La trivialisation de l’intime


« Pipolisation » : ce terme est censé résumer désormais une mutation de notre vie politique. Mais que désigne-t-il au juste ? Plutôt que d’y voir une transgression de la limite qui devrait séparer le public du privé, on peut y déceler une perte de valeur de l’intime, qui arme l’ironie au lieu de convaincre de la plus grande humanité des hommes et des femmes de pouvoir.

« C’est quelque chose de très personnel… ce n’est pas seulement une affaire politique. »

Hillary Clinton au bord des larmes, le 7 janvier 2008

Il y a dans les jugements sur la « pipolisation de la politique » quelque chose d’étrangement anachronique. L’idée que la mise en scène de l’existence des puissants dénature le politique emprunte à une conception très contraignante de la séparation entre sphère privée et sphère publique. Il faut remonter aux Grecs pour trouver une expression radicale de cette séparation, et une véritable rupture qualitative entre l’espace public de l’agora et la vie domestique. Mais les Grecs ignoraient tout de ce que nous appelons aujourd’hui la « vie privée », dans laquelle ils ne voyaient rien de plus que l’aménagement des conditions nécessaires à la vie biologique. D’où la différence qu’ils faisaient entre la vie naturelle (zoé) et la vie qualifiée éthiquement ou politiquement (bios), la seule qui vaille la peine d’être vécue.

Les contempteurs de la pipolisation de la vie politique ont l’oreille grecque : dans l’expression « vie privée », ils n’entendent que la privation. Dans ce partage rigoureux entre la valeur et l’insignifiant, l’intimité des hommes n’accède jamais à la dignité du visible. Et cela pour une raison simple : ce qui est à peine quelque chose, on comprend que cela puisse être caché sans préjudice. Selon certains puristes, il appartiendrait même à la morale politique de ne rien communiquer de la vie privée, de peur que ce qui mérite d’être montré ne soit contaminé par l’exhibition des sentiments et des besoins. Ce n’est plus alors seulement le « privé » qui doit être exclu de l’espace public, mais aussi le « social » que l’on soupçonne de dénaturer le lien politique qui se fonde sur la liberté des hommes et exclut le règne de la contrainte, qu’elle soit économique ou affective.

L’entrée en scène de la vie privée

En France, la condamnation de la privatisation de l’espace public emprunte le plus souvent à la philosophie de Hannah Arendt, mais relue à la lumière de la République. À propos des Anciens, Arendt écrivait :

Vivre une vie entièrement privée, c’est avant tout être privé de choses essentielles à une vie véritablement humaine1.

Parmi ces « choses essentielles », il y a précisément le partage d’un monde commun qui fait la noblesse du politique, et qui ne saurait sortir indemne d’une focalisation sur la vie domestique. Il est vrai que le « commun » est soumis au régime de l’apparaître et que, dans ce domaine, ne doit être manifeste que ce qui suscite l’intérêt général. Mais il s’agit, chez Arendt, d’une description du phénomène politique, et d’une tentative de mettre au jour sa singularité par rapport à la vie privée et à la sphère sociale. Le discours républicain a tendance à confondre cette description avec l’énoncé d’une norme, comme si la vie concrète des hommes était par principe exclue des débats légitimes. Dans cette perspective, la généralité de la loi oppose son sérieux et sa sacralité à la vie privée, réduite à l’expression d’une particularité presque indécente.

Le républicanisme, surtout lorsqu’il est nostalgique de l’agora, voit donc d’un mauvais œil l’intrusion du quotidien dans le débat public. Mais cette conception est discutable dans ce qu’elle a d’exclusif. Le statut des femmes et des esclaves dans la démocratie athénienne est là pour nous le rappeler : la pureté de l’espace public se paie d’un droit d’entrée exorbitant. C’est ce qu’ont dû ressentir ceux qui ont vu leurs revendications reléguées dans la sphère de l’intime au nom du « droit à l’indifférence » qui justifiait l’exclusion de toutes les singularités. Il n’est pourtant pas nécessaire d’avaliser tous les combats « minoritaires » pour admettre que la privacy participe de plein droit du politique. Qu’auraient été les revendications féministes sans l’arrachement du « privé » à la sphère de la domesticité ? On ne peut simplement considérer comme l’effet d’une privatisation de l’espace public le fait de prendre en compte politiquement ce qui se produit dans un foyer.

Il y a finalement une contradiction dans le « républicanisme » et sa conception de l’espace public : au nom de l’égalité devant la loi, il construit une hiérarchie des expériences qui dénie à la vie privée toute dimension politique. Ce faisant, il ignore que l’invisibilité n’est pas toujours choisie par pudeur, mais qu’elle peut être socialement imposée. Bien que suspectes de communautarisme, les éthiques de la reconnaissance ont pris acte de ce fait. Elles nous rappellent qu’il est parfois légitime d’être vu, y compris dans les dimensions de l’existence qui sont traditionnellement associées à l’intime. Lorsque l’indifférence est vécue comme un tort, la manifestation des désirs ou des croyances de l’individu devient autre chose que l’étalage du Moi.

Politiquement discutable, la critique puriste de la privatisation de l’espace public est aussi historiquement sujette à caution. Qu’on le déplore ou non, le partage strict entre le privé et le public a depuis longtemps perdu de son efficacité symbolique. Déjà dans les grands récits monothéistes, et plus encore dans la littérature romanesque, la singularité des destinées se confond avec l’Histoire. Même s’il a pris ces dernières années une dimension industrielle, l’art de mettre en scène des récits (le storytelling2) n’est pas une invention récente : il a toujours accompagné les mythologies monarchiques qui, par nature, reposent sur la confusion du privé et du public. Quant à la république, elle a aussi ses héros, ses mythes fondateurs et ses « grands récits » qui font une large part à la narration des destins individuels. Si l’on admet que la politique s’incarne dans des « acteurs », il devient inévitable que leur vie entre sur la scène de l’histoire

L’invention de l’intime

Faut-il voir dans cette promotion des psychologies la marque infamante de la dépolitisation ? La valorisation du privé est indissociable du projet moderne, et il faut considérer la modernité comme intrinsèquement antipolitique pour affirmer que la vie privée n’a rien à faire sur les estrades. Plus exactement, la modernité distingue, à l’intérieur de la vie privée, ce qui relève de l’intime, et qui se voit conférer une certaine profondeur irréductible aux autres rapports sociaux. L’intime est le superlatif de l’intérieur : son invention marque donc une promotion sans précédent de la subjectivité. Dans une vie, il ne désigne pas seulement ce qui ne peut être révélé (le secret de nous-mêmes), mais ce qui échappe à toute transaction sous peine de retomber dans l’anonymat et l’uniformité.

Dans les Temps modernes, l’intime change de signe et il reçoit une valeur d’authenticité. Comme tel, ce projet n’entre nullement en contradiction avec le respect de la sphère publique. Rousseau est le meilleur exemple de cette articulation : grand admirateur de Sparte, l’auteur du Contrat social est aussi celui des Confessions et de la Nouvelle Héloïse. Mieux vaut penser le rapport entre l’intime et la publicité sous la forme d’une tension. L’intime se manifeste bel et bien publiquement, mais comme ce qui relève de la liberté de l’individu. Il n’est pas ce qui annule l’espace public, mais ce qui en est retranché par un ensemble de signes corporels ou symboliques. Cette mise en scène de la pudeur relève de ce que Erving Goffman a appelé l’édification des « territoires du moi3 ». Il y a des gestes, des paroles, et surtout des silences, qui sont là pour désigner aux autres ce que l’on refuse de leur montrer.

Ce que les Grecs identifiaient dans l’espace de la domesticité se voit dès lors divisé en deux sphères distinctes : l’intime et le social. Il y a donc au moins trois dimensions de l’existence (l’intime, le social et le politique) et, dans cette topique moderne, la porosité l’emporte sur l’étanchéité. Ainsi, la politique ne sort pas indemne de cette évolution : elle gagne en profondeur ce qu’elle perd en publicité. Si la modernité installe une certaine moralisation de la politique et un lien entre la vérité et la conduite des affaires de l’État, c’est précisément parce que l’on attend des hommes publics qu’ils manifestent leur humanité. Même Machiavel reconnaissait que le prince devait savoir paraître bon pour être obéi. Pour cela, il n’y a d’autre moyen que de se livrer un peu.

On vivait donc, jusque récemment, dans l’idée que la vie privée avait une densité propre et que celle-ci ne portait pas forcément atteinte aux engagements publics. La valorisation de l’amour est pour beaucoup dans l’émergence moderne de l’intime comme lieu d’expérimentation de la vérité. Le philosophe Axel Honneth a montré à quel point « la représentation romantique de l’amour est opposée au monde instrumental des relations d’échanges4 ». Ce qui faisait la spécificité d’un couple, c’était justement de se démarquer de l’environnement social et de construire son expérience en marge des considérations stratégiques. C’est là une condition minimale à la reconnaissance mutuelle dans la sphère affective. S’il y a une nouveauté, elle tient moins aujourd’hui dans la « pipolisation de la politique » que dans celle de l’intime. Plus encore que l’autonomie de la sphère publique, c’est le lien entre amour et vérité que le people affaiblit considérablement. Il est difficile, en effet, d’admettre que le crépitement des flashs et les mouvements de caméras dessinent une atmosphère propice à l’échange des sentiments.

Sous prétexte d’élever l’intime au rang d’objet journalistique, la médiatisation de la vie privée réduit les émotions au calcul prosaïque d’utilité. Ce faisant, elle prive le « privé » de ce qui faisait de lui un lieu d’élaboration éthique. Les deux dernières décennies marquent l’intrusion d’une forme de rationalité instrumentale dans la relation amoureuse :

Le nouvel « esprit » du capitalisme transfère sa représentation entrepreneuriale d’un agir calculateur sur le rapport à soi des sujets et semble progresser jusqu’à la capillarité des relations intimes5.

C’est moins la confusion entre le privé et le politique qui est en cause que le rabattement de l’intime sur le social et sur l’économique. Lorsque la présidente du Medef assimile la rupture d’un contrat de travail avec la fin d’une histoire d’amour et fait l’apologie de la « précarité » dans toutes les dimensions de la vie, on ne sait plus très bien quoi, de l’intime ou du social, est pris comme modèle. Mais on pressent que la négociation des liens personnels qui fait la spécificité moderne de l’intime menace de se transformer en marchandage.

Il y avait, bien sûr, un peu de naïveté dans l’image du couple asocial, reclus sur l’île déserte des sentiments. Mais c’est sur ce genre de naïveté que se fonde la symbolique de l’amour. Dans la conscience moderne, le suspens de la société constitue paradoxalement le moyen de socialisation du couple, sa manière d’apparaître, mais toujours à la marge. Paraphrasant Goethe et Nietzsche, on pourrait ramener l’éthique romantique de l’amour à la maxime suivante : « Si nous nous aimons, en quoi cela vous regarde-t-il ? »

L’ironisation des regards

La médiatisation de l’intime brise cette économie fragile de la manifestation. Depuis peu, les hommes et les femmes publics ont décidé que leurs amours nous regardaient, et ils ne se sont pas souciés outre mesure de ce qui méritait d’en être exhibé. Plus qu’à une dépolitisation, c’est à une dévalorisation de la sphère privée par les hommes politiques eux-mêmes que l’on assiste. Les derniers avatars de la pipolisation en France sont révélateurs de ce fait. D’une ancienne candidate à la présidence de la République, on pourrait certes attendre autre chose que des métaphores sexuelles à propos de ses compétiteurs (Ségolène Royal évoquant la « panne » qui aurait justifié le refus de François Bayrou de la recevoir). C’est la critique classique de la « pipolisation de la vie politique ». Mais, surtout, on est étonné qu’une « compagne » congédie son « compagnon » par voie de presse, après vingt-cinq ans de vie commune. Cette procédure fort peu sentimentale est l’effet de la « pipolisation de l’intime ».

Concernant Nicolas Sarkozy, il n’est pas (ou plus) très étonnant qu’il fasse état de sa liaison avec une chanteuse célèbre. Le plus troublant est que cette révélation se fasse depuis Disneyland, un lieu que l’on imagine peu propice à la séduction. Sur ce point comme sur d’autres, l’actuel président mène à son terme une logique déjà à l’œuvre dans la société médiatique. L’idéologie de la transparence produit certainement des effets sur l’idée que l’on aimerait pouvoir se faire de la fonction et de la stature présidentielles. C’est pourquoi le discours « républicain » à l’égard de Nicolas Sarkozy est embarrassé. D’une part, le nouveau président est loué parce qu’il affiche la souveraineté de la « volonté politique » contre sa dissolution dans le social (le sarkozysme est à bien des égards l’occultation du social). Mais, d’autre part, le même homme qui promet le retour du politique donne plus à voir de sa vie privée que n’importe lequel de ses prédécesseurs. Ce volontarisme sentimentaliste désoriente les défenseurs de la « chose publique », qui voudraient admirer un président qui ne songe qu’à se faire aimer. Mais il déconcerte plus encore ceux qui, persistant à identifier l’intime et l’authentique, sont condamnés à voir Jacques Séguéla promu au rang de diariste officiel d’un coup de foudre amoureux.

Aujourd’hui, les politiques se plaignent de ne plus avoir de vie privée6. Ils veulent soustraire leur intimité au jugement, mais sans la soustraire aux regards. Devant les journalistes, le président a récemment fait valoir son « droit au bonheur » : encore une manière de manifester publiquement ce qui ne devrait jamais apparaître. Depuis toujours, le droit au bonheur signifie la liberté d’exister en dehors des autres, mais cette liberté ne résiste pas à la promiscuité médiatique que les politiques ont méthodiquement organisée. Les plus exhibitionnistes d’entre eux se trouvent dans la situation de quelqu’un qui a grand ouvert les portes de sa vie et s’étonne de ne plus avoir aucun moyen de se rendre inaccessible. Or, particulièrement dans le domaine politique, l’inaccessibilité est la condition de l’autorité. Quel crédit peut-on accorder à ceux qui montrent tout ?

Mais il y a plus dans cette exhibition de la vie privée. La pipolisation de l’intime est sa trivialisation : en offrant leurs performances amoureuses aux regards, les politiques se vouent aussi à l’ironie des spectateurs. On n’empêchera pas le public de se demander quel amour préside à une discussion où deux amants envisagent la manière dont ils feront publiquement état de leur idylle. « Saint-Germain-des-Prés » suggéra la chanteuse, que l’on dit très « rive gauche » ; « Disneyland » décida le président, que l’on dit très « peuple ». Tous les efforts de mise en scène n’évitent pas que l’on imagine un tel dialogue, et ce marchandage désigne ce qui, dans le people, échappe presque nécessairement au glamour.

Dans cette forme de médiatisation, ce n’est évidemment pas ce que l’on voit qui importe : les spectateurs ont appris à regarder au-delà de ce qu’on leur montre. Du reste, la presse « de qualité » (Gala, Point de vue) a depuis longtemps été supplantée par la presse trash (Voici, Public), qui ne perd jamais une occasion d’ironiser (photos à l’appui) sur les idylles des riches et des puissants. Cette presse concerne des lecteurs qui ont arrêté d’y croire. Insensible au storytelling, ce public connaît la fin de l’histoire et attend avec impatience que les amants qu’on lui montre aient intégré la logique économique au point de devenir des compétiteurs. Ce n’est pas le regard attendri de la chanteuse ou du président, ni la tristesse de la candidate ou du Premier secrétaire qui sont scrutés. Plutôt le regard froid que s’échangent des professionnels de la mise en scène amoureuse qui, de toutes les façons, finiront par s’affronter.

La pipolisation de l’intime ne concerne donc pas les « foules sentimentales » qui pouvaient encore s’émouvoir de l’humanité des puissants7. Désormais, les spectateurs s’amusent que, pour leur plaire, on leur joue la comédie de l’amour. Mais ils ne sont pas dupes de cette comédie, même et surtout lorsque la parole présidentielle leur assure que « c’est du sérieux ».

Il est probable que les politiques choisissent de montrer leurs sentiments parce qu’ils pressentent qu’ils n’ont plus grand-chose d’autre à offrir au public. Leurs joies et leurs peines viennent alors en lieu et place des promesses non tenues, comme une tentative un peu désespérée pour réconcilier les citoyens avec la politique. Mais le calcul est risqué et il se pourrait que la pipolisation de l’intime produise des effets politiques contraires à ceux que l’on recherche. Elle annule ce que nous étions encore prêts à accorder aux hommes publics : un peu d’authenticité. Elle est devenue un instrument d’ironisation du regard bien plus puissant que le désarroi lié à des attentes politiques déçues.

  • 1.

    Hannah Arendt, la Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961, p. 99.

  • 2.

    Voir Christian Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, La Découverte, 2007.

  • 3.

    Voir Erving Goffman, la Mise en scène de la vie quotidienne, t. II, les Relations en public, Paris, Minuit, 1973.

  • 4.

    Axel Honneth, la Société du mépris, Paris, La Découverte, 2006, p. 301.

  • 5.

    A. Honneth, la Société du mépris, op. cit., p. 303.

  • 6.

    Cette plainte prend parfois une forme judiciaire, comme lorsque Ségolène Royal attaque en justice Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, auteurs de la Femme fatale. Sur ce point, l’ancienne candidate à l’élection présidentielle a reçu le soutien de Nicolas Sarkozy.

  • 7.

    Dans une chanson intitulée Foules sentimentales, Alain Souchon évoquait cette presse où l’« on nous inflige des désirs qui nous affligent ». C’était il y a une quinzaine d’années. Entre-temps, la capacité d’affliction du public a été largement entamée par l’exhibition, devenue routinière, des « amours » stratégiques.