Khodorkovski : de l'oligarque au prisonnier politique


Mikhaïl Khodorkovski avait raison, et depuis longtemps. Il a fallu le scandale d’une fraude électorale à grande échelle le 4 décembre 2011 et les manifestations de protestation qui ont suivi pour qu’enfin l’évidence s’impose : le régime Poutine est illégitime et corrompu et se sert de la justice pour s’assurer l’impunité. Quand son livre1 est sorti à Paris en octobre, il a intéressé les spécialistes et les défenseurs des droits de l’homme. Quatre mois plus tard, ce recueil de textes et de correspondances s’impose comme l’un des meilleurs essais sur l’impasse politique, économique et sociale dans laquelle se trouve la société russe. En Russie, les textes de Khodorkovski ont désormais un large public.

Jusqu’alors, Khodorkovski criait dans le désert. Les arguments pourtant imparables de l’ancien patron de la société pétrolière Ioukos et de ses avocats trouvaient peu d’écho. Difficile d’avoir raison contre tous, c’est-à-dire contre l’unanimisme poutinien imposé. Dans le chahut actuel de la contestation et des manifestations, la voix claire du prisonnier politique est entendue et elle porte très loin, grâce à l’internet, aux publications indépendantes, au bouche à oreille, et au rôle politique que reprennent les intellectuels russes, écrivains en tête. Boris Akounine, Lioudmila Oulitskaïa et Boris Strougatski ont entretenu une correspondance avec Khodorkovski en 2008-2010. Cette correspondance est passionnante car authentique, directe, sans réécriture, et très humaine. Les trois écrivains ne ménagent pas le prisonnier, ils lui posent des questions dérangeantes, ils testent sa sincérité, ils seront tous trois séduits par l’homme et son intelligence.

Petit rappel d’un drame qui débute en 2003 et restera dans les livres d’histoire comme le cas emblématique des années Poutine. Mikhaïl Khodorkovski est arrêté en octobre 2003, jugé et condamné en 2005 à neuf ans de camp de travail pour évasion fiscale et abus de biens sociaux (peine réduite à huit ans en appel). La société pétrolière Ioukos est démantelée en 2004 au profit d’entreprises et banques contrôlées par le clan poutinien ; les intérêts des petits et grands actionnaires sont bafoués. D’autres responsables et collaborateurs de Ioukos et de sa holding, notamment les juristes, sont emprisonnés à la suite de parodies de procès.

L’ancien propriétaire et dirigeant est de nouveau poursuivi en 2009 pour les mêmes délits et jugé au cours d’un second procès qui dure près de deux ans et qui se conclut le 30 décembre 2010 par une seconde condamnation de quatorze ans (dont on soustrait les huit années de la première condamnation) pour lui et son ancien associé Platon Lebedev. Khodorkovski est jugé coupable du détournement de la quasi-totalité de la production pétrolière de sa propre entreprise.

Ayant suivi depuis le début cet incroyable drame politico-financier qui se jouait sur une scène de tribunal, j’ai pu constater l’iniquité des deux procès et la totale subordination du parquet et des juges aux instructions du pouvoir poutinien. Khodorkovski n’exagère pas quand il dénonce en février 2011 le « délire » et l’« hérésie » juridiques (p. 38).

En 2005, Khodorkovski publie dans le journal Vedomosti un article qui fera date, intitulé « Virage à gauche », où il dénonce le conservatisme et la corruption des dirigeants et annonce le mécontentement social qui s’exprimera six ans plus tard. Il explique que la société russe ne doit plus craindre une répression massive :

Les aspirations et les intérêts des dirigeants russes actuels – heureusement pour eux et pour le reste des Russes – sont trop mercantiles et bourgeois pour qu’on puisse les imaginer en bourreaux sanguinaires. Je l’affirme en tant qu’homme qui vient d’écoper de neuf ans de prison à cause d’eux.

(p. 253)

En février 2011, il pressent la montée du ressentiment chez un peuple « humilié » :

Lorsque des personnes honnêtes ressentent de la honte pour leur pays, lorsqu’on voit le mensonge devenir omniprésent et que l’on est sans défense devant un bureaucrate arbitraire et un homme politique raider [qui commandite des raids contre des entreprises et des personnes pour les intimider], lorsqu’il devient indécent pour la véritable intelligentsia de servir le pouvoir, on se trouve en présence d’un conflit moral profond et d’un abcès social dangereux. Aux yeux de beaucoup, la perte de légitimité des institutions est grave de conséquences.

(p. 36-37)

Les correspondances avec Lioudmila Oulitskaïa et avec Boris Akounine éclairent une période moins connue de la vie de Khodorkovski, sa jeunesse soviétique, et les années 1990 quand il soutient Boris Eltsine et profite de la privatisation pour reprendre la société Ioukos et en faire le fleuron de l’industrie pétrolière russe. L’écrivaine lui demande des comptes et l’oligarque déchu répond qu’alors les affaires pour lui c’était comme « un jeu » :

Je profitais de chaque lacune de la législation et je me plaisais à raconter moi-même aux membres du gouvernement comment j’allais profiter… de telle ou telle lacune.

(p. 154)

Il regrette d’avoir fait confiance à Boris Eltsine jusqu’au bout :

Cela s’est mal terminé : il a remis le pays entier aux mains du Kgb.

(p. 143)

Mikhaïl Khodorkovski explique que dès son enfance, il aspirait à « devenir un chef » et à diriger une usine, si possible dans le domaine de la défense.

Car je croyais dur comme fer que le plus important était de se défendre contre les « ennemis extérieurs ».

(p. 137)

Il n’adhérait pas à l’idéologie communiste, écrit-il, mais était patriote. Ioukos est devenue, au début des années 2000, la grande entreprise la mieux gérée de Russie, mais l’ex-Pdg ne s’attarde pas sur les méthodes employées dans cette réussite.

Khodorkovski avoue volontiers avoir été naïf et avoir sous-estimé la détermination et la brutalité des méthodes des dirigeants russes, notamment contre lui. Jusqu’à sa deuxième condamnation, il dénonçait la corruption des bureaucrates et des juges plus fermement qu’il n’accusait Vladimir Poutine ou Dmitri Medvedev. A-t-il vraiment cru au « bon Tsar » dépassé par ses fonctionnaires ou cherchait-il simplement à se protéger ?

N’est-il pas fascinant que, du fond de sa prison à des milliers de kilomètres du Kremlin, l’ex-milliardaire construise un raisonnement solide et propose des perspectives crédibles, beaucoup plus crédibles que celles déclinées par Vladimir Poutine et les médias officiels depuis des années ? Il a beaucoup lu, réfléchi, mûri, changé, explique-t-il. Peut-être le fait d’être coupé de la bulle moscovite, gonflée de rumeurs et contre-rumeurs, lui donne-t-il la distance nécessaire, et l’accès limité aux médias et à l’internet le protège-t-il du brouhaha.

La communication avec l’extérieur est compliquée, uniquement possible à travers les avocats et la famille. Et pourtant, le prisonnier écrit, publie, donne des interviews. Il s’est longuement exprimé pendant son deuxième procès. Il est devenu un tribun.

Mais pourquoi donc les dirigeants ont-ils laissé l’homme honni devenir un héros philosophe et un messie ? N’ont-ils pas compris que son combat, ses idées, son courage (il ne s’est jamais plaint et n’a pas demandé la grâce présidentielle) domineraient un paysage public crépusculaire ? D’autant plus qu’avec le doublement de sa peine, le milliardaire impopulaire est devenu martyr et suscite la compassion. Interrogés par le centre Levada d’étude de l’opinion publique, la grande majorité des Russes pensent que Khodorkovski est victime de la haine de Poutine et n’a pas bénéficié d’une justice honnête. Les destins des deux hommes sont désormais indissociables.

  • 1.

    Mikhaïl Khodorkovski, Paroles libres, trad. Galia Ackerman, Paris, Fayard, 2011.