Le retour de l'homme blanc ?
En 1983, paraissait le Sanglot de l’homme blanc, une charge virulente contre la culpabilité post-coloniale qui, selon Pascal Bruckner, tenait lieu de politique et de morale aux sociétés occidentales contemporaines1. En France, Pierre Mauroy était Premier ministre et le Parti socialiste s’apprêtait à lancer « Sos Racisme » dans le but de ramener à lui la deuxième génération issue de l’immigration africaine et maghrébine. Aux États-Unis, les campus universitaires devenaient sensibles à leur manière de parler des minorités (ce que les opposants ont par la suite dénoncé au titre de « politiquement correct ») et les politiques de discrimination positive venaient d’être constitutionnalisées par la Cour suprême (1978). Les raisons de croire que l’« homme blanc » avait intériorisé les discours tiers-mondistes et battait sa coulpe devant ses fautes passées semblaient nombreuses. L’opposition entre le Nord (prédateur et capitaliste) et le Sud (exploité et progressiste) jouait un rôle dans des discours qui remplaçaient la lutte des classes par celles des mémoires. Les pleurs de l’homme blanc pouvaient apparaître comme le signe d’un accablement moral dont il fallait sortir pour affronter la politique de manière plus réaliste.
Déjà à l’époque, une vue plus précise aurait fait naître quelques doutes sur ce scénario. En France, le Front national amorçait sa percée électorale sur la base d’un discours très occidentaliste et mâtiné de nostalgies coloniales en tout genre. Aux États-Unis, l’administration Reagan mettait en œuvre une « révolution conservatrice » qui plaçait les valeurs de l’Amérique (blanche) très au-dessus des droits des minorités. Le moins que l’on puisse dire est que, envisagée à l’aune de ces faits politiques, la culpabilité de l’Occident face à son histoire n’a pas été un sentiment universellement partagé. Quand bien même ils auraient façonné quelques livres d’histoire et nourri quelques expositions médiatisées sur la colonisation ou l’esclavage, les « sanglots de l’homme blanc » n’ont de toute évidence jamais été un phénomène de masse.
Aujourd’hui, ils semblent réservés à quelques unhappy fews qui, sur les campus américains ou dans les colonnes d’une presse de gauche de plus en plus désertée par les lecteurs, continuent à faire le procès moral de la civilisation occidentale. Que l’on s’en réjouisse ou que l’on s’en plaigne, il est incontestable que l’« homme blanc » a abaissé le niveau de son surmoi au cours des dernières décennies. Fini de pleurer, l’heure est à l’affirmation de soi et de ses « valeurs ».
Sur le plan de la simple traduction électorale, cette affirmation sans scrupule a été actée de manière spectaculaire par la victoire de Donald Trump. La plupart des commentateurs, qui n’avaient pourtant rien vu venir, se sont empressés de lire dans l’élection du magnat de l’immobilier la revanche de l’« homme blanc », une formule à entendre dans son sens ethnique, culturel et « genré » (le vote Trump a été majoritairement masculin). On a envoyé des reporters dans l’Ohio ou en Pennsylvanie pour récolter la parole de ces électeurs fiers de leurs racines, la casquette Make America Great Again vissée sur la tête et peu regardants sur les propos sexistes et racistes de leur candidat. À lire certains commentaires, on découvre, visiblement médusé, que l’Amérique profonde était totalement étrangère aux avancées des cultural et des gender studies en matière d’autocritique. Avant le désastre industriel, les ratés de la présidence Obama et les insuffisances de la campagne Clinton, le vote Trump s’expliquerait par des motifs culturels.
Autre pays, autre sociologie spontanée. En France, le triomphe de François Fillon lors des primaires de la droite a, lui aussi, donné lieu à des commentaires qui se situent à la frontière du culturalisme et des sciences sociales. S’il est établi que le vote Trump a été majoritaire chez les plus fortunés, le vote Fillon semble être celui de la bourgeoisie aisée de province. La connaissance que la France a de sa bourgeoisie laisse à désirer : à force de ne parler que de la très sarkozyste Neuilly, on a fini par oublier Versailles et les châteaux en Bretagne. Les enquêtes post-élection nous ont ainsi fait découvrir une France catholique par tradition plus que par engagement religieux, économiquement libérale par méfiance à l’égard de l’État jacobin et de ses fonctionnaires, en recherche d’un « récit national » qui remonte aux Capétiens. Déjà très présente dans La Manif pour tous, cette frange de la population aurait plébiscité un candidat bien décidé à allier le conservatisme sociétal et la dérégulation économique, même si c’est sur un mode très policé.
L’ennui avec ces sociologies hâtives est qu’elles sont construites a posteriori pour rendre évident ce que l’on jugeait inimaginable quelques jours plus tôt. Autrefois, l’« homme blanc » sanglotait sur ses crimes, puis il s’est mis à jouir des bienfaits de la globalisation dans des centres urbains branchés et tolérants, finalement il s’est avéré plus traditionaliste qu’on ne le pensait. On croyait les pauvres devenus réactionnaires (« les ouvriers votent pour le Front national ») et les bourgeois devenus bohèmes, et l’on découvre à la faveur d’élections surprises que les pauvres s’abstiennent majoritairement tandis qu’il existe une bourgeoisie hostile aux sirènes de la modernité libertaire. On ne sait jamais exactement de qui on parle, mais les étiquettes valsent. Le réel déjoue-t-il les catégories ? Qu’à cela ne tienne, changeons les catégories ! Après les bobos, voilà les « boubours » (« bourgeois bourrins ») lassés de la repentance, fiers de leur virilité et affichant sur un mode agressif leurs croyances dans la supériorité de la nation sur le cosmopolitisme2.
Pour comprendre les mouvements de fond qui traversent les sociétés occidentales exposées à la globalisation, il faudra davantage que ces étiquettes forgées dans la hâte pour expliquer l’inexplicable. À propos de l’« homme blanc », Gilles Deleuze affirmait que la notion est tellement générale qu’elle ne correspond à aucun individu en particulier : la « majorité », ce n’est personne, les « minorités », c’est tout le monde. Certes, il existe des pesanteurs sociologiques : la victoire de Donald Trump et celle de François Fillon montrent justement qu’elles sont plus lentes à évoluer qu’un certain discours médiatique sur l’accélération ne voudrait le faire croire. Mais le propre d’une société démocratique est de soumettre les appartenances ethniques et culturelles au conflit. Non moins que les affirmations essentialistes sur les « musulmans » ou les « Noirs », les théories de l’« homme blanc » inscrivent l’individu dans un destin politique. À force d’être assigné à résidence dans des « valeurs », il peut être tenté d’y adhérer sans plus rien voir de ce qui le distingue de l’idéal-type auquel il est censé ressembler.
De l’« homme blanc », si c’est bien lui qui règle la donne politique en Occident, on peut seulement espérer qu’il est plus complexe qu’on ne veut nous le faire croire : misérabiliste hier, arrogant aujourd’hui. L’attention aux arguments, la réflexion sur le juste et l’injuste, la confrontation avec les expériences minoritaires sont autant de préalables démocratiques qui déjouent les sociologies post-électorales hâtives. Sans ces pratiques qui fragilisent les représentations normatives, ni les hommes blancs, ni les femmes noires, ni personne n’a une chance de devenir citoyen.
Note
- 1.
Pascal Bruckner, le Sanglot de l’homme blanc, Paris, Seuil, coll. « L’Histoire immédiate », 1983.
- 2.
Voir Libération du 8 décembre 2016.