Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Comment les villes délaissent leur espace public

décembre 2011

#Divers

Achevé récemment, l’emblématique siège du conseil régional de Rhône-Alpes s’inscrit d’emblée dans le patrimoine contemporain. Il se présente sous la forme d’un parallélépipède évidé, traversé par une forme zigzagante. Le bâtiment répond à un triple cahier des charges : loger dans un terrain relativement exigu une forte densité de bureaux ; manifester la puissance publique ; la conforter dans son rôle de protecteur des Arts. Au cœur du prisme, l’atrium principal occupe toute la hauteur du bâtiment – environ trente mètres– soit approximativement celle de la nef de la cathédrale de Strasbourg. S’il peut être comparé à une église, une maison du peuple de notre temps, aucune cérémonie ne s’y célèbre. Ce qui traditionnellement désigne un bâtiment public, le parvis sur lequel s’ouvre la façade principale, devient ici espace intérieur, sorte de grande salle des pas perdus où règne une atmosphère à mi-chemin entre un hall de gare et le siège social de quelque entreprise mondialisée.

L’architecture administrée

Avant de fustiger l’architecte, il faut prendre la mesure des contraintes sous-jacentes, culturelles et techniques, qui s’imposent à lui. De ce bâtiment, Christian de Portzamparc n’est que partiellement l’auteur, car la pléthore des réglementations et des décisions programmatiques antérieures pèse bien davantage ici que le talent du concepteur. En particulier, l’absence d’un véritable plan d’ensemble pour l’aménagement du quartier Lyon-Confluence est imputable à la commande publique, au président du conseil régional, Jean-Jack Queyranne, ou à ceux qui agissent en son nom. Ici, les pouvoirs publics, hauts fonctionnaires, mécènes et représentants de notre élite culturelle compris, n’ont pas perçu la nécessité d’intégrer dans leur ouvrage commun ce qui faisait jadis la spécificité d’un bâtiment public, et qui est pourtant perceptible dans n’importe quelle mairie ancienne : le rapport à la ville, la relation avec la rue.

S’agit-il d’un cas isolé ? À Suresnes, l’implantation du musée d’Histoire urbaine et sociale dans une ancienne gare, trop petite pour le programme, va conduire à déborder largement sur l’espace public, en défigurant l’une des plus belles places de la ville. Ça ne s’invente pas. Il faut dire que dans ce cas, il y a récidive puisque le maire s’était déjà signalé en laissant construire des immeubles sur la place du Marché. Si l’urbanisme classique se donnait pour tâche de représenter les liens entre les institutions et la ville au travers de la dialectique des pleins et des vides, nos acteurs contemporains veulent s’abstraire de cette servitude. La place publique, jadis « accessible librement » se réduit progressivement à des enclaves appartenant juridiquement aux entités collectives.

La privatisation de l’espace public

Comme l’enseignait Michel Foucault, les bâtiments publics du xixe siècle, hôpitaux, lycées ou prisons, s’inspiraient tous d’un même modèle, celui du panoptique. On constate aujourd’hui que la galerie marchande est devenue un archétype valable pour tout. Suivant en cela le phénomène qui a vu les rues commerçantes supplantées par des centres commerciaux périphériques, l’espace public se trouve désormais privatisé à l’égal de celui des gares et aéroports. On remarquera qu’invariablement, la survalorisation des espaces intérieurs s’accompagne d’une dégradation de la qualité des espaces extérieurs, envisagés alors comme de simples espaces de service. Les relations entre les citoyens et les services publics s’opérant par informatique ou par téléphone, leur circulation par des véhicules, il semble désormais acquis que la présence physique du piéton n’est plus requise dans les creux de la ville.

Voilà sans doute pourquoi la fonction classique de l’urbanisme comme intertextualité ou mise en relation des éléments urbains est aujourd’hui mise en question. Lui est substituée la juxtaposition d’objets-monde pour lesquels seule existe la relation interne, l’être pour soi de chaque entité publique. Le reniement de l’espace de la foule, symbolique et pratique, comme composante du corps de la nation, va de pair avec l’édification de nouvelles frontières physiques et mentales. Pour certains, le contrat social doit désormais nous astreindre à quitter l’espace commun pour ne plus habiter que des boîtes technologiques régulant la sécurité, l’approvisionnement en vivres et la qualité de l’air. Dès lors, on ne s’étonnera pas que les nouveaux paysages extérieurs deviennent hostiles, qu’ils véhiculent la peur de l’autre et soient porteurs d’un « mal-être » chronique.

Cette dérive produit une ville de troisième ordre. Elle est insidieuse et se produit indifféremment dans toutes sortes de municipalités, de droite comme de gauche. Les élus ne peuvent se retrancher derrière une quelconque faillite des urbanistes. Il s’agit là clairement d’une responsabilité politique.