Crédit : Canva
Crédit : Canva

Être « citoyen » dans une République inégalitaire

En dépit d’une trajectoire sociale ascendante, beaucoup de jeunes adultes issus de banlieues populaires sont socialement vulnérables, ressentant le poids des préjugés et des déterminismes sociaux. Sans céder à la colère, ils élaborent des stratégies de contournement de ces obstacles.  


Comment être socialement résilient, résiliente, dans une société française travaillée par le racisme et l’islamophobie quand, jeune adulte d’une banlieue populaire, on prend conscience que pour se libérer des contraintes qui vulnérabilisent sa trajectoire sociale, il faut essentiellement s’en remettre à ses propres ressources ? Cette question forme le socle de ma problématique de recherche1 sur les stratégies que ces jeunes mettent en place pour être moins vulnérables socialement. En dépit de parcours « réussis », il apparaît que la trajectoire des personnes interviewées demeure fragile, menacée par l’idéologie du « démon des origines » qui travaille la société française.

D’emblée, il importe de faire état de cette précision : la recherche qui se rapporte aux quartiers populaires se trouve dans une situation problématique. Sans crédits suffisants pour y enquêter sereinement, et dans la durée, fréquemment pris dans l’étau des polémiques convoquant une lecture raciale de tous les faits de société, entretenues par les médias dont la ligne éditoriale embrasse l’idéologie néopopuliste2 et une frange plus que significative du personnel politique français, un certain nombre de chercheurs me paraissent conformer leurs problématiques d’enquête aux tolérances de cet environnement social altéré. Cet avant-propos est d’autant plus nécessaire à rappeler que l’évidence oblige à admettre que l’on sait peu de choses actuellement sur la vie sociale des habitants des quartiers populaires. Ce constat est particulièrement manifeste s’agissant des jeunes adultes. Il n’y eut rien de surprenant à constater, par exemple, que lors des révoltes de juin 2023, suite au décès d’un jeune habitant de Nanterre victime d’un tir policier à bout portant, nous assistâmes à un flux de commentaires en déphasage avec la réalité intérieure de ladite révolte. Nombre d’interprétations s’appuyaient sur une analyse du contexte ancrée dans des raccourcis généraux : le retrait de l’État social dans ces quartiers, l’effacement des services publics, les pratiques policières controversables, la violence endémique des mineurs, etc. Déjà, lors des révoltes sociales de l’automne 2005, nous avions observé ces mêmes difficultés des sciences sociales à se dégager de cette position de chroniqueuse d’un réel complexe à caractériser. Or il faut des enquêtes de terrain pour livrer des éléments d’analyse. In situ, les travailleurs sociaux déplorent cette situation. Je pense, par exemple, au commentaire du directeur d’un centre de ressources de politique de la ville francilien à qui je venais de présenter mon projet d’étude : « Cela fait des années que l’on manque d’informations sur les jeunes. Le problème, c’est que nos financeurs nous font travailler sur des thématiques, certes intéressantes, mais qui ne bousculent pas les manières de penser la politique de la ville : la formation, l’alphabétisation, la médiation sociale, etc. On a pourtant besoin de travaux sur la vie de ces quartiers. On a besoin de savoir comment les liens sociaux s’y tissent aujourd’hui, de connaître les désirs des habitants, leurs attentes, pour mieux les discerner et réfléchir ainsi à nos manières d’y travailler en étant au plus près de leur réalité, que d’une réalité présumée. »

Le fait est suffisamment documenté : vivre dans un quartier populaire français, c’est subir l’épreuve des réclusions sociale et politique. Il n’est donc pas étonnant d’y constater un assèchement de la vie citoyenne avec ses conséquences préoccupantes : une forte abstention lors des différents scrutins électoraux ; un évitement puissant des partis politiques ; une démobilisation massive de la vie associative. En parallèle, on constate une influence grandissante du discours religieux dogmatique dans l’espace public de certains quartiers. Simultanément, s’est enracinée depuis le début des années 2010 dans le pays une atmosphère d’opprobre et de rejet des arabo-musulmans. Le travail de sape conduit sur les réseaux sociaux par des groupuscules identitaires à l’affût du moindre fait divers « en banlieue » pour persuader l’opinion publique de la validité de leurs prophéties racialistes sur l’avènement d’une France « Orange mécanique », la normalisation politique et médiatique de l’ex-Front national, la propagation des thèses néopopulistes dans l’univers des mass media, propriétés du milliardaire réactionnaire Vincent Bolloré, grâce à de multiples canaux de diffusion (des chaînes de télévision, une radio nationale, des maisons d’édition, des journaux) : tous ces faits additionnés ont fini par donner une réalité collective anathématisée des Français arabes et musulmans.

C’est dans ce contexte que j’ai conduit en 2023 et 2024 un travail de recherche dans trois communes de banlieue populaire – Clichy-sous-Bois et Montfermeil en Seine-Saint-Denis, Vénissieux dans le Rhône. Elle interroge une thématique encore ignorée des sciences sociales, la résilience sociale des jeunes adultes. La résilience sociale se définit à mes yeux dans le postulat suivant : en dépit d’une trajectoire sociale ascendante, ces jeunes adultes sont socialement vulnérables. Ils ressentent violemment les effets du poids de leurs origines sur leur parcours social. Face à ces adversités que sont les discriminations raciales, les poids des préjugés et les déterminismes sociaux qui freinent, voire empêchent leur désir de réussite sociale, la résilience sociale vient traduire leurs stratégies de contournement de ces obstacles pour se construire une trajectoire plus conforme à leurs attentes et à leurs capacités.

Un désaveu de la méritocratie républicaine

Pour ce travail d’enquête, j’ai choisi d’aborder ce processus à travers trois modes de résilience : l’école, l’auto-entreprenariat et l’islam. Si ce choix peut être discuté, ces indicateurs forment néanmoins à mes yeux les approches les plus pertinentes pour décrypter les stratégies de résilience des jeunes adultes, âgé(e)s de 17 à 30 ans, de notre étude. C’est à travers ces trois ressorts, en effet, que l’on pourra vérifier les effets de la politique de la ville après plus de quatre décennies d’interventions de l’État social, autrement dit la sonder en creux depuis ses objectifs initiaux à ses effets réels sur l’existence sociale des habitants des quartiers populaires.

L’école occupe une place centrale dans les processus résilients. À lire les réponses des personnes interviewées, on comprend que c’est à cette période de leur vie que s’est enclenché leur processus résilient. Ce capital de l’école comme le lieu où se jouerait leur trajectoire sociale s’illustre particulièrement dans leurs propos à nos questions sur la méritocratie et son opérabilité dans les quartiers de la politique de la ville. Que leur scolarité nous fût décrite comme un « échec » ou comme une « réussite », tous contestent le fait que la méritocratie opère véritablement au bénéfice des jeunes comme eux. Ils estiment en outre qu’elle serait le faux nez républicain des discriminations sociale et raciale. Il est en cela intéressant de noter que les « bons » élèves désignent leur réussite comme davantage circonstanciée à des dispositions personnelles (leur capacité de travail, le soutien constant de leur famille, leur évitement du lycée de secteur, etc.) qu’aux politiques publiques. Ils expriment du reste un désabusement identique à celui des décrochés scolaires, les attitudes virulentes en moins. À écouter les témoignages recueillis – plus de soixante-dix entretiens qualitatifs ont été menés –, on constate au bout du compte que leur processus résilient s’ancre à distance de la méritocratie républicaine. Plus grave, ils s’en démarquent. Ils estiment qu’elle est incapable de créer les conditions d’une égalité de traitement entre tous les citoyens. La méritocratie dont ils se revendiquent est déconstruite de ses fondements historiques. Elle se réclame des ressources intrinsèques contenues en chacun d’eux, soit des jeunes adultes qui s’efforcent en l’occurrence de transcender leur condition de minorisés de la République. L’intérêt de leur démarche est qu’elle réoriente une valeur clé de la République : l’égalité. Plutôt que de la disqualifier en dénonçant son inanité, ce sont les conditions de sa validité qu’ils réfutent, et les contradictions françaises s’agissant des citoyens des quartiers populaires. La République des méritants se conçoit chez eux exclusivement selon des stratégies individuelles.

« Je crois très peu à la méritocratie. Ceux qui ont un rang social élevé sont les plus aidés, point barre ! À l’école, par exemple, ceux d’en bas comme nous ont très peu d’infos sur les orientations scolaires. C’est la même chose dans ma vie professionnelle. Plus je grimpe les échelons dans ma boîte, plus je découvre comment les choses vont se passer. Je dois faire du relationnel pour m’en sortir. Je sais que ce sont les réseaux qui comptent. La méritocratie cache cette réalité. On fait croire que ceux d’en bas peuvent réussir, mais c’est bidon. »

(D. Chargé du développement commercial chez Atos. Vénissieux)

« Ils aident seulement les meilleurs élèves des quartiers, pas ceux qui ont des difficultés. Mes amis du collège n’ont pas été aidés comme on m’a aidé. Moi, j’ai bénéficié de la discrimination positive. Sans ça, quand on vient d’un quartier populaire, c’est peine perdue. À l’INSA (école d’ingénieurs), il y a très peu d’Arabes. C’est pas multiculturel du tout, un peu comme la société française. »

(Y. Étudiant à l’INSA de Lyon. Vénissieux)

« La méritocratie, c’est du bla bla ! C’est un discours pour amadouer le peuple, lui faire un petit kif. Moi, je ne crois pas à leur mensonge. »

(S. Mission locale de Clichy-sous-Bois)

Ces charges contre la méritocratie témoignent du divorce entre l’école publique et les jeunes des quartiers populaires. Les mots qu’ils utilisent sont cinglants : foutaise, bidon, bla bla. Ces charges manifestent en creux le rejet de la parole républicaine. La méritocratie forme à leurs yeux la bonne conscience de la République quand la réalité sociale de l’école des banlieues populaires révèle une immuabilité des inégalités de traitement à leur endroit. L’idéologie méritocratique, arguent-ils, ne leur offre pas les places auxquelles ils pourraient aspirer. Dans ces conditions, l’école cesse d’être ce creuset républicain qui aurait dû leur assurer une trajectoire sociale conciliant travail personnel et gratification consolidée des efforts fournis.

« Je ne crois qu’à mon travail et à l’acharnement que j’y mets. Si leur slogan du “Quand on veut, on peut” avait un sens, il y aurait eu un raz-de-marée de réussites scolaires dans les quartiers. La vérité, c’est qu’on n’a pas les mêmes enseignants que les autres, ni cet entourage qui peut t’aider efficacement. Il n’y a aucune volonté politique pour briser ce plafond de verre. »

(J. Étudiant en master Gouvernance des données. Vénissieux)

À l’écoute de leurs réponses, on constate chez eux une forme de retenue sociale. Ces interviewés nous ont certes livré des ressentis tranchants sur le fiasco du système scolaire à rétablir un équilibre social des conditions de réussite, mais leurs mots dépassent rarement le registre du désenchantement. Aucun des soixante-dix participants à cette recherche n’a exprimé de colère à l’endroit de cette situation subie. Cette attitude mesurée nous paraît traduire plus vraisemblablement leur conviction du caractère inévitable, pour ne pas dire définitif, de leur isolement social dans la société française. Au leurre de la méritocratie, ils opposent un « acharnement » individuel à dépasser les obstacles. Ils déclarent compter sur eux-mêmes et sur leur détermination à tenir une trajectoire qui transcende leurs origines sociales. Autrement dit, l’école n’est pas une alliée dans la fabrique de leur parcours social.

Aucun des soixante-dix participants à cette recherche n’a exprimé de colère.

« Ils parlent de méritocratie mais ils mettent de côté les raisons pour lesquelles les jeunes ont du mal à se faire leur place dans la société française. Moi, j’ai eu un cadre familial carré, mes parents étaient là. La méritocratie, c’est en vérité un discours de droite, ce discours du “travailler plus pour gagner plus”. Mais ils font comment ceux qui sont victimes des discriminations ? La République est faite pour ceux qui ont les meilleures places, ceux qui sont les plus favorisés. »

(K. Master 2 Achat industriel et qualité. Vénissieux)

La résilience sociale ne se réduit pas enfin à leurs yeux au fait d’avoir mieux réussi que leurs proches – les représentants des « méritants » de la République. Ils déclarent résister aux discours de félicité sur leur scolarité, présentée comme exemplaire, s’évertuant à remettre en cause la nature sournoise de l’apologie de la méritocratie. Ces parcours résilients les ont peut-être rendus moins vulnérables socialement, toujours est-il qu’ils ne les affichent pas publiquement. Ils en ont trop bavé pour être avertis de la fragilité de leur « réussite » et des obstacles que le différentialisme ethnoracial n’a pas fini de leur opposer. Cette attitude diffère en cela de celle de leurs aînés, ces générations précédentes qui firent état d’une trajectoire similaire à la leur et qui s’étaient prêtées à cautionner cette figure sociale du « jeune des cités » qui avait acquis un statut social modèle.

Le levier capitaliste

Ces commentaires tranchants sur le fiasco du système scolaire à rétablir un équilibre social des conditions de réussite, on les retrouve dans les témoignages portant sur la résilience sociale par l’auto-entreprenariat. Importé en France en 2008 sous la présidence de Nicolas Sarkozy, ce régime social et fiscal fut censé ouvrir l’activité économique aux personnes empêchées dans leur accès à l’emploi en raison des pratiques discriminatoires dont ils sont l’objet. Les médias populaires ont longtemps affectionné ces chroniques du chef d’entreprise d’origine immigrée devenu le personnage d’une success story « à la force du poignet ». Autrement dit, grâce à la méritocratie néolibérale, ces victimes du plafond de verre seraient devenues des « talents des cités ». Je me suis maintes fois interrogé sur le décalage entre le discours ambiant de l’auto-entreprenariat dans les quartiers de la politique de la ville et ces résonances d’optimisme qu’il produirait auprès de nombreux jeunes en quête d’une alternative à l’emploi salarié qui se refuse à eux. C’est au détour d’un rendez-vous avec un fonctionnaire de la ville de Vénissieux chargé des affaires économiques qu’une hypothèse solide s’est imposée. L’homme se présente comme un fin connaisseur du milieu de l’entreprise et dispose d’un bon carnet d’adresses dans le milieu des entrepreneurs de l’Est lyonnais. Mon interlocuteur argue par ailleurs d’une autre qualité dans ce territoire : sa légitimité aux yeux des habitants.

« Le marché de l’emploi est très dur pour ces jeunes. Ils sont victimes d’a priori négatifs qui les empêchent d’entrer dans le marché du travail, ce qui les consigne dans la cité. Un jeune qui tourne en rond, coincé dans le périmètre de son quartier, c’est un jeune qui peut mal tourner dans sa tête. Dès le collège, ils sont confrontés à ce problème. Combien de jeunes j’ai dû placer dans des boîtes au dernier moment, et dont les parents étaient venus me voir parce que leur gamin était à la rue et que le stage est obligatoire en fin de collège ? Ils n’ont pas de réseau pour le caser quelque part, et la solution de le mettre dans une sandwicherie kebab a atteint ses limites. En général, et je le regrette, ces jeunes font d’abord confiance à leurs relations. Ils sont beaucoup dans l’entraide, c’est-à-dire que celui qui a réussi soutient celui qui veut se lancer dans la création de son affaire. »

Que met en évidence notre recherche ? D’une part, un fait absolu : l’auto-entreprenariat représente aux yeux de nos interviewés une stratégie de survie sociale. L’État se révélant défaillant à restaurer les principes que promet la République des égaux, celles et ceux qui se sont engagés dans cette voie l’ont fait non pas pour rallier l’idéologie capitaliste par adhésion à ses valeurs, mais parce qu’ils ont entrevu dans la doctrine libérale un levier plus juste que le modèle républicain. Il faut le rappeler : ces jeunes sont des enfants de la République. Grâce aux politiques publiques, ils sont allés à l’école, ils ont été soignés dans des hôpitaux et des dispensaires publics, ils sont allés dans les musées et au théâtre, ils ont découvert des loisirs qu’ils ne connaissaient pas, ils ont pu partir en vacances à moindre coût, etc. Ils sont par conséquent les bénéficiaires type d’un État social protecteur et bienfaiteur des plus modestes.

« Le capitalisme, c’est quand même pas la méritocratie. Ceux d’en haut font monter qui ils veulent. Mais je n’oublie pas que c’est le capitalisme qui m’a donné ma chance. J’ai fait mes preuves parce que ce qui compte, ce sont les chiffres. Combien tu rapportes en matière de business, pas la couleur de peau, pas d’où tu viens. »

(D. Chargé de développement commercial dans le secteur numérique. Vénissieux)

« Il devrait y avoir du travail pour tout le monde. Je le pense. Mais quand tu vis à Clichy-sous-Bois ou à Montfermeil, tu passes après ceux qui vivent à Puteaux ou à Paris. La discrimination nous tue. Moi ça m’a tué. C’est pour ça que je veux monter ma boîte, j’en peux plus d’attendre. »

(H. Autoentrepreneur. Montfermeil)

« J’ai eu cette petite graine de monter ma boîte dans le transport parce que je tournais en rond. Je n’étais pas destiné au départ à travailler avec ce statut, ni même devenir le patron d’une société. Il a fallu que je m’adapte. Je voulais pas attendre que l’État m’aide à m’en sortir, c’était peine perdue. Devenir patron, c’est me donner une chance de travailler. Je me sens émancipé dans ce que je fais. »

(J. Autoentrepreneur. Vénissieux)

L’auto-entreprenariat ne ratifie pas la République des méritants. Il sanctionne plutôt leur rupture avec ce qu’ils considèrent comme un verbiage séparatiste de l’État. Reste ce fait qui ne peut qu’interpeller tout défenseur de la République et de ses valeurs originelles : dans ces lieux stigmatisés, l’idéologie capitaliste et ses promesses de concrétisation d’une « vie accomplie » par sa propension à stimuler les qualités intrinsèques de chacun d’eux se sont substituées à la méritocratie républicaine. En palliant en effet les défaillances de l’État social, le capitalisme a réinterprété à son avantage la notion de méritocratie. Il a converti ces individus à sa réinterprétation de la méritocratie, qui cesse dans ce contexte renouvelé d’être une valeur égalitaire pour mobiliser toutes les qualités du revanchisme social. Au bout du compte, le capitalisme a falsifié l’envers de son réel en une réalité socialement juste.

« J’ai un MBA 2 que j’ai passé à l’Idrac Business School de Lyon, après mon master 1 en achat à Lyon III. Je suis passionné par le domaine de l’achat, mais je n’arrive pas à travailler dans ce secteur. Ça fait deux ans et demi que je cherche. Je travaille actuellement dans une boîte de commerce. Je gagne bien ma vie, mais ce n’est pas le métier dont je rêve. J’ai postulé dans le secteur de l’achat avec un bon CV. J’ai eu des opportunités, mais rien ne s’est concrétisé. J’ai travaillé sur mes lacunes, je me suis posé des questions, je me suis dit à certains moments que c’est peut-être moi le problème. Et puis, j’ai eu la preuve que d’autres choses s’étaient jouées contre moi. J’ai été discriminé plusieurs fois à cause de mon nom, de mon adresse. Ça m’a fait passer dans plein d’états émotionnels : la frustration, l’amertume, la colère. J’ai fait un travail sur moi-même pour dépasser cet état pour le canaliser. Ça va mieux maintenant. J’ai 29 ans, et je ne veux plus attendre. Je vais donc lancer ma propre entreprise pour ne dépendre de personne. »

(C. MBA 2 Idrac Business School Lyon. Vénissieux)

Des Français à part entière

Dernier moteur résilient interrogé dans ce travail de recherche, l’islam des jeunes que nous avons rencontrés lors de cette étude, et tel qu’ils nous l’ont traduit, tient autant de la religion et de ses préceptes que de l’expression de leur identité sociale et individuelle. Autrement dit, ils ne pratiquent pas uniquement cette religion en veillant à respecter ses impératifs, ils en ont fait l’une des représentations sociales d’eux-mêmes. Il n’est donc pas étonnant, par exemple, que le port du voile dans l’espace public soit assumé par nombre de jeunes femmes de notre recherche.

« Je porte le voile depuis ma rentrée scolaire en 1re. C’est un cheminement spirituel et personnel. Mes parents étaient contre ma décision. Ils me disaient qu’on est en France et que ça allait me fermer des portes. Quand je suis entrée en droit à l’université, j’étais la seule voilée de mon entourage. Je n’ai jamais eu de remarques, que ce soit des élèves ou des enseignants. Pourtant, Lyon III est réputée pour être une fac de droite. Après deux stages dans un cabinet d’avocats cosmopolite, j’ai été refusée partout. J’ai fait des centaines de lettres de motivation, des entretiens, mais je n’ai eu que des refus au final. Je me suis beaucoup interrogée : si je retirais mon voile, est-ce que ce serait plus facile pour moi ? Sûrement, mais je considère que ça serait agir contre mon identité française arabo-musulmane. Je me suis toujours dit que la France est le pays des Lumières, mais ça n’est pas le cas. »

(R. Juriste. Vénissieux)

La retranscription de cet entretien est utile dans ce qu’il révèle des liens entre ces jeunes adultes et l’islam. Cette jeune femme, âgée de 25 ans, diplômée d’un master 2 en droit pénal et sciences criminelles, convoque les Lumières pour décrire sa relation à l’islam. Ce point s’avère intéressant à noter car il rend compte de sa nature choisie, donc non subie, et établit un fondement existentiel. En se présentant comme « française arabo-musulmane », elle affirme une identité qui s’enracine dans ses origines familiale, culturelle et sociale. L’ordre des mots est important à souligner : « française arabo-musulmane ». Elle n’aliène pas son identité nationale à une appartenance à une communauté de croyants, mais l’affilie dans une généalogie globale. De sorte qu’en exhortant les Lumières à reconnaître toutes les propriétés de son être social, cette jeune femme revendique son droit à être cette personne-là.

On le devine, la résilience sociale par l’islam ne s’affiche pas comme les processus précédemment analysés. L’école et l’auto-entreprenariat sont des marqueurs résilients perçus favorablement dans la société française. On leur attribue des qualités indiscutables, méritoires, de la nation française car en résonance avec les valeurs de la République. C’est la raison pour laquelle les trajectoires résilientes par l’islam décrites par nos interviewé·e·s sont autocontrôlées, contenues dans une forme de réserve. Nous ne sommes pas ici en présence d’individus qui se sont forgé une identité sociale en opposition à la République et à ses valeurs, comme on le constate avec les acteurs de la cause islamiste. Cette attitude témoigne en effet de ce que ces cheminements individuels par un ressourcement dans les principes spirituels islamiques ne peuvent être à leurs yeux assumés ouvertement dans la République.

« Derrière cette question et les débats sur la laïcité, il y a cette idée que l’islam est incompatible avec la laïcité. C’est donc difficile pour moi d’assumer ma foi musulmane dans ce contexte, alors j’essaye de la rendre invisible. Je suis discrète. Je rentre dans le moule. Je n’ai pas d’autres choix. »

(M. Master 2 Risque et environnement. Vénissieux)

S’ils se présentent comme conciliés avec la République et ses valeurs dans l’interprétation de leur être social multiculturel – des Français arabo-musulmans –, on constate dans leurs récits moult questionnements sur la fragilité de ce processus de réalisation sociale d’eux-mêmes. Ils regrettent que leur trajectoire, qu’ils voudraient ascendante, c’est-à-dire en harmonie avec leur construction identitaire, soit menacée par un environnement social inégalitaire.

« Je me pose la question de porter le voile. J’ai une amie qui le porte et elle me dit que c’est trop difficile. Est-ce que ça va être un obstacle dans ma vie ? C’est compliqué en France. Je vois plus cette démarche comme identitaire que religieuse. J’en ai discuté avec une autre amie qui est dans la même démarche que moi et qui s’interroge elle aussi. »

(L. Licence de mathématique à Lyon I. Vénissieux)

L’islam forme l’un des identifiants de leur être social. Mais ce rapport étroit entre islam et résilience sociale ne doit pas être entendu comme communautaire. À écouter leurs propos, se retrouver dans une forme d’intégration à un groupe social – en l’occurrence la communauté musulmane – ne signifie pas adhérer à son ordre social. Leur identité élargie et décrite dans cet ordre – Français, arabe et musulman – n’en fait pas des citoyens français à part. C’est parce qu’ils s’opposent à la catégorisation de leur existence sociale que ces jeunes adultes considèrent leur identité plurielle comme un processus de reprise en main d’eux-mêmes. Reste pourtant cette question : est-ce que la permanence du fait discriminatoire et les logiques raciales qui œuvrent puissamment dans la société française pourraient remettre en cause ces trajectoires résilientes ? Dit autrement, comment les valeurs positives de ces processus résilients pourraient le rester si ces jeunes adultes doivent s’assigner à des valeurs dépréciées de leur identité ? Si ces personnes ne peuvent s’affirmer comme des citoyens reconnus comme tels ici, pourraient-ils avoir d’autres choix pour sortir de leur auto-exclusion sociale que de s’émanciper ailleurs ? Ces deux témoignages résument finalement assez bien le cas de conscience qui les travaille.

« Je réfléchis. L’Angleterre est un pays ouvert. Je me demande si c’est pas là-bas que je dois aller. La France est difficile pour les musulmans. Les raccourcis, les diffamations, tout ça dans les médias fait que les gens se méfient des musulmans. Or on veut vivre tranquillement ici. La France, c’est chez nous quand même ! »

(M. Coach sportif. Montfermeil).

« Ici, on ne me considère pas comme française. Quand j’ai fait mon alternance à l’étranger, on me considérait là-bas comme française. Personne ne m’avait demandé pourquoi je ne buvais pas d’alcool, pourquoi je ne mange pas de viande. En France, je ne dis pas que je suis musulmane car je sais que ça va aggraver les choses. Être arabe et musulmane ici, c’est subir la différence. Alors partir, j’y pense. »

(M. Master 2 Monnaie, banque, finance, assurance à Lyon II. Vénissieux)

  • 1. Hacène Belmessous, « La résilience sociale des jeunes adultes des quartiers populaires. Devenir “citoyen” dans une République inégalitaire », juin 2024. Cette étude fut financée par l’Agence nationale de la cohésion des territoires et la Métropole de Lyon.
  • 2. Le néopopuliste manifeste un populisme différentialiste, c’est-à-dire un populisme qui défend les intérêts d’un peuple, en l’occurrence les Français présentés comme « de souche ». Au contraire du populisme qui est la traduction d’une idéologie au service du peuple dans toutes ses composantes.