Poutine empêtré
Quand Vladimir Poutine a annoncé, le 24 septembre 2011, qu’il reprendrait le poste de président en mars 2012 pour six ans, et peut-être douze ans, les Russes ont entendu : Poutine pour toujours ! Loin de les rassurer, cette perspective d’un immobilisme à l’infini les a réveillés. Poutine avait certes assuré la stabilité et un meilleur niveau de vie pendant quelques années fastes, mais il était devenu depuis 2009 l’homme de la stagnation (zastoï) et de la corruption.
Un pouvoir de plus en plus coupé des réalités
Poutine a bouché l’horizon, concentré le pouvoir et les ressources dans les mains de quelques-uns et rejeté la société hors du monde politique. Or, il a maintenu le suffrage universel, croyant probablement que les électeurs voteraient comme des moutons. Mais les « moutons » ont montré les dents, ont largement voté protestataire, et ont dénoncé les fraudes incroyablement nombreuses et grossières. « Nous ne sommes pas du bétail » était l’un des slogans des banderoles de la grande manifestation du 10 décembre 2011 à Moscou.
Poutine et les hommes qui l’entourent ont perdu le sens des réalités et multiplié les erreurs. La principale a été d’humilier les Russes en les prenant pour des gens à l’esprit simple, prêts à suivre aveuglément les instructions d’en haut. Le 24 septembre, de la tribune du parti qu’il avait créé pour le servir (Russie unie), Vladimir Poutine, Premier ministre, aux côtés de Dmitri Medvedev, président, annonce avec désinvolture devant les caméras de télévision qu’il reprendra la présidence et confiera le gouvernement à Medvedev. Un simple échange de fauteuils, en quelque sorte. Il ne fait alors pas l’ombre d’un doute que les élections de décembre 2011 et mars 2012 entérineront ce brillant scénario. Les Russes sont humiliés. Le Kremlin leur annonce à l’avance ce qu’ils voteront quelques mois plus tard !
L’entourage de Poutine a senti que la population commençait à se lasser d’une figure patriarcale pesante et figée. Ses conseillers en communication ont essayé de rendre l’impitoyable chef plus humain et plus séduisant, et l’ont ainsi mis en difficulté, par exemple lorsqu’il s’est fait huer alors qu’il assistait à un match de boxe. Pourtant, ils auraient dû savoir qu’il faut être craint pour gouverner quand on tient le pouvoir depuis douze ans sans jamais se soumettre à la libre sanction des citoyens. Poutine est arrivé à la tête de l’État en 1999-2000 grâce à deux scrutins sans concurrence loyale : ses principaux rivaux, Iouri Loujkov et Evgueni Primakov, avaient été défaits par des cabales organisées dans les médias.
En aucun cas les nombreux scrutins « sous contrôle » tenus entre 1999 et 2011 ne pouvaient être interprétés comme des tests précis de la confiance que le public portait à Vladimir Poutine. Le choix proposé était très réduit et le bourrage d’urnes était monnaie courante. Il semble que la vanité et l’aveuglement aient étouffé la raison et le jugement des hommes de la cour, qui ont voulu voir dans des résultats aménagés suite à des votes pipés la preuve que le régime était incontesté et très populaire. Ils ont fait confiance à l’image qu’ils avaient construite eux-mêmes par la propagande.
Des élections manipulées
Le 4 décembre, les électeurs ont mis fin à cette illusion. Les résultats réels divergent des résultats officiellement annoncés d’une marge impressionnante. La participation s’est probablement située autour de 50 %, et non 61 %, des inscrits, et le « parti du pouvoir », Russie unie, n’a rassemblé qu’environ 25 à 30 % des voix en moyenne nationale (au lieu des 49, 3 % annoncés). Dans certaines circonscriptions de Moscou, Saint-Pétersbourg et Iaroslav par exemple, il aurait à peine atteint les 20 %.
Citons un exemple vécu par le journaliste Mikhaïl Fishman, dans deux bureaux de vote de l’avenue Lénine, au centre de Moscou. Il vote dans son bureau no 1707. Il demande quels sont les résultats préliminaires en fin de journée : 20 % pour Russie unie, 23 % pour les communistes, 25 % pour le parti d’orientation social-démocrate Iabloko (qui n’a officiellement obtenu qu’un peu plus de 3 % au total et n’entre pas à la Douma puisqu’il n’atteint pas le seuil critique des 7 %). Il traverse l’avenue et se rend au bureau de vote no 1708. Les résultats y sont diamétralement opposés : Russie unie obtiendrait 58 %, le parti communiste 16 % et Iabloko 15 % ! Ce second bureau était mieux « administré » que le premier, explique Fishman avec ironie. En Tchétchénie, le parti du pouvoir s’est attribué, comme à l’accoutumée, plus de 99 % des voix.
Des centaines de témoignages similaires circulent sur l’internet. Sur Youtube, de nombreuses vidéos filmées par des électeurs et des observateurs russes montrent des disputes avec des présidents de bureau de vote qui refusent de prouver que l’urne est bien vide à huit heures du matin, à l’ouverture du scrutin. Une fois l’urne ouverte, on constate qu’elle contient déjà des bulletins cochés d’une croix pour Russie unie. Le détail des fraudes est analysé par de nombreux observateurs et experts, notamment ceux de l’association Golos (la Voix), dont le site a été attaqué le 4 décembre.
Les autorités s’attendaient à une légère baisse des voix légitimistes par rapport aux législatives de 2007, mais pas à une telle désaffection des électeurs. Elles ont été prises de court et ont dû réagir dans la précipitation, sans précaution ni coordination. La surprise a été telle que l’équipe poutinienne a nié les faits, attaqué les « ennemis » et les menteurs, dévoilé des conspirations étrangères, et fait publier des résultats fabriqués comme si de rien n’était. Poutine s’en est violemment pris à Hillary Clinton, secrétaire d’État américaine, qui a critiqué des élections « ni honnêtes, ni ouvertes ».
L’émergence d’une opposition
Les dirigeants et leurs conseillers ont construit une réalité politique et sociale qui les arrangeait à travers le contrôle des médias (hors l’internet). Cependant, manipuler les faits est une chose, les oublier en est une autre. Comme à la fin de l’ère Brejnev, le Kremlin ne veut plus recevoir d’analyse sérieuse de la situation réelle dans le pays.
Même Dimitri Medvedev, fan de Facebook et de Twitter, n’a pas réfléchi ces derniers mois à la signification des innombrables critiques du régime qui agitaient la toile. Peut-être même a-t-il pensé à un moment que cet air de rébellion sur l’internet lui donnerait sa chance, la possibilité de se faire « vraiment » élire président en 2012. Medvedev a cru en 2010, et jusqu’au printemps 2011, qu’il pourrait apparaître comme l’homme providentiel dans une transition du poutinisme dur vers le poutinisme mou. Un peu comme Mikhaïl Gorbatchev au début de la perestroïka, quand il espérait humaniser le socialisme soviétique. Mais c’était une illusion. Medvedev n’avait aucun des pouvoirs de Gorbatchev à l’époque (Gorbatchev était le chef d’un parti communiste encore puissant qui dirigeait l’Urss) et restait sous la botte du système Poutine. Il n’a jamais été que le fidèle lieutenant de l’ancien chef du Kgb. La démonstration en a été donnée une nouvelle fois le lendemain de la manifestation du 10 décembre quand il a posté sur sa page Facebook des propos ineptes, fustigeant les manifestants et assurant que les élections du 4 décembre s’étaient déroulées honnêtement.
Pour conjurer le sort, le 7 décembre, Poutine a rempli lui-même à la main ses formulaires d’enregistrement de candidature pour se présenter à la présidentielle du 4 mars 2012. Pas question de tergiverser, l’option Medvedev n’existe pas, ni aucune autre ! Et pourtant, d’autres candidats se présenteront et les indignés de Russie se battront pour faire enregistrer ces personnalités, contrairement aux élections de 2004 et 2008 où Poutine n’avait autorisé à concourir que les candidats adoubés et prêts à ne pas mener campagne.
L’équipe Poutine a été aveuglée par sa trop grande assurance. Dès le 5 décembre, les « opposants autorisés » – le communiste Ziouganov, le nationaliste Jirinovski et l’ancien président de la Chambre haute du Parlement, Serguei Mironov –, dont les trois listes ont obtenu respectivement 92, 56 et 64 sièges à la Douma, ont montré une certaine indépendance et annoncé que la présidentielle serait « ouverte ». Plus important, les partis de l’opposition non légale promettent qu’ils ne laisseront pas la présidentielle avoir lieu sans eux, et exigent l’invalidation des législatives et la révision des lois électorales restrictives imposées par Poutine fin 2004. Ils revendiquent aussi la libération des prisonniers politiques, l’enregistrement de leurs partis, et la tenue de nouvelles élections législatives. Si le régime en place accédait à ces demandes, il signerait son arrêt de mort.
Dans une très longue émission le 15 décembre, Vladimir Poutine a répondu aux questions des téléspectateurs avec une assurance qui dissimulait mal un réel désarroi, un déni de réalité. Il s’est moqué des manifestants et de l’opposition, prétendument manipulés par les Américains. Il s’est aussi félicité de la réussite de la lutte antiterroriste, tout en soulignant que le Nord-Caucase n’était toujours pas « sécurisé ». Interrogé sur sa stratégie future, il a défendu son bilan économique et social, et promis d’« innover dans la sphère sociale » en continuant d’augmenter les salaires et les retraites ! Sa cible est clairement la partie la plus « étatiste » de la société – retraités, ouvriers, petits employés, fonctionnaires –, dont les voix lui seront précieuses lors de l’élection présidentielle.
Les Russes ne sont pas le peuple attardé que s’amusait à présenter Vladimir Poutine à ses hôtes étrangers. Ils sont lucides sur le système qui les gouverne depuis plus de dix ans. Une majorité d’entre eux l’ont approuvé et soutenu car il mettait fin à l’incurie du régime de Boris Eltsine et que le contexte économique était favorable, porté par les prix élevés des matières premières. Avec le temps, l’adhésion à Poutine s’est émoussée ; les dérives des élites dirigeantes ont ouvert les yeux des Russes sur l’envers du pouvoir poutinien.
La suffisance des hommes qui tiennent la Russie, la corruption qu’ils ont nourrie, et la liberté d’expression et de communication sur l’internet sont les causes principales du déboulonnage qui a commencé à l’automne dernier. La répression massive n’est probablement pas une option car sites, blogs et réseaux sociaux transmettent l’information en instantané à travers le monde. Poutine ne deviendra pas vers la fin de son règne un tyran sanguinaire. Il n’a pas préparé sa succession et sa marge de manœuvre se trouve réduite. Il a tant affaibli les institutions publiques qu’il lui sera difficile de les bricoler pour construire en catastrophe une alternative qui lui convienne. Assurément, il n’a pas tiré les leçons des chutes des dictatures dans le monde arabe.