régionaux.
Un débat tout aussi important se déroule à Pékin, et certains dirigeants chinois pensent qu’une tentative d’endiguement de la part des États-Unis est inévitable. Les dirigeants américains doivent donc prendre attentivement la mesure de leurs actes, afin de limiter l’influence de cette vision. La Chine observera avec une attention particulière l’attitude des États-Unis, pour voir s’ils alimentent la discorde entre la Chine et le Japon. Quand, en février 2005, le gouvernement japonais a signé l’accord « deux plus deux » avec les États-Unis, déclarant que Taïwan – territoire dont la séparation initiale d’avec la Chine a été causée par le Japon – représentait un « élément de sécurité » pour son pays, il a dépassé les bornes aux yeux de la Chine, et a semblé le faire sur une suggestion des États-Unis. Ce n’était pas un moment favorable.
Séduire les musulmans d’Asie est le second défi majeur pour les États-Unis. De bonnes relations entre États ne suffisent pas tant que l’image de l’Amérique demeure si dégradée aux yeux des musulmans asiatiques. La diplomatie en elle-même n’est pas non plus la solution. Les musulmans asiatiques veulent voir les États-Unis faire un nouveau pas significatif pour la paix entre les Israéliens et les Palestiniens. L’Amérique doit également s’engager fermement à apporter un soutien aussi bien moral que matériel à la modernisation et au développement des pays musulmans d’Asie. Les musulmans d’Asie n’ont pas besoin d’aide, ils ont besoin de commerce et d’investissement, donc un accord de libre-échange avec un grand pays musulman comme l’Indonésie serait un signe fort. De même, le Congrès doit poursuivre ses efforts pour lever totalement l’embargo mis en place par le gouvernement Clinton en 1999 sur les contacts militaires avec l’Indonésie. L’armée indonésienne peut encore devenir une force laïque et modernisatrice en Indonésie. Quelle meilleure façon d’enseigner aux militaires indonésiens les vertus du régime démocratique civil que de les faire entrer en contact avec l’éducation militaire et civile américaine ?
Les politiques américaines en matière de visas mises en place après le 11 septembre doivent également changer. Ces mesures ont été un désastre car elles ont nettement diminué l’accès aux effets civilisateurs des universités américaines pour les jeunes intellectuels musulmans venus d’Asie. Ces mesures improvisées ont été mises en place sans songer au message général que l’Amérique envoyait ainsi au monde musulman. Il est temps d’envoyer un message cohérent, et différent.
L’Inde représente le troisième défi majeur. L’Inde va profiter des ouvertures américaines, mais va également travailler dur pour démontrer son indépendance. C’est particulièrement vrai par rapport à la Chine. L’Amérique ne doit pas rechercher une séparation de la Chine et de l’Inde en s’attachant plus étroitement cette dernière. Au lieu de cela, l’Amérique gagnerait plus à favoriser une politique à long terme, fondée sur le soutien et le respect mutuels. L’influence de l’Amérique augmentera en même temps que sa puissance se fera plus discrète.
Enfin, avec le développement de la confiance des Asiatiques en eux-mêmes et en leurs sociétés, de nouvelles formes de coopération vont émerger, transcendant les vieilles frontières. Un exemple en est la récente transformation des relations entre l’Inde et le Pakistan, ou encore la remarquable croissance du commerce à l’intérieur de l’Asie, commerce qui augmente plus rapidement que les échanges transatlantiques ou transpacifiques.
De nombreux Américains sont tentés de croire que le régionalisme asiatique ne peut se développer qu’aux dépens de l’influence américaine dans la région. Cette mentalité du verre à moitié vide doit changer. Si de nouvelles formes de coopération émergent en Asie, et si les sociétés asiatiques réussissent, le monde deviendra plus riche, aussi bien matériellement que sur le plan culturel. L’Amérique, elle aussi, en profitera. La plupart des sociétés asiatiques auront à cœur de maintenir des liens étroits avec les États-Unis, qui restent la source principale d’éducation de qualité et de remarquable créativité dans bien des domaines. De plus, la forte présence militaire américaine en Asie orientale bénéficie d’un soutien inébranlable.
S’ils devaient choisir, la plupart des Asiatiques préféreraient un siècle de l’Asie-Pacifique à un siècle exclusivement asiatique. Leur position est claire. Ce qui n’est pas encore clair, c’est la position américaine. Certains pensent peut-être que le xxie siècle sera, comme la majeure partie du xxe, un siècle américain. Mais de nombreuses sociétés asiatiques sont restées prostrées durant tout le xxe siècle, et aujourd’hui, enfin, elles se sont levées. L’Amérique acceptera-t-elle de travailler avec les peuples d’Asie dans ce qui est leur phase la plus productive depuis des siècles ? Ou l’Amérique tentera-t-elle de garder ses avantages unilatéraux dans le monde tel qu’il est, aux dépens de l’Asie ? La plupart des Asiatiques ne le savent pas encore. Il est temps que l’Amérique déclare son intention de reconnaître entièrement l’Asie du xxie siècle, de la traiter avec respect, en attendant de cette relation des bénéfices mutuels pour un avenir commun. Il est temps de sauver ce siècle.
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Professeur de politiques publiques à l’université de Singapour. Il a publié en anglais Beyond the Age of Innocence: Rebuilding Trust Between America and the World, New York, Perseus Books Group, 2005. La version originale de cet article est parue en anglais dans la revue The American Interest sous le titre “Asia’s destiny, America’s choice” dans le numéro d’automne 2005.