La Seine-Saint-Denis, laboratoire d’un renouveau religieux

Nommé évêque du diocèse de Saint-Denis par le pape François, le 15 novembre 2024, Étienne Guillet est alors, à 48 ans, le plus jeune évêque de France. Dans cet entretien, il évoque la singularité de la sociologie religieuse de la Seine-Saint-Denis, sa diversité et sa vitalité, sa capacité à entretenir des liens d’échange et de solidarité. Il aide en ce sens à comprendre que la vie religieuse du département ne s’arrête pas aux barrières confessionnelles et pourquoi l’Église, très active dans ce territoire, parvient à y toucher une jeunesse en quête de sens.

Entretien avec Mgr Étienne Guillet

Vous êtes l’évêque d’un diocèse marqué par une forte diversité culturelle, confessionnelle et linguistique. Quelle est la place des catholiques dans ce contexte très pluriel ?

Le diocèse de Saint-Denis offre en effet une image atypique. Il est tout d’abord très peuplé. Avec 1, 7 million d’habitants, en réalité sans doute environ deux millions : si l’on ajoute les migrants en situation irrégulière et les demandeurs d’asile, il égalerait presque celui de Paris. C’est aussi le département le plus jeune et le plus pauvre de France métropolitaine. Il est celui où la dimension cosmopolite est la plus marquée, sans oublier la forte présence de l’islam. La communauté catholique est bien présente dans les trente-neuf villes du département, mais numériquement peu importante. Elle compte environ 20 000 pratiquants chaque dimanche, qui sont à l’image du reste de la population du département : souvent pauvres, jeunes et cosmopolites. J’ai été surpris, à mon arrivée, de sa belle implantation dans le tissu social et de sa capacité à être une « minorité qui fait sens » en jouant un rôle actif dans la vie locale.

Notons qu’il existe une réelle diversité aussi du point de vue « économique » : si les communes sont en majorité populaires, certaines villes sont plus aisées comme Villemomble ou Le Raincy ; d’autres, accolées à la frontière parisienne, sont en voie de gentrification, comme Saint-Ouen ou Montreuil. On remarque une présence des communautés évangéliques, avec lesquelles nous avons cependant assez peu de liens, ainsi qu’une très importante implantation orthodoxe, composée notamment de Roumains, de Coptes, de Serbes… Pour donner une idée de leur importance, disons que nos communautés paroissiales comptent en général entre 150 et 400 pratiquants, tandis que les leurs peuvent s’élever parfois jusqu’à 500, voire 600 fidèles. Je l’accueille comme une réalité positive, car, en tant qu’évêque, un des défis qui s’imposent à moi est de faire en sorte que tous les chrétiens sur le territoire vivent leur foi et contribuent au rayonnement de l’Évangile, d’où qu’ils viennent et quelle que soit leur confession.

Vous avez dit en passant que les liens avec les évangéliques n’étaient pas considérables. N’est-ce pas une litote pour dire qu’avec leur dynamisme missionnaire, ils concurrencent fortement les catholiques ?

Il est vrai que dans les quartiers, les relations entre évangéliques et catholiques peuvent être assez rudes. Je pense particulièrement aux dialogues souvent musclés entre lycéens ou étudiants issus des deux confessions. Mais on voit aujourd’hui plus de bonne volonté des deux côtés. L’année dernière, par exemple, plusieurs pasteurs évangéliques sont venus rencontrer les évêques d’Île-de-France pour nous proposer de vivre ensemble la « Marche pour Jésus », une manifestation organisée depuis quelques années par les Églises évangéliques. A priori, je n’étais pas très enthousiaste… Or, quelle ne fut pas ma surprise : sans que nous n’ayons envoyé aucune consigne, nous avons découvert que les jeunes catholiques y étaient déjà présents en nombre, grâce à une forte mobilisation sur les réseaux sociaux. Cette année, nous avons décidé d’y aller avec les diocèses d’Île-de-France. Évangéliques et catholiques, nombreux, traversaient Paris début juin dans une ambiance très sereine et joyeuse. Les chorales des paroisses populaires d’Île-de-France se sont succédé pour les chants. Un bel exemple de communion entre chrétiens dans la piété populaire, réunis pour la mission. Il est très important pour moi que nous arrivions à maintenir ces relations œcuméniques fortes et chaleureuses, sans prétendre toujours les maîtriser ou les contrôler de bout en bout…

En réalité, la solidarité entre chrétiens existe depuis longtemps en Seine-Saint-Denis car mon prédécesseur, Mgr Delannoy, avait déjà engagé le diocèse sur ce chemin. Aujourd’hui, douze églises catholiques du diocèse accueillent tous les dimanches des fidèles orthodoxes pour la célébration de leurs offices, à d’autres heures que les nôtres, car eux-mêmes manquent de lieux de culte. L’œcuménisme ne s’y vit donc pas une semaine par an, durant la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, mais toute l’année. Cette hospitalité œcuménique est l’expression d’un désir de vivre ensemble au quotidien notre foi chrétienne et de témoigner de l’Évangile.

Les chrétiens ressentent-ils aussi la pression actuellement exercée dans le champ politique et médiatique sur les immigrés ?

Le durcissement de la politique migratoire se fait sentir de façon concrète dans notre département. Je suis souvent sollicité par des paroissiens pour intervenir en faveur de leurs dossiers, mais c’est compliqué. La plupart des communes de Seine-Saint-Denis accueillent un nombre conséquent de migrants, d’étrangers et de sans-papiers. Les assemblées paroissiales de l’Église catholique sont majoritairement africaines, antillaises ou tamoules. Les paroissiens vivent évidemment cette question, ou cette pression, de façon très sensible. La difficulté pèse à la fois sur les primo-arrivants et sur celles et ceux qui sont confrontés au non-renouvellement de leur titre de séjour, au risque d’être expulsés du territoire. Il peut s’agir de personnes très bien insérées dans la société, ayant par ailleurs toute leur place dans la paroisse : leur situation ne devrait pas, en principe, poser problème. Ce qui est difficile à accepter, c’est de voir ces personnes, qui travaillent parfois depuis dix ou quinze ans en France, qui ont un logement et qui ont fondé une famille, risquer de voir leur vie s’effondrer avec le non-renouvellement de leurs titres de séjour.

Nous sommes en dialogue régulier avec les représentants de l’État pour leur dire la place de ces personnes dans nos communautés. Ce dialogue est d’une qualité réelle, mais les services sont pris en étau entre, d’une part, de fortes injonctions politiques et, d’autre part, le nombre important de sans-papiers dans le département – entre cent et trois cent mille personnes –, ce qui crée bien sûr de grandes difficultés administratives. En tant qu’évêque, il n’est pas toujours facile de se situer, mais je sais ce qui est évangélique : que tous soient considérés avec humanité, que soient évitées les ruptures d’existence (qui arrivent en permanence en cas de non-renouvellement du titre de séjour), que le droit à la dignité de chacun soit respecté, pour les primo-arrivants comme pour tous les migrants. Le rôle de l’Église est d’affirmer la sacralité de la vie, non seulement à son commencement et à son terme, mais à toutes les étapes et pour tous les parcours d’existence.

Quelle est la place de l’engagement social dans la vie de votre diocèse ?

Il est important pour nous de traduire notre foi dans des initiatives solidaires portées par l’Église : relancer des propositions de vacances pour les enfants qui resteraient sinon à la maison, rouvrir des soutiens scolaires après l’école, offrir de l’alphabétisation aux adultes maîtrisant mal le français… Nous accompagnons par ailleurs beaucoup de jeunes venus de familles fragiles dans nos écoles de l’Enseignement catholique. Elles accueillent 9 % des élèves de Seine-Saint-Denis grâce, en partie, à une présence ancienne des congrégations religieuses d’éducation. Découvrant le diocèse, j’ai été marqué par la classe pour mineurs non accompagnés (MNA) ouvertes par les frères des écoles chrétiennes, ou par la maternelle accueillant des petits manifestant les premiers troubles autistiques. Notre engagement auprès de la jeunesse est essentiel tant cette dernière peut être gagnée par le découragement, le ressentiment ou tentée par l’économie parallèle.

Et cet exemple récent de solidarité au fil de la vie : en juin, un incendie s’est déclaré dans un camp de Roms mitoyen du collège public où se tenaient les épreuves du brevet. La pollution chimique due au feu rendait impossible la tenue des examens à proximité. Or, juste en face se trouve notre école catholique Sainte-Marie : son directeur a immédiatement appelé le principal du collège public pour lui proposer d’accueillir ses élèves en examen. De telles démonstrations d’entraide et de collaboration arrivent souvent localement, mais on en parle peu. Voilà sûrement une caractéristique de nos « quartiers de fragilité » : avoir le sentiment très vif et partagé de se sentir « ensemble dans le même bateau », affrontant les mêmes vents contraires. Souvent, l’inventivité et l’esprit fraternel permettent de traverser bien des tempêtes et des clivages !

Et la communauté musulmane ?

Importante dans le département, elle est marquée par une pluralité d’origines et de courants. À Saint-Denis, par exemple, j’ai découvert une communauté très kabyle, ce qui crée d’emblée une situation singulière pour la visite du pape, le 25 septembre prochain chez nous, au Stade de France. En effet, beaucoup ont été particulièrement attentifs au voyage pontifical en Algérie, sur les pas de saint Augustin, Algérien berbère né à Thagaste et évêque d’Hippone. La perspective de la venue de Léon XIV à Saint-Denis fait parler, y compris au sein d’une population qui n’est pas chrétienne. Je sais que beaucoup seront attentifs à ce qu’il dira. Plusieurs amis musulmans m’ont déjà dit qu’ils comptaient venir accueillir le pape au Stade de France.

La perspective de la venue de Léon XIV à Saint-Denis fait parler, y compris au sein d’une population qui n’est pas chrétienne.

Pour ma part, au fil des semaines, je continue à découvrir le monde musulman en Seine-Saint-Denis. À Trappes, cette ville des Yvelines située au sud de Versailles, qui m’a beaucoup marqué et où j’ai été curé neuf ans, il y avait une grande diversité. Tout n’y était pas simple, mais nous sommes parvenus à avancer dans le dialogue avec les différentes mosquées, et je pense que cette capacité des croyants chrétiens et musulmans à collaborer, à faire société, a beaucoup contribué à apaiser cette ville historiquement compliquée. Dans mon diocèse de Saint-Denis, toutes les sensibilités de l’islam sont présentes, comme on le voit dans les rues, les écoles, les commerces, le sport… La vie quotidienne est partagée en permanence avec les musulmans, et c’est à cette échelle locale, dans les relations du quotidien que se déploie le premier dialogue inter-religieux.

Ce dialogue se construit également à travers des rencontres plus institutionnelles. Comme nouvel évêque, je parcours mon diocèse au fil de ce que nous appelons les « visites pastorales », découvrant les paroisses, leurs vitalités, leurs initiatives, les équipes qui les font vivre. Mais je rencontre aussi les réalités non ecclésiales, comme les associations, le maire ou les responsables d’autres religions. L’accueil par ces derniers est toujours excellent. J’ai pu ainsi visiter plusieurs chantiers de mosquées et j’étais heureux d’être témoin de la volonté des représentants de la communauté musulmane de tenter d’établir des liens d’amitié avec les catholiques et leur désir de construire dans la durée des relations de dialogue. Lors de ces visites pastorales, je découvre aussi la communauté juive, ancrée depuis longtemps en Seine-Saint-Denis et toujours présente, alors que le contexte national et international n’est pas simple et inquiète les juifs de France.

Finalement, quel est le sens de ces rencontres ?

En participant à la création de ponts, je veux croire que l’Église apporte quelque chose d’essentiel à ce département, mais aussi à toute la société. Bien sûr, ce n’est pas toujours simple. Il peut y avoir des moments de découragements, de doutes, des moqueries… Mais je ne suis pas devenu prêtre pour choisir les situations faciles. Il s’agit de servir la venue du Royaume de Dieu, règne de justice et de paix, inauguré par Jésus. Il n’y a que cela qui compte.

Ce qui est passionnant pour l’Église, c’est la possibilité de jouer son rôle prophétique en recherchant avec force l’unité du genre humain. La communion par-delà nos différences, que nous tentons de vivre chaque dimanche entre paroissiens unis dans une même foi, nous désirons l’élargir. Elle est le point de départ, le modèle de ce que les chrétiens ambitionnent pour une vie en société. Il ne s’agit pas de vivre juxtaposés les uns aux autres, additionnant les communautarismes, mais de coexister fraternellement dans la diversité. Cette fraternité universelle dont Dieu se réjouit, je le crois, nous voulons la vivre en Seine-Saint-Denis avec ceux qui ne croient pas en Dieu, avec les juifs, les musulmans, les hindous, les sikhs… Nous croyons que si nous ne nous parlons plus, alors demain ce sera l’heure de l’indifférence, puis de la suspicion, puis sûrement celle de la confrontation. Mais cet engrenage n’est pas une fatalité.

Les contempteurs de l’islam vous reprocheraient de la naïveté à l’égard de la présence musulmane en France, où l’islam politique radical serait, selon eux, très implanté.

Je suis très conscient que cet islam politique existe. À bien des égards, il représente selon moi un grand danger pour la nation et pour la vie des communautés chrétiennes. Dans le dialogue, il s’agit donc d’avancer avec prudence, sans angélisme. Mais il faut aussi suffisamment de confiance envers l’autre et d’audace, car, encore une fois, le pire serait de ne plus se parler. On ne peut pas laisser la défiance atteindre toutes nos relations avec les croyants de l’islam que nous rencontrons au quotidien. Combien d’occasions de connaissances mutuelles et d’amitié alors ne s’épanouiraient pas ! Et quelle injustice pour ces hommes et ces femmes, majoritaires selon moi, qui ne veulent pas suivre un islam politique et aspirent à la rencontre et au dialogue. C’est précisément parce que l’islam politique souhaite gagner une influence sur ces populations qu’il faut continuer à leur proposer cette altérité amicale dont elles sont demandeuses. Il serait très regrettable que l’Église se démobilise de cette dynamique d’échanges, sous prétexte que certains seraient dangereux. Nous ne pouvons être aux abonnés absents.

Au même moment, dans nos quartiers, il nous faut avoir ni gêne, ni complexe à vivre et annoncer notre foi chrétienne. « Soyez prêts […] à rendre compte de l’espérance qui est en vous, mais faites-le avec douceur et respect », dit la première lettre de Pierre (en 1P 3, 15-16). Cette dimension de témoignage explicite fait partie de notre vocation et doit être vécue avec le courage et la délicatesse dont parle l’apôtre Pierre. Nos jeunes dans les quartiers sont souvent de belles figures de témoins. Et une part importante de nos catéchumènes en Seine-Saint-Denis vient de l’islam : à nous de bien les accueillir et les accompagner.

Justement, on compte cette année, dans votre diocèse, 550 baptisés adolescents et adultes. Est-ce que vous sentez une émulation par rapport à l’islam ?

Oui, mais il ne s’agit pas pour autant d’un glissement identitaire. La présence marquée de l’islam dans le département a eu un effet inattendu : dans notre société si sécularisée et laïque, où l’on n’ose plus tellement évoquer sa foi, elle a ouvert la discussion sur Dieu et l’a profondément désinhibée. Dans les quartiers populaires, on parle de Dieu un peu partout : à la boulangerie, chez le coiffeur, au travail, au collège, au sport… La présence musulmane a également ouvert les vannes du dialogue sur des articles de foi. Bien souvent, le débat s’invite et le questionnement théologique se vit dans la rue : « Jésus vrai homme, vrai Dieu ? », « Comment peux-tu croire en La Trinité ? », « L’islam est-il l’ultime Révélation de Dieu ? » Il y a les échanges entre musulmans et chrétiens, mais aussi, de la même façon, entre chrétiens évangéliques et catholiques. Ce dialogue décomplexé et parfois vif suscite une stimulation générale de la vie religieuse, d’autant plus que beaucoup de familles sont mixtes, avec certains membres catholiques, protestants, musulmans…

Une question qui ne concerne pas seulement votre diocèse, mais aussi la France et une bonne partie de l’Europe : comment faire pour former les catéchumènes et les nouveaux baptisés afin de les intégrer par la suite dans l’Église ?

Puisque nous accueillons de plus en plus de jeunes et d’adultes demandant à devenir chrétiens, la question est centrale. En Île-de-France, les évêques ont convoqué pour un an une « Assemblée ecclésiale provinciale » regroupant nos huit diocèses. Elle se posera trois questions : comment bien accueillir ceux qui demandent le baptême, comment bien les former, puis comment bien les intégrer dans le corps de l’Église ? En miroir, une autre question se pose : comment les communautés chrétiennes doivent-elles accepter de se laisser transformer pour être capables de bien accueillir ces nouveaux visages ? Selon moi, il serait judicieux de regarder comment font les Églises évangéliques, très talentueuses sur ce point : elles manifestent leur confiance envers les nouveaux venus et très vite leur donnent des responsabilités dans la communauté, ce qui est loin d’être toujours le cas dans le monde catholique.

Mais c’est bien sûr un défi essentiel et passionnant : comment insérer dans l’Église des personnes (jeunes et adultes, femmes et hommes) qui viennent d’horizons très différents, arrivant sans avoir les codes du « monde catho » ? Ce défi, nous le partageons avec tous les diocèses de France. Voilà pourquoi plusieurs enverront des observateurs à cette assemblée. Nous prenons comme un grand encouragement le fait que le pape Léon XIV, lors de sa visite en France, s’arrête une heure avec les membres de cette assemblée, des catéchumènes et des néophytes dans le grand amphithéâtre de l’Institut catholique de Paris.

Cette vitalité récente du catéchuménat en France a surpris jusqu’à Rome. Ainsi, le 11 septembre 2025, lors de la formation des deux cents évêques nouvellement nommés, à laquelle je participais, le pape Léon XIV a évoqué la situation de notre pays. Il a souligné le fait que la France, héritière d’une grande tradition intellectuelle et spirituelle, faisait désormais l’effet d’un pays grandement sécularisé et déchristianisé, mais que, depuis deux ou trois ans, une dynamique de demande spirituelle semblait naître : « Les Français ont toujours soif de spiritualité… La consommation et l’individualisme semblent ne pas les avoir comblés. Vous, évêques de France, saurez-vous répondre à cette soif ? » Vif encouragement, mais aussi grande responsabilité pour notre Église… Comment répondrons-nous, par exemple, aux attentes de ces jeunes, venus toujours plus nombreux ces dernières années à la basilique de Saint-Denis, comme dans beaucoup d’églises de France, le mercredi des Cendres, pour l’entrée en carême ?

Et ce renouveau a lieu, alors même que les prêtres sont aujourd’hui moins nombreux…

En Seine-Saint-Denis, il n’y a jamais eu beaucoup de prêtres : on ne compte actuellement que douze prêtres diocésains de moins de 75 ans. L’accompagnement des communautés est possible grâce à l’engagement de nombreuses congrégations religieuses (spiritains, rédemptoristes, jésuites, lazaristes…) et des prêtres fidei donum1 venus de partout dans le monde. Ils sont souvent d’un bon niveau universitaire, car beaucoup bénéficient d’une solide formation à l’Institut catholique de Paris, aux Facultés Loyola ou au collège des Bernardins. Mais la vitalité de notre Église ne repose pas que sur les prêtres : elle tient aussi aux diacres et aux laïcs qui portent les communautés.

Que peut-on dire de la place des femmes au sein de l’Église dans votre diocèse ?

Il faut accueillir comme une boussole les mots de Paul dans la lettre aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Ga 3, 28). Paul affirme ainsi la stricte égalité des hommes et des femmes devant Dieu. Cela signifie que ces dernières sont tout aussi légitimes et aptes que les hommes pour accompagner l’Église dans sa mission. Certes, les ministères ordonnés de prêtres et de diacres sont réservés aux hommes : il leur revient de célébrer les sacrements et d’être pasteurs des communautés. Mais dans le diocèse et les paroisses, comme partout en France, nombreuses sont les femmes qui offrent un apport décisif à la vie de l’Église : elles sont associées largement à la transmission de la foi et aux processus de décision, et devraient l’être plus encore. En Seine-Saint-Denis, nous avons choisi de nommer une déléguée générale qui, à mes côtés, conduit le diocèse, en équipe avec le vicaire général. Certes, un des grands défis selon moi serait de progresser encore vers une collaboration plus forte entre prêtres, diacres et laïcs, femmes ou hommes. Une Église toujours plus « synodale », comme y a invité le pape François. Je crois que nous avons là encore beaucoup de progrès à faire.

Et la place des femmes en quartier populaire ?

Sur un territoire marqué par une grande diversité religieuse, il est essentiel de valoriser la juste place des femmes, à l’égale de celle des hommes. Comment l’Église essaie localement d’y contribuer ? On peut donner trois réponses à cette question.

– Par une certaine façon d’apprendre à grandir ensemble, dans nos écoles catholiques accueillant beaucoup d’enfants non chrétiens. Ces écoles sont notre premier lieu de rencontres interculturelles et interconfessionnelles.

– Par un dialogue inter-religieux, que nous voulons vivre en mixité, et pas seulement entre hommes responsables d’une mosquée ou d’une paroisse.

– Aussi en se laissant aller à un bon sens local : à Trappes, nous avions lancé un match de foot entre chrétiens et musulmans. La première année, les deux équipes étaient masculines. Mais dès la deuxième année, la mosquée a proposé qu’il y ait aussi un match d’équipes féminines. Heureuse initiative !

Vous ne partagez donc pas la vision répandue d’un « 93 » qui serait l’abomination de la désolation républicaine…

Non. Et je dois vous le dire : plus on me dit qu’il s’agit de « territoires perdus de la République », que ce département concentre tous les problèmes de la France, plus je me dis que l’Église est justement là où elle doit être. Mgr Claverie, ancien évêque d’Oran, disait que l’Église était à sa place lorsqu’elle se trouvait sur les lieux de fracture de la société. Il est vrai que dans nos quartiers, les problèmes existent et sont nombreux. Nul ne le nie. Mais nous sommes les témoins et nous voulons être les porte-paroles d’une vérité venue des cités : celle d’une vie locale souvent fraternelle, faite de solidarité et marquée par la jeunesse et la foi. Un quotidien où beaucoup se battent avec dignité pour finir le mois et bien éduquer leurs enfants. Qui le dira ? Est-ce moins vrai que les tristes vérités transmises par les médias ? Enfin, reconnaissons-le : toutes les difficultés décrites à propos de la Seine-Saint-Denis sont autant de défis d’Évangile où Jésus nous appelle. L’étranger, le pauvre, le malade, le disqualifié : tous sont dans des situations que le Christ a rejointes.

Plus on me dit qu’il s’agit de « territoires perdus de la République » plus je me dis que l’Église est justement là où elle doit être.

Il semble que l’Église catholique soit une institution qui existe et tient bien sa place. Est-ce qu’une certaine visibilité ou une solidité institutionnelle joue un rôle dans cette situation ?

Sûrement… L’Église avance clairement, en Seine-Saint-Denis comme ailleurs, au service des plus fragiles et continue de donner un message structurant et positif. Par ses paroisses, ses écoles, ses associations, elle veut tisser la fraternité et participe à une citoyenneté respectueuse. Et chaque communauté y est engagée localement. Un exemple ? Du fait de la concomitance des dates, cette année, entre Pâques, Ramadan et Pessah, nous avons proposé aux paroisses de faire dans leur ville des « visitations » aux mosquées et aux synagogues, offrant à tous un pot de « miel pour la paix » comme cadeau symbolique. De telles démarches vivifient le lien social. Je crois profondément que c’est un antidote à la fracturation et à la polarisation de la société. Le cœur même de l’Église édifie continuellement ces petits ponts à l’échelle locale, qui sont pour moi ce qui construit une société fraternelle et nous fait participer à l’espérance. De même, j’ai été surpris de la réaction extrêmement positive des élus de Seine-Saint-Denis lorsque je les ai prévenus de la visite du pape, chez nous, au Stade de France. C’est un signe que l’Église est encore attendue. Un maire me disait : « J’ai hâte de l’entendre ! » Et si la parole de Léon XIV nous aidait à mieux vivre en Seine-Saint-Denis ?

Une dernière expérience vécue suscite en moi cette confiance : j’ai été marqué, en arrivant dans le diocèse l’an dernier, à la Pentecôte, par un pèlerinage organisé pour cinq cents collégiens au Mont-Saint-Michel. Pour animer ce week-end, cinquante jeunes adultes, tous bénévoles et issus de nos paroisses populaires, étaient mobilisés. Aucun d’entre eux n’avait plus de 30 ans. C’est pour moi le signe d’une vitalité de la communauté chrétienne en Seine-Saint-Denis et l’expression de l’histoire d’un diocèse qui a toujours su faire confiance en sa jeunesse.

Propos recueillis par Jean-Louis Schlegel et Anne-Lorraine Bujon, et retranscrits par Benjamin Tuil

  • 1. Prêtres envoyés en mission quelques années dans un diocèse étranger, tout en restant rattachés à leur diocèse d’origine. Longtemps, c’est l’Europe qui a envoyé des prêtres fidei donum dans le monde entier. Aujourd’hui, le monde entier en envoie dans l’Europe sécularisée, où les vocations se sont raréfiées.