Soumission de Houellebecq : le droit à l'irresponsabilité ?
La tragédie qui s’est invitée à la sortie du dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission1, nous oblige à cerner la polémique dont il est l’objet sous un jour différent. D’ailleurs, l’écrivain lui-même, face aux circonstances et surtout à la perte de son ami Bernard Maris, a fait le choix d’interrompre sa tournée promotionnelle. C’est dans ce climat inquiet et stupéfait que Soumission est actuellement en tête des ventes. Roman d’anticipation, politique-fiction, satire, récit cynique, drôle ou désespérant selon les lecteurs, Soumission a été l’objet du scandale, jusqu’à ce que les événements coupent court à la polémique.
L’islam, artefact littéraire
Le narrateur est un antihéros, subjectivité houellebecquienne désormais familière depuis Extension du domaine de la lutte2 : François, 44 ans, à la vie sentimentale morne, universitaire spécialiste de Huysmans, doit se convertir à l’islam s’il veut conserver son poste dans une France où un politique talentueux, Mohammed Ben Abbes, dirigeant d’un parti musulman, accède au pouvoir en 2022. Les constantes du récit houellebecquien sont au rendez-vous : le mâle blanc occidental en proie au désarroi existentiel, l’échec du désir, la destruction du tissu social engendrée par le libéralisme, écrasant l’individu et son rapport à l’autre. Une fois encore, le dispositif narratif de l’anticipation, déjà à l’œuvre notamment dans les Particules élémentaires3 ou encore la Possibilité d’une île4, inscrit Soumission dans une distanciation satirique et pessimiste avec notre époque.
Héritier des écrivains « fin de siècle », lecteur de Schopenhauer, Houellebecq plonge son personnage en divorce avec le monde dans un bouleversement politique signant la fin d’une Europe décadente à bout de souffle. Les prémisses posées dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte, sont cette fois-ci articulées à la question de la religiosité quand elles l’étaient avec celle de l’art ou de la technique, du clonage dans les autres romans. Prenant acte de la mort de Dieu, l’individu, au terme de ce syllogisme, peut trouver dans la religion non pas un salut, mais un refuge artificiel, faisant office de liant social. Le choix de l’islam plutôt que du catholicisme pour représenter ce soulagement fataliste peut paraître incongru venant de Houellebecq qui a eu des mots cinglants à son sujet. La taxant de « religion la plus con du monde », il sera assigné en procès en 2002, puis relaxé. Mais c’est une lecture du Coran, aux dires de l’auteur, qui l’aurait amené à y voir la seule religion avec laquelle un compromis serait possible. En effet, la soumission est en l’occurrence bien plus un abandon par dépit et intérêt bien compris que le résultat d’une contrainte ou d’une révélation. Il est bien peu question de foi ici. Et si l’islam présenté par Houellebecq ne peut être qu’un islam politique, c’est qu’il est avant tout envisagé comme un contrat social opportuniste, évitant la guerre civile et offrant un espace de répit à la subjectivité mâle du personnage.
Autant dire que l’islam est ici un pur artefact littéraire, construit au gré de clichés occidentaux – entre autres, le fantasme exotique de la polygamie pour l’individu occidental désœuvré et ne croyant plus au couple qu’aucune structure sociale ou religieuse ne soutient plus. Le Français de Feydeau a des maîtresses quand le nouveau converti de Houellebecq est polygame et donc délesté du poids de l’ancienne morale. La conversion assure au personnage argent, épouses, reconnaissance sociale et confort bourgeois. Elle n’est pas non plus une fin en soi pour le président Ben Abbes, bâtisseur d’empire : elle est un moyen en vue de la constitution d’une Europe centrée sur le bassin méditerranéen. Sur le plan collectif, la promotion de la cellule familiale devient la garantie d’une démographie florissante et d’une économie relancée par le retour des femmes au foyer. On retrouve là de forts accents schopenhaueriens, où l’espèce humaine est mue par la nécessité de sa reproduction. Elle est ici défaite du voile romantique des sentiments au profit d’une légitimation sociale.
Chercher une crédibilité ou une plausibilité à cet islam de fiction est vain et inutile car il est avant tout un cadre narratif que Houellebecq s’est taillé sur mesure pour tenter d’explorer la possibilité d’une île cette fois-ci religieuse. Religion qui dans une perspective comtienne prévaut comme lien entre les individus. Il n’y aura à proprement parler pas de réconciliation avec le monde ou une transformation identitaire profonde au terme du récit : juste une quiétude résignée. Dans Soumission, la crise identitaire individuelle recoupe une crise identitaire nationale.
Texte et contexte
Le geste provocateur réside en ce que l’écrivain sait aussi irriter l’épiderme de son temps en s’emparant de discours dominants, de peurs sociales d’une France en crise et désorientée dans une situation géopolitique qui la dépasse, au sens propre comme figuré. Ce n’est pas tant le miroir (très déformant) qu’il tendrait ou la déchéance annoncée qui feraient mouche que le fait de hisser à la fiction littéraire des épouvantails idéologiques. Comme si la littérature – même satirique – conférait des lettres de noblesse ou une véracité à un discours qui n’en demeure pas moins fantasmatique, creux et dangereux dans l’espace politique et social. C’est, semble-t-il, sur ce point que Houellebecq prône le droit à l’« irresponsabilité » de l’écrivain, comme l’enfant la candeur et l’innocence face aux remontrances suite à des jeux cruels. Soumission ne saurait être résumé à une vision décadentiste de la France : les plus belles pages du roman sont d’ailleurs celles consacrées à la fréquentation des livres, et, bien sûr, à Huysmans qui, en filigrane, guide le récit de la conversion du narrateur.
Il est aisé de voir que l’enjeu mis cruellement à vif par les tragiques événements récents n’est pas tant celui du pouvoir de prémonition dont serait doté le roman mais désormais celui de sa réception et de ses effets idéologiques. Il y a fort à parier que le succès de Soumission est moins d’ordre littéraire que médiatique. Dès lors, des commentaires éclairant sa dimension fictionnelle et plus qu’approximative sur le plan référentiel paraissent bien nécessaires. Et ce, tout en lui reconnaissant justement ce droit d’être, en tant que fiction, création littéraire. Elle est critiquable à bien des égards mais cela fait partie d’un jeu, voire d’une performance, que se plaît à jouer Houellebecq depuis des années avec le monde critique et médiatique qui mord à l’hameçon. Le réalisme ambivalent de Houellebecq, tendant vers l’inquiétante étrangeté, doublé du choix de thèmes sensibles abordés par la provocation, fait sa signature.
Plus qu’avec le réel lui-même, cet écrivain joue avec les représentations sociales et idéologiques qu’il génère : Houellebecq en dit plus long sur la carte que sur le territoire. Le danger est de confondre l’une avec l’autre. Or actuellement, les cartes dont s’empare Houellebecq s’ignorent parfois elles-mêmes dans leur fausseté, à l’image par exemple des théories du complot fleurissant sur la toile. De même, l’écrivain n’est, hélas ! plus seul sur son terrain dès lors que la politique-fiction devient parfois le médium érigé en analyse ou à valeur prédictive. Ainsi, difficile de ne pas songer aux titres le Suicide français ou Mélancolie française d’Éric Zemmour, entrant pleinement en écho avec Soumission. L’entremêlement du récit spéculatif et de la picorée factuelle aboutit à des réécritures erronées de l’histoire et à des pseudo-prophéties anxiogènes que certains courants politiques ne se privent pas d’intégrer dans leur storytelling. Tel est le paysage dans lequel la politique-fiction littéraire prend pied ces dernières années. Reconnaissons cependant à Houellebecq de savoir tout de même défaire ces spéculations de ce qui les rend hautement nocives : l’esprit de sérieux.
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Nicolas Léger enseigne la philosophie au lycée français de Florence. Il a récemment publié dans Esprit « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? L’illusion d’un consensus » (juin 2014).
- 1.
Michel Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion, 2015.
- 2.
Id., Extension du domaine de la lutte [1994], Paris, J’ai lu, 2010.
- 3.
M. Houellebecq, les Particules élémentaires [1998], Paris, J’ai lu, 2010.
- 4.
Id., la Possibilité d’une île [2005], Paris, J’ai lu, 2013.