La monnaie, au cœur de la nation allemande
Les questions économiques ont une importance capitale dans le débat public en Allemagne ; la monnaie est en effet un élément fondateur de la nation allemande, ce qui explique l’effervescence politique autour de la question de l’euro, qui a longtemps semblé étrange aux yeux des Français.
Dans sa dernière livraison du mois de septembre, l’hebdomadaire Die Zeit consacre sa une à « cinq vérités sur l’Europe ». Parmi celles-ci : « l’Europe ne sera jamais proche des citoyens », elle ne peut plus se fonder sur le désir de « paix », la situation de la Grèce est secondaire dans la crise monétaire actuelle. Dans ce même numéro, un article en première page demande l’organisation d’un référendum sur l’Europe, une procédure quasiment hérétique dans la République fédérale : le dernier appel direct au peuple date du plébiscite de 1934 en faveur d’Adolf Hitler1.
Rien de très étonnant dans le contexte actuel, sinon que Die Zeit est le journal de référence de la gauche social-démocrate et des intellectuels progressistes. Depuis l’origine, l’adhésion de cet hebdomadaire à la construction européenne est de nature éthique plus encore que politique : elle a pris la forme d’une évidence renforcée par les enseignements de l’histoire. Du reste, cette adhésion n’est pas remise en cause par la crise actuelle et il ne fait guère de doute qu’en cas de référendum Die Zeit soutiendrait le renforcement des pouvoirs fédéraux de l’Europe. En revanche, il est frappant que la question européenne soit âprement discutée dans toutes les sphères de la société allemande, surtout lorsque l’on compare cette situation à celle de la France. Si, dans les deux pays, l’opinion publique est au moins dubitative sur le sens et les vertus de la construction européenne, ces interrogations ne semblent avoir rattrapé les « élites » françaises que récemment, alors qu’elles sont présentes dans le débat public allemand depuis longtemps.
La monnaie, élément fondateur de la nation allemande
Pour expliquer ce décalage, il faut se référer au statut de la monnaie dans l’imaginaire politique de la République fédérale. Celle-ci s’est construite sur la force du mark, ultime refuge d’une fierté nationale blessée qui s’interdisait pour des raisons évidentes de s’affirmer sur un mode culturel. Dans l’Allemagne contemporaine, la monnaie est une question politique, au point de s’identifier avec le destin de la nation. De là, les difficultés psychologiques rencontrées lors du passage à l’euro. Et sans doute aussi les concessions énormes des autres États membres (en particulier la France) pour convaincre les Allemands : la politique de l’« euro fort » et le statut de la Bce sont issus du besoin de rassurer un peuple qui n’était pas prêt à sacrifier sa monnaie sans contrepartie. L’euro ne pouvait être une invention acceptable que s’il était un « mark en grand », ce que devait garantir le Pacte de stabilité. Les difficultés actuelles viennent pour une grande part de cette nécessité consensuelle.
Quoi qu’il en soit, ce rapport fondateur à la monnaie explique pourquoi la crise de l’euro occupe la une des quotidiens allemands depuis deux ans. Et cela non seulement dans les cahiers consacrés à l’économie (déjà fort volumineux), mais dans les pages politiques et culturelles2. Comme les quotidiens allemands sont en moyenne trois fois plus épais que les journaux français, le lecteur dispose chaque jour de toute une littérature consacrée à l’économie et à la finance. Or, depuis l’éclatement de la crise grecque, l’hypothèse d’un effondrement de la zone euro y est prise très au sérieux, au point d’être régulièrement envisagée par les dirigeants politiques.
En France, il a fallu attendre ces dernières semaines pour que le sujet soit seulement évoqué dans la presse. En d’autres termes, il a fallu que cette hypothèse soit retenue comme tout à fait crédible par les donneurs d’ordres américains et chinois sur les marchés pour que l’on consente à ne plus l’abandonner aux imprécations de Marine Le Pen. C’est que nous vivons toujours, de ce côté-ci du Rhin, sur l’idée que l’économie, telle l’intendance, « suivra » et que les déclarations rassurantes de nos dirigeants agiront à la manière magique du verbe sur les aléas de la monnaie. Une telle représentation est aberrante dans le cadre d’une monnaie unique et transnationale, mais elle trouve encore un écho chez quantité d’« experts » pour qui un sommet (généralement franco-allemand d’ailleurs) suffira pour mettre au pas les marchés.
Un débat public lucide
Le patriotisme monétaire allemand a au moins ceci de bon qu’il porte la question de la monnaie au niveau politique où elle se pose. On a beaucoup stigmatisé l’égoïsme allemand dans le règlement de la question grecque. Il est vrai que les déclarations de la chancelière Merkel sur la « paresse » des peuples méditerranéens ont de quoi choquer, d’autant qu’elles épousent certainement les clichés d’une grande partie de l’opinion publique allemande. Mais il y a une autre raison au retard allemand sur les plans d’aide à la Grèce, une raison que nous ne sommes plus vraiment en état de saisir en France.
Si la monnaie est une question politique pour la République fédérale, celle-ci est un État de droit avec toutes les contraintes que cela implique. Il a donc fallu que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe donne son accord à la création d’un fonds d’aide européen (ce qui a été fait en septembre) pour que le Parlement vote en faveur d’une contribution allemande à ce fonds. La Cour de Karlsruhe n’a que peu à voir avec notre Conseil constitutionnel, aussi bien par son mode de désignation (les magistrats sont élus par le Parlement) que par les affaires dont elle s’occupe. On ne lui demande pas d’entériner les comptes de campagne des candidats aux élections (ce que le Conseil constitutionnel semble faire avec une grande magnanimité), mais d’évaluer la conformité des politiques fédérales avec la Loi fondamentale de 1949. Depuis quelques années, les magistrats de Karlsruhe mettent les politiques allemands devant une alternative qui en vaut d’autres : soit ils tirent les conséquences de l’union monétaire en approfondissant le fédéralisme européen, soit ils arrêtent les frais3.
La république allemande s’est largement édifiée sur les bases de l’« ordolibéralisme » des années 1930 : l’économie et le droit en sont les deux piliers. Ce modèle juridico-industriel a de nombreuses limites, il repose en particulier sur une confiance démesurée dans la rationalité automatique des marchés. Mais sur une question aussi pressante que celle de la monnaie, il a permis l’apparition d’un débat public beaucoup plus lucide qu’en France. Aucun parti politique allemand (pas même Die Linke, l’équivalent de notre Front de gauche) ne propose à ce jour la sortie de la zone euro. Tous, en revanche, envisagent la possibilité de son implosion, ce qui a au moins le mérite de clarifier les enjeux.
Aux yeux d’un Français, il y aura toujours quelque chose de provincial dans la vie politique allemande, qui s’organise autour de questions jugées secondaires : la construction d’une gare dans une ville moyenne, les énergies renouvelables, la monnaie. De tels sujets se prêtent plus à l’argumentation qu’aux envolées lyriques dont nous avons l’habitude ici à propos de la laïcité, de l’insécurité ou de la république. Mais c’est justement leur modestie apparente qui donne le sentiment que ces problèmes sont posés de telle sorte qu’ils ont une chance de pouvoir être résolus.
La contrepartie d’une telle « éthique de l’argumentation » se trouve dans le goût immodéré pour le consensus qui fait, par exemple, qu’une ville aussi massivement à gauche que Berlin devrait sous peu être dirigée par une coalition entre les sociaux-démocrates et les conservateurs. Ceux qui pensent, non sans raisons, que, dans la période actuelle, la priorité doit être donnée aux politiques énergiques et novatrices, ne trouveront rien d’enthousiasmant dans la démocratie allemande. Mais son fonctionnement a le mérite de mettre en avant des enjeux précis sur lesquels la discussion est possible. Au plus loin des « grands principes » qui nourrissent la rhétorique et paralysent l’action.
- 1.
Des référendums sont organisés au niveau des Länder pour des questions très circonscrites. Ce sera, par exemple, le cas pour la construction de la gare de Stuttgart.
- 2.
Les deux titres phares de la grande presse quotidienne allemande sont la Frankfurter Allgemeine Zeitung (centre droit libéral) et la Süddeutsche Zeitung (centre gauche), ils ont chacun un tirage de plus ou moins 400000 exemplaires. À cela s’ajoutent toute une série de titres « sérieux » (Die Welt, Frankfurter Rundschau, Tageszeitung) et pléthore de quotidiens régionaux (comme la Berliner Zeitung) extrêmement complets. La qualité de cette presse s’explique en partie par le fait que la place du « caniveau » est prise et imprenable (Bild tire à plus de trois millions d’exemplaires), ce qui évite la course aux infos people, au scandale et à l’article de plus en plus « accessible ».
- 3.
Pour une appréciation plus négative du rôle de la Cour constitutionnelle allemande suspectée de « nationalisme constitutionnel », voir Anne-Marie Le Gloannec, « L’Allemagne, entre isolement et globalisation », Études, octobre 2011, p. 295-304.