La terre des damnés
Fanon après Fanon
Alors que le colonialisme contraint les hommes à mourir de faim, Fanon fait du paysan dépossédé de ses terres un sujet révolutionnaire, qui doit les reconquérir et développer un socialisme agraire pour recouvrer sa dignité.
« Pour le peuple colonisé la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain, et bien sûr la dignité1. » Si ces lignes, extraites des Damnés de la terre de Frantz Fanon, sont bien connues, faisant partie de l’éventail des formules les plus fréquemment citées de leur auteur, elles n’en restent pas moins paradoxalement sous-interprétées au sein des études fanoniennes. La raison en est probablement qu’elles constituent un quasi-hapax dans l’œuvre de Fanon, chez lequel la question foncière comme partie intégrante de la question coloniale et, plus généralement, le problème du rapport à la terre, dans sa plurivocité, restent au second plan. Il me semble pourtant qu’un ensemble de préoccupations et de perspectives hétérogènes qui se sont affirmées au cours des dernières décennies – que ce soit, citons-les pêle-mêle, sans exhaustivité et sans détails, dans le champ des luttes (encore) anticoloniales des peuples palestinien ou kanak, ou dans le domaine des féminismes de la subsistance et du marxisme écologique – permettent aujourd’hui de réinterpréter, rétrospectivement ou rétroactivement, les mots de Fanon, pour dégager ce qui serait un sens enfoui de la terre dans sa pensée et peut-être révéler les limites de ce sens, avec pour enjeu sous-jacent de réinscrire Fanon à sa juste place, et à côté d’autres figures de l’anticolonialisme, dans la longue généalogie de l’idée de ce qu’on pourrait nommer une révolution terrestre. C’est cette tâche que je voudrais commencer dans ce texte, lequel se limitera à une tentative de réinterprétation du passage des Damnés de la terre cité précédemment. Je repartirai, à cette fin, de la lecture que j’en faisais il y a quinze ans dans ma thèse de doctorat sur Fanon et dans le livre qui en était issu2, avant d’explorer une nouvelle piste.
Nécropolitique coloniale
Revenons-en, pour commencer, à l’article que Fanon a publié en 1952 dans la revue Esprit, sous le titre « Le “syndrome nord-africain” », dans lequel il s’efforce de déconstruire la représentation, largement partagée au sein du corps médical français, du travailleur nord-africain immigré comme « malade imaginaire ». Dans l’angoisse de mort dont témoignent les patients nord-africains, moquée par des médecins ne lui découvrant aucun corrélat organique, Fanon identifie le symptôme d’une pétrification de la vie, « une mort en deçà de la mort, une mort dans la vie » ; non la grande mort qu’interrogent médecins comme philosophes, mais une « mort quotidienne », une multiplicité de petites morts auxquelles les condamnent leur invisibilité, leur déracinement, leur inexistence dans les métropoles coloniales3.
Ce thème de la mort-dans-la-vie, Fanon l’approfondit dans ses écrits algériens. Ce que recherche le colon, déclare-t-il dans son intervention au Ier Congrès des écrivains et artistes noirs (1956), c’est moins la disparition pure et simple de la culture indigène que sa « momification », une stase indéfinie, une « agonie continuée », une mort qui n’en finit pas de mourir. Dans les colonies, affirme encore Fanon en établissant un parallèle avec les romans de l’écrivain afro-américain Richard Wright, le « désir de vivre, de continuer, se fait de plus en plus indécis, de plus en plus fantomatique4 ». Il le répète dans L’An V de la révolution algérienne : « Avant la rébellion, il y a la vie, le mouvement, l’existence du colon et, en face, le néant du colonisé5. » Comme le soutient Achille Mbembe lisant Fanon, le colonialisme est force nécropolitique par excellence : le colonisé est condamné à n’exister que « comme rebut, déchet et résidu, chose vidée de toute teneur et dont la vie […] ne vaut que par son aptitude à la mort6 ».
Cette agonie, insiste désormais Fanon dans le contexte colonial algérien, doit être entendue en son sens le plus littéral, le plus matériel : le colonialisme est aussi, et peut-être avant tout, « asservissement économique, voire biologique7 », « [l]e malheur des masses africaines […] est d’abord d’ordre vital, matériel8 » – comme le montre de manière éloquente à la même période l’écrivain algérien Mohammed Dib dans sa trilogie : La Grande Maison (1952), L’Incendie (1954) et Le Métier à tisser (1957). Fanon n’a de cesse de l’affirmer : le colonisé est « plus mort que vif9 », sa vie a « une allure de mort incomplète » ; règne dans les colonies une « mort atmosphérique », une « mort à bout touchant »10. Qu’est-ce à dire sinon que c’est le besoin, dans sa pure dimension organique, qui gouverne la vie dans les colonies : le colonisé « [meurt] de faim11 ». Et Fanon d’établir un parallèle entre les camps de concentration, où « des hommes se sont tués pour un morceau de pain », et les colonies, lieu d’une lutte pour l’existence au sens strict : « Toute colonie tend à devenir une immense basse-cour, un immense camp de concentration où la seule loi est celle du couteau. » C’est en ce sens élémentaire que la « terre », en tant qu’elle engendre le blé, le pain, est pour le colonisé la « valeur la plus essentielle » ; valeur vitale qui est en même temps une non-valeur morale, puisqu’il est indécent, précise Fanon, d’attendre d’une vie qui s’identifie à l’effort « pour ne pas mourir » qu’elle « incarn[e] des valeurs » ; obscène d’espérer que là où les « rapports de l’homme avec la matière, le monde, l’histoire » se réduisent à des « rapports avec la nourriture », une quelconque morale, au sens commun du terme, puisse éclore12.
Pour Fanon, la terre nourricière est ce qui, seul, dans ces conditions de déprivation extrême, peut assurer la dignité. Mais cette dignité, précise-t-il immédiatement, n’a rien à voir avec celle de la « personne humaine idéale13 » faisant l’objet des traités de morale, dont les auteurs ignorent manifestement tout de ce que cela fait, physiquement, de prendre des coups et de souffrir de la faim. La seule « morale » ou anti-morale qui vaille pour le colonisé est celle qui promet de mettre fin à l’exploitation coloniale, d’expulser le colonisateur de la surface du territoire. La dignité du colonisé n’est donc d’abord rien d’autre, pour emprunter à Giorgio Agamben, que celle, paradoxale, de la « vie nue14 ». Elle ne s’y limite pourtant pas. Si, pour Fanon, et contre toute une orthodoxie marxiste et autre (Hannah Arendt ne manquera pas de le lui reprocher15), c’est le pur instinct de conservation qui va initialement pousser les colonisés à la révolte, autrement dit si la lutte anticoloniale commence inévitablement comme insurrection vitale, l’enjeu est avant tout pour lui de comprendre comment elle pourra parvenir, sans solution de continuité, sans rupture avec ces prémices vitalistes, à se transformer, se muer en véritable lutte de libération ; problème qui est indissociablement celui de la conversion de la violence, comme contre-violence spontanée du colonisé, en combat politique organisé : « l’acquisition de la Révolution algérienne est précisément […] d’avoir provoqué une mutation de l’instinct de conservation en valeur et en vérité16 » ; elle est d’avoir rendu possible ce que Fanon nomme une « montée en humanité » depuis un état de quasi-animalité, c’est-à-dire aussi, peut-on en déduire, une montée en dignité.
Si je ne renie pas aujourd’hui cette lecture de Fanon, le fait est qu’on en reste à ce stade à une conception singulièrement pauvre du rapport des colonisé·es à la/leur terre. Serait-ce parce que Fanon lui-même n’avait guère plus à nous apprendre à ce sujet que ce que nous disait le chant révolutionnaire de L’Internationale, auquel emprunte le titre du dernier livre de Fanon, lorsqu’il identifiait, d’une strophe à l’autre et sans plus de précision, les « damnés de la terre » à des « forçats de la faim » ? Tel est du moins ce que présupposait, sans l’avouer explicitement, l’analyse qui avait été la mienne dans mes recherches doctorales. Mais c’est une hypothèse plus généreuse que j’aimerais éprouver ici en m’efforçant de tracer une autre voie, ou plus modestement en commençant à déblayer le terrain.
La reconquête de la terre
Il me semble désormais capital, pour saisir pleinement la signification et la portée des mots de Fanon cités en introduction, de les lier à une idée, nodale dans Les Damnés de la terre, à savoir que le véritable sujet révolutionnaire en situation coloniale n’est pas le prolétariat, mais la paysannerie, c’est-à-dire, au premier sens du terme, ces hommes et ces femmes qui travaillent la terre, la font fructifier. Or, du fait de cette opération à la fois originaire et sans cesse répétée du colonialisme qu’est la « prise de terre », ces hommes et ces femmes sont aussi ceux et celles qui, dit Fanon, ont été « expulsés de leurs terres17 », en ont été violemment dépossédés ; ceux et celles encore qui, en vertu d’autres mécanismes typiques de la gouvernementalité coloniale, furent, dans un premier temps, forcés d’« hypothéqu[er] leurs récoltes, voire leurs terres », de « démembr[er] lopin par lopin le patrimoine familial » pour, « dans une deuxième phase », travailler sur ces mêmes terres qui ne leur appartenaient plus pour le compte d’un autre, du colon18. En contexte colonial, le paysan indigène est par définition paysan sans terre, « [f]ellah sans terre » et supposément « sans raison », comme le souligne à nouveau Fanon dans sa « Lettre à un Français19 ». Que cette caractérisation ne se limite pas au cas algérien, en témoigne un autre texte daté de février 1958 et publié dans El Moudjahid sous le titre « Aux Antilles, naissance d’une nation ? », qui signale que cette « forme antillaise du colonialisme » qu’est la « royauté du sucre », dans sa singularité, n’en repose pas moins sur cette loi générale du colonialisme qu’est la dépossession de la paysannerie : « concentration des terres entre les mains de quelques très gros propriétaires tout-puissants sur les ouvriers et les administrations ; misère des paysans sans terre, réduits au chômage20 ».
Il est caractéristique que si le sujet révolutionnaire fanonien se dédouble pour inclure le lumpenprolétariat, le prolétariat en haillons, celui-ci soit composé selon Fanon d’« hommes que la population croissante des campagnes, l’expropriation coloniale ont amenés à déserter la terre familiale » et qui « tournent inlassablement autour des différentes villes, espérant qu’un jour ou l’autre on leur permettra d’y entrer ». Le lumpenprolétariat est, en d’autres termes, le nom même des « masses rurale non encadrées, non éduquées et non soutenues » qui déferlent vers les « bourgs périphériques » des cités coloniales21. Les lumpenprolétaires ne sont donc rien d’autre, dit explicitement Fanon, que des « paysans sans terre », incarnation par excellence du destin qui, en contexte colonial, guette les masses rurales dans leur ensemble22. Il n’y a donc en définitive qu’un et un seul sujet révolutionnaire chez Fanon, c’est le paysan sans terre, dont les ferments de révolte puisent à la source de cette dépossession première et à la rupture radicale qu’elle provoque dans les rapports de l’homme à la terre.
Il est pour le moins significatif, en outre, que ce que les intellectuels colonisés apprennent au contact de la paysannerie, c’est non seulement que la « violence », l’« insurrection armée », est inévitable pour vaincre le colon, mais aussi et dans le même temps, que pour la paysannerie, la question de la libération s’est toujours posée en termes de « terres à reprendre aux étrangers », d’expropriation des expropriateurs23. De son point de vue, ces deux impératifs sont inextricablement liés : la violence, ou contre-violence, est par définition, volonté et acte de reconquête de la terre. Et si la « terre » en vient à s’identifier au territoire du peuple-nation tout entier, dans les frontières tracées par la puissance coloniale, ce n’est jamais que secondairement et pour ainsi dire par dérivation ; au sens premier, le plus « terre à terre », elle désigne le sol foulé, habité et cultivé, la terre nourricière. C’est en sens que Fanon peut écrire qu’il y a un « principe qui est devenu par l’explication une loi fondamentale de la Révolution algérienne », à savoir – on ne peut plus simplement mais on ne peut plus essentiellement aussi – que « la terre est à ceux qui la travaillent24 ».
Si Fanon fustige les bourgeoisies nationales qui, ailleurs sur le continent africain, se sont emparées du pouvoir après l’indépendance, s’il leur reproche de faire preuve de mimétisme à l’égard de l’ex-occupant, c’est en particulier parce qu’elles continuent d’ignorer les véritables « besoins du peuple », ses besoins vitaux ; parce qu’elles refusent de « se faire le promoteur de la dignité réelle du peuple, celle qui passe par le pain, la terre25 ». Dignité primordiale dont on comprend qu’elle n’est pas seulement celle de l’homme nu dont le colonialisme a réduit l’existence à la survie, mais qu’elle constitue le fondement permanent, inaltérable, ancré dans la relation à la terre, de toute dignité et de toute humanité. Les interprètes de Fanon – et ce qui suit est aussi une autocritique – ont parfois mis l’accent sur les lignes des Damnés de la terre où il en appelle à « détecter et extirper […] de nos cerveaux » les « germes de pourriture » semés par l’impérialisme26, tâche conçue comme partie intégrante d’un programme de décolonisation des corps et des esprits. Mais il convient de ne pas omettre que dans ce même passage, cet impératif s’applique aussi et d’abord à « la terre », dont il faudrait, métaphoriquement, extraire ces petites masses organiques vivantes qui menacent de croître et se développer à même le sol pour le vicier. Dans ce domaine encore, la décolonisation ne s’arrête pas avec l’indépendance, c’est-à-dire avec la souveraineté sur le territoire national, la remise du « pays entre les mains sacrées du peuple » ; elle implique un effort continué de décolonisation de la terre, seul susceptible de redonner à celle-ci sa valeur fondamentale.
Le peuple, sa terre et son histoire
On ne peut in fine pleinement comprendre le message de Fanon dans les Damnés de la terre sans en resituer les thèses dans la longue histoire, remontant au moins à la révolution de 1917 et aux premiers congrès de l’Internationale communiste, de l’enchevêtrement intime des problématisations de la question nationale et coloniale d’un côté, de la question paysanne ou agraire de l’autre. Si l’on adopte cette perspective, c’est dans la lignée des révolutions vietnamienne, chinoise ou encore cubaine qu’il convient de resituer la révolution algérienne. Et c’est, corrélativement dans la lignée de figures comme Võ Nguyên Giáp, Mao Zedong ou Che Guevara qu’il convient de resituer Fanon, dont la théorie de la violence est aussi une variation sur les théories de la guerre révolutionnaire ; avec pour modèle la forme guérilla qui avait eu dans les campagnes son terrain naturel, mais qui, suivant en quelque sorte la même trajectoire que la paysannerie sans terre, avait trouvé à se déplacer et à se reconfigurer en milieu urbain, avec pour point d’orgue la bataille d’Alger de 1957.
Si décolonisation de la terre il devait y avoir, elle devrait, pour Fanon, emprunter la voie du développement d’un socialisme agraire. Or qui dit socialisme agraire dit nécessairement centralité de la question de la subsistance, de la production et de la reproduction de la vie elle-même, non seulement en tant que précondition matérielle de toute existence politique, mais en tant que préoccupation fondamentale, de base, de toute pensée et de toute pratique politiques ; centralité par conséquent non seulement vitale, mais proprement politique des sujets, sans le travail desquels la terre ne pourrait, pour reprendre les mots de Fanon, produire le pain et la dignité. Si la réduction des « rapports au monde » à des « rapports à la nourriture » était pour Fanon le fin mot de la déshumanisation coloniale, la réhumanisation engagée par les luttes anticoloniales ne pouvait aller sans réinvention des rapports de l’humain à la terre dont il tire les moyens de sa subsistance. Dès lors, c’est le sens même du « nouvel humanisme27 » que Fanon appelait de ses vœux qui doit être réinterrogé. Car si celui-ci devait à la fois s’opposer frontalement et prendre la relève de l’humanisme occidental, qui avait été complice d’un impérialisme carnassier jusqu’à se confondre avec lui, c’est aussi parce qu’il impliquait de renouer ce rapport organique des humains à la terre dont parlait déjà Marx non sans romantisme ; refaire ce lien que le doublet capitalisme-colonialisme n’avait cessé, par nécessité, « par nature », de défaire. Ce qui signifie enfin que si vitalisme il y a effectivement chez Fanon, celui-ci ne doit pas être enfermé dans une perspective par trop anthropocentrique, ne serait-ce parce que chez Fanon, la vie, en tant qu’enracinée dans la terre, est d’emblée plus qu’humaine.
Pour Fanon, les damnés de la Terre l’étaient d’abord, et inséparablement, parce qu’ils étaient des damnés de la terre.
Remarquons alors que dans la graphie du titre du dernier livre de Fanon, Les Damnés de la terre, comme dans les paroles de L’Internationale du reste, le mot « terre » est écrit sans majuscule. Sans doute est-ce avant tout une question de convention, d’usage, et il est difficile de ne pas apercevoir derrière ce mot l’image du monde tout entier, de la planète Terre. Rien ne nous interdit cependant de laisser subsister l’ambivalence et de soutenir que, pour Fanon, les damnés de la Terre l’étaient d’abord, et inséparablement, parce qu’ils étaient des damnés de la terre, ces hommes et ces femmes dont la damnation reposait primordialement sur le fait d’avoir été brutalement privé·es d’une relation essentielle, à la fois matérielle et affective, au sol nourricier. Il n’en reste pas moins que si l’on veut percer plus avant le sens que ce simple mot de « terre », si simple qu’on a cru qu’il ne méritait pas qu’on lui prête davantage d’attention, pouvait recouvrir du point de vue des colonisé·es ; si, en d’autres mots, on veut percer la nature de cette terre des damnés privés de terres, le corpus fanonien ne suffit certainement pas, et il conviendrait à cette fin de prolonger l’enquête dans les archives de l’anticolonialisme en se tournant, pour commencer, vers un théoricien et militant anticolonial de premier plan, originaire de Guinée-Bissau sous domination portugaise et qui était aussi un agronome de formation et de métier, Amílcar Cabral.
Mais il n’en conviendrait pas moins de se mettre à l’écoute de ceux et celles qui, aujourd’hui même, en Palestine et ailleurs, font l’expérience continuée de l’expropriation et de l’expulsion. Citons à cet égard les premières lignes de la traduction française, signée par Elias Sanbar, de la Déclaration d’indépendance de la Palestine rédigée par Mahmoud Darwich et proclamée à Alger le 15 novembre 1988 par Yasser Arafat à l’occasion de la 19e session extraordinaire du Conseil national palestinien : « La Palestine est le pays natal du peuple arabe palestinien. C’est là qu’il a grandi, qu’il s’est développé et qu’il s’est épanoui. Son existence nationale et humaine s’y est affirmée, dans une relation organique ininterrompue et inaltérée entre le peuple, sa terre et son histoire28. » De cette expérience de la dépossession, toute réflexion à la troisième personne serait en définitive inévitablement condamnée à donner une représentation appauvrie, comme si la terre ne pouvait livrer ses secrets les plus profonds, à commencer par celui des liens qui nous y attachent irrémédiablement, le secret de notre enracinement, qu’à travers la bouche des « damnés de la terre ».
On pourrait alors revenir à Fanon pour déterminer jusqu’où il est possible de cheminer avec lui sur la voie d’une révolution terrestre, en commençant par se demander si ce qui se dessine derrière les lignes suivantes, tirées des Damnés de la terre, est un nouvel avatar du prométhéisme moderne fondé sur une prétention de maîtrise toujours accrue des forces naturelles, une variante anticoloniale de sa version révolutionnaire-socialiste ou, à l’inverse et comme le suggère Malcom Ferdinand, les prémices d’une écologie décoloniale exigeant une refondation radicale de nos manières d’habiter la Terre : « Il faudrait peut-être tout recommencer, changer la nature des exportations et non pas seulement leur destination, réinterroger le sol, le sous-sol, les rivières et pourquoi pas le soleil29 »… à moins que ce soit l’un et l’autre à la fois, dans une de ces tensions irrésolues qui font la richesse de la pensée de Fanon, son actualité persistante, son caractère inclassable, in-archivable.
- 1. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre [1961], présentation de Gérard Chaliand, Paris, Gallimard, coll. « Folio actuel », 1991, p. 75.
- 2. Matthieu Renault, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale [2011], Paris, Éditions Amsterdam, 2025.
- 3. F. Fanon, « Le “syndrome nord-africain” » [1952], dans Pour la révolution africaine. Écrits politiques, Paris, La Découverte, coll. « [Re]découverte », 2001, p. 22-23.
- 4. F. Fanon, « Racisme et culture » [1956], dans Pour la révolution africaine, op. cit., p. 43.
- 5. F. Fanon, « L’Algérie se dévoile », dans L’An V de la révolution algérienne [1959], Paris, La Découverte, coll. « [Re]découverte », 2001, p. 61.
- 6. Achille Mbembe, « De la scène coloniale chez Frantz Fanon », Rue Descartes, no 58, novembre 2007, p. 41.
- 7. F. Fanon, « Racisme et culture », art. cité, p. 39.
- 8. F. Fanon, « Écoute homme blanc !, de Richard Wright » [1959], dans Écrits sur l’aliénation et la liberté. Œuvres II, textes réunis, introduits et présentés par Jean Khalfa et Robert J. C. Young, Paris, La Découverte, 2015, p. 526.
- 9. F. Fanon, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 81.
- 10. F. Fanon, « Médecine et colonialisme », dans L’An V de la révolution algérienne, op. cit., p. 115.
- 11. F. Fanon, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 178.
- 12. Ibid., p. 365-366.
- 13. Ibid., p. 75.
- 14. Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue [1995], trad. Marilène Raiola, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1997.
- 15. Hannah Arendt, « Sur la violence » [1970], Du mensonge à la violence, trad. Guy Durand, Paris, Pocket, coll. « Agora », 1994.
- 16. F. Fanon, « Annexe », dans L’An V de la révolution algérienne, op. cit., p. 177.
- 17. F. Fanon, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 233.
- 18. Ibid., p. 232.
- 19. F. Fanon, « Lettre à un Français » [1956], dans Pour la révolution africaine, op. cit., p. 58.
- 20. F. Fanon, « Aux Antilles, naissance d’une nation ? » [1958], dans Pour la révolution africaine, op. cit., p. 102.
- 21. F. Fanon, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 167.
- 22. Ibid., p. 149.
- 23. Ibid., p. 164-165.
- 24. Ibid., p. 233.
- 25. Ibid., p. 207.
- 26. Ibid., p. 299.
- 27. Ibid., p. 294 et suivante.
- 28. Déclaration d’indépendance de l’État de Palestine, 15 novembre 1988. Je souligne.
- 29. F. Fanon, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 134. Voir Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2019.