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Dans le même numéro

La Démocratie sans « Demos » de Catherine Colliot-Thélène

décembre 2011

#Divers

Repère

La Démocratie sans « Demos »

À propos de…

•Catherine Colliot-Thélène, la Démocratie sans « Demos », PARIS, Puf, coll. « Pratiques théoriques », 2011, 214 p., 27 €

Quel est le sujet de la démocratie ? À cette question, surtout en période électorale, on répond de manière unanime : le « peuple », considéré comme l’origine de la loi et la source ultime de toute légitimité politique. De la question du sujet, on passe à celle du principe de la démocratie, identifié la plupart du temps à la souveraineté populaire. La description se transforme facilement en norme : dans une démocratie, la loi doit être l’expression de la volonté du peuple, et tout ce qui contourne cette dernière est déclaré illégitime. De là les jugements critiques à l’encontre d’une « mondialisation » qui multiplierait les instances non élues. Lorsqu’il s’énonce au nom de la démocratie, l’acte d’accusation du présent prend la forme d’un réquisitoire contre les occultations de la souveraineté du peuple.

La fiction du peuple

L’essai de Catherine Colliot-Thélène contribue puissamment à remettre en cause ces évidences et, par là, à déplacer l’ensemble des procès qui sont adressés de nos jours au politique. La thèse défendue est que le sujet de la démocratie échappe à toute assignation communautaire, qu’elle soit de nation ou de classe. Le « peuple » est une assignation de ce genre, qui a longtemps fonctionné à la manière d’une fiction destinée à voiler la structure dissymétrique du pouvoir. Le thème de l’« autolégislation » permet de gommer la dualité entre dominants et dominés, comme si la démocratie abolissait la violence du pouvoir en mettant en scène un gouvernement sans gouvernés. En rappelant qu’il s’agit là d’une fiction, l’auteur nous montre que notre présent manifeste moins l’affaiblissement d’une souveraineté populaire largement fictive qu’une

multiplication et une hétérogénéité croissante des instances de pouvoir auprès desquelles les sujets peuvent et doivent revendiquer la reconnaissance des droits auxquels ils prétendent.

(p. 7)

Si la mondialisation semble remettre en cause la dynamique démocratique, c’est donc d’abord parce qu’elle fait paraître l’altérité du pouvoir en multipliant les organes de décision. Aujourd’hui, les citoyens sont confrontés à des instances élues (gouvernements nationaux, G8, G20, etc.) aussi bien qu’à des organisations mondiales dont la légitimité ne doit rien aux urnes (Omc, Fmi, multinationales). Faut-il, pour autant, en conclure à une évolution antidémocratique des sociétés contemporaines ? Mieux vaudrait dire que les individus peuvent désormais saisir des instances sur lesquelles ils ne légifèrent plus, ce qui « indétermine définitivement le demos », identifié jusqu’ici à l’État (p. 21). La mondialisation ne nous confronte pas à une perte, mais à une épreuve de réalité : la démocratie est moins l’abolition de la dissymétrie du pouvoir que son aménagement à partir des revendications des sujets de droit.

Ce constat implique une analyse historique de la citoyenneté démocratique, celle qui manque si cruellement aux jugements péremptoires qui assimilent la mondialisation à l’émergence de nouvelles oligarchies transnationales. Ce livre y procède au meilleur sens du terme, c’est-à-dire en envisageant l’histoire au niveau des logiques conceptuelles qu’elle met en scène. L’auteur montre ainsi que, de Rousseau à Kant, la dynamique démocratique s’incarne moins dans la figure du peuple que dans la promotion des droits subjectifs. Ces derniers résultent d’un lent processus d’émancipation par rapport aux droits statutaires.

L’alliance du peuple et de l’État

La modernité procède à une individualisation par le droit en arrachant les sujets à leurs communautés d’appartenance sociale, familiale ou religieuse. Or, et c’est le point principal, ce sont les États-nations qui réalisèrent cet arrachement. En suivant les analyses de Max Weber, Catherine Colliot-Thélène montre que l’État de droit ne se caractérise pas tant par une limitation que par une « forme spécifique de rationalisation du pouvoir » (p. 37). Le paradoxe est donc que l’État annule les droits statutaires en inventant un nouveau statut : la nationalité. En s’accaparant le « monopole de la violence légitime », la nation libère les individus de l’emprise des autres communautés d’appartenance, ouvre un espace pour le sujet de droit, mais menace de le refermer immédiatement en le limitant à ses ressortissants.

La figure du peuple émerge précisément de cette nationalisation de la citoyenneté. Tous les rêves d’unanimisme (de la souveraineté populaire chez Rousseau à la Révolution) proviennent d’une assimilation du peuple à l’État. Cette alliance caractérise l’histoire de la démocratie moderne jusqu’au milieu du xxe siècle, et l’on comprend alors pourquoi l’affaiblissement contemporain des États-nations retentit inévitablement sur la figure du demos.

Parmi les effets collatéraux de la démonstration de l’auteur, on notera ses réflexions sur le statut des étrangers. Le prix à payer de la nationalisation moderne de la citoyenneté est l’exclusion de l’étranger : tant qu’elle est identifiée à l’autolégislation du peuple, la démocratie implique le maintien hors du droit de ceux qui ne sont pas nationaux.

Les apories sur lesquelles butent aujourd’hui inévitablement tous ceux qui tentent de donner une solution « démocratique » à la question des étrangers viennent de ce que, en pensant la démocratie comme une communauté, ils entérinent, consciemment ou à leur insu, la conception statutaire du droit qui résulte du recouvrement entre citoyenneté et nationalité.

(p. 117)

Le livre montre que cette logique de la citoyenneté nationale a été d’emblée battue en brèche par une pensée de l’« humanité », non comme un nouveau concept d’appartenance, mais comme une remise en cause de l’étatisation du droit. Ici, c’est la figure de Kant qui s’impose, et son thème du « droit cosmopolitique » qui associe le monde au pluralisme plutôt qu’à une nouvelle communauté. Kant a parfaitement perçu que la liberté démocratique est inassignable en termes d’appartenance (même à l’État) puisqu’elle se définit comme un « arrachement aux tutelles » (p. 141). En ce sens, la transgression des ordres institués définit le geste constitutif de la citoyenneté : il se retrouve aujourd’hui à l’œuvre dans toutes les pratiques qui contestent l’État comme unique instance politique.

Du peuple au sujet

Sur la base de cette reconstitution historique, C. Colliot-Thélène propose une description de « l’avenir du sujet politique dans la mondialisation ». Le déplacement de focale du peuple vers le sujet de droit pourrait prêter le flanc à la critique de l’individualisme : l’abandon de toute structure communautaire pour aborder le politique ne laisse-t-il pas le champ libre à la valorisation libérale du sujet atomisé ? Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que de rappeler que l’histoire de l’individualisme est aussi politique. Le sujet de droit se définit par un pouvoir d’arrachement aux tutelles dont il n’y a aucune raison de penser qu’il est destiné à se replier égoïstement sur la sphère privée. Certes, les sphères d’appartenance ne cessent pas d’exister dans une démocratie, et l’auteur aurait pu insister sur le fait que c’est précisément leur diversité qui nourrit le projet démocratique. Mais l’abolition de toutes les communautés au nom d’une seule (la communauté nationale) ne résiste pas aux évolutions actuelles.

En dépit des nostalgies qu’il suscite, cet adieu au peuple n’est pas synonyme de dépolitisation. L’auteur consacre quelques pages éclairantes aux limites du retour actuel, en France, du thème de la « solidarité » comme réponse à l’atomisme économique. Le souci louable de « refaire société » en recréant des structures d’appartenance est aveugle à la dynamique démocratique : malgré lui, il mise sur un retour de l’État comme unique instance légitime. « La société des sociologues, c’est le social appréhendé du point de vue de l’État » (p. 173), c’est-à-dire, finalement, du point de vue des dirigeants.

À cette conception statutaire de la démocratie, il faut préférer une analyse froide du fait de la domination :

le citoyen n’a jamais cessé d’être assujetti parce que le pouvoir n’a jamais cessé d’être une instance extérieure.

(p. 195)

Paradoxalement, c’est cet assujettissement qui confère au sujet de droit un interlocuteur, le plus souvent récalcitrant, pour ses revendications. Certes, dans le contexte de la mondialisation et de l’affaiblissement des États, le pouvoir ne se décline plus au singulier : « La pluralisation du kratos rend le demos inassignable » (p. 21). Le constat réaliste ne virerait au cynisme que si la figure du sujet de droit ne pouvait survivre aux conditions (étatiques) qui l’ont produite. Or les luttes contemporaines (des « Indignés » jusqu’aux mouvements sociaux confrontés à des multinationales fuyantes) se passent de la référence au peuple, mais n’en font pas moins appel à l’exigence de citoyenneté. D’où la nécessité de réinvestir le thème arendtien d’un « droit d’avoir des droits », c’est-à-dire d’une dynamique politique qui ne se fonde plus sur une appartenance communautaire.

Les limites de l’approche par le droit

Pour saisir les enjeux de la dénationalisation de la citoyenneté, il faut donc rompre avec les discours de la déploration. Ces derniers sont, le plus souvent, liés à l’érection au rang de modèle de la dynamique démocratique telle qu’elle s’est produite en Occident : des droits libertés, garantis par les États, on est passé à un approfondissement des droits sociaux. Cela explique pourquoi, surtout en France, toutes les formes d’affaiblissement de l’État sont perçues comme un déni du politique. Mais là aussi, la mondialisation change la donne : l’auteur montre, particulièrement sur le cas des luttes menées par les habitants des favelas brésiliennes, que la revendication des droits sociaux peut précéder et ouvrir la voie à celle des droits politiques. Cette dynamique nouvelle se territorialise ailleurs que dans les États : aussi bien dans les villes que dans le monde lui-même. Pour autant, C. Colliot-Thélène ne plaide pas pour un cosmopolitisme qui ferait du monde un nouveau territoire d’appartenance : l’illusion cosmopolitique consiste, selon elle, à appliquer au monde les concepts étatiques du droit en rêvant d’un « peuple mondial ».

On peut toutefois se demander si la primauté économique des contrats sur la loi au sein de la lex mercatoria, même si elle contourne les États, suffit à favoriser le « droit d’avoir des droits ». L’auteur n’insiste peut-être pas assez sur le fait que les grandes institutions internationales, publiques comme privées, procèdent aujourd’hui à une réinterprétation des droits de l’homme en termes strictement économiques et utilitaristes. Si la figure du sujet de droit a supplanté celle du citoyen appartenant à un peuple, la tâche demeure plus urgente que jamais de ne pas réduire l’acteur politique à l’homme économique. De ce point de vue, il se pourrait bien que, malgré tout, la « fiction du peuple » joue un rôle modérateur nécessaire. Il faudrait alors entendre « fiction » non comme une simple illusion, mais comme un symbole dont l’objet est inassignable mais auquel on peut se référer à chaque fois qu’une dynamique démocratique menace d’être confisquée par des intérêts privés. Qu’avons-nous, aujourd’hui, à opposer au pouvoir des marchés sinon l’autorité des peuples ? Non pas, certes, celle du peuple autolégiférant, mais celle du peuple comme principe de désappropriation qui nous rappelle que la démocratie moderne consacre la séparation entre le pouvoir et une loi quelconque, fût-elle habillée des oripeaux de la raison économique.

Il reste que, dans une veine lefortienne, ce livre nous invite à abandonner la fiction du « peuple un » sans pour autant renoncer à la démocratie. Cela revient à substituer à une conception statique de cette dernière une analyse en termes de démocratisation. Si la leçon wébérienne est que tout pouvoir tend à s’assurer le consentement des gouvernés, alors c’est paradoxalement le fait qu’il y a toujours de la domination qui « rend possible la démocratie » (p. 199). La démocratie n’est pas un état, mais un processus dans la nature duquel entre le conflit. La fiction du peuple nourrit le populisme à chaque fois qu’elle rend suspecte cette culture du conflit et décrète l’homogénéité de la source du droit.

Michaël Fœssel

Librairie

Henry Bauchau. L’ENFANT RIEUR. Arles, Actes Sud, 2011, 327 p., 22 €

Publié en même temps que Tentatives de louange1, un recueil de poèmes composés au cours des quinze derniers mois, ce texte exalte la beauté étrange et souvent douloureuse d’une vie. Oscillant entre récit et autobiographie, depuis sa naissance en 1913 en Belgique jusqu’à la capitulation du pays en 1940, Henry Bauchau s’attache à retrouver ces épisodes fulgurants qui, par les blessures infligées, viennent interrompre le rire de l’enfant et entraver son histoire. En de brefs chapitres, avec des phrases minimalistes et un vocabulaire dépouillé, il revisite ses jeunes années, installant une distance qui fait résonner sa démarche au plus intime de chacun.

Henry Bauchau, avocat, journaliste, directeur d’école, enseignant et psychanalyste, assume tardivement sa vocation d’écrivain : son premier volume de poèmes, Géologie2, ne paraît qu’en 1958 ; sa première pièce de théâtre, Gengis Khan3, est montée pour quelques représentations seulement par Ariane Mnouchkine en 1960. Après la notoriété confidentielle rencontrée par des romans comme la Déchirure4, directement lié à sa cure analytique, ou par son monumental Essai sur la vie de Mao Zedong5, il est reconnu internationalement à partir des années 1990 grâce à Œdipe sur la route6 et Antigone7, lecture des mythes introduisant l’art comme élément signifiant, à l’Enfant bleu8, qui explore la frontière entre l’art et la folie, ou encore au Boulevard périphérique9, réflexion sur la mort à travers le récit d’un homme accompagnant l’agonie de sa belle-fille atteinte d’un cancer et se souvenant d’un ami de jeunesse entré dans la Résistance et décédé dans des circonstances inexpliquées après sa capture.

Dans l’Enfant rieur, on retrouve les principales caractéristiques de l’œuvre d’Henry Bauchau : une écriture resserrée, le goût de l’ellipse, la volonté de traquer ses héros au plus profond de leurs renoncements, la perception aiguë de la fragilité de la construction identitaire, la place accordée à l’art comme vecteur d’épanouissement.

Mais la spécificité puissante du texte tient à la difficulté même de le qualifier, tant il se situe en marge à la fois des romans et des journaux intimes qu’Henry Bauchau publie régulièrement depuis 1992 pour préciser le travail d’élaboration de ses écrits. L’Enfant rieur, témoignage poignant sur un homme et une époque, s’apparente aussi à une méditation poétique sur le temps, car l’auteur fait voyager ses souvenirs, écrivant comme celui qu’il était alors ou laissant l’homme d’aujourd’hui commenter les événements évoqués.

Henry Bauchau, pour retrouver des esquisses de l’enfant rieur qu’il aurait pu être, contextualise son histoire.

Avec finesse, il fait revivre un monde disparu, plus rural que citadin, refermé sur la cellule familiale, respectant des règles strictes, sclérosé par la répression de la sexualité, marqué par une hiérarchisation obsolète des métiers, soumis à l’autorité, guidé par la foi et la confiance absolue dans les représentants de l’Église. Les premières années se déroulent dans les propriétés campagnardes des grands-parents en compagnie des cousins, oncles, tantes et servantes ; la scolarité se passe dans des écoles catholiques où la compétence et le savoir-faire des prêtres et des enseignants ne sont pas questionnés ; les avis des médecins qui plâtrent les pieds un peu sensibles du jeune Henry ou le condamnent à un repos forcé à la montagne ne sont jamais discutés, le statut de fonctionnaire obtenu par le père est dévalorisé ; les femmes de la famille hésitent à suivre l’exemple d’une bellesœur plus libérée qui ose se couper les cheveux, porter des bas de soie et raccourcir ses jupes.

La Belgique se trouve ainsi dessinée à grands traits à travers les figures des monarques, dirigeants spirituels, militaires ou responsables politiques, l’apparition de revues, l’émergence de nouveaux mouvements catholiques, l’impact des événements internationaux et les répercussions sur un plan personnel des décisions collectives.

Les pages consacrées aux deux guerres mondiales sont particulièrement significatives du lien entre les émotions ressenties par l’enfant et les expériences de l’adulte. Un même sentiment d’incompréhension, d’impuissance, d’obédience injustifiée à un ordre venu d’ailleurs, de défaite et de honte domine. A la sclérose de la société correspond l’inertie de l’individu, ligoté dans un faisceau de contraintes dont il ne parvient pas à s’extraire tant l’esprit de révolte qui lui a fait défaut dans son cadre familial l’empêche de trouver le chemin vers son moi intérieur et de s’épanouir dans son environnement social.

Dans le rappel de sa vie familiale, et notamment dans l’analyse fine de ses relations avec son frère aîné Olivier, très présent comme référent dominant et comme élément moteur dans la lente découverte d’une possible liberté (Olivier s’éloignera des siens en renonçant à ses études de droit et en allant vivre dans une ferme), Henry Bauchau se définit par une grande soumission. Dans le choix de ses études, dans son parcours professionnel, dans ses échanges intellectuels, dans sa participation à certains mouvements catholiques et ses doutes religieux comme dans son mariage et sa vie affective jusqu’à sa découverte de l’amour, Henry Bauchau se dépeint comme absent, impuissant à influer sur le cours des événements, alors même qu’il se voudrait homme d’action. Seule la rencontre avec l’art (la fascination pour Jacques Copeau lisant sur scène le Tartuffe de Molière ou la découverte de la littérature) permet parfois à l’enfant rieur (terme mentionné explicitement une quinzaine de fois) d’échapper à son mal.

Les termes de lâcheté, d’humiliation, reviennent comme un leitmotiv. Une certaine faiblesse habite le texte, mais sans qu’il y ait jugement ou condamnation : Henry Bauchau tente d’empêcher l’homme âgé qu’il est devenu d’intervenir avec son érudition et la connaissance qu’il a de son parcours. Il se nomme ainsi « je », « l’enfant », « le personnage », « il » comme pour rappeler et se rappeler que chaque souvenir est comme un corps vivant qui revêt des réalités plurielles : il a existé au moment où l’écrivain l’a vécu ; il influe sur son histoire, il perdure dans sa mémoire, il prend sens dans le récit proposé, il compte aussi pour ceux qui le partagent.

Henry Bauchau rend plus impalpable et mystérieux son travail en jouant sur une certaine ambiguïté. Il mélange les conjugaisons comme si, imperceptiblement, le souvenir évoqué changeait de registre. Ainsi, lors du récit à l’imparfait d’une promenade avec Olivier, dans la petite carriole emmenée par l’âne Nini, des verbes au présent viennent soudain s’intercaler : ce n’est plus alors l’adulte qui se souvient mais l’enfant qui revit la scène. De même, Henri Bauchau s’interrompt parfois pour mentionner des discussions ultérieures avec Olivier ou souligner la pérennité de son chagrin. Au fil des années, Henry Bauchau enrichit, ravive ou contrarie ses souvenirs par l’insertion de poèmes écrits par son personnage, de notes extraites de son journal, appelé cahier à l’époque. Les temps du récit se croisent, faisant de l’acte de mémoire le véritable sujet de l’Enfant rieur.

Sylvie Bressler

Sylvia Plath. ŒUVRES (poèmes, romans, nouvelles, contes, essais, journaux). Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2011, 1288 p., 29 €

Considérée comme un auteur de premier plan aux États-Unis et en Grande-Bretagne, où son roman autobiographique, la Cloche de verre (1963), et les poèmes d’Ariel (1965) font figure de livres cultes et ont suscité quantité d’études et de thèses, Sylvia Plath (1932-1963) reste mal connue en France. Son existence, que l’on résume généralement à sa relation tumultueuse avec son mari, le poète Ted Hughes, et à son suicide, tend souvent à éclipser ses écrits. Il faut souhaiter que la publication par Gallimard d’un volume regroupant la plus grande partie de son œuvre permette au public de découvrir les multiples facettes de son talent. Outre ses poèmes les plus importants, dont certains n’avaient jamais été traduits, l’édition contient une traduction révisée de la Cloche de verre, une sélection de nouvelles et de contes pour enfants, de très larges extraits de ses journaux intimes ainsi que plusieurs essais.

Le volume s’ouvre sur Ariel, dont la version préparée par Plath nous est ici présentée, remplaçant celle établie par Ted Hughes, qui faisait autorité jusqu’en 2004. Contenant des poèmes écrits pour la plupart par l’auteur en octobre 1962, dans les mois qui suivirent sa rupture avec Hughes et précédèrent son suicide, Ariel retrace sa confrontation avec l’extrémité de la douleur :

Je connais le fond, dit-elle. Je le connais par le pivot de ma grande racine : C’est ce qui te fait peur. Moi je n’en ai pas peur : je suis allée là-bas.

(« La voix dans l’orme »)

Plath se libère de l’étau formel contraignant de ses premiers poèmes pour donner à lire des textes intensément rythmiques portés par l’urgence. La force des poèmes tient pour beaucoup au jeu des voix : la page devient une scène sur laquelle la locutrice convoque son père défunt pour mieux le mettre à nouveau à mort (« Papa »), s’adresse à l’enfant à naître (« Tu es ») ou à un « tu » mystérieux qui n’est autre que son double (« L’autre », « Rivalité »). Ailleurs, l’écriture se fait exploration des limites, donnant la parole à une « Dame Lazare » revenue à plusieurs reprises du royaume des morts. Poèmes de la maturité, les textes d’Ariel interrogent le sens même de la création poétique. L’univers onirique de la série des abeilles sur laquelle se clôt le volume donne ainsi à lire la difficile venue au monde du moi poétique et le fonds de perte et d’obscurité dans lequel puise l’écriture, tout en laissant entrevoir la possibilité d’une renaissance :

La ruche survivra-t-elle, les glaïeuls Réussiront-ils à couvrir leurs feux Jusqu’au Nouvel An ?
Quel goût auront-elles, les roses de
[Noël?
Volent les abeilles. Elles goûtent le
[printemps.

On est ici aux antipodes de la version d’Ariel proposée par Hughes, qui avait éliminé les poèmes évoquant trop explicitement sa relation avec Plath et agencé le volume de manière à donner à voir une progression vers le néant, transformant ainsi le texte en une annonce voilée du suicide de son épouse. Le rythme saccadé, les images énigmatiques et les intonations grinçantes d’Ariel offrent de redoutables difficultés au traducteur. Si le texte qui nous est proposé contient de vraies réussites, on regrettera néanmoins une certaine préciosité, qui enjolive parfois inutilement le texte original et allonge des vers dont l’énergie et la violence tiennent en grande partie à leur brièveté.

Plath s’est essayée à tous les genres et leur présence dans un même volume met en lumière la complexité d’une œuvre qui n’est pas exempte de contradictions. Si c’est à ses poèmes exigeants, parfois à la limite de l’hermétisme, qu’elle doit d’être passée à la postérité, elle accordait également une importance centrale à la fiction, se rêvant en romancière à succès. Elle envoya ainsi quantité de nouvelles à des magazines féminins tels que Mademoiselle ou The Ladies’ Home Journal ; miroirs de leur époque, ces publications témoignaient d’un culte du foyer que Plath devait dénoncer, quelques années plus tard, dans Ariel et la Cloche de verre. Loin d’être l’œuvre d’une féministe militante, les écrits de Plath sont néanmoins traversés par une interrogation constante sur la position ambiguë de la femme dans les années 1950-1960. L’auteur appartient en effet à une génération de jeunes femmes à qui l’on offrait la possibilité de recevoir une formation intellectuelle de haut niveau pour mieux les confiner ensuite dans la prison dorée d’un foyer ne laissant guère s’épanouir leurs talents.

L’œuvre de Plath frappe par sa capacité à saisir son époque. Les échos de la guerre froide résonnent dans des textes au confluent de l’intime et du collectif, où le second vient amplifier le premier. L’exécution des Rosenberg10, évoquée dès les premières pages de la Cloche de verre, annonce les terrifiantes séances d’électrochocs auxquelles sera soumise l’héroïne. À la peur de l’autre, juif ou communiste, fait écho une méfiance diffuse à l’égard du malade psychique, de celui qui refuse d’endosser le rôle qu’on lui destine. Plath excelle à rendre le conformisme étouffant de l’Amérique suburbaine et de ses pelouses au cordeau. La traduction de la Cloche de verre restitue de manière convaincante les intonations orales et le style grinçant de la lente descente de la narratrice dans l’abîme de la dépression. Étrangère au monde qui l’entoure, elle n’est plus que la spectatrice passive d’une comédie sociale qui assigne aux hommes et aux femmes des rôles irrémédiablement figés.

Profondément autobiographique, l’œuvre de Plath est celle d’un moi constamment en train de s’examiner, de se construire et de se réinventer par l’écriture. Son journal constitue, à cet égard, un des apports décisifs de cette édition. Véritable atelier de la création, il est le creuset dans lequel l’auteur recueille le réel pour mieux opérer sa transmutation en art. Plath y consigne aussi bien des scènes du quotidien que des visions épiphaniques, tentant de fixer une beauté qui menace à chaque instant de s’enfuir. S’appuyant sur l’édition complète établie par Karen Kukil en 2000, la présente traduction restitue les passages absents de la précédente, qui s’appuyait sur le seul texte alors disponible, celui, très incomplet car abondamment censuré, établi par Ted Hughes. De nombreux passages sans complaisance à l’égard de ce dernier et de la mère de Plath avaient en effet été supprimés. Le lecteur peut, dans cette nouvelle version, découvrir le passionnant compte rendu des séances de psychanalyse de l’auteur avec Ruth Beuscher. Le journal se donne à lire comme un théâtre mental, un espace cathartique sur lequel se déploient des personnages à mi-chemin entre fiction et réalité qui rejouent le roman familial de Plath.

Tout a été mis en œuvre, dans cette très belle édition, pour rendre accessible au lecteur les écrits de Plath. Le volume comprend une introduction de Patricia Godi qui les replace dans le contexte social et littéraire de l’époque, une chronologie qui retrace minutieusement les événements marquants de l’existence de l’auteur, un essai célèbre de George Steiner et un entretien de Plath avec Peter Orr. Chacune des œuvres est précédée d’une introduction qui guide le lecteur sans lui imposer une lecture unique. Les nombreuses illustrations ? photographies de Plath et de sa famille, reproductions des œuvres qui ont inspiré certains de ses poèmes et des dessins et gouaches qu’elle réalisa elle-même ? soulignent, quant à elles, la dimension intensément visuelle de son œuvre.

On regrettera seulement que les éditeurs n’aient pas inclus une traduction, ou, tout au moins, quelques extraits, des lettres de Plath à sa famille, publiées en anglais sous le titre Letters Home. Si la correspondance de Plath présente un intérêt mineur d’un point de vue littéraire, elle constitue néanmoins un témoignage biographique précieux. Mettant en scène une « Sivvy » soucieuse de plaire à sa mère et d’incarner le rêve américain, elle représente en outre une facette importante d’une entreprise autobiographique où la recherche du moi est indissociable de sa recréation théâtrale.

Laure de Nervaux-Gavoty

Philip Roth. LE RABAISSEMENT. Paris, Gallimard, 2011, 123 p., 13, 90 €

À soixante-cinq ans, Simon Axler est au bout du rouleau. Dernier des grands comédiens du répertoire classique, il s’est soudain retrouvé incapable de jouer.

Il avait perdu sa magie. L’élan n’était plus là. […] Tout ce qui avait fonctionné pour faire de lui ce qu’il était ne faisait maintenant que lui donner l’air d’un fou. Il avait conscience à chaque instant d’être sur scène, de la pire façon qui fût. Autrefois, quand il jouait, il ne pensait à rien. Ce qu’il faisait bien, c’était par instinct. Maintenant il pensait à tout, et cela tuait toute spontanéité, toute vitalité.

Après une interprétation lamentable de Macbeth, il arrête sa carrière et sombre dans une souffrance d’autant plus atroce qu’il est parfaitement lucide sur son état. Son épouse, qui dans les années 1950 a été l’une des danseuses favorites de Balanchine avant de devoir renoncer à son art suite à deux blessures au genou, n’a plus les ressources psychologiques pour le soutenir. Elle le quitte et part rejoindre son fils en Californie. Privé de son talent et de sa femme, Axler a conscience que rien ne pourra l’empêcher de mettre fin à ses jours. Il demande alors à se faire admettre dans un hôpital psychiatrique.

De retour chez lui, il reçoit la visite de son agent qui tente sans succès de le convaincre de remonter sur les planches. Mais c’est l’arrivée d’une certaine Pegeen, qu’il n’a pas vue depuis deux décennies, qui va lui donner l’illusion que tout n’est pas perdu. Fille d’un couple d’amis, elle a vingt-cinq ans de moins que lui, est enseignante dans une petite université pas très loin et… veut (re)devenir hétérosexuelle. Sa compagne, Priscilla, vient en effet de la larguer pour changer de sexe et prendre l’apparence d’« un moustachu, du nom de Jack ».

Axler, qui était persuadé d’en avoir à jamais fini avec le bonheur, reprend espoir. Non sans lucidité quant à l’issue de leur relation et de l’effet que celle-ci aura sur lui – « le coup qui me sera porté sera insoutenable » – mais sans avoir pour autant la force d’y renoncer. « Il était trop heureux, glisse Roth, pour opérer le moindre changement. » Et cela malgré l’avertissement d’une « ex » de Pegeen particulièrement clair :

Soyez averti, monsieur l’homme célèbre : elle est désirable, elle est audacieuse, et elle est absolument impitoyable, absolument insensible, incroyablement égoïste, et totalement amorale.

Mais la sexualité est pour Axler l’ultime rempart contre la décrépitude et la disparition. On est évidemment très loin des aventures érotico-universitaires du professeur Kepesh, pour ne pas parler de Portnoy, même si les scènes où l’acteur vieillissant emmène sa petite amie dans les boutiques de lingerie de luxe et chez le coiffeur pour la « délesbianiser » sont, avec d’autres que le lecteur aura le plaisir de découvrir, du Philip Roth au meilleur de sa forme.

Après Un homme et Indignation11, le Rabaissement est le troisième court roman où, dans un style dépouillé à l’extrême, Roth aborde frontalement, mais à chaque fois sous un angle différent, « le cataclysme de la mort ». Ce thème, explique-t-il dans un récent entretien, est le seul qui l’intéresse aujourd’hui. Deux questions l’obsèdent en effet désormais : « Comment mourir affecte la vie de ceux qui vont disparaître » et comment un écrivain peut, comme disait Tchekhov, « trouver une représentation appropriée du problème12 ». Dans la lumière noire qui baigne ce dernier roman, Philip Roth médite donc sur la sortie de scène qui nous réunit tous.

Jean-Paul Maréchal

Philippe Lacadée. ROBERT WALSER. LE PROMENEUR IRONIQUE. Enseignements psychanalytiques de l’écriture d’un roman du réel. Nantes, Cécile Defaut, 2010, 224 p., 19

Robert Walser est un écrivain majeur mais peu connu, tant son œuvre demeure insolite. Philippe Forest, qui préface l’ouvrage de Philippe Lacadée, n’hésite pas à dire combien il a de la peine à le comprendre et à l’aimer. Il voit dans son écriture « quelque chose de délibérément déceptif ». R. Walser lui répondrait avec tranquillité :

Il y a en effet des gens qui veulent tirer des livres des enseignements pour la vie. Pour cette sorte de gens très respectables, je dois dire qu’à mon immense regret je n’écris pas.

P. Forest cite une remarque de Walter Benjamin, qui écrit des personnages de Walser qu’ils viennent seulement de la folie :

Ce sont des personnages qui ont surmonté la folie et, pour cette raison, font preuve d’une superficialité déchirante, tout à fait inhumaine et imperturbable. Pour désigner d’un mot ce qu’ils ont de charmant et d’inquiétant, on peut dire qu’ils sont tous guéris.

R. Walser est un personnage fascinant ; animé du désir de disparaître de soi, il est hanté par la blancheur, c’est-à-dire la volonté de ne plus assumer les contraintes de l’identité. Malgré ses livres, il refuse toute compromission dans un monde où il peine à se reconnaître sans jamais être en position de refus à son égard. Le monde est là, mais il s’en désintéresse car, s’il fallait s’y arrêter, il faudrait assumer son nom, son histoire, une responsabilité. Ce à quoi il s’est toujours refusé. Pour disparaître, il se confondait avec le rôle qu’on lui attribuait, il s’effaçait comme acteur de son existence. Walser écrit quelque part que, n’ayant jamais été un enfant, il gardera toujours en lui quelque chose de l’enfance. Il demeure comme suspendu hors de l’existence, derrière un mur invisible qui l’amène à son curieux style, à la fois ironique, enfantin et grave, comme décalé. « Dispositif schizophrénique », dit Elfriede Jelinek. Philippe Lacadée y voit une illustration de la psychose ordinaire évoquée par Jacques-Alain Miller. Écriture de l’absence, de la distance, d’une sorte de tendresse désabusée, en apparence sans épaisseur, et qui pourtant suscita l’admiration de Kafka, de Musil, de Hesse, de Benjamin, de Tucholsky. Ses personnages cherchent l’insignifiance, ils entendent se fondre dans l’ambiance, n’avoir aucun but, se perdre dans les détails, ils sont sans épaisseur, ou plutôt toute leur profondeur se donne à leur surface.

Walser quitte rapidement l’école. Il entre en apprentissage à quatorze ans dans la filiale biennoise de la banque cantonale de Berne. Il s’y fait remarquer par sa belle écriture. Il est commis et s’épanouit dans la modestie de son travail. Quelques années plus tard, il entre à l’école des serviteurs, d’où il tirera, en 1908, l’Institut Benjamenta. Il travaille un moment comme domestique. De retour à Berlin, il fréquente les cercles littéraires sans s’y trouver à son aise. Il publie de petits textes en prose, puis les Enfants Tanner en 1906, l’Homme à tout faire en 1907. Kafka remarque l’Institut Benjamenta et le lit comme un ouvrage profondément troublant, en avance sur son temps. En 1911, il est employé à la fois comme commis, coursier et cireur de bottes. Après un épisode de chaos intérieur au cours duquel il entend des voix, il se réfugie chez sa sœur, puis chez son père, puis seul dans une mansarde. Sa seule accroche au monde tient à l’écriture. En elle, il disparaît.

Des troubles psychiques amènent à son internement à Waldau en 1929. Quelques années plus tard, transféré à Herisau, il arrête définitivement d’écrire. Deux ans plus tard, Carl Seelig lui rend visite et entame avec lui de longues marches autour de l’asile dont il rend compte dans un livre étonnant13. Au sein de l’établissement, Walser cherche aussi à disparaître de soi, il se perd dans des heures d’épluchage de légumes ou de tri de petits pois, il aide les femmes de ménage, fabrique des ficelles, colle des sacs. Il dit souvent à Seelig son désir de rentrer vite à l’asile pour y être oublié en se mêlant à ses rouages :

C’est une question de point d’honneur. Et puis je suis à présent rivé à Herisau ; j’y ai des devoirs quotidiens que je ne veux en aucun cas négliger. Surtout ne pas me faire remarquer, ne pas troubler l’ordre de l’asile.

Sa conscience lui pèse car

l’homme ayant conscience de lui-même rencontre toujours quelque chose d’hostile à sa conscience.

Au début de l’Institut Benjamenta, le jeune garçon énonce un programme qui sera celui revendiqué par Walser : « Ce que je sais, c’est que je serai plus tard un zéro tout rond », pas d’autre ambition que l’effacement, la désertion du lien social, mais dans une infinie discrétion. Dans ses conversations avec C. Seelig, il dit :

C’est pourquoi je suis resté à leurs yeux un zéro pointé, un type qui ne valait pas la corde pour le pendre.

« Devenir insignifiant, dit P. Lacadée, dans la double acception du terme, être à la fois dépourvu de toute signification et d’importance sociale. » Walser se bâtit un refuge, un monastère intérieur où nul ne le débusque jamais. Il cherche à passer inaperçu :

La terre devenait un rêve ; j’étais moi-même devenu quelque chose d’intérieur… Je n’étais plus moi-même mais un autre, et pourtant, pour cela précisément, j’étais moi-même… L’homme intérieur est le seul à exister vraiment.

La blancheur de la neige le hante, comme une prémonition sans doute, mais aussi surtout parce qu’elle recouvre la complexité et les ambivalences du monde de sa simplicité paisible. Elle suspend toute responsabilité de l’environnement, et il aimerait s’en envelopper pour se faire lui aussi invisible et muet.

Il y avait une telle paix là-dehors qu’on devait admettre malgré soi que toute chose au monde était comblée, était liquidée, était apaisée.

Dans les Enfants Tanner, Walser décrit la découverte en forêt par l’un de ses personnages, d’« un jeune homme couché dans la neige en travers du chemin », mort de froid. Il reste émerveillé et se dit qu’il

a noblement choisi sa tombe. Là, sous ces magnifiques sapins verts et la neige qui les recouvre.

Quelques jours avant une prochaine rencontre avec Seelig, le jour de Noël 1956, R. Walser accomplit sa promenade coutumière dans la campagne enneigée. Il marche vers les ruines du Rosenberg pour regarder le magnifique paysage des Alpes. Il grimpe parmi les hêtres et les sapins. Soudain, le cœur lui manque, il tombe en arrière, et, allongé sur le dos, il pose sa main sur sa poitrine. Il meurt dans la neige. Plus tard, des enfants le découvrent et donnent l’alerte. Robert Walser est mort lors de son ultime promenade. Une autre manière de disparaître, plus commune.

Philippe Lacadée a écrit sur Robert Walser un livre décisif, passionnant, profondément éclairant à la fois sur sa biographie et sur les significations d’une existence énigmatique et douloureuse. Son approche lacanienne enrichit la compréhension du personnage et de son œuvre, le texte est toujours admirablement écrit et d’une grande clarté.

David Le Breton

Nicole Lapierre. CAUSES COMMUNES. Des Juifs et des Noirs. Paris, Stock, coll. « Un ordre d’idées », 336 p., 21, 50

La « concurrence des victimes » est devenue ces dernières années un lieu commun dans la bouche de ceux qui dénoncent la propension de la France à la « repentance » ou de ceux qui craignent qu’un excès de mémoire(s) ne finisse par étouffer l’histoire. La journée des mémoires de la traite, des esclavages et de leurs abolitions continue de susciter des critiques, placée comme elle est (le 10 mai) tout près de l’armistice de la Seconde Guerre mondiale, et il faut bien admettre que la surenchère commémorative de notre époque nous entraîne parfois dans l’évaluation des revendications des uns et des autres, avant que quelque chose en nous ne nous rappelle qu’il est impossible – et moralement pour le moins douteux – d’assigner des degrés à l’horreur.

Nicole Lapierre nous propose de nous extraire de ce raisonnement faussé dès ses prémisses, pour nous intéresser, plutôt qu’à la concurrence des mémoires, à la communauté des luttes entre Juifs et Noirs au cours du xxe siècle, en France et aux États-Unis, principalement, mais aussi en Afrique du Sud ou en Urss. Comme elle l’avait déjà fait dans Pensons ailleurs14, elle nous invite à prendre la tangente, à penser par le biais, à éviter les généralisations abusives pour s’intéresser à des parcours singuliers, et observer comment ces deux « autres » que sont le Juif et le Noir se définissent, l’un par rapport à l’autre, mais aussi, bien sûr, face à ce Blanc chrétien érigé en norme.

On pourrait ainsi dire, que, lorsque l’auteure écrit « des Juifs et des Noirs », tout est dans la copule. En effet, on retrouve dans son livre les grandes figures des combats politiques qu’ont eu à mener ces deux communautés – W. E. B. Dubois, Theodore Herzl, Paul Robeson, Frantz Fanon, Édouard Glissant – mais également des hommes et des femmes qui ont traversé ces deux mondes, par leurs luttes (de nombreux intellectuels juifs se sont engagés dans la lutte pour les droits civiques aux États-Unis), ou dans leur chair même. Juifs convertis à la cause des Noirs, Noirs convertis au judaïsme, Juifs noirs, tous ces parcours individuels nous entraînent dans les méandres de l’identité et de la politique, à la fois concurrentes et indissolublement liées.

Car il ne s’agit pas de rêver la communauté absolue des luttes et des combats, mais bien de comprendre ce qui les guide, et comment ils s’articulent, bien souvent dans le conflit. On est toujours le Noir de quelqu’un, et, si les Juifs ont parfois pu faire preuve de racisme pour se faire accepter de la société blanche, des Noirs ont également cédé à l’antisémitisme, faisant des Juifs des caricatures de Blancs. Dans le chapitre « Peaux noires, masques juifs », on découvre ainsi Julius Lester, vétéran de la lutte pour les droits civiques, accusé d’antisémitisme puis converti au judaïsme ; son itinéraire, pour le moins atypique et accidenté, rend pourtant bien visibles

les lignes de démarcation séparant de plus en plus fréquemment Juifs et Noirs dans la société américaine depuis la fin des années 1960,

frontières qui se matérialisent également au sein de l’université. Ainsi, Lester se retrouve muté du département d’études africaines-américaines à celui des études juives, comme si son « masque juif » avait fini par prendre le pas sur sa « peau noire ».

Ces parcours sinueux entre les identités créent des personnages de la marge, souvent peu reconnus par les deux communautés, des hommes et des femmes qui se trouvent en position d’exilés de leur propre identité. Au-delà des itinéraires personnels, cependant, le livre nous fait également découvrir des écritures marquées par l’hybridité et l’angoisse de la définition. Les caractéristiques du « roman du passage » (passing novel), où un personnage noir se fait passer pour blanc, se retrouvent ainsi dans des romans contemporains comme la Tache de Philip Roth, roman dans lequel l’universitaire Coleman Silk déguise ses origines noires en se faisant passer pour juif, mais également dans l’adoption du blackface (performances lors desquelles des Blancs se teignaient le visage en noir en imitant de manière caricaturale les chants et les danses des Africains-Américains) par certains artistes juifs du début du siècle. Pour les Juifs comme pour les Noirs, dans ces imitations, ces déguisements, il s’agit finalement de « passer », de se faire accepter par la communauté blanche.

D’autres, cependant, tentent de construire une identité alternative, à la fois juive et noire, à contre-courant, et leur œuvre est souvent lue à contresens. Il en va ainsi d’André Schwartz-Bart, auteur du Dernier des justes et de la Mulâtresse Solitude, qui revendique le droit à une double mémoire que beaucoup lui dénient. Peut-on tout à la fois se dire héritier de la Shoah et de la traite ? De l’assimilation juive et de l’aliénation noire ? Une telle approche va radicalement à l’encontre de la logique de concurrence que l’on voit souvent à l’œuvre aujourd’hui. Et c’est précisément celle que défend Nicole Lapierre dans sa conclusion, où elle plaide pour l’empathie, qui ne doit pas être confondue avec la compassion, mais se situe justement dans le changement de perspective, dans la migration vers une identité autre. C’est ce que permettent les parcours dont elle rend ici compte, qui résonnent au-delà des individus qu’ils décrivent, et invitent également à réfléchir sur des modèles de société ; car après tout, ce n’est sans doute pas un hasard si ces parcours croisés entre Juifs et Noirs se retrouvent surtout aux États-Unis et en France, pays marqués par l’esclavage, la colonisation et la Shoah, par la relation à leurs peuples changeants, qui ne se laissent ni assimiler, ni sagement enfermer dans des cases communautaires étanches.

Alice Béja

Robert Boyer. LES FINANCIERS DÉTRUIRONT-ILS LE CAPITALISME ?. Paris, Éditions Économica, 2011, 240 p., 23 €

Robert Boyer fait partie des rares économistes analysant les phénomènes économiques dans une histoire au long cours des dynamiques capitalistes. Sa démarche, formalisée dans la théorie de la régulation avec Michel Aglietta, lui donne une aptitude toute particulière à décrypter, sous l’avalanche des données conjoncturelles, les transformations en jeu dans la crise actuelle. Dans cet ouvrage, il retrace la montée progressive de la financiarisation de l’économie et le surgissement en 2008 d’une crise systémique mondiale dont les effets se feront sentir longtemps.

Les premiers chapitres sont consacrés aux caractéristiques structurelles de ce capitalisme financiarisé qui s’est progressivement imposé au nom de la croyance doctrinaire en l’efficience et l’autorégulation des marchés financiers, que la théorie économique standard ne parvient à défendre qu’en refoulant les principaux apports de l’économie politique15.

C’est en renouant avec les exigences d’une économie politique qui ne renie pas l’apport de l’histoire économique et de ses crises récurrentes que Robert Boyer cherche à dessiner des possibles sorties de crise pour lesquelles le « fragile savoir des économistes », même des plus éclairés, ne saurait se substituer à la responsabilité du politique.

L’ouvrage souligne l’interaction entre l’espace économique et la dimension politique. Dans les grandes crises, la dimension politique des choix économiques est mise en exergue car la sortie de crise implique des recompositions qui relèvent pleinement du pouvoir politique. Le régime de croissance d’après 1945 reposait sur le financement de l’économie à partir d’un crédit bancaire strictement encadré par les États. Le modèle de croissance qui a suivi donne à la finance un pouvoir inégalé face au politique et, situation tout à fait inédite et paradoxale dans l’histoire, ce pouvoir financier s’affirme dans la crise systémique aux États-Unis comme en Europe, avec comme récente manifestation la « violence monétaire » qui s’exerce sur les pays dont la dette souveraine n’est plus maîtrisée.

Après avoir examiné les conditions et les blocages politiques d’un nouvel ordre international qui peine à émerger, le dernier chapitre du livre explore les voies politiques des sorties de crise auxquelles la finance continue, contre vents et marées, à opposer une résistance inlassable pour que rien ne change ou plus exactement que rien ne s’oppose à la liberté du capital financier et à l’autonomie incontrôlée de la finance de marché.

Cette partie finale est la plus intéressante du livre, car elle fait une distinction claire et trop souvent négligée entre des propositions restreintes de « reréglementation » des marchés financiers et une « reconfiguration d’ensemble des formes institutionnelles susceptibles d’encadrer un nouveau régime de croissance ». En effet, une grande crise offre l’occasion de redonner au processus politique un rôle majeur dans la définition des stratégies économiques. Dans ce contexte, on assiste au retour inattendu de l’État-Nation face à l’échec des politiques de coordination intergouvernementale au niveau européen ou international et de l’autorégulation des marchés financiers.

Robert Boyer montre bien quels sont les atouts dont dispose l’État-Nation pour combler ce vide de coordination (au niveau mondial mais aussi et surtout au niveau européen). Il demeure en effet l’espace privilégié de « compromis institutionnalisés » car il dispose « d’outils légitimes » en matière de politique économique ainsi que d’un appareil légal administratif de mise en œuvre effective des décisions politiques.

Cependant, le retour de l’État ne signifie pas un renversement du pouvoir de la finance mais une lutte politique entre les pouvoirs gouvernementaux de réglementation et les lobbies financiers cherchant par tous les moyens à limiter l’intrusion de l’État dans la genèse de leurs profits et la remise en question de leur position dominante dans le système capitaliste. La tâche des États est rendue encore plus ardue par la complexité des systèmes financiers contemporains, ce qui explique que la réforme financière soit d’une tout autre nature et ampleur que celle déployée pour répondre à la crise de 1929.

C’est pourquoi il faut à la fois agir sur les processus internes de la finance à travers une macroréglementation financière, qui implique que les États imposent un contrôle strict de l’innovation financière,  et se saisir des outils traditionnels de politique économique afin de prévenir le risque de crise systémique. Mais l’ambition du livre va bien au-delà de la seule question de la prévention des crises financières ; il veut interroger la dimension politique de la finance alors même que la crise met en cause le régime socio-économique actuel.

En ce sens, l’analyse développée ne saurait se limiter à une conception anglo-saxonne de regulation dans laquelle les biens publics doivent être gérés « à travers l’institution de réglementations et d’autorités de contrôle permettant de s’assurer qu’aucun des producteurs privés ne vient distordre à son profit le fonctionnement du marché ». En effet, la théorie de la régulation étudie les transformations des capitalismes dont les grandes crises, comme celle de 2008, ne reflètent pas seulement un dysfonctionnement du système des prix des actifs financiers mais les limites d’un régime de croissance. Dès lors, il s’agit de penser les possibles sorties de crise en posant clairement la question « de la reconfiguration des formes institutionnelles susceptibles d’assurer un nouveau cours à l’accumulation ».

Cette reconfiguration bouscule les relations de pouvoir, car elle adopte comme principe directeur une stratégie visant à réaffirmer « l’importance du lien social par rapport au caractère destructeur et hégémonique du marché devenu force globale et anonyme ». Une telle stratégie suppose trois changements institutionnels et juridiques majeurs : le rééquilibrage du système financier à travers un système de crédit où seraient représentés l’ensemble des groupes économiques concernés par l’accès à la finance, la libération des entreprises non financières de la dictature de la valeur actionnariale à travers la restauration du pouvoir de négociation des salariés dans l’entreprise et une discipline dans la concurrence internationale à travers des négociations entre grandes régions du monde.

Les enseignements de la grande crise actuelle devraient conduire, selon Robert Boyer, à un « retour du contrôle par la collectivité de la logique de marché », sans que ce retour doive être considéré comme une orientation idéologique vers plus de marché ou d’État. Dans le contexte actuel de la crise et de la dimension financière des capitalismes contemporains, l’intervention du politique signifie la réaffirmation du caractère de bien public de la monnaie et du système de crédit dont la gestion peut être déléguée, sous des conditions clairement définies, à des agents privés.

Ainsi, après des décennies où l’on a assisté à la prise de pouvoir des milieux financiers pour satisfaire leurs propres intérêts dans le cadre d’une économie d’endettement généralisé, les déséquilibres cumulatifs qui en ont résulté ont débouché sur la quasi-faillite du système financier et une crise structurelle majeure qui remet en cause l’ordre social et politique. Le temps est venu, selon Robert Boyer, de reconstruire des processus démocratiques qui, du point de vue de l’économie politique impliquent qu’une gouvernance politique nationale, européenne et mondiale ainsi que des contrepouvoirs issus de la société redéfinissent en commun le cadre et les modes de régulation des capitalismes existants.

Francesco Delfini

Brèves

Samir Frangié. VOYAGE AU BOUT DE LA VIOLENCE. Beyrouth, L’Orient des livres, 2011, rééd. Arles, Actes Sud, 2012, 176 p.

Samir Frangié est connu comme journaliste politique (An Nahar, As Safir…), créateur de centres de recherches (The Lebanese Studies Foundation entre autres), et comme analyste et écrivain (voir ses nombreux articles dans Esprit). Proche de Ghassan Tuéni et du regretté Samir Kassir, il est membre de la direction du Mouvement du 14 mars après avoir contribué à la création d’une opposition plurielle à l’origine de « l’intifada de l’indépendance » de 2005. Comme en témoigne la photo de couverture de cet ouvrage, qui le représente comme une sorte de penseur de Rodin, Samir Frangié est aussi un penseur qui n’a cessé de réfléchir au contrat social libanais, et à la violence qu’il tend à civiliser plus qu’à surmonter. La violence, il la connaît d’abord durant l’enfance, dans son entourage, où beaucoup de proches sont assassinés. Il la connaîtra plus tard à travers les crimes visibles et invisibles de la guerre civile, qui a duré de 1975 à 1990, puis à travers les assassinats perpétrés depuis l’autre côté de la montagne libanaise contre le Premier ministre Rafiq Hariri et bien d’autres. La violence, il essaie aussi de la saisir dans ce livre qui est un travail (et non pas un devoir) de mémoire sur lui-même, ce qui lui permet de rappeler les étapes d’un parcours personnel et collectif qui rythme l’histoire libanaise. Mais de ces événements destructeurs ou fondateurs, fauteurs de mort ou sursauts de vie, il retient moins les intempéries du mal que les moments susceptibles de contribuer à l’émergence d’un bien commun. Cette conviction que le bien l’emporte nécessairement sur le mal est le nerf d’une pensée politique du contrat social, mais d’un contrat « asymétrique » selon lequel, dans un esprit proche du « paradoxe politique » de Paul Ricœur, du plus grand bien, de la volonté de vivre ensemble, peut naître le plus grand mal, la pire des dominations. Cette traversée de la violence, ce miroir du Liban est une invitation, indissociable de l’esprit de « l’intifada de l’indépendance », à saisir la constitution possible d’une communauté politique libanaise ne reposant pas sur la seule dynamique communautaire. Samir Frangié ne fait pas pour autant l’éloge d’un individualisme absolu, il distingue « l’être ensemble communautaire » et « le vivre ensemble politique » : celui-ci n’annule pas le premier mais interdit qu’il soit un facteur d’assujettissement. Ce livre courageux est un « acte de foi » dans un Liban dont les exigences démocratiques singulières et la dure histoire ne font pas une exception historique.

O. M.

Jean-Pierre Filiu. LA RÉVOLUTION ARABE. Dix leçons sur le soulèvement démocratique. Paris, Fayard, 2011, 252 p., 18 €

« Les Arabes ne sont pas une exception », « Les musulmans ne sont pas que musulmans », « La jeunesse est en première ligne », « Les réseaux sociaux ne font pas le printemps », « On peut gagner sans chef », « L’alternative à la démocratie est le chaos », « Les islamistes sont au pied du mur », « Les djihadistes n’intéressent plus que les dictateurs », « La Palestine au cœur demeure », « La renaissance n’est pas une partie de domino ». Telles sont les dix leçons d’un soulèvement arabe que l’auteur qualifie de démocratique en raison de son caractère populaire, et qu’il ne cherche pas à unifier démesurément en renchérissant sur le discours de la contagion. Bien au contraire, en mettant en avant la fin du panarabisme et du panislamisme, celle de l’umma laïque ou religieuse, il suggère de considérer ces « dix thèmes » dans le prisme de chaque cas de figure. Aujourd’hui, entre les pays du Maghreb, la Libye, l’Égypte, la Syrie et les pays du Golfe, les scénarios sont divers et contrastés. Il n’en reste pas moins que l’on a bien assisté à un soulèvement dans le monde arabe : les Cassandre pessimistes qui annonçaient d’emblée un automne du printemps arabe devraient méditer cet ouvrage d’histoire immédiate qui souligne les liens de ces mouvements (quoi qu’il en soit du rôle ici minoré des internautes) avec ceux qui accompagnent la mondialisation dans les sociétés. Tout en valorisant une revanche du social qui ne se traduit pas par un accès direct à la démocratie, l’auteur insiste sur la nécessité de ne pas céder au chaos. Ce qui est un facteur de démocratisation : « La seule alternative à la démocratie est le chaos : c’est bien pourquoi les dictatures s’acharneront à rendre le plus chaotique possible la transition démocratique. » C’est d’ailleurs toujours le cas en Syrie, où le régime en place n’a de cesse de viser le risque islamiste… comme les médias occidentaux qui se remettent mal du succès d’Ennahda en Tunisie !

O. M.

Mouloud Feraoun. JOURNAL 1955-1962. Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2011, 493 p., 8 € (1re éd. 1962)

On se demande souvent comment faire connaître et comprendre la guerre d’Algérie aux jeunes générations. Aucun livre, aucune émission de télévision, aucun film ne surpasse à mon sens le journal tragique et admirable de Mouloud Feraoun, instituteur, écrivain et poète kabyle, assassiné par l’Oas le 15 mars 1962, quatre jours avant la proclamation de l’indépendance. Les années 1956 et 1957 occupent les deux tiers du livre ; ensuite, jusqu’en 1962, il est plus intermittent, plus préoccupé de comprendre, d’expliquer, mais la description des événements affreux qui se déroulent continue son cours impitoyable. Le journal suggère plus qu’il n’expose la tension entre Kabylie et Algérie. 1956-1957 : c’est le moment de la « pacification » de Guy Mollet et Robert Lacoste. La pacification, c’est la mécanique impitoyable des assassinats par les maquisards, des représailles par la gendarmerie et l’armée, de la répression aveugle, folle, qui frappe la population des villes et plus encore des villages ; c’est la chronique du petit peuple pris en otage par les uns et les autres. Parce que l’Algérie appartient aux Algériens, M. Feraoun ne cache pas son choix ; cela ne l’empêche pas, à de multiples reprises, d’exprimer son dégoût pour les maquisards, qui eux aussi massacrent avec une cruauté sans nom paysans, petits commerçants et petits fonctionnaires. Malgré tout, le lecteur français est davantage saisi par le récit accablant des hauts faits de l’armée française, des officiers et des gendarmes ; de la torture qui ne se déroule pas seulement derrière les murs des prisons et dans les caves d’interrogatoires, mais partout, à ciel ouvert ; de très nombreux assassinats, sans la moindre justification, sans se cacher ou si peu ; de la terreur imposée aux civils – aux femmes en particulier. Comme toujours, la situation fait surgir en quantité lâches, traîtres, trafiquants, profiteurs. Impitoyablement, mais avec une immense tristesse en même temps, Feraoun met aussi à nu, au scalpel, le discours faux, ou totalement décalé, du colonisateur, ou de militaires bien intentionnés (dont ceux qui rappellent qu’ils furent dans la Résistance une dizaine d’années avant). L’amour des uns et des autres pour la terre d’Algérie est le même, nul n’en doute. Et il y eut des figures admirables partout. Mais quand les partisans de l’Algérie française évoquent leur amour des indigènes, le recommencement de l’aventure ensemble, cela sonne faux – très tôt. Faux, puis bête. Car si « pacifier », c’est nettoyer, raser, éliminer, il ne restera rien à réunir, à faire coexister. L’épisode final, avec le terrorisme fou de l’Oas, confirme la spirale de l’abrutissement des consciences. À noter, en écho assez direct à une certaine actualité, que M. Feraoun parle plus volontiers d’« Européens » et de « musulmans » que de « Français » et d’« Arabes », et que le Fln tenta d’imposer dès la guerre d’Algérie une identité musulmane rigoriste à la population. Mieux que d’autres, ce grand livre nous fait comprendre pourquoi les plaies de l’Algérie sont restées ouvertes, et ne cicatriseront sans doute pas avant longtemps.

J.-L. S.

Sébastien Fath et Jean-Paul Willaime (sous la dir. de). LA NOUVELLE DONNE PROTESTANTE. Essor et recomposition au xxie siècle. Genève, Labor et Fides, 2011, 483 p.

Cette remarquable radiographie du protestantisme français aujourd’hui a d’abord le mérite de clarifier, de comprendre, d’évaluer une évolution considérable des protestants français durant les quarante dernières années : la prépondérance quantitative des évangéliques et des pentecôtistes sur les réformés et les luthériens parmi les pratiquants cultuels réguliers, c’est-à-dire ceux qui constituent finalement, malgré toutes les nuances qu’il faut mettre, le noyau central et actif d’une confession religieuse. Ce renversement silencieux (malgré l’« effervescence » des réunions pentecôtistes) atteste, à l’insu de beaucoup, combien la France aussi est atteinte par l’expansion des Églises dites « évangéliques ». Les institutions « officielles » n’ont, il est vrai, que partiellement enregistré ce déplacement. L’ouvrage, né d’un colloque en 2010, s’efforce de l’analyser avec toutes les précisions de méthode et de statistique désirables. Mais les différentes « communautés », leurs fidèles et leurs pasteurs, font aussi l’objet d’analyses qualitatives : « hauts lieux » de l’Église réformée à Paris, luthériens et réformés d’Alsace-Moselle, « mondes » pentecôtistes, charismatique, évangélique, piétiste, Églises issues de l’immigration… La diversité protestante est là. Que devient alors l’« ascèse intramondaine », expression de Max Weber devenue centrale pour la compréhension du protestantisme réformé ? Elle subsiste, entre autres, dans l’engagement social des protestants français (S. Fath), mais A. Baubérot souligne combien la jeunesse protestante et ses mouvements, atteints d’un côté par la sécularisation, de l’autre rattrapés, récemment, par les mouvances évangéliques, peinent quelque peu à s’inscrire dans la mémoire réformée. Par ailleurs, dans le paysage institutionnel des protestants, fragmenté pour ainsi dire par définition, il faut noter d’une part, au sein de la Fédération protestante de France (Fpf), le rapprochement et même un processus d’unification luthéro-réformés (pour faire court, et en grossissant : entre réformés de la France « de l’intérieur » et luthériens d’Alsace-Moselle), et d’autre part le rapprochement voire la réconciliation, au sein du Conseil national des évangéliques de France (Cnef), de différentes mouvances évangéliques-pentecôtistes-piétistes, qui se lançaient des anathèmes il y a encore à peine quinze ans. Cnef et Fpf se rapprochent à leur tour et cela laisse augurer de nouvelles transformations du paysage protestant en France dans les décennies à venir. Manquent peut-être dans ce livre quelques analyses plus spécifiques de l’affrontement protestant actuel (luthéro-réformé et évangélique) à la postmodernité (ou à l’« ultramodernité ») séculière du xxie siècle, ou à l’époque post-métaphysique (comme dit Habermas) : quelles réflexions sont menées, quelles réactions peut-on enregistrer ? Nos évangéliques français, par exemple, sont-ils interchangeables avec ce que nous savons de ceux des États-Unis ou du Brésil et d’ailleurs ? Et comment, chez les « luthéro-réformés », pense-t-on la situation religieuse actuelle ?

J.-L. S.

LAÏCITÉ ET LIBERTÉ RELIGIEUSE. Recueil de textes et de jurisprudence. Paris, Les Éditions des Journaux officiels, 2011, 502 p., 19 €

Les principes généraux de la laïcité française sont souvent ignorés. Ne parlons pas des textes et moins encore de la jurisprudence. La publication de ce recueil est donc une très bonne chose. Subdivisé en quatre parties (« Principe de laïcité et liberté de conscience », « Laïcité dans les services publics », « Organisation des cultes », « Exercice de la liberté religieuse »), il rappelle, pour les matières concernées, la Constitution, les conventions internationales, des lois et des règlements, des circulaires et des extraits de la jurisprudence. Sont exhumés des textes du xixe siècle (concordataire) que 1905 n’a pas rendus caducs. On notera le titre, qui accole laïcité et liberté religieuse : choix d’insister sur la « liberté religieuse », au moment où la laïcité apparaît souvent comme le rappel d’interdits ? C’est possible, mais on est frappé en lisant circulaires et jurisprudence du passé par ce souci permanent de sauver la liberté religieuse dans la pratique concrète de la laïcité. Le recueil rappelle l’importance des maires et de leurs compétences pour assurer cette pratique au quotidien. On notera aussi combien il est admis tout au long, par principe, que la religion ne peut être cantonnée à la vie privée, qu’elle a donc droit à une expression publique. Le législateur (les tribunaux administratifs, le Conseil d’État…) ou les maires, chargés d’appliquer la loi de 1905 et le Code des communes, sont souvent pris entre l’exigence de laïcité-liberté ou de neutralité-liberté d’une part, les « limites de l’ordre public » ou les « contraintes de fonctionnement » d’autre part. Ce dilemme ne résume pas toutes les situations, mais il est emblématique d’une tendance générale. À noter que l’« accommodement raisonnable », qui sert à la résolution des conflits au Québec multiculturel et qui n’a pas bonne presse en France, intervient au moins une fois, à propos des regroupements confessionnels de sépulture (p. 429). La simple évocation de ce cas signale la multiplication de nouveaux conflits nés de l’affirmation des subjectivités, même post mortem.

J.-L. S.

Farouk Mardam Bey, Edwy Plenel, Elias Sanbar. NOTRE FRANCE. Paris, Sindbad, 2011, 336 p., 20 €

Publié dans le double contexte des printemps arabes et du débat provoqué par l’Ump (mais vite avorté) sur l’identité française, cet ouvrage à plusieurs voix a le mérite de rappeler que le parcours de beaucoup de gens venus du Proche-Orient les a conduits à séjourner en France, à y rester et à s’opposer depuis le pays des droits de l’homme à des régimes devenus dictatoriaux. C’est l’histoire du syrien Farouk Mardam Bey, qui a débarqué un jour dans une France considérée par lui comme la terre de la culture et des livres sans imaginer qu’il allait y rester pendant des décennies durant lesquelles il a exercé le beau métier d’éditeur avant d’être impliqué aujourd’hui dans les combats menés par les comités de coordination en Syrie. Ces parcours méditerranéens (dans le cas d’Edwy Plenel, ce fut un long séjour de jeunesse dans l’Algérie indépendante et dans le cas d’Elias Sanbar l’exil obligé d’une Palestine en suspens) rappellent à juste titre les liens du mouvement et des identités. C’est la grande leçon des anthropologues : il n’y a pas de communautés substantielles mais des écarts et des différences (entre communautés et au sein des communautés) qui sont plus ou moins supportables. Si ces réflexions ont donné lieu aux polémiques sur la différence et le racisme, rappeler qu’elles proviennent de parcours personnels est essentiel. Et plus que jamais aujourd’hui, puisque entre les acteurs des printemps arabes, les exilés politiques et la France, des liens sont tissés inéluctablement. Encore faut-il que ces parcours trouvent des échos collectifs dans des décisions politiques et économiques, au-delà de l’intervention militaire en Libye.

O. M.

Jean-Pierre Le Goff. LA GAUCHE À L’ÉPREUVE. 1969-2011. Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2011, 288 p., 8, 50 €

Avec acuité, l’auteur dissèque ce qui ne va pas, ou ne va plus, à gauche depuis la date symbolique de 1968 jusqu’au premier semestre 2011 (il est question à la première page de « l’affaire Dsk »). Une des raisons majeures de l’autodestruction de la gauche vient du contraste, du conflit plutôt, entre l’inscription dans une tradition de gauche économique et sociale réformiste et sa déstabilisation constante – allant jusqu’à la culpabilisation – par une extrême gauche radicale et marxisante. S’y greffe de surcroît un discours culturel moderniste ou postmoderniste qui ne cesse de s’aligner sur des thématiques libérales-libertaires, sans réflexion sur les conséquences sociales destructrices pour les individus et la société. La gauche a perdu ce faisant le « peuple de gauche », qui est allé voir ailleurs, au Front national par exemple. On acquiesce volontiers à beaucoup d’analyses impeccablement menées et convaincantes, surtout sur les rapports entre extrême gauche, gauche tout court, gauche culturelle – même si on ne distingue pas toujours superficialités médiatiques et débats de fond. Ce qui manque peut-être, ce sont les dilemmes de la gauche, en particulier socialiste, face aux réalités à affronter : les changements de la société, l’individualisme, le multiculturel, les prodromes de la mondialisation avec ses nouveaux problèmes économiques… Les réponses, polémiques, précèdent parfois les questions.

J.-L. S.

Patrick Pharo. PHILOSOPHIE PRATIQUE DE LA DROGUE. Paris, Cerf, 2011, 400 p., 37 €

Même s’il est justifié par certaines réflexions, le titre rend mal compte d’une analyse originale et remarquable de la drogue, en l’occurrence de la dépendance et de la manière de la vaincre. Mais l’originalité vient avant tout de la forme : cet « essai » consiste uniquement en entretiens, plus exactement en réponses d’un « échantillon » de drogués aux questions de P. Pharo, qui commente sobrement et établit ainsi l’intertexte. Témoignages donnés par des usagers conscients d’avoir « librement » cherché des drogues pour leur bien-être et leur plaisir immédiat – et qui y renoncent en raison des effets destructeurs, physiques et psychiques, qu’ils ont pu constater sur leur corps, dans leurs relations… Patrick Pharo explicite la philosophie pratique qui s’exprime là, dans la lucidité sans appel de ceux qui ont emprunté la voie de la drogue avec toutes ses contradictions. Voie libertaire d’individus conscients de leur responsabilité collective, attentifs aux politiques publiques qui sont menées et qu’ils ne peuvent d’ailleurs envisager comme « répressives ». Bourré d’informations et de réflexions très fines de l’auteur, facile à lire, cet ouvrage est une très bonne mise au point sur le sujet « drogue ». On finit par comprendre que la philosophie pratique dont il est question est celle de drogués qui étaient et restent, au début et à la fin du parcours, des gens qui ont le goût ordinaire du bonheur.

J.-L. S.

Élisabeth de Fontenay. ACTES DE NAISSANCE. entretiens avec Stéphane Bou. Paris, Le Seuil, 2011, 202 p., 19 €

« Malgré mon irréprochable père, j’ai l’impression d’être une scène où s’affrontent le christianisme antisémite et le judaïsme persécuté. » Cette phrase, reprise en quatrième de couverture, résume une sorte de contradiction intime non surmontée, présente tout au long de ce beau livre. Une extériorité à soi donc, ou la douleur d’une scission insurmontable, dont l’origine a un nom et dont la réalité est le nouvel axe du monde : la Shoah. Elle divise non seulement la biographie d’Élisabeth de Fontenay, mais l’histoire telle qu’elle la comprend et telle qu’elle voudrait qu’on la comprenne. Et elle divise aussi la philosophie. Questionnée avec insistance, et même contredite avec obstination par Stéphane Bou, elle s’explique longuement, admirablement. Sur la « scène », la Shoah est l’aune à laquelle tout se juge, toute pensée et toute action, et de là se tient un discours qu’on peut trouver excessif, injuste (« un père irréprochable » puisqu’il fut résistant) et pourtant justifié (une mère juive, et donc des liens avec la Shoah qu’elle expose avec une lucidité extrême, redoutable) ; mais il y a aussi la vie, la vie concrète, vécue, et elle reconnaît de la souplesse, de la compréhension, des compromis, une sorte de sagesse et de composition avec les nécessités et les fatalités, ou une capacité jamais perdue d’« actes de naissance ». L’entretien est ainsi mené que le questionneur sans concessions a pour lui, souvent, l’évidence, la raison logique, l’histoire, et qu’Élisabeth de Fontenay doit se justifier, faire comprendre, argumenter avec sa subjectivité, sa mémoire, sa souffrance, ou la mémoire de sa souffrance d’une Shoah qui l’a épargnée. Une fois de plus se forme, ou se ferme, le piège de l’universalité de l’événement. Il en résulte un livre qui égrène avec une infinie finesse les multiples sens possibles d’un non-sens absolu, mais donne en même temps, souvent, le sentiment d’une incommunicabilité, l’impression, à ceux qui n’y ont pas de part historique, voire de sensibilité actuelle, directe ou indirecte, d’une limite, peut-être même d’une exclusion ; d’une scène, en somme, où ils ne peuvent être que des spectateurs armés de leur seule empathie.

J.-L. S.

DE PONTIGNY À CERISY. Des lieux pour « penser ensemble ». Paris, Herman, 2011, 574 p., 23 €

L’intérêt majeur de cet ouvrage collectif est de rappeler les liens entre Cerisy, un espace désormais mythique pour les intellectuels des années 1960-1970 où le nouveau roman, le structuralisme ont été en partie inventés et réinventés dans un climat inédit de bouillonnement intellectuel, et Pontigny, qui fut fondé bien avant, en 1910. Organisé en 2010, cent ans après la première décade de Pontigny, le colloque intitulé « Pontigny-Cerisy » fait donc le lien entre les deux lieux et souligne le rôle décisif mais méconnu de Paul Desjardins, l’homme qui est à l’origine des décades de Pontigny dont Cerisy est le prolongement à partir de 1952. Tout en mettant en scène les liens de Paul Desjardins et d’écrivains de la Nrf comme André Gide et Jean Schlumberger, l’ouvrage s’intéresse à la dimension pédagogique et intellectuelle de Desjardins, qui participait de l’esprit des mouvements d’éducation populaire et humaniste. À partir de 1952 commence une nouvelle histoire des décades avec Cerisy, et avec elle émerge un nouveau type d’intellectuel et d’écrivain qui se distingue des deux figures du pédagogue/formateur et de l’universitaire soumis à des normes disciplinaires et académiques. C’est pour cette raison que les revues ont souvent joué un rôle majeur tout au long des décades de Cerisy (voir à ce propos les interventions de Françoise Gaillard et Daniel Lindenberg). Très à l’aise avec les intellectuels des années marquées par Heidegger puis par les G. Deleuze, J.-F.Lyotard, J. Derrida… avant d’accueillir plus tardivement E. Lévinas, P. Ricœur de leur vivant et Stanislas Breton après sa mort, Cerisy se distingue par son respect des auteurs mais aussi par sa capacité à saisir les problèmes du temps. D’où la force de ces décades à la fois capables de former des concepts, de saluer des talents neufs et de s’aventurer dans des dérives interdisciplinaires dont Maurice de Gandillac fut longtemps un orfèvre. Ce type d’espace indispensable jouira-t-il encore longtemps de la reconnaissance nécessaire alors que les universités, longtemps à distance de ce type d’espaces publics, créent des pôles interconnectés qui leur suffisent à débattre en vase clos ? Au risque de ne plus reconnaître ceux qui sont des penseurs ou écrivains hétérodoxes, indépendants et atypiques… bref le type d’intellectuel ou d’écrivain qui fréquentait Cerisy. On a aujourd’hui besoin de nouveaux Cerisy.

O. M.

Michel Foucault. LE BEAU DANGER. Entretien avec Claude Bonnefoy. Paris, Audiographie/Éditions Ehess, 2011, 72 p., 8 €

Souvent, la recherche de manuscrits et d’inédits donne l’impression de vouloir abusivement tout retenir d’un auteur. Ce n’est pas le cas de ce court texte de Michel Foucault, qui est original à double titre : d’une part, il a une dimension biographique et psychologique dont Foucault s’est toujours méfié, ensuite il est l’occasion d’une discussion avec Claude Bonnefoy sur la place de l’écriture chez l’auteur de les Mots et les Choses. Ainsi apparaît-il que la plume de Michel Foucault n’est pas sans lien avec le bistouri de son père chirurgien. « Alors que le rationalisme médical s’est substitué au xixe siècle à l’éthique religieuse, le médecin écoute pour traverser la parole de l’autre : le médecin ne parle pas, le chirurgien découvre la lésion dans le corps endormi, il ouvre le corps et le recoud. Il opère tout cela dans le mutisme. Évoquant le velouté de son écriture, il imagine qu’il y a dans son porte-plume une vieille hérédité du bistouri. J’ai transformé le bistouri en porte-plume […] J’ai substitué à la cicatrice sur le corps le graffiti sur le papier. Plus avant, ce plaisir d’écrire a toujours communiqué un peu avec la mort des autres, avec la mort en général. Pour moi écrire, c’est bien avoir affaire à la mort des autres, mais c’est essentiellement avoir affaire aux autres en tant qu’ils sont déjà morts. Je suis dans la position de l’anatomiste qui fait une autopsie. » Philippe Artières, le préfacier, nous apprend que M. Foucault s’est appliqué à lui-même cette expérience de l’écriture comme rapport à la mort et aux morts (Michel de Certeau, qui a consacré un texte à la mystique, au sens de la « part maudite » de G. Bataille, de Foucault, parlait de « beauté du mort »). Afin de se défaire de la posture « en prise » du philosophe, Foucault a publié quatre textes singuliers, le dernier dans Esprit en novembre 1979 où il revient sur les prisons (il avait fondé le Groupe d’information sur les prisons (Gip) avec J.-M. Domenach et Pierre Vidal-Naquet) sous le pseudonyme d’Appert.

O. M.

Friedrich Gundolf. HEINRICH VON KLEIST. Suivi de Heinrich Von Kleist. L’ÉLABORATION DE LA PENSÉE PAR LE DISCOURS. Paris, Félin Poche, 2011, 160 p., 12 €

Rapprochant Von Kleist de ceux qu’il appelle « les grands écrivains », refusant de l’enfermer avec Lessing ou Büchner dans la catégorie des romantiques allemands, l’écrivain Friedrich Gundolf, un érudit de l’époque de la République de Weimar, met en avant dans un bref essai (il date de 1922 et a été traduit par Alexandre Vialatte), d’une densité remarquable, la place des événements moraux dans l’écriture de H. Von Kleist. « Il est pédagogue avant tout, écrit-il, comme Lessing, mais avec plus de goût pour les sonorités de la couleur et du verbe, il y a chez lui plus de rhétorique que de dialectique. Ce qu’il voit d’abord, ce sont des événements moraux, événements d’ordre pathétique, et c’est ensuite qu’il leur cherche des personnages. Chez ces écrivains, le drame ne naît pas de la vision spontanée des hommes, il n’est pas une activité isolée au sein du monde ou par le monde, c’est le monde lui-même qui apparaît et parle en drame. C’était ce qui se passait déjà pour Shakespeare. L’unité de Kleist n’apparaît pas, ne se trouve pas dans une opinion, dans un choix de sujets ou dans une tendance de la pensée, mais dans un sentiment de la vie ; ce sentiment ne parvient pas, comme chez les Goethe ou les Shakespeare, à fournir une image universelle du monde mais donne du moins une vision des hommes extrêmement riche et variée. » Cette lecture de Gundolf, que suit un texte de Von Kleist (l’Élaboration de la pensée par le discours) qui lui apporte comme une confirmation, emporte l’adhésion, dans la mesure où il fait comprendre ce qu’est un grand écrivain (Shakespeare et Kleist) mais aussi en quoi la rupture moderne qui brise l’unité du monde ne permet plus de tisser le même type de récit. Ce qui explique que les personnages de Kleist deviennent des événements moraux, dont le monde, semble-t-il nous dire, devrait faire plus de cas.

O. M.

Ilija Trojanow. LE LONG DU GANGE. Paris, Buchet Chastel, 2011, 180p., 15 €

Lorsque l’on voit le Gange, on comprend bien vite la différence entre pureté et propreté. Le Gange, dans la religion hindouiste, est une déesse, Ganga, et non un simple fleuve. Il est l’objet de toutes les vénérations, le lieu d’innombrables rites et célébrations. Pourtant, c’est l’un des fleuves les plus pollués de la planète. À la pollution industrielle s’ajoute une pollution que l’on pourrait qualifier de spirituelle, puisque le fleuve charrie les cadavres de ceux qui n’ont pu être brûlés, et les restes de ceux qui se sont fait incinérer sur les bûchers de Varanasi. Le livre d’Ilija Trojanow rend admirablement compte de cette double dimension ; l’auteur nous raconte son périple le long du fleuve, mêlant habilement la légende et l’anecdote, sans jamais céder à un vain exotisme ni se complaire dans la critique facile. Il montre bien le mélange de roublardise et de vénération qui entoure souvent le fleuve et ceux qui en vivent (comme le lui fait remarquer un pujari, il faut bien que les prêtres mangent, eux aussi) : Ganga est puissante, et c’est paradoxalement cela qui dédouane les hommes de toute responsabilité à son égard. « La saleté ne colle qu’aux mortels, les dieux sont résistants à la pollution. »

A. B.

En écho

LE METTEUR EN SCÈNE DE THÉÂTRE DÉTRÔNÉ ! – Dans Esprit, le critique de théâtre Alfred Simon a toujours souligné dans les années 1970-1980 le poids excessif des metteurs en scène. Ce dossier de la revue Critique (Critique, revue générale des publications françaises et étrangères, novembre 2011, « La mise en scène : mort ou mutation ? ») remonte à Antoine pour rappeler que celui-ci n’a pas inventé la mise en scène, et s’interroge de manière lucide et en donnant des exemples sur le rôle des metteurs en scène dans le théâtre contemporain. L’entretien avec Jacques Lassalle montre cependant, on s’en doutait, que tous les metteurs en scène ne sont pas des tyrans. Esprit publiera prochainement un entretien avec Alain Françon, l’ancien directeur du Théâtre de la Colline à Paris, qui prouve également que tous les metteurs en scène ne peuvent être jugés à l’identique.

DU RENOUVEAU DU POPULISME EN ARGENTINE – Dans Problèmes d’Amérique latine (n° 82, automne 2011, Choiseul Revue, diffusion Les Belles Lettres), la revue que dirigent Gilles Bataillon et M.-F. Prévôt-Schapira, on peut lire divers articles portant sur l’Argentine (« L’Argentine des Kirchner, dix ans après la crise »). C’est l’occasion d’analyses de l’évolution économique du pays depuis la crise financière et de réflexions politiques sur le retour progressif à un populisme singulier qu’incarne le parcours de la présidente, Cristina Fernandez de Kirchner, récemment réélue sans problème. Si l’on ne veut pas se contenter de voir un retour du populisme partout et si l’on veut saisir les ressorts spécifiques de chacun d’entre eux, le populisme en Argentine, la terre du péronisme, est un cas de figure intéressant.

REFONDER L’ÉCONOMIE ? – À côté d’un nouveau dossier sur les paradis fiscaux, une thématique qui rythme l’histoire de la revue dirigée par Christian Chavagneux, on lira dans L’Économie politique (n° 52, Alternatives Économiques, www.leconomiepolitique.fr) un texte de Robert Boyer (« Quelle croissance sans laxisme financier ? ») qui s’efforce de proposer des scénarios concernant l’ensemble des pays de la planète. Mais on s’attardera surtout sur l’entretien avec André Orléan : « Comment refonder la science économique ? » qui évoque les principales thèses du livre important qu’il vient de publier (l’Empire de la valeur. Comment refonder l’économie ?, Paris, Le Seuil). Un livre essentiel sur lequel nous reviendrons sans tarder dans Esprit.

LA DÉMOCRATIE DÉMATÉRIALISÉE – Le numéro d’automne 2011 de la revue Le Genre humain (Paris, Le Seuil) s’interroge sur les enjeux du vote électronique. Comment s’y intéresser en sortant des débats strictement techniques, portant sur sa dimension juridique et technologique ? Comme le fait remarquer Laurence Favier, qui a dirigé ce numéro, la question du vote électronique n’est pas simplement une question d’outils ; elle transforme le vocabulaire, la politique, voire la nature du vote lui-même. Dans une société numérisée, où l’on vote pour tout, à la télévision, sur Facebook ou par Sms, quel est le sens du vote électronique dans le cadre d’élections nationales ou supranationales ? Participe-t-il de la dévalorisation de l’élection, aujourd’hui banalisée, ou peut-il au contraire être un outil de reconquête du politique ?

POLITIQUE INTERNATIONALE – L’Europe, l’Amérique, les pays arabes. Ce sont les trois sujets principaux qu’aborde Politique internationale dans son numéro d’automne. Les contributions de Wolfgang Schaüble, José Manuel Barroso ou Christian de Boissieu dessinent une possible sortie de crise pour l’Europe, qui ne peut se faire que par une intensification de la coopération entre les différents États. Jean-Pierre Filiu, quant à lui, décrit les divers scénarios qui s’ouvrent dans la « Libye nouvelle » de l’après-Kadhafi, en soulignant l’importance de prendre en compte ce qui s’est fait – et défait – dans d’autres pays de la région, notamment l’Irak. À signaler également, un dossier spécial sur le transport ferroviaire en Europe, avec des contributions de Guillaume Pepy, Nathalie Kosciusko-Morizet et Edgar Morin, entre autres.

HISTOIRE MONDIALE, HISTOIRE D’AILLEURS – Le dossier des deux numéros annuels de la revue Écrire l’histoire (printemps et automne 2011) est consacré à l’« Ailleurs ». Plutôt que de se limiter à une présentation des débats autour de l’« histoire globale » (world history), que l’on a récemment pu voir aux journées d’histoire de Blois, la revue s’interroge véritablement sur la notion d’ailleurs, sur la manière dont elle a pu, au fil du temps, conforter l’exotisme et contribuer à sa critique, asseoir la domination occidentale et participer à sa remise en question. Les nombreuses contributions (on notera la publication d’un entretien inédit en français d’Edward Said, et d’un entretien avec Krzysztof Pomian) s’intéressent également à l’ailleurs comme marge (voir les articles de Dominique Kalifa et Anissa Michalon) et à sa portée politique (à travers par exemple une analyse du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy).

MARCEL JOUSSE – Le numéro 25 (octobre 2011) de Nunc, revue anthropologique, est consacré à Marcel Jousse (1886-1961), jésuite, fondateur de l’anthropologie du geste et du rythme, qui seraient à l’origine de l’ensemble des dynamiques humaines (langage, arts, apprentissages, inventions…). Nunc présente et discute un auteur et une œuvre très originaux, aux antipodes des « dissections » spécialisées qu’ont opérées les disciplines anthropologiques depuis les années 1960.

Avis

Les rencontres publiques « Esprit public » à la mairie du IIIe arrondissement de Paris (2, rue Eugène Spuller) organisées en partenariat avec Alternatives économiques et Terra Nova recevront le jeudi 15 décembre (19h) Jacqueline Hénard, sur « L’Allemagne en Europe, cohésion ou défection ? ». En 2012, les invités débattront du mal logement, du nucléaire, de l’avenir de l’euro.

Au cours de l’année 2012, nous aborderons plusieurs grandes questions sociales, à commencer par la politique du logement (janvier) : pourquoi les dispositifs publics aboutissent-ils à des résultats opposés aux fins poursuivies ? Demande toujours en hausse, difficile accession à la propriété, marché mal régulé, faible mobilité, difficultés de la jeunesse à décohabiter, dégradation du parc social, enclavement, stigmatisation des résidents… comment comprendre la persistance de ces maux ? En février, nous accompagnerons les interrogations politiques de l’année électorale en nous intéressant aux protagonistes de la bataille électorale mais aussi aux grands enjeux qui devraient, selon nous, structurer un débat de fond… si la campagne le permet. Notre numéro double de mars-avril s’interrogera sur le rôle de la philosophie française aujourd’hui : en quoi aide-t-elle à se repérer dans les questions contemporaines ? À quelles demandes répond-elle ? Comment se diffuse-t-elle et pourquoi ? La « Chronique de la France des cités » de Jacques Donzelot reprendra son cours dès le numéro de janvier, avec une visite consacrée à Marseille.

  • 1.

    Henry Bauchau, Tentatives de louange, Arles, Actes Sud, 2011.

  • 2.

    Id., Géologie, Paris, Gallimard, 1958.

  • 3.

    Id., Gengis Khan, Lausanne, Mermod, 1960.

  • 4.

    Id., la Déchirure, Paris, Gallimard, 1966.

  • 5.

    Id., Essai sur la vie de Mao Zedong, Paris, Flammarion, 1982.

  • 6.

    Id., Œdipe sur la route, Arles, Actes Sud, 1990.

  • 7.

    Id., Antigone, Arles, Actes Sud, 1997.

  • 8.

    H. Bauchau, l’Enfant bleu, Arles, Actes Sud, 2004.

  • 9.

    Id., le Boulevard périphérique, Arles, Actes Sud, 2008.

  • 10.

    Julius et Ethel Rosenberg, accusés d’être des espions à la solde de l’Union soviétique, moururent sur la chaise électrique en 1953.

  • 11.

    Voir Florence Noiville, « Philip Roth tête haute », Le Monde des livres, 30 septembre 2011, p. 4.

  • 12.

    Voir mes recensions dans Esprit, février 2008, p. 201-202 et Esprit, décembre 2010, p. 215-217.

  • 13.

    Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser, Paris, Rivages, 1992.

  • 14.

    Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, Paris, Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2004.

  • 15.

    Voir sur ce point l’article de R. Boyer « L’économie en crise : le prix de l’oubli de l’économie politique », L’Économie politique, juillet 2010, n° 47.

Michaël Fœssel

Philosophe, il a présenté et commenté l'oeuvre de Paul Ricœur (Anthologie Paul Ricœur, avec Fabien Lamouche), a coordonné plusieurs numéros spéciaux de la revue, notamment, en mars-avril 2012, « Où en sont les philosophes ? ». Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. Il est notamment l'auteur de L'Équivoque du monde (CNRS Éditions, 2008), de La Privation de l'intime (Seuil, 2008), État de

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