Berlin : voyage aux marges du capitalisme contemporain
L’expérience berlinoise est celle d’une ville qui semble vivre à un rythme différent des autres métropoles européennes. Ni ville-musée, ni ville financiarisée, elle préserve des espaces intermédiaires et laisse la place à la créativité comme à l’improductivité. Ville nostalgique ou ville du futur, Berlin est un cas à part dans le paysage urbain européen.
« Bien sûr ce n’est pas la Seine… » Ce que Barbara chantait à propos de Göttingen vaut a fortiori de Berlin : la capitale allemande n’est pas une belle ville. Les monuments anciens n’y existent plus que sous la forme de vestiges, à la manière de l’église du Souvenir qui, au beau milieu de l’artère commerciale du Kurfürstendamm, témoigne de la violence des bombardements alliés de la Seconde Guerre mondiale. Sa façade déchiquetée symbolise le rapport compliqué de Berlin à son propre passé. Où que l’on aille, on marche sur des cendres.
La partition de la ville, ajoutée au sentiment diffus de culpabilité, explique pourquoi la reconstruction n’a pas pris le visage d’un retour de Berlin dans l’histoire. Il a d’abord fallu reloger une population exsangue, les finesses architecturales viendraient après. Jusqu’en 1989, il n’y eut pas d’« après ». Quelques bâtiments, surtout à l’est de la ville, furent conçus dans un style monumental destiné à convaincre que Berlin avait encore un avenir. Mais cette histoire n’était plus la sienne, comme le montrent les immenses bâtisses édifiées à la manière stalinienne le long de la Karl-Marx-Allee, et qui abritèrent les services gouvernementaux de la République démocratique allemande. Aujourd’hui, le bâtiment principal, symbole de la grandeur sans beauté du socialisme, accueille l’un des rares McDonald’s de la ville. Ici, le capitalisme ne triomphe pas, il s’encastre dans les vestiges de son ennemi d’hier.
Depuis la réunification, les efforts de réhabilitation ont été considérables. Dans la partie orientale de la ville, du moins dans les quartiers centraux de Mitte et Prenzlauer-Berg, les couleurs ont remplacé la grisaille du « socialisme réel ». Les immeubles ont été rénovés dans un style proche de celui de Brooklyn, les nombreuses cours intérieures donnent à ces lieux un cachet apprécié par les touristes. Mais les espaces totalement « gentrifiés » demeurent l’exception. Berlin n’est pas une ville propice à la flânerie : on n’y trouve ni passages, ni hôtels particuliers, pratiquement aucune ruelle. Les amateurs de promenades urbaines sont de toute façon dissuadés par l’immensité des distances qui rend quasiment impossible de se rendre à pied d’un quartier à l’autre.
On ne flâne pas à Berlin, mais il faut croire que l’on y rêve tout de même, puisque cette ville est devenue l’une des premières destinations de la jeunesse occidentale1. Que peut-on bien chercher dans une ville où il y a si peu à voir ? Précisément autre chose que des représentations de cartes postales. À Berlin, les sensations l’emportent sur le regard esthétique et distancé que la plupart des touristes portent désormais sur les capitales européennes. Il existe de nombreux musées dans la capitale allemande, mais les plus importants sont significativement confinés sur une « île » (Museuminsel), comme si la ville craignait d’être confondue avec son patrimoine.
Ceux qui viennent « visiter » Berlin risquent d’être déçus : elle n’offre pas beaucoup de points de vue où l’architecture témoigne pour l’histoire. On cherche autre chose que de la beauté à Berlin : des blocs de vie que la muséification et l’embourgeoisement des capitales européennes rendent si difficiles à expérimenter. Dans ce qui suit, on se demandera moins ce qu’est Berlin aujourd’hui que ce à quoi elle ressemble pour celui qui s’y rend en n’ayant d’autres expériences urbaines que celles des grandes villes occidentales. Plutôt que de décrire la ville, on se demandera quels types de désirs portent sur elle, pour en faire un point de chute non seulement pour les touristes, mais pour des émigrants venus de toute l’Europe.
Ces désirs nous semblent emprunts d’une nostalgie qui ne se confond pas avec l’Ostalgie – cette nostalgie de l’ancienne Allemagne de l’Est– puisque son objet n’est pas tant le communisme que le « capitalisme d’avant » : d’avant la financiarisation de l’économie (Berlin est aux antipodes de Francfort), le virage sécuritaire des démocraties occidentales, la patrimonialisation des centres et la relégation des pauvres hors de la cité. On plaque sur Berlin des images véhiculées par les films et les romans des années 1970 qui décrivaient Paris, Londres ou New York comme des lieux ouverts sur du possible, pas encore construites et vécues à l’aune des seuls impératifs économiques. Bien sûr, ce capitalisme d’avant est fantasmé, puisque la jeunesse qui se retrouve ici ne l’a pas vécu. Rien ne garantit que la capitale allemande vive effectivement selon les rythmes des villes d’avant la mutation néolibérale, mais il est en revanche certain que les rythmes qui structurent son espace ne sont pas ceux des métropoles contemporaines. En outre, Berlin est une ville aussi « globalisée » que les autres capitales européennes. Mais elle l’est différemment, comme si ses habitants avaient décidé de ne retenir des évolutions du monde que ce qui corrobore sa conception de la modernité.
La ville-région et son rapport à l’histoire
Le Berlin d’aujourd’hui est traversé par l’ironie à l’égard de l’histoire. Capitale de la première puissance économique d’Europe, la ville ne semble pourtant pas se prendre au sérieux. Même les bâtiments de la nouvelle chancellerie, quelques centaines de mètres derrière le Reichstag, sont entourés de terrains vagues. L’Allemagne contemporaine tente un retour sur la scène du monde, mais ces velléités ne transparaissent pas dans une ville qui continue à cultiver son originalité. Il faut dire que la réconciliation de l’Allemagne avec l’histoire se place sur le terrain économique et industriel, et que Berlin comme sa région (le Brandebourg) sont pauvres et sous-industrialisées. Cela ne date d’ailleurs pas d’hier : la capitale de la Prusse n’a jamais réussi à égaler Paris ou même Munich en magnificence. Le palais baroque de Charlottenburg, à l’ouest de la ville, apparaît bien modeste à côté des châteaux bavarois. Pour percevoir les traces d’une grandeur passée, il faut se rendre à Potsdam et visiter le château Sans-Souci de Frédéric le Grand.
Berlin n’a jamais eu le temps de devenir une « ville-État ». À chaque fois qu’elle aurait pu s’imposer comme la vitrine politique d’une nation, les résistances au centralisme, la méfiance à l’égard de la Prusse puis enfin les guerres et la partition l’ont contrainte à la modestie. L’immensité spatiale de la cité (neuf fois la superficie de Paris) a fait le reste : une ville-État est un centre qui doit lui-même avoir un centre d’où rayonnent les attributs du pouvoir. Cela implique une grandeur sans immensité, soit exactement l’inverse de Berlin.
À la manière fédérale, Berlin est une « ville-région » qui privilégie l’horizontalité sur la matérialisation verticale du pouvoir. Les constructions y sont permanentes, mais éclatées : pas de « grands travaux » où l’État agit à la manière d’un « appareil de capture » de la ville2. Berlin se transforme par morceaux, selon une logique disséminée dans chacun de ses quartiers. De là cette impression de chaos. La Potsdamer Platz est rénovée dans un style qui rend hommage au capitalisme d’aujourd’hui : privilège de la transparence, dôme en verre au-dessus des établissements financiers et des boutiques internationales. Mais il suffit de faire quelques pas pour trouver des espaces en friche, une prairie abandonnée au milieu des autoroutes urbaines. Et quelques pas encore pour être face à l’un des rares édifices officiels de l’époque nazie épargné par les bombardements : effrayante bâtisse néoclassique à la géométrie impitoyable3. Nulle transparence ici, mais du monumental à l’état brut. Ce culte totalitaire de l’opacité a pu sans mal être réinvesti par le régime d’Allemagne de l’Est (une fresque à la gloire du socialisme orne aujourd’hui encore tout un pan du mur).
Berlin ne maîtrise pas son passé et ne parvient pas non plus à venir à bout de son espace. Alors que toute architecture est une mise en forme des étendues finies, la capitale allemande est littéralement débordée par son immensité. Cet étrange suspens participe de son succès. Les lieux urbains sont investis plus qu’édifiés, comme s’il fallait se méfier de toutes les formes de sacralisation de l’espace. Ainsi, on est choqué de voir le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe (un quadrilatère de stèles rectangulaires noires) servir d’espace de jeux pour adolescents ou carrément de zone de pique-nique pour les touristes. Mais rien n’est fait pour conférer à cette architecture horizontale la clôture habituellement dévolue aux lieux de mémoire. L’histoire terrible de l’Allemagne contemporaine est présente partout, mais rarement sur un mode démonstratif. Il faudra beaucoup d’attention au visiteur pour se rendre compte que le parking anonyme de la Vosstrasse, à quelques pas du Mémorial, se situe exactement au niveau de l’ancien bunker d’Hitler. Quant aux Berlinois insouciants qui sirotent un verre sur les terrasses de la Rykestrasse à Prenzlauer-Berg, ils oublient que le château d’eau fleuri qu’ils ont sous les yeux abritait une prison de la SA au début des années 1930.
Il ne faudrait pas en conclure que Berlin pratique le déni de son propre passé. Pas un jour où la presse ne revienne sur les crimes du IIIeReich, pas un mois sans qu’une exposition ou un film consacrés à cette période ne soient donnés à voir. Mais ce passé est trop lourd pour s’incarner dans des bâtisses. Comme il n’est pas un lieu de la ville qui pourrait suffire à l’évoquer, Berlin a choisi de n’en privilégier aucun4.
Quant à l’autre pan de l’histoire contemporaine allemande, le communisme et la partition, on comprend qu’il soit particulièrement visible dans la partie orientale de la ville. Là encore, Berlin refuse de s’enfermer dans la commémoration. Si le musée de la Stasi décrit assez bien l’atmosphère rance et suspicieuse qui régnait dans l’ancienne République démocratique allemande, le musée de la Ddr a de toute évidence été conçu à destination de touristes en mal de frayeurs totalitaires. Même un anticommuniste convaincu abordera avec précaution cette leçon d’« histoire » sur les bienfaits intrinsèques du capitalisme. Beaucoup plus significatif, et très surprenant pour celui qui a connu la Rda, est le fait que les deux principaux organes de la presse officielle d’alors (Neues Deutschland et Junge Welt) existent toujours. Même format, même typographie et, à peu de choses près, même discours. Seul le nombre de lecteurs a substantiellement diminué.
Les nazis détestaient « Berlin la rouge » dont ils rêvaient de faire une véritable capitale. En projetant de la rebaptiser Germania, ils voulaient effacer jusqu’à son nom et la transformer en centre de leur nouvel empire. Cela explique peut-être pourquoi la ville ne manifeste aujourd’hui aucun fantasme de centralité. Située dans la partie orientale du pays, elle ne fait pas particulièrement d’efforts pour se rapprocher des centres industriels de la Ruhr ou financiers de la Hesse. On pourrait croire qu’il y a dans ce désir d’excentricité le souhait de s’extraire de ce qu’il y a de pire dans le passé allemand. Mais il ne s’agit pas de « réconciliation » car se réconcilier a toujours été l’affaire des États, non des métropoles. La ville-région est occupée à une tout autre tâche : faire triompher la vie et le mouvement contre les pesanteurs de l’histoire.
Entre les flux et les îlots
La géographie berlinoise se décline selon les différences de vitesses. On y trouve une tension permanente entre la rapidité des flux et les lieux de décélération. Du côté des flux, les abords commerciaux du Kurfürstendamm et de Mitte, l’ambiance nerveuse et artiste de Kreuzberg, la frénésie festive de Friedrichshain. Du côté des îlots de décélération, le quartier endormi de Charlottenburg, les allées du Tiergarten, les terrasses bourgeoises de Prenzlauer-Berg. Mais ces distinctions sont encore trop générales : c’est à l’intérieur de chacun de ces quartiers, parfois d’une rue à l’autre, que passe le clivage.
Dans la ville, on s’étonne d’abord du silence. Il faut dire que la densité de voitures y est la plus faible parmi les capitales européennes. Comme, de plus, la métropole est recouverte de parcs et de forêts (Stadt im Wald, « la ville dans la forêt », dit-on ici), il n’est pas difficile de s’y arrêter pour s’extraire des accélérations urbaines. Le capitalisme technologique compresse le temps au point de le transformer en perpétuelle urgence. C’est une impression qui n’est pas encore celle des Berlinois : le piéton qui prendra l’initiative de traverser au rouge s’en rendra compte en essuyant le regard courroucé des autochtones. Dans les cafés et restaurants (souvent les deux à la fois), les additions ne sont jamais amenées en même temps que les consommations et les serveurs ne font pas comprendre au client qu’il est temps de libérer la place.
La place ne manque pas et Berlin n’appartient pas encore à ces endroits où l’angoisse de ne pas être payé est devenue l’affect dominant. Percluse de dettes, la ville continue pourtant à faire crédit. Excepté dans les rues expressément consacrées à la finance, l’argent est d’ailleurs relativement absent du paysage berlinois. Kreuzberg, par exemple, a gardé de nombreux traits de la période de la guerre froide où il était le quartier anticapitaliste de Berlin-Ouest. Il faut errer longtemps avant d’y trouver un distributeur automatique de billets.
La décélération signifie précisément l’arrêt momentané de l’émission de signes. Autant que ceux des autres villes européennes, les flux berlinois sont faits de signes produits en permanence : symboles vestimentaires, comportements sociaux, attitudes étudiées. La métropole est un échange de signaux entre des inconnus qui se frôlent sans avoir le temps de se parler. On comprend alors pourquoi la rapidité dans le décryptage est la première des vertus urbaines. De ce point de vue, Berlin n’est pas moins exigeante que les autres villes contemporaines : celui qui se révèle incapable d’interpréter les signes à la vitesse requise restera sur le côté, hors des flux, en état de mort urbaine.
Les critères de l’interprétation distinguent toutefois cette ville. Plus bohème que bourgeoise, plus artiste que banquière, elle affiche avec orgueil sa différence par rapport au reste de l’Allemagne. Il s’agit moins d’être vu et remarqué que d’avoir « l’air de rien » en manifestant aux autres une indifférence tolérante. C’est aussi une manière de relativiser le poids de l’économie dans l’échange des signes.
On ne « monte » par à Berlin comme on « monte » à Paris, pour cette raison que l’accès à la capitale n’est pas une preuve d’ascension sociale. Les milliers d’étudiants qui débarquent ici chaque année le font parce que les loyers y sont moins élevés que dans le reste du pays. Peut-être aussi parce que subsistent autant d’îlots où il n’est pas nécessaire d’émettre les bons signes et de produire les bons décryptages. Non que les classes sociales s’y mêlent de manière indistincte (le « capitalisme d’avant » reste un capitalisme), mais elles ne s’identifient pas à des codes rigides. Pour un Parisien, la mode vestimentaire berlinoise demeure un mystère. Les grandes marques internationales sont peu présentes, même les plus fortunés s’y habillent de bric et de broc. Du cher, sans doute, mais pas de clinquant, comme si les signes extérieurs de richesse passaient au second plan pour préserver un semblant d’égalitarisme.
Une profession hautement symbolique de la ville contemporaine est quasiment absente de Berlin : les physionomistes. Même les clubs les plus en vue n’ont pas recours à ces spécialistes de l’interprétation des signes doués du pouvoir suprême de dire qui a le droit d’« en être ». Berlin est pauvre, mais c’est justement pour cette raison que les pauvres n’y sont pas d’emblée exclus de la parade. Pour quelques euros, on y obtient un ticket d’entrée au restaurant ou dans les bars. Lorsque ce sont encore quelques euros de trop (ici aussi la vie augmente et le chômage est très élevé), il est toujours possible d’improviser un rassemblement dans un parc ou au coin d’une rue.
Les îlots de décélération ne sont pas plus statiques que les flux. Leur création est à l’initiative des particuliers, en sorte qu’ils surgissent souvent là où on s’y attend le moins. Comme cet écran de télévision posé dans une petite rue de Prenzlauer-Berg par un habitant bientôt rejoint par quelques badauds lassés par la musique électronique des bars avoisinants. Dans ce ciné-club d’un soir, on donnait Fenêtre sur cour.
Cette polarité entre les flux et les îlots accentue l’hétérogénéité de l’espace urbain. À la limite, il est impossible de parler de Berlin comme d’« une » ville tant les lignes de fracture abondent. Les quartiers sont comme autant de Länder aux administrations mais aussi aux modes de vie distincts. Ces différences sont revendiquées par les habitants : ceux de Kreuzberg mettent souvent un point d’honneur à ne jamais se rendre à Prenzlauer-Berg. À première vue, les deux quartiers se ressemblent : les rebelles des années 1990 sont devenus des parents sur le tard et, pour cela, d’autant plus soucieux de bien-être et de calme. D’où la réfection des immeubles, l’expulsion des squats et la montée des prix de l’immobilier. « Narcissisme de la petite différence » ? L’angoisse de Kreuzberg est de ressembler à Prenzlauer-Berg où l’embourgeoisement, pour être sans commune mesure avec celui de Paris ou de Londres, a toutefois atteint un seuil qui situe ce quartier à part du reste de la ville.
Kreuzberg ne veut pas devenir un îlot, mais il entend choisir ses flux. Chaque premier mai est l’occasion d’affrontements violents entre la police et la jeunesse du quartier qui résiste à l’embourgeoisement urbain. La multiplication des logements meublés est le signe le plus palpable de la globalisation des villes : elle couronne la gentrification des centres livrés à la « superclasse mondiale ». Dans la capitale allemande, de nombreuses campagnes sont menées contre ces pratiques immobilières. On ne milite pas seulement pour la mixité sociale, mais pour un droit à la ville qui est devenu un enjeu démocratique primordial.
Berlin essaie de résister à une forme particulière de nivellement urbain : l’homogénéisation par le haut qui a bouleversé les métropoles européennes depuis une trentaine d’années. À cet égard, la Kastanienallee à Prenzlauer-Berg fait figure de contre-modèle. Au milieu des années 1990, elle était le symbole de la résistance au monde qui vient. Aujourd’hui encore, la rue exhibe fièrement son immeuble dédié à l’équivalence entre le « capitalisme » et la « mort ». Dans les guides touristiques, l’endroit est toujours présenté comme le siège de la contre-culture berlinoise, mélange de musique punk et de vénération pour Rosa Luxemburg. Mais au-delà de quelques vestiges, on n’y trouve plus que des boutiques de mode (certes, dégriffée) et des restaurants bio. L’afflux des touristes a transformé la rue en une sorte d’équivalent de ce qu’était Haight Street, à San Francisco, dans les années 1990 : souci de soi et de son corps, tolérance à l’égard des drogues douces, librairies écolos et anarchistes. Le discours y est toujours vaguement contestataire, mais autour d’un caffè macchiato la vie est moins révoltante.
Le temps semble s’être figé dans le capitalisme d’avant, celui qui avait encore une mauvaise conscience de lui-même tout en ayant déjà renoncé à l’espoir d’une transformation radicale. Sur l’autre rive de la Spree, Kreuzberg tente, peut-être désespérément, de résister à ce destin. Pour cela, il dispose d’un atout : c’est le principal quartier turc de la ville. L’Allemagne en général et Berlin en particulier n’offrent pas le visage d’une société multiculturelle. Si l’homogénéité sociale y est battue en brèche, l’homogénéité ethnique y règne presque partout, chaque communauté ayant ses lieux, ses habitudes et sa langue. Kreuzberg et, plus au sud, le quartier de Neukölln font partie des exceptions. Les artistes s’y sont installés pour fuir l’ennui monocolore de Prenzlauer-Berg ou de Mitte, et aussi pour tenter de rompre les frontières étanches qui séparent les cultures. Le succès est mitigé. À la Kottbusser Tor, les Hlm majoritairement occupées par la communauté turque jouxtent les bars et les boutiques branchés de l’Oranienstrasse. Mais les deux populations ne se côtoient que dans les épiceries et chez les vendeurs de kébab. Comme dans les villes européennes des années 1970, les communautés cultivent l’entre soi.
La liberté vantée par les Berlinois a donc un prix : celui d’une séparation entre les flux et les îlots qui prend parfois des dimensions ethniques. Comparée à Paris, Berlin apparaît comme une ville plus égalitaire mais moins mélangée. L’immigration y est surtout européenne, au grand dam des autochtones qui voient dans les afflux de jeunes entrants les prémisses d’un bouleversement social de la ville. C’est tout le paradoxe : on vient à Berlin comme on remonte dans le temps, mais les arrivages en provenance de toute l’Europe contribuent, à terme, à aligner la ville sur les métropoles mondialisées.
Les figures de la « dépense improductive »
Le « capitalisme d’avant » est celui où les taux de profits exigés n’atteignaient pas 20 % ou 30 % comme aujourd’hui. On en perçoit encore la trace à Berlin où le visiteur ne cesse de se poser la question de l’utilité sociale d’une multitude de boutiques de livres anciens, de vêtements d’occasion ou de partitions musicales presque toujours vides. Très souvent, les cafés, bien plus nombreux que les boutiques, ne ferment qu’au départ de leurs derniers clients. Les épiceries sont ouvertes toute la nuit, même lorsqu’il n’y a plus personne pour s’y rendre.
Par différence avec celui d’aujourd’hui, on associe le capitalisme d’hier à la survivance de la « dépense improductive », celle qui excède toute utilité. L’une de ses principales figures est la fête, du moins lorsque celle-ci est déliée de toute occasion et séparée des opérations de sponsoring. L’association entre Berlin et la vie nocturne est un lieu commun, mais il conservera sa pertinence aussi longtemps que les autres capitales occidentales continueront à poursuivre la voie du tourisme muséal. On vient à Berlin (qui est désormais la destination préférée des jeunes Français) pour y vérifier ce que la rumeur dit de ses nuits durant lesquelles, pour le coup, les flux semblent l’emporter sur les îlots de décélération.
Scène musicale avant-gardiste, alcool, liberté des mœurs : aucun de ces clichés ne suffit à définir la nuit berlinoise. Mais chacun mesure l’espace entre la ville prussienne et la capitale française qui a réussi l’exploit d’inscrire une « nuit blanche » au chapitre du patrimoine. La jeunesse mondialisée qui se rend à Berlin le fait munie d’un imaginaire des années 1970 : celui du Palace parisien ou du Studio 54 de New York. Personne ne peut dire si la ressemblance est réelle ou factice, puisque ceux qui viennent ici pour se perdre n’ont pas connu ce qu’ils espèrent revivre. Mais ils débarquent, animés par une nostalgie fantasmée entretenue par ceux-là mêmes qui, dans leur ville respective, ont décidé que la fête était finie.
Qu’en est-il de la nuit berlinoise du point de vue des Berlinois ? Elle a le mérite de ne pas se présenter comme ce qu’elle ne peut être : une « institution ». D’une semaine à l’autre, les lieux dévolus à la danse ou à l’art (souvent les deux) changent, comme pour montrer que Berlin peut s’animer sur toute l’étendue de son territoire. Il existe certes des secteurs plus accueillants que d’autres aux noctambules. Au fur et à mesure que Prenzlauer-Berg et Kreuzberg s’embourgeoisent, la fête se délocalise à la périphérie de ces quartiers : Friedrichshain et Neukölln.
À côté des îlots de décélération, les espaces clos de la vitesse : les lieux de la fête sont des « hétérotopies » qui se situent dans la ville, mais à la marge de ses normes5. Ici encore, Berlin joue de son étendue en réinvestissant des territoires abandonnés. C’est le cas du célèbre club le Berghain installé dans une gigantesque centrale électrique désaffectée près de l’Ostbanhof, preuve supplémentaire de la liberté que la ville prend à l’égard de son passé. Entouré de terrains vagues, le Berghain ressemble à un château de conte fantastique dont on se demande ce qui s’y produit d’étrange durant son ouverture continue du vendredi soir au lundi matin. À vrai dire, plus grand-chose depuis que les touristes font l’essentiel de la clientèle. Sinon que l’on y trouve ce qui, faute d’espace, est devenu si rare ailleurs : un mélange d’immensité et de promiscuité. La proximité des corps y est donc supportable, d’autant qu’elle est rendue partiellement invisible et inodore par la brume tabagique. Berlin est l’une des dernières villes d’Europe où les fumeurs ne sont pas, à l’instar des animaux domestiques, interdits d’espaces publics.
La fête est une victoire sur la scansion productiviste et essentiellement diurne du temps. À Berlin, elle ne s’organise pas hors des lieux de production, mais sur les sites abandonnés par l’industrie. Comme dans cette ancienne usine de la Revalerstrasse à Friedrichshain où une myriade de bars et de boîtes ont réinvesti l’espace laissé en jachère. S’il y a une dimension politique dans la fête, c’est celle que Rousseau mettait déjà en avant : elle constitue un obstacle à la privatisation des espaces publics6. Les bâtiments d’une usine désaffectée n’appartiennent à personne durant le jour, mais ils deviennent l’usufruit de tous au cours des nuits. Il n’y a ici nulle propriété privée : la surveillance et le contrôle n’ont donc pas lieu d’être. Les autorités ont déserté les lieux, les dealers occupent les entrepôts et les cours sans jamais être importunés. Est-ce un effet de la discipline prussienne, même dans les activités illicites ? On ne voit pas de policiers à Berlin, il semble pourtant y régner un ordre spontané. Les métros et les trams sont des cafés en mouvement, les voyageurs y amènent leurs bières sans pour autant marcher sur les bris de bouteilles.
On ne sait pas très bien si les autorités ont jeté l’éponge (on parlerait en France de « territoires abandonnés de la République ») ou si elles ont choisi de faire confiance à leur population aussi longtemps que les dégâts demeurent minimes. Mais il est certain que la majorité des Berlinois préfère l’autorégulation à la contrainte sécuritaire. Dans une ville déjà très à gauche7, les dernières élections municipales ont marqué l’émergence d’un mouvement assez représentatif de Berlin : celui des Pirates. Venu de Scandinavie, il conteste les tentatives de ramener l’internet au régime normal (privé et étatique) de la propriété. Adeptes de la dérégulation, favorables à la dépénalisation des drogues douces, les Pirates sont aussi sensibles à certaines problématiques sociales. Envisageant toute chose depuis la question des flux et des réseaux, ils considèrent que la pire injustice consiste à être exclu de l’internet.
Ce mélange instable d’hypermodernité et de défiance à l’égard du néolibéralisme avait tout pour plaire aux Berlinois. Depuis toujours, le problème des pirates est celui de la propriété des espaces nouveaux : la mer au xvie siècle, le virtuel aujourd’hui. Il n’est pas hasardeux qu’il se pose de manière aiguë à Berlin où quantité de lieux (terrains vagues, anciens entrepôts, prairies urbaines) échappent encore à la « capture », qu’elle soit nationale ou capitaliste. La piraterie n’est ni de droite ni de gauche puisqu’elle s’élève à la fois contre les groupes privés et contre les États qui veulent accaparer les espaces vacants. Nombre de Berlinois se reconnaissent dans cette synthèse libertarienne et communautaire parce que leur ville est traversée par des lieux virtuels où la question de la propriété n’est pas encore réglée.
La fête est un moyen d’investir ces lieux indéterminés en les socialisant sans les privatiser. Mais d’autres figures de la « dépense improductive » sont présentes dans la ville, en particulier le sexe. Déjà dans les années 1920, Berlin était célèbre pour la liberté des mœurs qui y régnait. On oublie trop souvent que la Prusse est le produit étrange du protestantisme et du paganisme : l’esprit puritain y a toujours été contesté de l’intérieur par une mythologie du corps et de sa puissance. Même les régimes totalitaires qui se sont succédé à Berlin ont promu une certaine forme d’impudeur, comme l’atteste le naturisme pratiqué ici à la manière d’une règle de vie.
Mais c’est après 1989 que la capitale allemande a vraiment renoué avec son passé libertin. Elle le fait sur le mode décontracté et intégrateur qui la caractérise, en inscrivant l’érotisme et la pornographie (la pornographie surtout) au cœur de la ville, non à sa marge. À Prenzlauer-Berg, par exemple, les « sex-clubs » jouxtent les crèches et les temples sans que l’harmonie citadine semble en souffrir. Comme dans toutes les terres chrétiennes, le week-end de Pâques est consacré à la résurrection ; à Berlin, il est aussi celui où se retrouvent les fétichistes du cuir de la planète entière.
Encore une fois, le voyage à Berlin s’apparente à une remontée dans le temps. Comme dans les années 1970, certaines prostituées arpentent les rues du centre-ville ; comme dans les années 1930, les autres travaillent dans des bordels rebaptisés « maisons du corps libre ». Les clubs échangistes sont pléthore, mais on peut s’y rendre sans aucune intention libertine, à la condition de rester discret. Même lorsqu’ils possèdent une arrière-salle dévolue au sexe, les bars gays accueillent les femmes, qui ne se privent pas de se rendre dans des lieux où elles échappent à toute prédation.
En un mot, le sexe se donne à voir sans trop de préambules et au risque de heurter la pudeur. Cela fait aussi de Berlin un lieu d’observation sans égal de la transformation des corps urbains. Dans le domaine de la sexualité, une révolution est en cours, mais il est rare qu’elle ait droit de cité dans l’espace public des villes. Il suffit pourtant de parcourir l’internet pour se rendre compte que le rapport au corps est en pleine mutation. Entièrement « sécularisées », les jeunes générations peuvent être plus intolérantes que les anciennes sur bien des points. Mais elles envisagent la sexualité comme un refuge face à la mise à l’épreuve des libertés individuelles et aux angoisses sociales relatives à l’avenir. Du fait de la tradition païenne de Berlin, le rétrécissement de l’horizon des possibles se compense pour ainsi dire « publiquement » par la transformation des corps en lieux d’expérimentations indéfinies. Cela ne passe pas seulement par le sexe, mais aussi par l’invention vestimentaire, les « performances » physiques et artistiques ou l’addiction aux substances. Dans tous les cas, les corps individuels deviennent le support d’expériences de transgression que l’on ne croit plus possible sur un plan social.
Ces phénomènes ne sont pas propres à Berlin, mais ils sont ici perceptibles à chaque coin de rue. Même lorsqu’elles sont extrêmes, les formes de la « dépense improductive » s’affichent sans honte puisque la ville ne semble pas convaincue par les mérites de la morale utilitariste. Comme on n’y dispose pas d’argent, on y dilapide son temps et son énergie avant de « décélérer » dans des espaces dévolus à cet usage.
De par son étendue, Berlin est une ville où il y a de la marge. La tolérance qui y règne par rapport aux comportements atypiques s’explique moins par une tradition culturelle que par le fait que l’immensité des espaces permet de ne pas repousser hors de la ville, non seulement dans les banlieues mais aussi dans le domaine privé, ce que l’on ne veut pas voir. Bien des singularités peuplent ces marges, mais elles se laissent ramener à un ensemble d’attitudes jugées improductives : peintres sans galeries, boutiques sans clients, fêtes sans occasion, sexe sans projet. S’il y a de la place pour tout cela à Berlin, c’est sans doute parce que cette ville entretient un rapport équivoque au capitalisme contemporain. Ce rapport prend la forme d’un quiproquo historique : retournée au capitalisme en 1989, Berlin aurait dû être à l’avant-garde de la mutation économique mondiale qui débute à cette date. Mais tout se passe comme si, non seulement à l’est mais aussi à l’ouest de la ville (qui a vécu les années de guerre froide sous assistance respiratoire financière), la métropole prenait son temps pour rattraper son « retard » sur ses concurrentes européennes. D’où l’impression de pouvoir expérimenter ici ce que l’on pouvait vivre ailleurs, à une autre époque.
Ce sentiment est aussi lié au fait que Berlin est, à tous les sens du terme, pauvre en patrimoine. C’est pourquoi cette ville semble dépourvue d’intériorité : elle vit au présent et donne à voir sans détour ce qu’elle vit. La ville est découpée en provinces, bien sûr, et les Berlinois sont souvent attachés à la vie de leurs quartiers qu’ils tentent de prémunir contre les effets de la globalisation. Mais l’absence d’affectation qui règne ici (à quel passé glorieux pourrait-on bien se référer ?) donne l’impression d’une métropole qui se livre tout entière sans s’abriter derrière ses monuments. Pour un Européen, Berlin a le goût des villes qui ne cachent pas l’excentrisme derrière la façade respectable de leurs bâtisses. Métropole sans retenue, la capitale allemande inspire une nostalgie plus ou moins fantasmée pour une époque où les villes étaient résolument ouvertes. Pour l’instant, la résistance aux évolutions économiques mondiales ne représente pas un obstacle à l’invention. Elle pourrait même être le principal atout de Berlin face à la crise actuelle : à cette heure, c’est à Francfort, et non dans la capitale, que manifestent les « indignés » allemands exaspérés par le devenir financier des vies urbaines.
- 1.
Indépendamment même du tourisme, Berlin est de très loin la ville la plus jeune d’Allemagne, un pays dont le vieillissement démographique est, par ailleurs, le principal problème économique.
- 2.
Gilles Deleuze et Félix Guattari ont parfaitement décrit la différence entre la cité-État où « la ville est une excroissance du palais ou du temple » et la cité autonome où « le palais, le temple est une concrétion de la ville ». Dans le premier cas, la ville est « capitale », dans le second « métropole ». Berlin se range clairement dans cette seconde catégorie (voir G. Deleuze et F.Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 538).
- 3.
L’ironie veut qu’il s’agisse de l’ancien ministère de l’Air du Troisième Reich (aujourd’hui ministère des Finances).
- 4.
Longtemps, l’exposition berlinoise consacrée au Troisième Reich (Topographie des Terrors) a été itinérante.
- 5.
Sur la notion d’« hétérotopie » urbaine, voir Henri Lefebvre, la Révolution urbaine, Paris, Gallimard, 1970.
- 6.
Dans la Lettre à d’Alembert, Rousseau oppose le « théâtre » à la « fête », le premier étant ramené à la représentation et à la distance, tandis que la seconde réalise la transparence et l’immédiateté. Mais il ressort de sa description que c’est surtout le partage égalitaire de l’espace public qui qualifie la fête comme manifestation « républicaine ».
- 7.
Dans les quartiers centraux et de l’est, les partis de gauche (plus radicaux à Berlin qu’au niveau fédéral) réalisent près de 80 % des voix. Seuls les mystères de la politique allemande expliquent pourquoi le maire de la ville (qui gouvernait jusque-là avec les anciens communistes) ait choisi l’alliance avec les chrétiens-démocrates plutôt qu’avec les verts. Comme souvent en Allemagne, l’idéologie n’y est pas pour grand-chose : les négociations entre les sociaux-démocrates et les Verts ont achoppé sur le tracé d’une autoroute…