La Ve République est morte, vive la Ve République !


L’élection présidentielle de 2017 semble faite pour une histoire racontée du point de vue des « vaincus ». Jamais une campagne n’aura été à ce point rythmée par l’élimination systématique des favoris. À droite, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy ont été écartés par leurs propres électeurs ; la voie royale promise à François Fillon s’est transformée en chemin de croix. Après un quinquennat marqué par les échecs et les abandons, il n’y avait pas de favori à gauche. Au moins la logique institutionnelle aurait-elle voulu que le président sortant ou son Premier ministre viennent défendre leur bilan. Mais les électeurs restés fidèles au Parti socialiste ont préféré un candidat frondeur qui, à son tour, s’est vu infliger une défaite sans précédent. On dit que l’échec forge les caractères politiques. En l’espèce, il a contraint ceux qui l’ont subi à imaginer une vie un peu moins cruelle.

Parmi les vaincus, il faut encore mentionner la procédure des primaires. Présentées comme une planche de salut pour le présidentialisme à la française, elles ont accéléré sa crise. Aucun des candidats sortis indemnes de cette épreuve n’a voulu y participer. En revanche, ceux qui se sont frottés à cette mécanique infernale quittent le paysage, au moins pour un long purgatoire. Les primaires devaient déléguer aux électeurs le soin de dénouer les conflits idéologiques que les partis sont devenus incapables de régler en leur sein1. Elles n’ont rien réglé du tout puisque les oppositions idéologiques ne sont mises sous le boisseau que dans les périodes de victoire. Anticipant la défaite, certains candidats malheureux à la présélection ont trahi leur camp sans attendre le premier tour pour courir derrière le vainqueur annoncé.

Au-delà des sorties de route individuelles, cette élection a pris l’allure d’une dénonciation de tout un système. Si la rhétorique du « changement » est fréquente lors des campagnes électorales, les deux candidats les plus chanceux de ce scrutin (Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon) n’ont pas hésité à pronostiquer la fin du « vieux monde ».

On ne s’entend pas facilement sur ce qui fait le monde présent, encore moins sur ce qui, en lui, est « vieux » au point d’être d’ores et déjà condamné. C’est d’abord une question de dates. Pour le nouveau président, le monde ancien semble être celui du capitalisme industriel, des rigidités salariales et de protections sociales de plus en plus illusoires. Pour son concurrent malheureux de la France insoumise, ce monde déjà vieux est plus récent puisqu’il s’agit de celui du capitalisme technique, de la dérégulation financière et de la catastrophe écologique. Sur le plan culturel, la différence est abyssale, mais c’est à l’aune de la globalisation que les deux diagnostics ont été posés. Même s’il ne s’agit pas du même, Macron et Mélenchon ont invité le « monde » dans un débat démocratique français généralement obnubilé par les idiosyncrasies hexagonales.

Triomphe du mouvementisme

Cette originalité, ils la doivent à la forme d’organisation politique qu’ils ont créée. Dépourvus, pour l’heure, d’élus locaux, En marche ! et la France insoumise ont évoqué des défis globaux plutôt que de flatter les particularismes ou d’entonner pour la énième fois le refrain du roman national. Parmi les vaincus les plus spectaculaires de cette élection, on compte en effet les partis traditionnels qui, organisés pour l’alternance, ont été éliminés dès le premier tour du scrutin. Comme son nom l’indique, un « parti » est censé mettre en scène les conflits idéologiques et matériels qui traversent la société, ce qui suppose de reconnaître que celle-ci est traversée par les différences. Mais, depuis près de deux décennies, le Parti socialiste et son concurrent de droite ont surjoué les oppositions (en particulier sur le plan sociétal) pour masquer un accord de fond sur la politique économique.

Chacun à sa manière, Macron et Mélenchon ont pris acte du fait que ce consensus inavoué n’était plus tenable. C’est la raison pour laquelle ils ont misé sur les mouvements plutôt que sur les vieux partis. Le premier assume le consensus (« et de droite et de gauche ») et tente de l’articuler dans un néo-progressisme débarrassé des attitudes partisanes du passé. Le second relance le dissensus en lui donnant les traits d’une opposition risquée entre la « caste » et le « peuple », à laquelle il tente toutefois de conférer un sens politique. Ici et là, c’est encore l’ancien monde qui est condamné : celui où l’appartenance à un parti valait comme une identité idéologique qu’il est inutile de redéfinir à l’épreuve des événements. En s’appuyant sur la transversalité des réseaux sociaux, les mouvements inversent le circuit traditionnel de la politisation : c’est l’échange qui fonde l’appartenance. Au lieu de prendre sa carte une fois pour toutes, le militant prend part à l’élaboration du programme, lance des réunions publiques ou virtuelles, s’engage sur une charte plutôt que sur des statuts rigides.

La mobilité de ces organisations leur permet sans aucun doute de s’adapter aux accélérations de l’histoire. Leur fonctionnement incite aussi à intégrer à la parole publique des désirs tirés de l’expérience concrète des citoyens. Ces avantages ne sont pourtant pas dénués d’ambiguïtés. Le risque des mouvements n’est pas seulement, comme l’aurait dit Sartre, que le « groupe » retombe dans le « pratico-inerte », en l’occurrence dans les automatismes du parti. Il réside plutôt dans l’absence de médiation entre l’horizontalité (valorisée dans les discours) et la verticalité (pratiquée dans les faits). Or, en France, cette éclosion des mouvements a lieu dans un contexte institutionnel où tout concourt à abolir les médiations au profit de la figure du leader.

Parmi les vaincus des deux derniers quinquennats et de l’élection qui vient d’en sanctionner l’inutilité, on cite rarement les institutions de la Ve République. C’est que la logique des mouvements permet paradoxalement de masquer la décrépitude du présidentialisme à la française. Nul ne peut nier, par exemple, que le charisme de son porte-parole a joué un rôle décisif dans la percée électorale de la France insoumise. Au moins Mélenchon a-t-il fait du passage à une VIe République (qu’il espère parlementaire) le cœur de son programme. Le nouveau président est beaucoup plus entouré, mais son projet ne comporte qu’une seule mesure qui va dans le sens du parlementarisme : l’introduction d’une dose de proportionnelle dans l’élection des députés. À supposer qu’une promesse faite si souvent soit tenue, elle s’assimile à une potion homéopathique administrée à un patient grabataire.

L’Amérique sans les contre-pouvoirs ?

De fait, la Ve République, telle qu’elle a été imaginée par ses inventeurs, est à l’article de la mort. Le passage absurde au quinquennat a défait le semblant d’équilibre entre les pouvoirs qui la caractérisait. Le renforcement de l’exécutif (en fait du président) impliqué par ce calendrier condamne l’Assemblée à n’être qu’une chambre d’enregistrement parfois traversée par des spasmes de « fronde » qu’il faut éteindre à coups de 49.3. Une Constitution qui devait, en principe, être semi-parlementaire s’abîme ainsi dans un présidentialisme auquel l’accélération du temps politique ôte tout prestige. Qu’il soit hyperactif façon Sarkozy ou bonhomme version Hollande, le président est fragilisé pour des raisons structurelles : dans un monde en réseaux, plus on concentre les pouvoirs, plus on affaiblit leur autorité.

La Ve République affaiblie rend la dynamique des mouvements équivoque. Du côté de l’horizontalité, Emmanuel Macron propose d’instaurer des « jurys citoyens » qui évaluent le travail parlementaire. À condition qu’elle n’abolisse pas la médiation incarnée par les élus dans un régime représentatif, une telle mesure est bienvenue. Mais c’est de loin la verticalité qui l’emporte dans un (maigre) projet institutionnel qui privilégie le rapport direct entre le président et l’opinion : diminution du nombre des élus, accélération de la procédure parlementaire, recours aux ordonnances, annualisation d’un discours présidentiel devant le Congrès.

La mise en scène mitterrandienne – mais sans la rose – du Louvre porte à croire que le président envisage de sauver la Ve République en l’américanisant, c’est-à-dire en l’orientant vers un régime présidentiel assumé. Une telle évolution a tout pour plaire à des médias avides de mythologie monarchique. Mais pour qu’elle serve la démocratie, il faudrait établir des contre-pouvoirs que la présente Constitution ne permet justement pas d’institutionnaliser. Les appels rituels à la « société civile » ne suffiront pas à résoudre la quadrature du cercle : le fait de ne jamais avoir été élu ne donne a priori aucun avantage pour obtenir le titre de représentant de la société civile. Ce qui importe pour renforcer cette dernière, c’est son degré de « civilité », c’est-à-dire la possibilité de délibérer et d’organiser collectivement le conflit en marge de l’appareil d’État. La Constitution de la Ve République, surtout si elle fait encore un pas de plus vers la personnalisation, rend tout bonnement impossible l’émergence d’un tel régime de conflictualité.

Contrairement à ce que l’on dit souvent, ce n’est pas la transformation de la sociologie du personnel politique qui rend obsolètes les institutions de la Ve République. La démocratie française peut se remettre de ne plus confier son sort à des caractères aussi trempés dans l’histoire que ceux du général de Gaulle ou de François Mitterrand. Ce qui condamne cette Constitution, c’est qu’elle a été faite dans un temps où les opinons étaient stabilisées dans des partis à l’identité idéologique forte, où l’autorité du pouvoir était entée sur la souveraineté des États-nations et où le temps politique n’était pas assujetti à celui de l’information. Qu’on les regrette ou non, ces conditions ont disparu.

C’est pourquoi, dans un cadre constitutionnel inchangé, le mouvement au pouvoir se condamne à devenir une assemblée de followers entichés du nouvel élu. À la vitesse où évoluent les sentiments virtuels, il est à craindre que leur « amour » se mue en ressentiment avec la rapidité de l’éclair. Pour éviter que la politique française ne se résume à une foire d’empoigne, il faudrait imaginer une Constitution parlementaire qui institutionnalise les conflits plutôt que de mettre en scène les passions autour de quelques noms propres.

Note

  • 1.

    Voir Michaël Fœssel, « Le mantra des primaires », Esprit, février 2016.