Qu'est-ce qui nous motive ? À propos du Désintéressement, de Jon Elster
À propos du Désintéressement, de Jon Elster
Le désintéressement dans l’action est-il possible ? S’il l’est, est-il connaissable ? Et comment, alors, quantifier son importance dans une motivation subjective ? Ces questions prennent évidemment un relief particulier, à l’heure où les remises en cause de l’hégémonie de « l’homme économique », exclusivement déterminé par le calcul rationnel de son intérêt, se multiplient. La crise financière inflige aux convictions sur les motivations de l’action un singulier démenti : n’y aurait-il pas quelque chose de déraisonnable dans l’hyper-rationalisme des économistes ?
Le livre de Jon Elster* présente la singularité de produire une critique tout à la fois épistémologique et morale des présupposés propres aux partisans de l’intéressement. Tout en reconnaissant une validité descriptive à la théorie des jeux, il réfute l’hypothèse selon laquelle la maximisation des profits et de l’utilité constituerait la physionomie de toutes nos intentions. Pour cela, le livre associe une analyse concrète des processus de décision à des références philosophiques et littéraires qui permettent d’éclairer l’insondable : le jeu des raisons (mais aussi des passions) qui nous font agir. Il s’agit de rappeler la complexité et le caractère multifactoriel des motivations humaines. Une complexité qui ne saurait être ramenée à une « économique universelle » semblable à la « mathématique universelle » par laquelle Descartes prétendait dire du réel tout ce qu’il y a à en dire.
Mathématiser l’action : le privilège de la théorie des intérêts
La question du désintérêt se situe à la frontière de l’anthropologie et de l’épistémologie de l’action. Délaissant la première dimension au bénéfice de la seconde, la plupart des économistes ont, selon l’auteur, adopté la théorie du choix rationnel en vertu de ses vertus heuristiques : « Celle-ci semble promettre la réalisation de l’idéal scientifique de la prédiction unique1. » Ce parti pris scientiste donne lieu à des hypothèses savoureuses, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre de nous les faire connaître. S’il est scientifiquement souhaitable de faire l’économie de la vertu, on expliquera, par exemple, qu’un immigré envoie de l’argent aux membres de sa famille restée au pays afin de les décourager d’immigrer à leur tout, ce qui ferait baisser son salaire. Machiavel expliquait que, dans le domaine politique, il faut faire comme si l’homme était mauvais par nature. Les partisans de l’homme économique élargissent ce postulat à la moindre de nos actions : dans un contexte d’incertitude, il convient de privilégier l’hypothèse la pire qui a ceci de supérieur sur les autres qu’elle est mathématisable.
Ce livre peut donc être lu comme une mise à l’épreuve de la maxime de La Rochefoucauld selon laquelle « l’orgueil se dédommage toujours et ne perd rien lors même qu’il renonce à la vanité ». Les moralistes français occupent en effet une place de choix dans la généalogie de l’homme économique proposée par l’auteur : pour eux, « l’acte de renoncer à l’applaudissement externe est lui-même applaudi par l’audience interne2 ». La première partie de l’ouvrage (« Analyse conceptuelle ») resitue la logique du « scepticisme », du « cynisme » et des « herméneutiques du soupçon » qui, chacun à leur manière, réduisent le désintéressement à une apparence.
Jon Elster cite un aphorisme de Groucho Marx qui définit assez bien l’étrange logique dans laquelle s’inscrivent les théoriciens du choix rationnel : « Pourquoi ferais-je quoi que ce soit pour les générations futures ? Elles n’ont jamais rien fait pour moi3. » De crainte d’être jugé « naïf », l’économiste refuse a priori toutes les justifications des acteurs qui s’énoncent dans les termes de la gratuité. Mais ce qu’il gagne en simplicité, il le perd aussi bien en finesse psychologique qu’en sens politique, d’autant que la théorie économique de l’action n’a jamais démontré ses mérites en matière de prédictibilité. Comment, par exemple, rendre compte de la décision des Constituants de 1791 de se rendre inéligibles à la première assemblée législative sinon par leur souci de rendre leurs choix institutionnels formellement justes ? Bien sûr, on pourra reconstituer a posteriori les motivations des députés en termes d’intérêts matériels. Mais ces tentatives trahissent l’aveuglement des théories utilitaristes à ce qu’est une procédure : une assemblée peut s’imposer par choix un désintéressement de fait4. Le droit crée ainsi les conditions du désintéressement là où, effectivement, il n’a rien de spontané. La logique juridique est irréductible à celle du calcul intéressé.
La thèse de l’auteur est donc qu’il existe des motivations désintéressées dont le prisme est relativement large, puisqu’elles vont de l’acte gratuit à l’intérêt pour le désintéressement. L’auteur appelle « kantisme de tous les jours », les actes choisis parce que « leur universalisation aurait la meilleure conséquence5 ». Cette forme de « souci désintéressé » est, avec quelques autres, une hypothèse tout à fait crédible. Évidemment, l’altruisme est plus difficile à modéliser que l’égoïsme, ce qui explique le privilège que les économistes accordent au second. Mais l’analyse précise des motivations permet néanmoins de montrer l’efficace de mobiles qui n’empruntent pas à la recherche de l’intérêt.
D’autres théories de la motivation
C’est à ce type d’analyses qu’est consacrée la seconde partie de l’ouvrage (« Études de cas »), la plus volumineuse. L’auteur y passe en revue une série d’actes typiques qui, à un niveau ou à un autre, font intervenir des motivations désintéressées. On ne retiendra que deux exemples que l’on peut situer aux deux extrêmes de l’analyse éthique : le vote et les missions suicides.
Concernant ces dernières, Jon Elster restitue, jusque dans leurs conséquences absurdes, les explications économiques des actes kamikazes. Faire de sa propre mort un instrument au service de celle des autres peut difficilement passer pour le résultat d’un calcul en termes d’intérêt, et c’est justement « parce que les attaquants suicides tiennent à la vie que leur sacrifice a une forte valeur communicative6 ». Plutôt que d’envisager la décision des kamikazes comme l’effet parfaitement rationnel d’un arbitrage entre leur solidarité (avec leur cause) et leur autonomie (d’êtres vivants), il convient donc de faire ce que les économistes acceptent si difficilement de faire : se confronter à l’irrationnel. L’examen de cet exemple permet aussi de préciser qu’un acte désintéressé n’est pas nécessairement vertueux, et qu’il n’y a donc aucune naïveté anthropologique dans le fait de reconnaître une efficacité à ce qui excède l’intérêt.
Plus fondamentales encore sont les analyses consacrées au « paradoxe du vote ». La science économique (adoptée par de nombreux politistes) a, depuis longtemps, rencontré là une limite à son projet : même si son coût est faible, le vote individuel lors d’une élection « dépasse typiquement le bénéfice que tire le votant de son acte de voter7 ». La chance de peser sur le résultat par son seul suffrage étant négligeable, on n’explique tout simplement pas que les élections réunissent tant de participants. Mais le fait de voter n’apparaît paradoxal aux économistes qu’en regard du raisonnement économique… On a là, typiquement, un exemple d’aveuglement dogmatique : un fait devient inexplicable en raison de son incompatibilité avec l’hypothèse de base. Plutôt que d’abandonner l’hypothèse, on minimise le fait. Or, Elster montre que le vote s’explique par le désir désintéressé de voir maintenu le système démocratique. Du reste, la participation est le plus souvent élevée lorsque l’enjeu de l’élection est global et plus ce dernier l’est, moins il « intéresse » les vies individuelles. En somme, l’influence du vote sur les résultats n’a pas de rôle motivant, et l’auteur n’hésite pas à interpréter l’acte de l’électeur comme un « don fait à la société8 ».
Ce qui vaut de l’acte de voter, vaut aussi bien du choix de l’électeur. Dans ce cadre, c’est le « mélange des motivations » qui règne plutôt que le calcul égoïste. Une belle analyse de l’abolition des privilèges lors de la nuit du 4 août vient conclure l’ouvrage qui démontre que les décisions collectives ne sont pas moins assujetties à divers facteurs de motivations que les actes singuliers. L’enthousiasme, la peur (de la jacquerie paysanne), l’altruisme ont joué tout autant que l’intérêt dans la renonciation des constituants à leurs privilèges : « Dans l’atmosphère surexcitée de la nuit du 4 août, le fait même de renoncer au renoncement suffisait pour faire croire à une motivation intéressée9. »
En définitive, ce livre nous convainc de la nécessité de pluraliser les approches pour rendre compte des motivations humaines tout en se situant au niveau de complexité où elles s’élaborent. Jon Elster convoque plusieurs épistémologies de l’action qui excèdent la théorie économique : les sciences cognitives, la psychologie comportementale, la sociologie ou des descriptions littéraires. Dès lors qu’il s’agit de dénoncer le monisme de l’explication en termes d’intérêts matériels, cette profusion d’hypothèses est bienvenue. Mais la question demeure ouverte, à laquelle le second tome devra répondre : quel modèle de rationalité est-il le plus puissant pour éclairer, à défaut de les expliquer, les intentions humaines ?
- *.
Jon Elster, le Désintéressement. Traité critique de l’homme économique I, Paris, Le Seuil, coll. « Les livres du Nouveau Monde », 2009, 380 p.
- 1.
J. Elster, le Désintéressement…, op. cit., p. 13.
- 2.
Ibid., p. 33.
- 3.
Ibid., p. 75.
- 4.
J. Elster, le Désintéressement…, op. cit., p. 95.
- 5.
Ibid., p. 101.
- 6.
Ibid., p. 222.
- 7.
J. Elster, le Désintéressement…, op. cit., p. 244.
- 8.
Ibid., p. 261.
- 9.
Ibid., p. 315.