Ces indésirables qui ne nous désirent pas


Dans le flot de commentaires et de sentiments provoqués par l’arrivée des migrants en Europe, on n’a pas assez noté un fait révélateur : leur peu d’appétence pour la France. Tous les indicateurs disponibles convergent pourtant qui indiquent que le « pays des droits de l’homme » ne symbolise plus un eldorado pour ceux qui désirent un avenir meilleur, ou simplement vivable. L’Allemagne arrive de loin dans l’ordre des pays désirés, suivie par le Royaume-Uni et par les pays scandinaves. Même l’Espagne attire davantage que la France dont l’attraction est comparable à celle de l’Italie. Plus un pays européen est convoité par les touristes, moins il attire ceux qui se mettent en mouvement pour survivre.

La situation n’est d’ailleurs pas nouvelle. Depuis des années, la majorité des migrants entassés à Calais dans des conditions à peine descriptibles attendent de se rendre en Angleterre. Ils sont déjà plusieurs dizaines à être morts au cours d’un périple qui devait leur permettre de traverser la Manche, donc de fuir la France. Concernant les réfugiés syriens ou irakiens, de nombreuses propositions d’hébergement chez des particuliers demeurent sans réponse. À Grenoble, mais aussi à Paris, il n’y a tout simplement pas assez de migrants pour que toutes les bonnes volontés trouvent le moyen de s’exercer.

Le contraste est saisissant avec la représentation médiatique dominante qui met en scène l’« afflux » des migrants à nos frontières. Dans ce domaine, l’offre des associations et des citoyens dépasse pour l’instant la demande. Bien sûr, les Syriens préféreront la France aux bombardements de leur gouvernement officiel ou à la terreur de l’État islamique. Mais, pour autant qu’on leur en laisse le choix, ils iront ailleurs en Europe.

Ce fait indique d’abord que le savoir des étrangers sur les pays dans lesquels ils se rendent est plus grand que ce que l’on croit. Certes, l’image des « pompes aspirantes » qui suggère que les prestations sociales font l’objet d’une comparaison économique de la part des candidats à l’immigration est malhonnête. À ce compte, les migrants devraient préférer la France au Royaume-Uni ou même à l’Allemagne. Pour autant, les réfugiés partagent avec nous d’habiter un monde globalisé où l’information circule à une vitesse inouïe. Bien souvent ils en savent plus sur les lois européennes que les « autochtones » : il aura suffi que la chancelière Merkel annonce la suspension de l’accord de Dublin (qui, parmi les Européens, connaissait l’accord de Dublin ?) pour qu’ils se pressent à la frontière allemande.

Il faut donc prendre la mesure de ce que l’étranger jette un regard informé sur nos sociétés, les règles de droit en vigueur sous nos latitudes et l’état des opinions publiques européennes. La connaissance dont ils sont porteurs est contrainte : pour s’en sortir, ils n’ont pas d’autre choix que de savoir où ils mettent les pieds. Que cela passe par l’étude, l’internet, l’échange de textos ou les associations humanitaires, ils deviennent très vite experts en matière de démocraties européennes1.

On vérifie par là, et bien davantage qu’au xviiie siècle, la justesse du dispositif imaginé par Montesquieu : faire voir la société française au moyen du regard naïf mais tranchant que des « Persans » jettent sur elle. Que les migrants d’aujourd’hui se détournent de la France en dit long sur la réputation de notre pays en matière sociale et politique. Tout se passe comme s’ils avaient intériorisé le discours que l’on nous sert tous les jours et selon lequel il n’y a décidément pas de place ici pour eux. Dans leur peu d’empressement à rejoindre la France se reflètent notre chômage de masse, les mesures sécuritaires de plus en plus nombreuses et la quasi-hégémonie du Front national dans le discours sur l’immigration.

La « francophobie » des migrants n’est que le reflet de la xénophobie d’une part importante de l’opinion française et (surtout) de ses relais médiatiques. Mais quel sens y a-t-il à déclarer « indésirables » des personnes qui, selon toute vraisemblance, ne nous désirent plus tant que ça ? Les discours hostiles aux migrants partent tous du postulat que la France demeure pour eux une espérance et un havre de paix et de prospérité. Ils usent et abusent du bénéfice narcissique qui consiste à se considérer comme une citadelle assiégée que l’on doit défendre avec d’autant plus de fermeté qu’elle fait l’objet de mille prédations menaçantes. C’est pourquoi on insiste si peu sur le discrédit dont notre pays fait l’objet chez ceux-là mêmes qui, en bonne logique patriote, devraient se bousculer à ses frontières.

On parle souvent du « rêve américain » pour désigner avec plus ou moins de complaisance le désir dont les États-Unis sont censés faire l’objet de la part des déshérités du monde entier. D’un pays comme la France, qui ne cesse aujourd’hui de porter au pinacle ses valeurs, sa République et son art de vivre, on pourrait s’attendre soit à ce qu’il accueille avec un peu plus de bienveillance les désirs d’immigration qui portent sur lui, soit qu’il s’interroge sur l’absence conjoncturelle de ces désirs. Que la France ne soit plus présente dans le rêve des migrants constitue d’abord un défi pour ceux qui voient dans les frontières un rempart contre le désir des déshérités. Dans le regard sceptique que les réfugiés portent sur notre pays se reflète une part de notre vérité nationale.

  • 1.

    Sur la nature de l’« expertise » des étrangers, je me permets de renvoyer à Michaël Fœssel, « Le savoir des étrangers » (Esprit, février 2015).