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Positions – Quand la révolte fiscale débarque en France

novembre 2012

#Divers

Boris Johnson, le maire excentrique et droitier de Londres, s’est taillé un franc succès lorsque, devant les militants du Parti conservateur anglais, il a accusé la politique fiscale de François Hollande d’imposer aux Français une « tyrannie inconnue depuis 1789 ». Le choix de la date est malheureux, mais suggestif : le leader tory a sûrement voulu évoquer la Terreur de 1793, alors que c’est à l’abolition des privilèges que nous ramène cette dénonciation. Le Premier ministre David Cameron avait déjà promis de « dérouler le tapis rouge » aux citoyens français victimes de la fiscalité confiscatoire mise en place par le gouvernement socialiste. La City comme nouveau refuge pour les victimes de la persécution d’État : on a les exils qu’on peut.

La sortie de Johnson participe d’un mouvement de révolte fiscale jusque-là peu connu en France. Dans les années 1980, les politistes constataient déjà, ébahis, l’étrange alliance entre une part importante des classes populaires américaines et les franges les plus libérales du Parti républicain. À grand renfort de propagande, on a réussi à convaincre de nombreux citoyens américains que leur misère était le fait d’un État fédéral vorace. Les dépenses sociales (mais non militaires) ont été présentées pendant des décennies comme un obstacle au « rêve américain » adroitement reconverti en monnaie sonnante et trébuchante. Le mouvement du Tea Party de 2009 sort de cette croyance : être américain, c’est pouvoir devenir millionnaire à la force du poignet et par la grâce de Dieu. On ne s’attarde pas trop sur la valeur réelle de cette possibilité, ce qui permet de présenter les impôts comme le seul obstacle à l’égalisation des conditions.

La dénonciation de la boulimie de l’État est un leitmotiv de la pensée libérale. Elle a pu être compatible avec la pensée démocratique aussi longtemps que la critique portait sur la bureaucratie et les atteintes aux libertés qu’elle entraîne presque toujours. Mais la bureaucratie s’est avérée parfaitement compatible avec les politiques néolibérales. Le coup de force de l’idéologie contemporaine de la révolte fiscale est d’avoir déplacé le curseur de la liberté vers une égalité paradoxale : l’impôt apparaît toujours injuste s’il taxe une société intégralement constituée d’entrepreneurs. Il suffit donc d’être assujetti à l’impôt sur le revenu pour se percevoir comme victime d’un vol d’État. La redistribution devient un acte politique suspect, même du point de vue des moins riches.

C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier la politique fiscale du gouvernement français. Sur un plan économique, les cinq années de sarkozysme ont laissé des traces équivoques : à la fois le sentiment d’une injustice (le « bouclier fiscal », l’abaissement de l’Isf) et la montée en puissance, en particulier dans la presse, des discours sensibles à la détresse du contribuable. De là un désir de réforme des socialistes marqué par une telle prudence que l’on finit par ne rien voir venir de vraiment nouveau. Quoi qu’en pense le maire de Londres, il n’y a eu aucune révolution en la matière. Ni le prélèvement à la source ni la simplification de l’assiette fiscale ne sont en vue ; en revanche, la « Tva sociale » pourrait bien faire un retour inattendu. Quant au fameux taux d’imposition à 75 % pour les revenus (hors capital) supérieurs à un million d’euros, même le gouvernement reconnaît qu’il est destiné à demeurer symbolique.

Restait le projet d’harmoniser la fiscalité du travail et celle du capital. Compte tenu des causes de la crise financière actuelle, on aurait pu s’attendre à ce que le gouvernement tienne bon sur sa volonté de taxer davantage les plus-values de cession d’entreprises. C’était un moyen de marier la justice sociale avec une rationalité économique élémentaire en limitant la spéculation sur la vente de sociétés qui sont devenues (avec leurs salariés) des variables d’ajustement dans la course au profit rapide. Mais c’était compter sans la révolte fiscale des « pigeons » qui, en quelques tweets et une première page du Figaro, ont fait reculer le gouvernement.

Les « pigeons » sont des créateurs de start-up, cette nouvelle forme d’entreprise que l’on crée en pensant par avance aux bénéfices que l’on fera en la revendant. Jeunes, technophiles et décomplexés face à la globalisation, ils ne touchent pratiquement plus terre. Ces entrepreneurs (il s’agit presque toujours d’hommes) ne se mêlent de politique que lorsque leur projet de devenir millionnaires à la faveur des illusions du virtuel est menacé par un gouvernement « tyrannique ». Depuis le 10e arrondissement de Paris ou la Californie, ils mobilisent en un rien de temps les réseaux sociaux pour stigmatiser ceux qui ont l’impudence de ramener au réel leur utopie mondialisée : « Futurs millionnaires de tous les pays, unissez-vous ! » Dans un roman récent, Aurélien Bellanger a conféré des lettres de noblesse littéraires à ces « premiers chrétiens » du néocapitalisme qui bousculent les idées reçues, détruisent le monde ancien et prônent l’accélération, surtout lorsqu’il s’agit de devenir riches. Là encore, on a les parousies qu’on mérite1.

Il ne s’est pas trouvé grand monde au cours de cette révolte fiscale réussie pour rappeler que la spéculation sur les start-up a été à la source de l’explosion de la bulle internet en 2000, une crise qui anticipait largement sur celle que nous subissons aujourd’hui. En revanche, la croisade des néo-entrepreneurs a reçu l’appui de l’Ump et du patronat : en suivant Jean-François Copé (qui parle désormais de « racisme anti-blanc »), Laurence Parisot n’a pas hésité à critiquer le « racisme anti-entreprise » du gouvernement. Il n’en a pas fallu davantage pour que les socialistes, cédant à l’égalitarisme entrepreneurial, promettent d’amender leur projet. On pourra continuer à créer des entreprises dans le seul but de les revendre à court terme (c’est-à-dire avant que ne se pose la question de leur valeur réelle) sans craindre une trop grande ponction de l’État.

On peut penser que tout cela ne relève que des péripéties de la communication : les « pigeons » ont été les plus forts en utilisant les armes des « Indignés » contre l’argumentation trop institutionnelle du gouvernement. En effet, ce ne serait pas si grave si cette reculade gouvernementale ne venait pas après vingt ans de baisse de l’imposition fiscale, en particulier sur les entreprises, dans toute la sphère occidentale. Ceux qui, aujourd’hui, insistent avec le plus de gravité sur le poids de la dette publique ne veulent rien entendre d’une hausse des impôts. Il n’y a plus alors, pour juguler les déficits, qu’à tailler dans les dépenses. C’est pourquoi la révolte fiscale n’est pas un effet de la crise, mais un de ses éléments aggravants.

  • 1.

    Voir Aurélien Bellanger, la Théorie de l’information, Paris, Gallimard, 2012. Le modèle avoué du personnage principal est Xavier Niel, actuel Pdg de Free et inspirateur des « pigeons ».

Michaël Fœssel

Philosophe, il a présenté et commenté l'oeuvre de Paul Ricœur (Anthologie Paul Ricœur, avec Fabien Lamouche), a coordonné plusieurs numéros spéciaux de la revue, notamment, en mars-avril 2012, « Où en sont les philosophes ? ». Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. Il est notamment l'auteur de L'Équivoque du monde (CNRS Éditions, 2008), de La Privation de l'intime (Seuil, 2008), État de

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