Positions : Le plagiat à l'heure de l'internet et des auteurs sans œuvre


Dans les accusations de plagiat lancées récemment contre Joseph Macé-Scaron, les effets collatéraux sont plus instructifs que les faits eux-mêmes1. Que nombre de journalistes aient tendance à se recopier les uns les autres n’est pas une nouvelle absolument bouleversante : les correspondants de l’Afp en savent quelque chose. Si ces pratiques se retrouvent aujourd’hui dans les éditoriaux, c’est tout simplement parce que notre société « éditorialise » comme aucune autre avant elle. Comment ne pas se répéter lorsqu’on est invité quotidiennement à commenter tout et n’importe quoi2 ?

À cet égard, il n’y a rien de surprenant à ce que Joseph Macé-Scaron pratique des emprunts coupables à ses collègues journalistes et écrivains. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous avons retenu qu’il était directeur du Magazine littéraire, occupait la même fonction (mais comme adjoint) à Marianne, présentait jusqu’à l’année dernière une émission sur France culture consacrée à la critique littéraire, faisait office d’invité permanent sur Rtl et sur I-Télévision où il occupe le rôle d’éditorialiste « de gauche ». Nul besoin de faire une hypothèse sur son talent pour en conclure que la somme de ces emplois est difficilement compatible avec le travail de romancier. Le cumul des activités médiatiques, dont Macé-Scaron n’est qu’un exemple parmi d’autres, rend d’ailleurs purement rhétorique l’usage du mot « travail ». La meilleure volonté du monde ne peut rien contre les limites des capacités humaines, elle ne contribue pas plus à allonger les heures d’une journée.

À moins, bien sûr, de tirer parti des nouvelles technologies qui, comme chacun sait, promettent le dépassement des limites humaines. Si le plagiat n’est pas une pratique nouvelle, il devient plus tentant que jamais dès lors que l’on trouve en quelques clics sur l’internet une information qu’il fallait autrefois chercher dans les bibliothèques. Plus tentant, et aussi moins compromettant. Recopier mot à mot les passages d’un livre n’est pas une activité gratifiante, tandis que l’opération du « copier-coller » est beaucoup plus rapide et presque indolore pour le narcissisme. Michel Houellebecq l’a expérimenté en intégrant à son dernier roman une page de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. On ne lui en a, somme toute, pas tenu rigueur : sur la toile, les informations sont disponibles pour tous. De là à penser que celui qui les publie n’a aucun droit sur elles … Or, on trouve désormais la plupart des articles de journaux et un grand nombre de livres sur l’internet. Il suffit de les considérer comme de simples « informations » anonymes pour se les approprier en oubliant de citer ses sources.

Nous ignorons si Macé-Scaron a procédé de cette manière ou pratiqué le plagiat à l’ancienne. Mais il est clair que l’internet, en plus des problèmes juridiques qu’il pose, a d’ores et déjà transformé la perception de la propriété intellectuelle. Aujourd’hui, les enseignants désespèrent de trouver des sujets de dissertation dont le corrigé n’est pas déjà disponible sur la toile. À l’université, il devient de plus en plus difficile d’évaluer les mémoires des étudiants, au point que l’on a créé des logiciels capables de repérer les opérations de « copier-coller » sur un document informatique. Si le geste demeure identique au plagiat, il a pour lui de s’appuyer sur la confusion créée par l’internet où, même lorsqu’ils sont signés, les textes semblent n’avoir aucun auteur. Là où le papier faisait autorité, les écrans donnent le sentiment que tout est libre d’usage.

Il est vrai que, si l’internet est un phénomène mondial, tous les pays ne réagissent pas de la même manière aux abus facilités par la diffusion électronique des contenus. En Allemagne, par exemple, le ministre de la Défense, nommé Guttenberg (cela ne s’invente pas), a été contraint de démissionner après qu’il a été convaincu de plagiat informatique dans son doctorat. Par la suite, plusieurs politiciens allemands accusés de faits similaires ont subi le même sort et sont sur le point de se voir retirer leurs titres universitaires. En France, où le statut de « docteur » est moins prestigieux et le respect pour la science académique intermittent, le plagiat avéré n’a jamais empêché un intellectuel de continuer sa carrière. Gageons qu’il ne retiendra pas longtemps Joseph Macé-Scaron loin des caméras et des micros.

Car, en plus de rendre le plagiat plus aisé, l’internet contribue comme aucun autre média à relativiser la notion d’auteur. Le directeur du Magazine littéraire l’a compris à sa manière en prétextant de l’« intertextualité » pour justifier ses emprunts. Quelques jours plus tard, c’est Montaigne ? citant Plutarque sans notes de bas de page ? qui était convoqué à la barre des témoins de moralité. On s’attendait à voir invoqué Walter Benjamin qui rêvait d’un livre composé uniquement de citations …

L’intertextualité était un thème phare de la critique littéraire des années 1960 : elle devait démontrer l’autonomie de la littérature qui, plutôt que de parler du monde, parlait d’elle-même par tout un jeu de références cachées. Son retour inattendu prend un tout autre sens à l’heure du « copier-coller ». L’internet semble réaliser la disparition de la notion d’auteur d’une manière moins sophistiquée, mais beaucoup plus efficace que le structuralisme. Sur un écran, le texte est assimilé à un simple « contenu » orphelin de toute paternité, et pour cela disponible à un libre usage. La mise en ligne d’un texte par son auteur est perçue comme une désappropriation qui légitime par avance tous les emprunts.

Le concept d’« auteur », qui n’a pas toujours existé, est-il pour autant en train de disparaître sous nos yeux ? Comme le rappelait récemment Roger Chartier, la reconnaissance du statut de l’auteur suppose l’individualisation de l’œuvre, sa matérialité et la promotion du droit de la propriété intellectuelle : autant d’éléments remis en cause par la révolution numérique3. Si autant d’étudiants puisent aujourd’hui dans le fonds immense de l’internet, c’est peut-être moins par malhonnêteté que parce qu’ils l’envisagent précisément comme un « fonds » anonyme. Le « tout information » ou la confusion entre des œuvres et de simples « contenus » pose sans doute des problèmes bien plus redoutables que le plagiat pratiqué par des écrivains médiatiques.

Pourtant, les mésaventures de Macé-Scaron nous montrent que la situation est plus complexe et que notre époque n’est pas simplement celle de la « fin de l’auteur ». D’une part, la définition de la propriété intellectuelle a toujours posé le problème du rapport entre le droit et l’immatériel. Bien avant l’apparition de l’internet, Kant a montré que le droit d’auteur constituait une exception au régime de la propriété, généralement associée à une chose. C’est en tant que « personne » que l’auteur peut être tenu pour le véritable propriétaire de son œuvre, précisément contre les prétentions de l’acheteur du livre à s’approprier son contenu4. De ce point de vue, le « copier-coller » contemporain ne se distingue pas du plagiat traditionnel : dans les deux cas, on rompt le contrat tacite avec l’auteur qui fait de ce dernier le détenteur exclusif de ses idées et productions.

D’autre part, c’est moins à la disparition de la notion d’auteur que nous assistons qu’à sa transformation profonde. Jusqu’ici, l’auteur était associé à une œuvre et le lien entre ces deux termes fondait le type particulier de propriété entre un individu et ses créations. Aujourd’hui, les médias consacrent comme jamais auparavant les auteurs en tant qu’individus, mais sans plus accorder la moindre créance à la notion d’œuvre. D’où la foule d’écrivains sans œuvre qui, lors de chaque rentrée littéraire, fait une apparition d’autant plus tonitruante qu’elle sera éphémère sur la scène médiatique. Comment s’étonner, dans ces conditions, de la relative indulgence manifestée à l’égard du plagiat ? Là où il n’y a plus de contrat tacite avec l’œuvre, il ne reste plus à l’auteur qu’à être un « bon client » pour les plateaux de télévision.

Au-delà de sa responsabilité personnelle, Macé-Scaron paye le prix du décalage actuel entre la médiatisation des auteurs et leur désacralisation. Ce n’est pas un hasard si les révélations sur ses plagiats ont d’abord eu lieu sur l’internet : la blogosphère est simplement plus cohérente que la bulle médiatique. S’il n’y a plus d’œuvres, on voit mal, en effet, pourquoi il faudrait continuer à valoriser artificiellement les auteurs. Ce qui est reproché au plagiaire, c’est moins de ne pas citer ses sources que de vouloir profiter du statut social d’écrivain sans se soumettre à aucune des contraintes de la création.

  • 1.

    On a d’abord relevé de grandes similitudes entre le roman de Macé-Scaron, Ticket d’entrée, et un livre du romancier américain Bill Bryson. Au fil des révélations (qui, dans ce cas, pleuvent), on a aussi mis en lumière des plagiats dans les éditoriaux du journaliste.

  • 2.

    Preuve de l’importance prise aujourd’hui par l’« éditorial » : la direction de Marianne a décidé, à titre de sanction, d’en priver Joseph Macé-Scaron et de le cantonner au journalisme d’enquête.

  • 3.

    Voir « Le livre, un patrimoine méconnu », Esprit, mai 2011 (table ronde).

  • 4.

    Voir Kant, Qu’est-ce qu’un livre ?, Paris, Puf, 1995.