Un œcuménisme de pacotille ?


Au terme d’une année 2015 particulièrement sinistre, marquée par une succession d’actes de violences commis au nom de la religion, on a assisté pendant les dernières semaines à un regain d’intérêt pour les vertus de l’œcuménisme. Le fait que les anniversaires de la naissance du Christ et du prophète Mohamed aient coïncidé cette année le 24 décembre a renforcé l’engouement de certains pour la célébration de la solidarité interconfessionnelle. On s’est ainsi félicité de l’initiative d’une association de musulmans qui a décidé de protéger des chrétiens venus assister à la messe de Noël à Lens (Pas-de-Calais). Ce type de démarche et de discours s’appuie sur l’idée selon laquelle nous croyons tous, in fine, en un même Dieu et appartenons à la même humanité.

En cette période de crispations identitaires et de radicalisations violentes, de telles initiatives et paroles d’apaisement peuvent apparaître bienvenues. Il faut toutefois s’interroger sur les limites de cette promotion de l’œcuménisme, dans le contexte de crise politique et sociale des démocraties séculières occidentales. Musulmans et chrétiens œcuméniques célèbrent volontiers leur appartenance à une même tradition abrahamique. Soit, mais n’est-il pas problématique de faire d’une appartenance religieuse commune la condition de pensée du vivre-ensemble démocratique ? Ce curieux tournant théologico-politique des démocraties prétendument séculières fait apparaître la crise profonde du politique, de plus en plus réduit à un dispositif de sécurité et d’évitement du conflit1. En particulier, certaines des manifestations les plus populaires et médiatiques de la fraternité abrahamique semblent chercher à faire coïncider à tout prix l’ordre transcendant du sacré et l’ordre immanent des transactions humaines, contribuant ainsi à renforcer l’engouement général pour la « sainte ignorance » (Olivier Roy).

Solidarité religieuse et cohérence doctrinale

Deux débats distincts, en décembre 2015, ont fait apparaître chacun à leur manière l’incommensurabilité entre le discours théologique et l’ordre de la négociation politique. Ils montrent l’illusion qu’il y a à vouloir chercher dans le premier des justifications ou des arguments pour pacifier le second. La première affaire concerne la décision prise par le comité exécutif de Wheaton College, une université privée évangélique située dans la banlieue de Chicago, de suspendre temporairement Larycia Hawkins. Cette professeure de science politique afro-américaine a posté le 10 décembre sur sa page Facebook des photos d’elle portant le hijab, avec un texte qui expliquait cet acte comme l’expression d’une forme de solidarité « incarnée », et non simplement « théorique », avec les femmes musulmanes.

J’exprime ma solidarité religieuse avec les musulmans, parce que, comme moi, chrétienne, ce sont des gens du Livre. […] Et comme l’a dit le pape François la semaine dernière, nous vénérons tous le même Dieu2.

La suspension administrative décidée par l’université suscita une vive indignation chez les musulmans américains, et chez les adeptes du dialogue interreligieux. La direction de l’université publia une déclaration précisant que le renvoi de Mme Hawkins n’était pas lié à la diffusion d’une photo sur laquelle elle portait le hijab, mais à la justification que la professeure avait donnée de son geste, en affirmant que les chrétiens et les musulmans vénèrent le même Dieu. Le communiqué insiste sur l’attachement de l’université à la liberté religieuse et au dialogue interconfessionnel. Il rappelle également :

contrairement à ce qui a été suggéré par certains comptes rendus médiatiques, les réseaux sociaux et l’opinion publique, la suspension administrative du Dr Hawkins résulte des déclarations théologiques qui ne semblent pas en cohérence avec les convictions doctrinales de Wheaton College [souligné par moi], et n’a rien à voir avec sa race, son genre, ou sa décision de porter le hijab pendant la période de l’Avent.

On peut certes déplorer l’effet politique négatif d’une telle décision, dans un contexte marqué par la multiplication des déclarations islamophobes des candidats républicains Donald Trump et Ben Carson et de la progression des agressions contre les musulmans américains. Mais si la décision de renvoyer Mme Hawkins est critiquable politiquement, elle est parfaitement cohérente avec la doctrine intégraliste que promeut Wheaton College, université évangélique. Le communiqué de l’université ne fait rien d’autre que rappeler son attachement à un ensemble de dogmes théologiques, auxquels on est libre d’adhérer ou non. Ce qui est attendu des professeurs qui signent librement la « profession de foi » de l’université, c’est de conserver un discours cohérent, en public et en privé, avec cette interprétation doctrinale. Dans la perspective de la direction de l’université, la décision du renvoi de Mme Hawkins ne signifie pas : « Nous sommes hostiles à l’islam », mais : « La doctrine compte et engage celui qui s’y soumet à une certaine cohérence. » Si l’on comprend que les musulmans américains se soient indignés du sort réservé à la professeure qui leur exprimait sa solidarité, rappelons que la définition américaine – sur les plans juridique, social et politique – de la liberté religieuse est précisément ce qui permet la libre coexistence aux États-Unis d’individus qui, par exemple, s’affichent comme musulmans queer et aussi d’universités islamiques privées qui prônent une doctrine religieuse intégraliste, à la manière de Wheaton College.

La question que pose l’affaire Larycia Hawkins est double. D’une part, elle amène une fois de plus à se demander dans quelle mesure la concorde civile et la solidarité démocratique devraient être tributaires du renoncement, par les organisations et les doctrines religieuses, à leur attachement intransigeant à des aspects dogmatiques qui sont jugés incompatibles avec le libéralisme. Est-ce à dire que le seul rôle acceptable pour les religions dans les sociétés séculières libérales est celui de spiritualités humanistes et d’éthiques de développement personnel, favorables à toutes les causes et principes progressistes, faute de quoi elles seront accusées d’intolérance et d’obscurantisme ? Je laisse la question ouverte.

Le second problème soulevé par l’affaire Hawkins est lié au malentendu sur la cause du renvoi de la professeure. Celui-ci fut présenté comme une punition à l’encontre d’une chrétienne portant le foulard dit « islamique ». En réaction, des étudiantes américaines s’affichèrent, elles aussi, sur Facebook la tête couverte, pour exprimer leur solidarité avec la professeure de Wheaton College et la remercier de son geste de solidarité. Dans ce processus, les pratiques de piété apparaissent comme des « performances » ou des commodités interchangeables par lesquelles on veut affirmer une identité, exprimer une solidarité ou une résistance. L’œcuménisme abrahamique devient alors un marché qui se caractérise par une certaine dose de surenchère narcissique, où il convient d’étaler sa piété et sa solidarité (en montrant que « je suis plus pieux que toi » ou « plus solidaire que toi »). Un article publié par un webzine spécialisé sur les questions d’islam et de genre manifesta clairement le caractère circulaire et vain de ce type de démonstration de solidarité. L’auteure y affirmait vouloir « exprimer [s]a solidarité avec des femmes comme le Dr Larycia Hawkins, qui affichent leur solidarité avec des femmes musulmanes comme [elle]3 ». Les gestes de solidarités « incarnés » se réduisent à de simples marqueurs identitaires, déconnectés de la dimension transcendante, qui fait la spécificité du religieux par rapport au séculier.

Une pluralité de vérités

Une autre discussion a eu lieu également en décembre, qui fait apparaître, dans une autre perspective, le décalage entre la temporalité et la rationalité du dialogue interreligieux, d’une part, et, de l’autre, celle des exigences du vivre-ensemble et de la concorde civile.

Le 10 décembre 2015, la commission pontificale du Vatican chargée des relations avec les juifs a publié un document4 pour célébrer le 50e anniversaire de la publication de Nostra Aetate. Ce texte, publié le 28 octobre 19655, marqua un tournant dans l’histoire des relations judéo-catholiques en reconnaissant l’influence du judaïsme sur le christianisme et en condamnant l’antisémitisme. Le nouveau document vise à réactualiser et renforcer ce message : tout en affirmant que « l’Église est le nouveau peuple de Dieu », il rappelle les origines juives du christianisme et insiste sur les relations de fraternité entre les deux religions. Ce texte a été très favorablement accueilli par les juifs et les catholiques d’Europe, en cette période où les actes et les propos antisémites continuent de progresser.

Certains passages du texte ont toutefois été reçus avec plus de circonspection. Le théologien Ed Kessler, du Wolf Institute de l’université de Cambridge, juge ainsi particulièrement problématique l’affirmation suivante :

Pour les chrétiens, la Nouvelle Alliance n’est pas l’annulation ou la substitution des promesses de l’Ancienne, mais leur accomplissement6.

Pour Kessler, le mot « accomplissement » (fulfillment) évoque encore trop explicitement la théorie de la substitution et du remplacement. S’il salue l’avancée importante que représente le texte pour les relations entre juifs et catholiques, il affirme que la réflexion doit encore se poursuivre et s’affiner jusqu’à ce que « les chrétiens voient le judaïsme comme valide en soi [in its own terms] et vice versa ».

En fait, sa réaction rappelle a contrario la complexité des entreprises de dialogue interreligieux et toute la difficulté qu’il y a pour une communauté de croyants à accepter, et faire accepter, qu’il puisse y avoir une pluralité de vérités religieuses. Car lorsque les religions appellent au dialogue interreligieux, elles le font selon des conditions très strictes, en s’inscrivant dans des débats doctrinaux complexes qui se transforment très lentement. C’est cet attachement à la cohérence doctrinale et à la temporalité longue, aux idées d’écriture, de vérité, de transcendance et de sacré qui se trouve travestie et niée dans les manifestations bien pensantes de solidarité « corporelles ». Celles-ci se fondent sur l’illusion selon laquelle une hybridation ou une permutation de pratiques de piété – réduites à de simples « signes » religieux – pourrait réussir à faire ce que des siècles de débats doctrinaux n’ont pas terminé de faire.

Aspirant à lier de façon expéditive l’ordre de la réflexion théologique portant sur le dialogue des religions d’un côté, et le champ politique de la résolution des conflits de l’autre, cet abrahamisme médiatique échoue sur les deux tableaux. Il appauvrit la transcendance religieuse en transformant en signes pastiches et interchangeables ce que les croyants tiennent pour sacré. Il contribue à une dépolitisation des crises que connaissent les sociétés occidentales actuelles, en laissant croire que celles-ci peuvent être résorbées par la mise en scène de la bonne volonté de tout un chacun, qu’elles n’ont pas besoin de la résolution des causes structurelles et institutionnalisées de l’inégalité et de la discrimination contre certains groupes.

  • 1.

    Giorgio Agamben, « De l’État de droit à l’État de sécurité », Le Monde, 23 décembre 2015.

  • 2.

    https://www.washingtonpost.com/news/acts-of-faith/wp/2015/12/16/do-muslims-and-christians-worship-the-same-god-college-suspends-professor-who-said-yes/

  • 3.

    http://www.altmuslimah.com/2015/12/a-response-to-asra-nomani-and-hala-arafa/

  • 4.

    http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/chrstuni/relations-jews-docs/rc_pc_chrstuni_doc_20151210_ebraismo-nostra-aetate_en.html

  • 5.

    http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_decl_19651028_nostra-aetate_en.html. Voir Michel Remaud, « De l’antijudaïsme catholique à la reconnaissance : cinquante ans après Nostra Aetate », Esprit, octobre 2015, p. 92-105.

  • 6.

    https://woolfinstitute.wordpress.com/2015/12/23/a-new-vatican-document/