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Dans le même numéro

Quels choix pour le Grand Paris ? 1. Échapper au dirigisme ?

août/sept. 2009

#Divers

Controverse

Quels choix pour le Grand Paris ?

1.

Échapper au dirigisme ?

Depuis près de cinquante ans, les hommes politiques font périodiquement le même constat : « La situation de la ville n’est plus acceptable. » La simple répétition de cette antienne, au profit de principes changeants au gré des modes, suffit à nous rendre méfiants. Une entame plus critique me semble préférable. Oui, faire travailler des architectes et des urbanistes sur le concept de Grand Paris est une bonne et riche idée. Non, prétendre que ces spécialistes peuvent proposer des axes de travail sans passer par la case « gouvernance » est un non-sens. L’urbanisme sans la gouvernance, cela n’existe pas ! Oui, la préoccupation écologique est légitime et pleine de promesse. Non, le concept de développement durable tel qu’il se présente à nous n’est pas la panacée : il est si totalement consensuel qu’il balaye toute pensée critique. Oui, la ville doit changer, parce que ne pas évoluer c’est mourir. Non, il n’y a pas de compréhension clairement établie ni du pourquoi, ni du comment engager les transformations.

Hier

La question urbaine a ceci de particulier que la politique y est étroitement mêlée à chaque décision, même la plus anodine. S’il faut réfléchir aux modalités d’une intervention de l’État sur les territoires urbains, le précédent que constitue la création du justement nommé quartier de la Défense nous donne une démonstration convaincante de la difficulté du sujet. Ce bout de ville constitue à lui seul un concentré des défauts de l’urbanisation française de son temps. Il présente une conception de tours sur dalles tout comme la tour Montparnasse et le quartier de Beaugrenelle à Paris, si décriés aujourd’hui. On y a fait table rase du passé. On s’est imposé par pure idéologie la réalisation de kilomètres carrés de parkings, inutilisés et inutilisables, qui accroissent considérablement les coûts de construction et mettent le rez-de-chaussée du quartier à l’équivalent d’une hauteur d’immeuble par rapport aux villes avoisinantes avec pour résultat, une complète autarcie par rapport à ce qui l’entoure. Sur les dalles ainsi formées, on s’est plu à imposer au piéton la traversée d’espaces publics hors de proportions et balayés par les vents. Le bilan économique de l’opération doit aussi être tempéré. Le développement du quartier ne fonctionne que dans les périodes de croissance ; dès que l’économie s’essouffle, l’Epad vacille.

Les zélateurs objecteront que ce modèle a su rassembler sur son territoire un pôle de richesse impressionnant. Les nombreuses pièces d’art qui ornent le site et quelques improbables feuillus, disposés là pour atténuer les nuisances du lieu, parviennent même à nous faire trouver l’endroit agréable, pour peu qu’on y séjourne par beau temps et pas trop longtemps.

Certes, il advient que l’observateur se laisse séduire par l’aspect improbable des lieux, un peu comme le touriste qui visiterait le Bucarest de Ceaucescu ou la cathédrale de Yamoussoucro. D’une certaine façon, c’est l’inhumanité de la Défense qui en constitue la principale qualité. Seules la démesure et la démonstration de puissance font oublier l’inanité des principes mis en œuvre. En revanche, il n’y a nulle fatalité à ce que la grandeur et l’ambition collective doivent s’exprimer par l’écrasement de la personne. Le bien-être et la qualité de vie en offriraient un autre visage.

Il n’est pas difficile de croire que le déficit de légitimité de l’Epad qui ne tenait son pouvoir que d’une délégation et non pas du suffrage des électeurs est la cause de l’autarcie du quartier par rapport aux municipalités voisines. On peut aussi faire l’hypothèse que cette institution trop forte et trop lourde privait ses dirigeants de leur libre arbitre, ce qui les prédisposait à se précipiter dans les idéologies du temps, en l’espèce, le culte de la voiture, en produisant un dédale de parkings souterrains. Quoi qu’il en soit, il n’est pas contestable qu’avec ses tours et ses douves, cet établissement public, émanation du pouvoir de l’État, n’a fait que reproduire dans les formes de la ville, l’image de sa position institutionnelle : celle d’une place forte assiégée au milieu des municipalités expropriées d’une part de leur territoire.

De ce phénomène, on peut trouver des exemples à toutes les périodes de l’histoire. Le paysage administratif s’incarne à tel point dans les formes construites qu’il serait vain de prétendre maîtriser l’un sans l’autre. Pour demain, il faudra rêver autre chose et surtout penser autrement.

Aujourd’hui

La question du Grand Paris est désormais posée. Qu’y voit-on ? Un ensemble hétéroclite de réflexions sur les valeurs et de propositions pragmatiques portées par les urbanistes, les chercheurs et les architectes, un assemblage confus, inutilisable en l’état, duquel semblent émerger comme d’un chapeau magique, les lignes budgétaires et les projets fortement soutenus par les politiques, sans qu’aucun lien n’existe en réalité entre cet embryon de recherche (un an c’est bien peu) d’un côté, et les décisions politiques de l’autre1. La genèse de ces dernières, les programmes et justifications ne sont pas portés sur la place publique. Tout se passe comme si aucune logique compréhensible par tous n’était plus possible entre la pensée et l’action, entre les besoins et les projets, entre les mots et les images, soit que l’ignorance du public autorise la marge d’action du politique, soit plus probablement – et ce n’est pas mieux – que l’on ait en effet renoncé pour soi-même à comprendre la complexité de la ville.

Prenons un exemple : les usagers du Rer savent bien que certaines lignes du réseau sont mal entretenues, que les rames sont bondées et ne respectent pas les horaires, que les trains restent bloqués pendant des heures. Les politiques s’appuient sur ce constat pour proposer et justifier la création de lignes nouvelles à grand renfort de milliards. Ici un tramway autour de Paris, ailleurs des lignes souterraines reliant les aéroports à Saclay et à la Défense. Quel rapport entre ces équipements nouveaux et la déshérence des réseaux de transports publics ? Aucun. La vraie réponse devrait être une bonne gestion financière et technique des services existants pour que ceux-ci fonctionnent mieux.

Ainsi, le non-dit est le véritable architecte de nos villes. Hier, il s’agissait de limiter la puissance des grandes villes pour imposer l’État. Aujourd’hui, quel est-il ? Faute d’explications, on ne peut que risquer des hypothèses : pour l’Élysée, la modernisation et l’accélération des liaisons internationales vers les pôles tertiaires auraient pour objectif d’attirer davantage d’investisseurs et d’investissements. Pour la ville de Paris, l’objectif réel serait surtout mesurable en termes d’image, le travail sur la limite étant forcément porteur de valeur symbolique. Ces raisonnements politiques sont-ils fondés ? Nul ne pourra en être certain si les débats sont confisqués, si ces questions ne sont pas publiquement débattues, si l’on ne peut mettre en balance les surcoûts des investissements consentis avec la pénurie récurrente dont auront à souffrir les usagers des transports en commun, simplement parce que l’argent sera parti ailleurs.

L’urbanisme sans la gouvernance, cela n’existe pas. Les architectes du Grand Paris le disent aussi, quand ils demandent que soient assouplies les réglementations. Deux arguments forts vont dans leur sens : 1) l’assouplissement des règles peut permettre une activité économique nouvelle, celle par exemple du propriétaire qui se voit autorisé à agrandir son pavillon ; 2) la densification de la ville qui en résulte, semble aussi présenter un avantage en termes de déplacements – des trajets plus courts engendrant des économies d’énergie et une moindre pollution. N’est-il pas paradoxal que les architectes ne nous proposent rien de mieux que la libéralisation de la ville au moment même où la crise économique met en question le libéralisme ?

Que faut-il en penser ? Toute forme de libéralisme n’est pas acceptable, mais certaines sont souhaitables, si l’on ne veut pas succomber sous le poids exponentiel des règlements qui s’imposent à nous. Il faut donc travailler pour résoudre ces contradictions. Mais si l’on donne crédit à ceux qui avancent sur ce terrain avec dogmatisme, que ce soit dans le sens du libéralisme ou de l’antilibéralisme, alors la politique ne peut plus être qu’une brutale alternance de mouvements browniens : un coup à droite, un coup à gauche, une confrontation de pouvoirs, où la pensée n’est que l’instrument de la victoire. Dans cette opposition stérile, l’urbanisme n’a plus sa place, ni comme science ni comme art, mais seulement comme histoire des erreurs et vicissitudes des hommes. Traité par des esprits sectaires, le Grand Paris serait promis dans cinquante ans aux mêmes regards de commisération qu’attirent aujourd’hui les grands ensembles ou les villes nouvelles.

Demain ?

Les idéologies font croire que la vérité d’un instant est la vérité de toujours. Avant guerre, Paris bénéficiait d’un réseau de tramways. Le triomphe de l’automobile les a chassés. Aujourd’hui, on assiste à l’excès inverse et l’on s’apprête à sacrifier le réseau viaire avec la même désinvolture. L’urbanisme est tout entier affaire de gouvernance. Quand on entend ce mot, on pense aux institutions, lois, décrets, procédures. J’y vois aussi autre chose de plus essentiel. La gouvernance, cela doit être le moyen de s’assurer que les décisions prises sont les meilleures possibles. Si l’urbanisme peut exister en tant qu’art ou que science, alors il faut croire en la puissance de la pensée, non seulement comme outil descriptif du réel, mais aussi comme outil opératif : méthode pour piloter les changements, engager des expérimentations, se ménager la possibilité de retours en arrière, de découvertes. Pour qu’une telle science se mette en place, il faudrait à tout le moins que l’on sache mettre en rapport les paroles et les actes. Soixante-cinq années d’expérience en urbanisme depuis la guerre n’ont fait que présenter une dichotomie constante entre les discours et les réalisations. À cet égard, j’invite chacun à visionner des actualités télévisuelles conservées par l’Institut national de l’audiovisuel (Ina), offrant un catalogue de syllogismes jubilatoires et accablants. Si les médias, et à travers eux, le sens commun, ne sont pas à même de saisir les enjeux réels qui sont à l’œuvre, de les mettre en question, de les confronter aux images, alors quelle chance avons-nous de guider notre action ? Comment ne pas mettre en regard l’incapacité à structurer clairement les décisions de politique urbaine et les résultats contestables auxquels elles ont donné lieu ?

Les villes du passé témoignent que dans des époques moins techniquement avancées, une forme d’harmonie était possible. Dans notre environnement complexe, il faut croire en la possibilité d’un urbanisme contemporain compréhensible par tous. Il faut exiger des raisonnements rigoureux, des analyses précises des besoins, articulées à des expérimentations, soumises à l’évaluation et à la critique. Comme l’a rappelé récemment le président de la République, « la ville la plus durable est certainement la ville la plus adaptable ». On ajoutera que la ville adaptable ne peut que procéder d’une gouvernance adaptable. Pour ceux qui pensent qu’une telle proposition est utopique, que le politique a besoin d’autorité et même d’autoritarisme pour parvenir à ses fins, j’invite à garder en mémoire la démarche très novatrice qui fut celle de Paul Chemetov pour la célébration du nouveau millénaire : il s’agissait de créer une méridienne verte dont le principe supposait l’adhésion des élus et des institutions locales, chacun étant libre de planter des arbres le long de la ligne méridienne, au travers du territoire national. Certes, le projet ainsi réalisé est discontinu, mais là sans doute réside sa force. Nulle nécessité dans la France d’aujourd’hui d’imposer par le haut des projets pharaoniques. La gouvernance par adhésion des collectivités locales constitue une piste plus solide pour préparer l’avenir.

On ajoutera que de nombreuses villes de France ont déjà donné l’exemple. Face à la difficulté de l’urbanisme parisien, nos hommes politiques ont un choix à opérer : pour faire simple, entre le dirigisme et la ductilité. D’un côté, on peut choisir de reproduire des interventions radicales du type Euralille, où l’action politique au terme d’un effort soutenu accouche d’une esplanade commerciale déshumanisée, qui marchera cahin-caha comme la Défense sans que jamais les habitants et usagers n’y trouvent leur compte. D’un autre coté, on pourra s’inspirer de l’Île de Nantes, illustration d’une démarche lente, attentive, réflexive, mobile, transparente, qui conduit à un résultat plus difficile à saisir, mais autrement plus durable, riche et surprenant.

Que l’on considère maintenant les propositions des dix équipes2 qui ont concouru pour le Grand Paris et qu’on y applique cette nouvelle grille de lecture, on peut alors clairement faire le tri entre celles qui s’apparentent à la première famille, le dirigisme, et celles qui procèdent de la seconde, la ductilité. Dans la lignée de Rem Koolhaas, Mvrdv est tout entier dans le dirigisme, dans la réaffirmation d’un étatisme pur et dur, et l’outrance de la forme ne sert ici qu’à réinventer la figure de l’architecte démiurge. À l’opposé, on trouve l’ensemble des autres équipes, avec des démarches tâtonnantes, précautionneuses, comme celle de l’agence Grumbach dont les propositions visent à donner plus d’importance à la géographie, ou celle du groupe Descartes dont la volonté vise en permanence à valoriser ce qui existe. L’équipe de l’Auc plaide pour la ville réversible puis, plutôt que de s’interroger sur les modalités et les implications d’une telle proposition, s’enlise dans la fascination de la complexité urbaine. Enfin, Christian de Portzamparc développe une réflexion historique sur la ville, mais, faute de savoir achever dans un temps si court ses propositions, conclut abruptement sur l’idée des « commutateurs métropolitains », bâtiments/ville dont on n’a pas voulu masquer la démesure, et qui semblent reconduire les principes d’Euralille.

Dans l’ensemble, les architectes, chercheurs et urbanistes ont considéré que les grands réseaux demeuraient le terrain privilégié de l’action d’État. Seul le groupe Descartes a osé proposer une optimisation des réseaux existants plutôt que d’onéreuses créations. Pour le reste, exception faite de Mvrdv, ils ont plébiscité une démarche prudente, urbanisme lent, réfléchi. Le seul reproche que l’on peut leur faire est de n’avoir pas exploré plus avant les questions de gouvernance et, en particulier, les principes opérationnels d’une expérimentation active3. S’il faut inventer un modèle de ce qu’un esprit français peut apporter au nouveau siècle, c’est certainement dans cette direction qu’il faudra chercher.

Nicolas Nahum,

architecte.

2.

Une consultation pour rien ?

La consultation sur le Grand Paris est une occasion pour s’interroger sur l’évolution de l’urbanisme. Né il y a près d’un siècle et demi avec les écrits d’Idelfonso Cerda4 (1867) et son projet pour l’extension de Barcelone (1859), pendant qu’Haussmann remodelait Paris, on peut se demander ce que cette « discipline » est devenue à présent : que nous montre cette consultation internationale de sa mutation ? Que nous révèle-t-elle des transformations des idées et des pratiques urbanistiques survenues ces dernières décennies ? Si la consultation sur le Grand Paris n’est qu’une simple consultation d’idées, quelle est alors la portée de ces idées ? Quelle est la validité de la démarche adoptée et des propositions qui en sont issues ?

Est-il pertinent et judicieux de s’adresser à des architectes, appuyés par quelques consultants, pour aménager et résoudre les problèmes d’une mégapole de près de 12 millions d’habitants pour les vingt ans à venir ? Répondre à une telle demande (en 12 mois seulement) ne relève-t-il pas de la démesure, de la mégalomanie ? N’y a-t-il pas eu, au départ, erreur de casting ? Il semble que l’on retourne, avec une telle invitation, à une vision de l’architecte démiurge que l’on croyait dépassée. Les architectes, flattés dans leur ego – il n’en manque pas, il est nécessaire à tout artiste –, se sont précipités sur l’opportunité offerte et y ont répondu en mobilisant tout leur savoir-faire en matière de communication : invention de concepts-slogans (ville poreuse, ville légère, ville fuseau, ville territoire, ville rhizome, urbanisme sensible, Grand Paris du devoir d’urbanité…), et mise en scène spectaculaire de leurs projets, dont ils sont devenus maîtres, aidée par la puissance de l’outil informatique et des nouvelles technologies de la communication, pour réaliser une présentation clinquante et impressionnante afin de séduire le public et rendre leurs projets attractifs, même s’ils restent souvent incompréhensibles pour la majorité des profanes.

L’urbanisme, qui est né avec l’âge industriel5, et ses grands modèles (progressiste, culturaliste, naturaliste), est, aujourd’hui, mort. Nous assistons, à sa place, au développement d’une multiplicité de micro-discours particuliers, en concurrence entre eux, dont témoigne, ici, la diversité des réponses apportées par les architectes : 10 équipes = 10 discours différents. Cette fin des grands récits de la modernité – dont l’urbanisme faisait partie – caractérise l’évolution de la culture dans la société postmoderne actuelle6. L’urbanisme est devenu aujourd’hui, à travers la notion de projet urbain, et avec la reconnaissance de la pluralité des idées et l’éclatement des discours qui le sous-tendent, un urbanisme de confrontation et de négociation entre acteurs concernés. Or, dans cette consultation, le débat semble avoir été enfermé et réduit à un huis clos entre architectes et quelques experts choisis pour apporter aux projets la caution de leur compétence scientifique. En effet, avec la fin des grands récits, la décentralisation, le développement de la démocratie locale et l’essor du débat public, le projet urbain aujourd’hui, dans sa conception, fait appel à un système d’acteurs complexe constitué, outre les experts et professionnels, par les élus, les habitants, les usagers, et associations diverses, impliqués dans l’aménagement de leur territoire et leur cadre de vie : c’est une nouvelle culture du projet par le dialogue, l’échange, qui est née et se développe en procédant par compromis7, un urbanisme procédural que j’ai aussi proposé d’appeler transactionnel8.

Deux grandes questions étaient posées dans cette consultation sur le Grand Paris : la métropole du xxie siècle post-Kyoto, et le diagnostic prospectif de l’agglomération parisienne. Quelles ont été les réponses apportées ?

La métropole du xxie siècle post-Kyoto

La ville post-Kyoto, ou « ville durable » – traduction dans l’espace des exigences du développement durable, économiques, sociales, et environnementales –, est encore une réalité en gestation, tant dans les idées, les principes, que dans la pratique et la méthode : on ne sait pas trop bien encore ce que cette ville durable veut dire ni à quoi elle correspond, ce que confirme M. Lussault, à l’entrée de l’exposition, dans ses « Dix mots pour comprendre le Grand Paris » où il nous dit, sous le mot « Métropole post-Kyoto », qu’elle reste encore à inventer et exige une réflexion transversale. Nous sommes donc loin d’avoir des modèles de ville durable tout prêts et disponibles, clés en main, à appliquer et à exécuter, tout est encore à imaginer et à théoriser. Les équipes n’ont pu que « bricoler » des solutions plus ou moins partielles, particulières, approximatives, en suggérant des directions possibles dans cette voie. Si Auc (équipe Klouche) y voit le risque d’un « retour de l’hygiénisme », l’équipe Nouvel considère que nous sommes déjà dans l’ère post-Kyoto, et qu’il n’y a donc plus qu’à créer des éco-villes verticales (des tours écologiques). D’autres ont en revanche totalement fondé leur approche sur l’idée de ville durable9 : Mvrdv propose une métropole compacte et condensée, « qui encouragerait la cohésion urbaine », mais en recourant à des visions urbaines utopiques que l’on croyait révolues ; l’équipe Rogers suggère une métropole polycentrique compacte, faisant appel à des infrastructures high-tech (« cité technique » ou « armature ») qui rappellent aussi les anciennes mégastructures d’Archigram ; l’équipe Geipel propose une « ville légère », sans monuments, sans hauteur, avec des surfaces bâties « enveloppées dans des peaux climatiques », noyées dans la verdure, une ville périphérique qui tourne le dos à la ville historique ; l’équipe Secchi veut faire de la « ville poreuse », profitant des trous dans le tissu, partout accessible (sans congestion), et « isotrope », partout identique (sans hiérarchie spatiale), résistante aux inondations, un exemple de ville durable. Pour d’autres équipes, la durabilité est une action partielle parmi d’autres : l’équipe Lion fait de la lutte contre le réchauffement climatique une de ses quatre mesures principales (réduction de – 2 °C), tout en éclatant la métropole en « 20 villes durables » ; l’équipe Grumbach revient à la planification régionale avec un Grand Paris qui s’étale jusqu’au Havre, sa métropole linéaire (Soria y Mata) est construite le long d’infrastructures à aménager, et pour laquelle il propose, dit-il, après la cité-jardin d’E. Howard, une nouvelle cité mixant agriculture et nature, une ville-paysage ; l’équipe Portzamparc suggère des coulées vertes situées sur d’anciennes voies ferroviaires, liant centre et périphérie, des parcs urbains comme équipements, tandis qu’un monorail annulaire surplombe le périphérique… Ces deux dernières équipes refusent d’assimiler compacité à durabilité.

Sur la question des rapports à la nature et à l’environnement, les solutions envisagées sont intéressantes à relever : Rogers veut une ceinture verte et des économies d’eau ; Mvrdv parle de colonisation de la nature, veut exploiter l’énergie hydraulique, et créer un « Grand Paris sous-bois en forestifiant [sic] tous les espaces libres » ; Lin opte pour une « intensité verte », en proposant une production de biocarburants à partir de roseaux avec des plantations de zones humides et de tourbières ; Portzamparc est pour une hybridation nature/urbanité, et veut créer de grands parcs urbains ; comme Castro également qui veut installer un Central park à la Courneuve ; Grumbach cherche à transgresser les frontières du rural et de l’urbain et suggère une nouvelle gestion de l’eau et du fleuve qui structure le paysage ; Secchi met aussi l’accent sur le traitement de l’eau et sur le contrôle des cours d’eau pour en faire des lieux attractifs ; Lion insiste sur la gestion de la forêt productrice de bois combustible… La quasi-totalité des équipes défendent l’idée d’une agriculture urbaine, en repensant le périurbain par l’agriculture. Enfin, toutes les équipes cherchent à affronter le réchauffement climatique et ses causes (principale préconisation de Kyoto) : Lin recommande d’adopter le facteur 4 (division par 4 de la consommation d’énergie) et le développement des énergies renouvelables ; Rogers opte pour une rupture technologique et un new deal dans ce domaine ; Secchi s’attaque à la réduction de consommation d’énergie en rénovant le tissu bâti. Toutes les équipes désirent réduire les déplacements par la compacité sauf Grumbach qui voit encore des vertus à la ville diffuse. Un grand nombre d’équipes (Mvrdv, Lin, Nouvel, Lion) veulent enfin utiliser la forêt comme un puits à carbone, et cherchent à l’étendre.

Nous ne pouvons qu’esquisser ici les différentes solutions proposées par rapport à la problématique de la ville post-Kyoto, pour souligner la diversité des approches – plus complexes dans les projets – qui montrent, derrière une apparence de certitude, le tâtonnement des équipes sur cette question difficile où tout reste à faire : le Grand Paris est, en quelque sorte, pris comme terrain expérimental de la ville durable, et les Franciliens comme cobayes de cette expérimentation (restée heureusement à l’état de dessin). Il serait intéressant de voir quelles sont les équipes qui ont fait appel à des spécialistes dans ce domaine, bureaux d’ingénieurs et autres techniciens, pour concevoir cette ville durable (la contribution des experts et ses modalités mériteraient d’être étudiées de plus près par rapport aux solutions élaborées). On le voit : un grand nombre des propositions semble reprendre les objectifs du Grenelle de l’environnement. La valorisation de l’agriculture urbaine et du rurbain signifie-t-elle la fin d’une vision critique de la périurbanisation ? La définition de la ville comme dépôt de l’histoire, telle qu’elle fut élaborée par A. Rossi dans son Architecture de la ville (1966), a-t-elle définitivement vécue10 ?

Cependant, les équipes devaient non seulement apporter des réponses à la « métropole du xxie siècle post-Kyoto », mais aussi être attentives aux problèmes de la société postindustrielle, c’est-à-dire à la crise de la société industrielle et au développement de la nouvelle économie de la connaissance liée à la tertiarisation, à la croissance des services et à l’extension des loisirs, pour rendre la métropole plus attractive et créative11, et cela également dans le contexte de postmodernité qui caractérise la transformation de la culture aujourd’hui (comme, par exemple, la multiplication des revendications identitaires). En 25 ans, la région francilienne a vu disparaître la moitié de ses emplois industriels, et si elle reste toujours une grande région industrielle, cette mutation économique a remis en cause, d’une part, l’emploi traditionnel, et d’autre part, l’existence des banlieues ouvrières qui jouaient un rôle important dans l’organisation de l’espace francilien. L’évolution sociétale actuelle est donc marquée par la rupture de ces trois « post », post-Kyoto, postindustriel, postmodernité : il faudrait aussi réfléchir sur les deux derniers.

Le diagnostic prospectif de l’agglomération parisienne

Autre cible de la consultation, le diagnostic prospectif de la métropole : on attendait, de la part des équipes, une analyse approfondie de sa situation actuelle, un état des lieux sur son fonctionnement, ses carences, pour préparer son avenir et mieux fonder les projets à réaliser. Nous avons assisté, à l’inverse, à une profusion de projets, comme l’écrit L. Davezies12 :

Avant de se précipiter dans les projets et de s’entre-déchirer sur la question des tours à Paris, ou sur le périmètre pertinent du Grand Paris, on aurait aimé qu’un diagnostic partagé approfondi soit mené sur ces questions, dans la double perspective de l’intérêt régional comme de celui de la nation… On peut douter que des crayons de couleur, même brillamment utilisés par les architectes, soient aujourd’hui l’outillage qu’appelle la situation de la région.

Le recours aux différents experts se révèle ici indispensable pour élaborer un diagnostic prospectif sérieux, aussi complet que possible, à l’échelle de la région, et de la nation, pour esquisser le futur Grand Paris, notamment sur les grandes fonctions urbaines. Concernant l’emploi, par exemple, Davezies13, économiste, après avoir rappelé que l’Île-de-France est le moteur de la croissance française, montré ses problèmes et ses dysfonctionnements actuels, dont certains sont systémiques, a conclu par un triple constat : l’Île-de-France n’est plus la locomotive de la croissance française, il y a une panne et une désorganisation de l’emploi francilien, un désir permanent de freiner la croissance de Paris persiste chez les responsables politiques (« déshabiller Pierre pour habiller Paul », dit-il) : dès lors, selon lui, c’est sur ces différents points qu’il faut agir et réfléchir en priorité, pour construire la métropole de demain, avant de commencer à en dessiner les contours.

Concernant le logement, qui est, pour les Franciliens, le plus aigu de leurs problèmes, si la quasi-totalité des équipes y ont porté leur attention, c’est en termes très génériques : lutter contre l’étalement en densifiant les tissus, exploiter les opportunités, opérer une renaissance des quartiers, réhabilitation et remodelage des grands ensembles, mixité sociale, densification de la banlieue… L’équipe Lion propose une mesure précise et systématique : agrandissement des logements sociaux de 20 m2 et possibilité pour chaque propriétaire de construire 100 m2 supplémentaires sur sa parcelle. On ne trouve, par contre, aucune analyse du système résidentiel et de son fonctionnement : on sait, par exemple, que, désormais, le logement social n’est plus une étape dans le parcours résidentiel des ménages, il est devenu un refuge. La durée moyenne de résidence dans le parc locatif social est passée de 8, 3 ans en 1984 à 13, 1 ans en 2006, alors que la demande de logements sociaux est restée au même niveau : donc étranglement à l’entrée et blocage général du système résidentiel. Cette crise du logement et le dysfonctionnement du système sont aussi à l’origine des inégalités territoriales et des ségrégations socio-spatiales avec son phénomène de relégation. Rendre le système résidentiel plus perméable pour faciliter la mobilité résidentielle devient donc une tâche prioritaire à accomplir. Autre aspect, lié à la démographie, l’Île-de-France est une région jeune : les 20-39 ans représentent plus de 30 % de la population, ce qui signifie besoin de logements appropriés et d’équipements spécifiques (pour familles jeunes et pour enfants).

Concernant les transports, le même diagnostic est partagé par toutes les équipes sur l’importance de la mobilité et sur l’urgence d’agir. Chaque jour 900 000 Franciliens entrent dans Paris, tandis que 300 000 Parisiens empruntent le chemin inverse, mais le réseau est saturé et insuffisant, il ne peut satisfaire cette gigantesque mobilité, le matériel a vieilli, non renouvelé depuis plus de 20 ans. Sur les 2, 5 millions de voyageurs par jour de l’ensemble du réseau, la ligne Rer A avec 1 million de voyageurs par jour reste la ligne la plus fréquentée du monde, et cumule tous les problèmes imaginables.

Les équipes ont fait différentes propositions pour l’amélioration des transports, pour faciliter la mobilité. Avec les critères de durabilité, c’est surtout les transports en commun qui ont été renforcés. Rogers propose dans son « armature » une superposition des réseaux de transport enterrés, en effaçant également (il est le seul à le faire) le périphérique ; Mvrdv veut un « métro program », avec de nouvelles lignes pour densifier la ville, des nœuds intermodaux importants en périphérie ; Geipel articule plusieurs modes de micromobilité individuelle et semi-collective reliant la « ville légère » à des couloirs de circulation à grande échelle ; Portzamparc introduit un monorail annulaire au-dessus du périphérique, déplace la gare du Nord à Aubervilliers, et implante un métrophérique plus loin ; pour lutter contre la congestion, Secchi préconise une « ville poreuse », accessible partout, avec une fluidité maximale des réseaux, en enterrant, par exemple, le Tgv ; avec sa métropole linéaire Paris-Le Havre, Grumbach conjugue plusieurs modes de transport : réseau fluvial, réseau viaire, métrophérique, tangentielle, autoroute urbaine, Tgv ; Castro fait du tramway l’élément structurant de l’urbanisation en banlieue avec trois anneaux successifs sur le périf, en 1re couronne, en 2e couronne ; de même pour Rogers ; Nouvel suggère un nouveau plan de réseaux, connexions et maillage entre Paris et banlieue ; Lion vise une réduction du temps de transport en créant un boulevard urbain à vitesse modérée, des liaisons nouvelles entre centralités…

Rocades, tangentielles, orbival, métrophérique, arc express…, les propositions se bousculent et il est impossible, encore une fois, d’entrer dans le détail de cette diversité. Certains comme Nouvel proposent 12 nouvelles gares, Secchi en propose 6, Mvrdv veut installer une gare centrale Tgv au Châtelet, tandis que Portzamparc veut la mettre à Aubervilliers… Christian Blanc, secrétaire d’État chargé de la région capitale, en proposant, lui aussi, de créer une vaste double boucle souterraine (130 km) de métro automatique reliant les aéroports et les pôles d’excellence s’institue (sans le dire) 11e équipe. Son coût a été évalué à 35 milliards d’euros, si on ajoute les 18 milliards annoncés par le conseil régional pour son plan d’amélioration des transports existants, on peut se demander, en ces temps de crise, où on ira trouver cet argent. Est-il, en effet, raisonnable de cumuler deux plans transports ? N’est-il pas nécessaire de répondre d’abord, et en premier lieu, aux urgences pour réduire la galère quotidienne des usagers, pris en otage dans le duel politique entre État et région ?

Mais ce diagnostic prospectif ne devrait pas seulement porter et se limiter aux grandes fonctions urbaines (habiter, travailler, circuler), il doit aussi se préoccuper des finalités de la métropole qui sont aussi de nature politique : intégration, émancipation, promotion… Les métropoles contemporaines sont caractérisées par leur ouverture au monde qui façonne leur identité. Comme toutes les grandes métropoles occidentales, le Grand Paris devra faire face demain à la montée inexorable de l’immigration du Sud – qui a déjà commencé – avec ses conséquences : communautarisme, ghettos…Il doit affronter, en deuxième lieu, la croissance des inégalités sociales et territoriales, avec la ségrégation sociospatiale qui en découle et la montée de la violence et de l’insécurité (la politique de la ville et ses échecs à renouveler). Il doit enfin répondre au phénomène Not In My Back Yard (Nimby), comportement de repli sur le local qui se développe faute d’une identité métropolitaine existante forte (induisant des conflits entre intérêt particulier et intérêt général). Ces questions n’ont pas eu beaucoup d’échos dans la consultation.

Pourtant, le peuplement et la croissance des métropoles sont indissociables de l’immigration. Des millions de migrants d’abord provinciaux (Bretons, Auvergnats, Creusois, Normands…) puis étrangers (Italiens, Espagnols, Portugais, Polonais, Algériens…) ont fait Paris et l’Île-de-France, au fil du temps. Quelle sera la réception des nouveaux migrants attendus demain ? Quel lieu d’« hospitalité » imaginer pour les recevoir et les insérer ? Quel accueil sera donné à ces futurs arrivants, quand on sait le sort tragique actuel réservé aux étrangers sans papiers dans nos villes ? Quel « espace de transition », en termes de logement, de travail, de mobilité, d’éducation, de santé…, la métropole peut-elle aménager et organiser pour favoriser cette insertion ? C’est aussi, et surtout, au niveau métropolitain que les solutions à ces problèmes doivent être traitées et trouvées, afin de favoriser l’intégration, l’émancipation et la promotion des populations issues de l’immigration qui garantissent également l’avenir de la métropole.

De même, pas de territoire métropolitain sans une identité métropolitaine commune et partagée. On sait qu’elle fait défaut en Île-de-France : il n’y a pas un sentiment d’identité régionale très fort, du fait aussi de l’émiettement communal et départemental14. Cette absence d’identité est un handicap pour la constitution du Grand Paris. Parallèlement à cette absence de conscience métropolitaine, on assiste à des attitudes de repli territorial, de défense (égoïste) du local et du particulier au détriment de l’espace collectif et de l’intérêt général (voir, par exemple, l’attitude de certaines communes face à la mixité sociale dans le logement). Comment se construit alors une identité territoriale ? L’identité est assumée d’abord comme un héritage historique commun, elle peut être multiple et se constitue par cercles concentriques successifs, mais on sait surtout qu’il y a une étroite relation entre la formation d’une identité territoriale et les actions communes et les projets communs menés par une collectivité sur son territoire. C’est pourquoi le Grand Paris, s’il veut contribuer à produire une identité métropolitaine forte, devrait être le produit d’un projet collectif partagé, par les acteurs, les élus, les habitants, les usagers, ce qui soulève la question de la gouvernance métropolitaine évacuée dans la consultation. Outre les experts, il serait, en effet, intéressant de voir combien d’associations franciliennes ont été consultées par les équipes, et avec quel degré de concertation ?

Enfin, la démarche choisie pour concevoir le Grand Paris semble paradoxale par rapport à la manière dont les grands projets urbains se fabriquent aujourd’hui, et tels qu’on peut les observer sur le terrain, en région parisienne, par exemple, à la Plaine Saint-Denis ou à Seine-Arche : on a demandé à la commission Balladur de chercher et de proposer une forme de gouvernance métropolitaine, à Christian Blanc de penser et d’élaborer une vision stratégique future pour la métropole – il ira au-delà, comme on l’a vu, en proposant aussi un projet de transport –, et à des équipes d’architectes d’avancer et de formuler des idées de projets. Alors que dans la fabrication des projets urbains, on constate toujours une étroite liaison et connexion entre les trois composantes vision/gouvernance/projet qui garantit la faisabilité et la fiabilité de l’action, la démarche adoptée pour le Grand Paris est ici complètement éclatée, dissociée en trois actions distinctes et parallèles, qui ont peu de chance de se rejoindre, donc peu de possibilité de réussir : c’est le caractère illusoire de la démarche, son abstraction. Seule l’approche simultanée et intégrée des trois objectifs, dans leurs interactivités et itérativités, permettra à terme au Grand Paris de voir le jour.

Albert Levy,

architecte, chercheur Cnrs.

Coup de sonde

Quand la Pologne revient d’elle-même sur son passé

À propos de…

Jean-Charles Szurek et Annette Wievorka (sous la dir. de), Juifs et Polonais, 1939-2008, Paris, Albin Michel, 2009.

Jean-Yves Potel, la Fin de l’innocence. La Pologne face à son passé juif, Paris, Autrement, 2009.

Bernard Goldstein, l’Ultime combat. Nos années au ghetto de Varsovie, Zones, Paris, La Découverte, 2008.

La Pologne, « pays témoin15 » du génocide des juifs, après avoir longuement refoulé cette part de son Histoire, a entamé depuis quelques années un travail de remémoration de ce passé. Deux ouvrages, parus récemment en France, s’en font l’écho : la Fin de l’innocence. La Pologne face à son passé juif, de Jean-Yves Potel, et Juifs et Polonais, 1939-2008, ouvrage collectif dirigé par Jean-Charles Szurek et Annette Wieviorka. Tous deux reposent, à la mesure du retard accumulé sur le sujet, sur un triple point de vue : celui de l’Histoire croisée proprement dite des Juifs de Pologne et de leur relation avec les Polonais pendant et depuis la Seconde Guerre mondiale, de l’historiographie tout d’abord inexistante et aujourd’hui foisonnante de cette question durant ce même arc de temps, et enfin de la réception en France de l’une comme de l’autre.

De la Seconde Guerre mondiale aux années 1980

Ces deux publications, en proposant de nombreuses contributions émanant de chercheurs polonais (Szurek et Wievorka) ou en s’appuyant largement sur leurs travaux (Potel), témoignent d’une reprise en main de l’historiographie des relations judéo-polonaises par les Polonais eux-mêmes. Cette historiographie constitue elle-même l’une des facettes d’un travail de mémoire qui bat aujourd’hui son plein et s’attache à retracer les phases et les dimensions multiples qui ont caractérisé cette relation. Si la Pologne a, pendant la guerre, effectivement été mise dans une position de témoin, du fait de la présence de la plus grande partie des camps de concentration et d’extermination nazis sur son territoire, plusieurs articles du volume Juifs et Polonais16 examinent les figures respectives des maîtres chanteurs et des Justes ou la question de l’antisémitisme, et tentent ainsi de cerner les différentes faces de cette réalité. Mais surtout, l’histoire des persécutions ne s’arrête pas avec la guerre, et c’est l’un des intérêts de ces deux ouvrages que d’envisager cette relation dans sa continuité, c’est-à-dire en prenant en compte à la fois la mémoire du génocide dans l’histoire d’après-guerre et les événements qui ont marqué les relations entre Juifs et Polonais durant cette même période, la première se reflétant souvent dans les seconds. Le pogrom qui eut lieu à Kielce le 4 juillet 1946 et les épisodes plus connus de 1968, durant lesquels le gouvernement communiste procéda à une campagne d’épuration, furent les événements clefs qui accentuèrent encore le sentiment d’un antisémitisme polonais et provoquèrent des vagues d’exil importantes. Le traitement de la mémoire du génocide par le régime communiste fut déterminant dans l’instauration d’un sentiment dominant de refoulement de la part de la population polonaise, comme le montrent la commémoration de l’insurrection du ghetto de Varsovie et son évolution depuis l’après-guerre. L’épisode était décrit par le régime comme une lutte des Polonais contre le fascisme. Le régime polonais insiste sur son caractère ouvrier et élude la judéité des participants, cela pour lutter d’une part contre l’adversaire politique du moment, l’AK (la Résistance non communiste dirigée par le gouvernement en exil de Londres), et d’autre part dans le cadre d’une stratégie nationaliste de « polonisation de l’Holocauste ». La disparition du parti sioniste et du Bund à partir de 1947 accentua encore cette tendance, dont 1968 fut le point d’orgue et qui perdura jusqu’à la fin des années 197017. La publication du témoignage de Marek Edelman, l’un des survivants de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ainsi qu’un entretien de l’écrivain Hannah Krall avec ce dernier18 en 1977 marquèrent l’amorce d’un processus inverse de remémoration. De manière récurrente, la mémoire du ghetto fut symptomatique de l’ensemble des relations entre Juifs et Polonais.

En effet, si ce processus de remémoration fut favorisé au début des années 1980 par Solidarnosc qui ouvrit un nouvel espace de parole en particulier sur cette question, il dut son véritable déclenchement à des interventions venues du champ universitaire. En premier lieu : un article de Jan Blonski paru en 1987 sur le poème de Czeslaw Milosz (prix Nobel en 1980) intitulé Campo dei fiori et écrit par ce dernier au moment de l’insurrection du ghetto. Le poète y évoquait un manège pour enfants, situé côté « aryen » et jouxtant le mur du ghetto qui tournait pendant que le ghetto brûlait :

Et les robes des filles volaient
au vent des maisons incendiées,
et les gens riaient heureux
ce beau dimanche de Varsovie.

Dans cet article, intitulé « Les pauvres Polonais regardent le ghetto19 », Blonski attirait l’attention sur le fait que les Polonais étaient tout de même coresponsables de la Shoah en tant que « témoins, donc coupables20 » comme l’avait écrit Milosz en raison de leur indifférence, et préconisait un « changement moral radical à l’égard du passé judéo-polonais21 ». Cet article eut un écho important. Il fut à l’origine de la première prise de conscience quant à ces relations passées et au refoulement qui avait suivi. L’étape suivante de cette résurgence mémorielle fut la publication, en 2000, de l’ouvrage les Voisins, par Jan Gross22, historien polonais enseignant aux États-Unis, relatant le massacre perpétré par les habitants polonais du village de Jedwadne sur leurs voisins juifs le 10 juillet 1941, massacre attribué ensuite par la justice polonaise aux Allemands. L’ouvrage de Gross fut suivi d’un documentaire homonyme23 et de nombreux autres travaux sur le sujet auxquels il avait ouvert la voie ; il provoqua à son tour un grand choc, non seulement à propos de la gravité des faits en question mais aussi de toute la stratégie d’occultation mise en place par la suite à l’échelle de la société. Ce débat, « le plus grand […] jamais connu en Pologne24 », qui anima l’opinion et la presse polonaises au début des années 2000, passa totalement inaperçu en France. Les deux livres récemment parus opèrent de ce point de vue une nécessaire mise à jour, le livre de Gross ayant fourni le point de départ du travail de Potel et fait l’objet d’un article dans le volume collectif (Krzysztof Persak). Il fut suivi en 2006 par un autre ouvrage de Gross, intitulé la Peur25. Il traitait des vagues d’antisémitisme entre 1944 et 1946 et en particulier du pogrom de Kielce. Initialement paru aux États-Unis, ce livre déclencha par la suite un nouveau débat en Pologne, touchant cette fois-ci au rôle joué par l’Église. L’ampleur des questionnements qui s’ouvrirent durant cette période a été à l’origine d’un renversement qui a mené, après des décennies de silence, à la diffusion de ce sujet dans le champ universitaire et à sa vulgarisation, à travers les programmes scolaires et toutes sortes d’initiatives singulières, associatives, artistiques ou politiques, qui témoignent de la réappropriation par la société polonaise de cette part critique de leur histoire. La présence juive, hormis quelques rares foyers, a été réduite à l’état de vestige mais continue, tel le Dibouk de la légende, à hanter la Pologne d’aujourd’hui26. C’est d’ailleurs en cela que réside le caractère problématique de ce regain d’intérêt.

Une mémoire retrouvée

Si ces deux ouvrages offrent, par leur différence de forme et de démarche, des regards croisés et contribuent à combler l’ignorance française quant à ces événements, aussi bien en ce qui concerne certains faits historiques peu connus survenus après guerre que le travail de redécouverte de l’histoire judéo-polonaise aujourd’hui en cours en Pologne et les débats que cela suscite, ils ne semblent pas en tirer les mêmes conclusions. Jean-Yves Potel, grand connaisseur de l’Europe de l’Est, exerça les fonctions de conseiller culturel à l’ambassade de France à Varsovie de 2001 à 2005. Il donne sous la forme d’un récit assez personnel, dans le style des travaux d’Olivier Guez sur les Juifs à Berlin après 194527, les résultats d’un long travail d’enquête sur le sujet, notamment par la restitution de ses entretiens avec les principaux protagonistes du renouveau de l’histoire juive en Pologne. À travers ces rencontres se dessine un véritable état des lieux. L’auteur retrace les principales phases de la relation judéo-polonaise telles que nous les avons rappelées, puis observe, ville par ville, l’établissement ou l’émergence d’une mémoire juive, entretenue dans la plupart des cas par des Polonais sensibilisés à cette histoire et se sentant pour certains investis d’une mission. Dans le sillage du défrichement opéré par les universitaires avec Gross en tête de file, les manifestations culturelles, les mémoriaux, les programmes de sauvegarde du patrimoine se sont multipliés depuis quelques années. Ils constituent autant d’aspects de cette réhabilitation. Le cas paradigmatique est bien sûr celui d’Auschwitz et de son musée. Visité par plus d’un million de touristes par an, ce camp est au cœur d’enjeux mémoriaux centraux du fait de son statut de symbole de la Shoah. Un autre cas emblématique est constitué par Cracovie et son festival de culture juive. Il concentre les polémiques sur les effets bénéfiques et pervers d’une telle évolution. Depuis son lancement en 1990, le festival a connu un succès grandissant et a entraîné une série d’autres manifestations. L’ancien quartier juif Kazimierz où il se déroule est devenu, depuis sa réhabilitation, un haut lieu de gentrification et de tourisme. Si certains – en premier lieu les promoteurs et les organisateurs – se réjouissent d’une telle évolution, d’autres dénoncent « un monde juif virtuel », « une folklorisation28 ». En observant les étapes et les aléas d’élaboration des symboles mémoriaux en particulier, Potel saisit les questionnements et les enjeux qui sous-tendent de telles initiatives. De qui émanent-elles ? Quelle conception de la présence juive en émerge ? Comment sont-elles perçues par la population ? Parce qu’il s’intéresse à la Pologne d’aujourd’hui, il met l’accent sur les nombreuses réalisations concrètes et sur ceux qui les soutiennent, et tout en rappelant les épisodes les plus sombres de cette relation, il donne pour sa part une image résolument enthousiaste, voire bouillonnante, du travail de mémoire effectué depuis quelques années par les Polonais.

Le sentiment qui se dégage de la lecture du volume collectif dirigé par Szurek et Wievorka, parce qu’il se concentre sur le versant universitaire de ce renouveau et s’attache surtout au passé, est plus nuancé. Résultant d’un colloque qui s’est tenu à la Bibliothèque nationale de France en 2005, il rassemble des contributions balayant le champ des relations judéo-polonaises de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Il fait le point sur leurs dimensions les plus saillantes, à travers un découpage thématique qui laisse la parole aux historiens, à l’analyse des expressions artistiques (littérature, cinéma), ainsi qu’aux interprétations psychanalytiques. Les objets littéraires et cinématographiques analysés et les lectures alternatives ne fournissent pas seulement des documents illustrant un processus historique, mais offrent d’autres instruments à l’appréhension de cette mémoire croisée. Un autre fait frappant de ce phénomène de récupération de l’histoire et de la mémoire juive aujourd’hui en Pologne est la forte présence de femmes parmi les protagonistes, en nombre parmi les universitaires notamment. Ces deux facteurs conjugués semblent signifier que le champ de la recherche sur l’histoire juive en Pologne, aujourd’hui solidement établi, est venu initialement des marges et non des courants dominants. Le choix d’une approche pluridisciplinaire, faisant se côtoyer le travail des historiens avec d’autres regards, outre qu’il permet de rendre compte d’une multiplicité d’aspects des relations entre Juifs et Polonais, est aussi fidèle à l’état actuel du champ des recherches sur ce sujet. Le fait que la critique d’une poésie, le texte de Jan Blonski sur Milosz, ait été l’un des déclencheurs de ce débat apparaît significatif du rôle de la littérature et de la culture comme mode de transmission de la mémoire. L’écrivain et poète polonais Czeslaw Milosz, à l’instar de quelques autres29, a été une conscience lucide sur le sort des Juifs en Pologne, comme il le fut plus tard sur le communisme, obtenant pour cela, avec la Pensée captive30, une reconnaissance que ne lui avait pas conférée le reste de son œuvre31. En ce sens,

les poètes furent la mémoire, [mais] leurs voix demeuraient calfeutrées dans le silence sourd entretenu par les autorités communistes32.

De l’autre côté, la littérature yiddish d’avant-guerre apparaît comme un témoignage irremplaçable sur un monde disparu : ainsi, dans l’œuvre d’un autre prix Nobel, Isaac Bashevis Singer,

les petites histoires […] acquièrent, du fait de la grande Histoire, valeur de reconstruction vitale qui rend une mémoire du collectif à plusieurs générations de survivants ou de descendants de survivants33,

tandis que la littérature yiddish d’après-guerre, dont on ignorait souvent jusqu’à l’existence, est redécouverte34.

Dernières nouvelles du ghetto

C’est dans cette dernière catégorie des écrivains yiddish survivants que l’on pourrait classer Bernard Goldstein, l’un des instigateurs de l’insurrection du ghetto de Varsovie dont les mémoires viennent d’être traduites en français. Goldstein, né en 1889 (mort en 1959), était une figure du Bund, mouvement opposé au sionisme depuis sa création vers la fin du xixe siècle et qui s’était approprié le rôle de dépositaire de la culture yiddish laïque. Parues initialement en yiddish en 1947 à New York où Goldstein émigra après la guerre et intitulées dans la présente édition l’Ultime combat. Nos années au ghetto de Varsovie, ces mémoires, préfacées par Marek Edelman qui fut un compagnon d’armes de l’auteur, apparaissent extraordinaires à plusieurs points de vue. Tout d’abord, elles témoignent de la vie dans le ghetto, à travers la coexistence de l’horreur avec les « scènes de la vie de tous les jours35 ». La misère et la famine frappent de plus en plus de Juifs mais n’empêchent pas l’existence d’une société avec son marché noir et ses discriminations sociales. Scandées par les étapes de la création du ghetto en octobre 1940, des exécutions massives aux premières déportations en juillet 1942 jusqu’à l’insurrection en avril 1943, ces mémoires offrent également un document de première main sur l’organisation d’une résistance à l’intérieur du ghetto, ayant la plus grande difficulté à se faire entendre du monde extérieur. Surnommé « camarade Bernard », Goldstein lui-même, à la fois exposé par sa notoriété mais disposant par ce biais de ressources particulières, sans cesse menacé dans le ghetto, semble courir des dangers encore plus grands lorsqu’il en sort pour préparer le terrain à l’insurrection. La difficulté pour trouver une cachette au dehors, étant donné le risque encouru par les hôtes et l’omniprésence de délateurs, y rend l’air si irrespirable que certains finissent par préférer retourner dans le ghetto. Lors de cette errance, Goldstein transitera un moment par la cave où se trouvait réfugié, avec d’autres, l’historien Emmanuel Ringelblum, capturé en 1943, à l’origine des archives sur la vie du ghetto36 et auteur, déjà en son temps, d’un essai essentiel sur les relations judéo-polonaises.

Judith Lindenberg

Librairie

Germaine Tillion, FRAGMENTS DE VIE. Textes rassemblés et présentés par Tzvetan Todorov. Paris, Le Seuil, 2009, 393 p., 21 €

Germaine Tillion est morte le 19 avril 2008. Elle n’avait pas décidé de publier les textes repris dans cet ouvrage ; mais elle avait accepté que des textes, tirés de ses archives personnelles, puissent être publiés, pourvu que, mis côte à côte, ils permettent aux lecteurs de comprendre la conception qu’elle se faisait de l’homme. C’est dans cet esprit que le président de l’association Germaine Tillion, Tzvetan Todorov, les a rassemblés dans ce livre. Ils sont issus pour les deux tiers des archives de Germaine Tillion ou pour un tiers de documents déjà publiés dans ses ouvrages antérieurs, en particulier sur la déportation en Allemagne dans Ravensbrück37 et dans le Verfügbar aux enfers38, sur la guerre d’Algérie dans les Ennemis complémentaires39.

L’ensemble ne constitue pas une autobiographie mais des « fragments » d’une partie de sa vie. Ils portent sur la période comprise entre 1934, quand, jeune ethnologue, Germaine Tillion partit en Algérie, et 1957, moment où elle se trouvait de nouveau en Algérie, mais cette fois pour chercher une trêve des violences entre les nationalistes du Fln et le gouvernement français au cours de la bataille d’Alger. Ces « fragments » correspondent donc à ses deux grands engagements : dans la Résistance puis dans la guerre d’Algérie, une période que Todorov estime être celle de sa « formation morale et politique ». Ayant alors entre 24 et 49 ans, on conviendra que ces années tirent davantage vers celles de la maturité de l’ethnographe qui vécut centenaire.

Quoi qu’il en soit, ces « fragments » constituent la meilleure introduction à l’œuvre et à la vie de Germaine Tillion. Le lecteur y suit le récit des moments les plus importants des vingt-six années de sa vie entre 1934 et 1957, qui comptent quatre parties.

La première est occupée par ses longs voyages ethnographiques dans les Aurès à la fin des années 1930. Dans le cadre d’une thèse préparée avec Marcel Mauss, elle étudia les populations berbères de cette région d’Algérie, moins touchée au xixe siècle par le démembrement des tribus. Elle noua des liens suffisamment étroits avec les éleveurs chaoui et trouva la bonne distance pour tout connaître des lignages et des généalogies sans devenir partie prenante des interminables conflits entre les fractions des tribus.

Un deuxième ensemble de textes évoque son action de premier plan dans la Résistance dès 1940 au sein de ce que l’on appela à partir de 1946 le réseau du musée de l’Homme, actif dans l’évasion et dans le renseignement. Ce réseau rassemblait plusieurs groupes, l’un regroupant des personnels du musée de l’Homme, d’autres constitués par deux vieux officiers de droite et même monarchistes, Hauet et La Rochère, en particulier l’Union nationale des combattants coloniaux (Uncc), une couverture pour des évasions vers Londres. Composé de gens de toutes opinions, excepté communistes, et de toutes origines sociales, le réseau du musée de l’Homme était bien en 1940-1942 la manifestation d’un refus absolu de la défaite, de l’armistice et de l’occupation. C’est la force du patriotisme qui guide d’instinct cette jeune femme à résister dès son retour à Paris en 1940 alors qu’elle était restée loin des nouvelles de l’Europe et qu’elle n’avait pas d’engagement partisan avant 1940. Le récit de son arrestation le 13 août 1942 à Paris par la Gestapo est dominé par le portrait de celui qui la livra aux Allemands : l’abbé Alesch, véritable figure du mal. Après avoir proposé ses services à la Gestapo, il infiltra le réseau de Tillion et provoqua une série d’arrestations. Il fut condamné à mort après la guerre. Emprisonnée à la Santé et à Fresnes, Germaine Tillion trouva la force de rédiger en captivité sa thèse sur les populations des Aurès. Le manuscrit fut perdu lors de sa déportation le 31 octobre 1943 au camp de Ravensbrück. Elle était « nuit et brouillard », donc destinée à disparaître. Sa mère, Émilie, fut aussi déportée, mais pas « nuit et brouillard ». Elle fut pourtant gazée le 12 mars 1945, peu avant la fin de la guerre. Germaine Tillion travailla à faire du terrassement à Ravensbrück jusqu’au 23 avril 1945. Elle fit alors partie des Françaises libérées du camp par l’intermédiaire de la Croix-Rouge et des autorités suédoises. Elle rentra en France en juillet 1945.

Commence alors la troisième partie de sa vie d’adulte, sans doute celle où la difficulté de vivre fut la plus grande, après les terribles épreuves de la guerre et du camp. En poste au Cnrs, elle rassembla des témoignages et des documents sur la Résistance et la déportation, et assista au procès de quinze nazis responsables du camp de Ravensbrück.

Enfin, à partir de 1954, elle se retrouva plongée dans la guerre d’Algérie : mission d’information dans les Aurès, entrée au cabinet du gouverneur général de l’Algérie, l’ancien résistant et anthropologue Jacques Soustelle ; elle y créa une structure de soins et d’éducation pour les Algériens, les Centres sociaux. Puis en 1957, elle tenta d’obtenir une trêve des violences : la suspension des attentats du Fln en échange de la suspension des exécutions capitales des nationalistes par la France. Elle échoua.

Le lecteur qui découvre Germaine Tillion trouvera dans ces « fragments » le récit d’une vie exemplaire où l’on trouve les plus hautes valeurs morales : la capacité à se décentrer et à comprendre autrui, le courage physique et moral, la compassion, la justice, l’abnégation, la générosité, le refus de l’idéologie. Le lecteur trouvera aussi chez elle un amour passionné de la France. Il explique autant son engagement dans la Résistance en 1940 que son combat contre la torture et pour soulager les souffrances pendant la guerre d’Algérie. C’est au nom des principes de la Résistance et de l’humanité qu’elle s’élève contre la torture et la misère des Algériens. À tout cela s’ajoutent une belle santé et une indestructible joie de vivre.

Quant à son travail d’ethnologue, il passa toujours après. Après la Résistance. Après la collecte des témoignages sur la déportation. Après le combat contre la guerre en Algérie. Après le soulagement des souffrances et des misères. C’est pourquoi son grand-livre, reprenant sous la forme d’un essai assez bref ce qui aurait dû être une thèse volumineuse si le manuscrit n’avait pas été perdu en 1943, le Harem et les cousins40, ne fut publié qu’en 1966. Disons-le simplement : malgré cette étude sur les lignages des tribus berbères et en particulier l’honneur gentilice, Germaine Tillion n’a pas produit une œuvre scientifique comparable à celle de ses maîtres, Marcel Mauss et Louis Massignon, ou bien celle d’un contemporain du même champ d’étude, Jacques Berque.

Son œuvre va au-delà. Elle fut tout entière dans sa vie. Dans sa capacité à transformer son expérience personnelle, la Résistance et la déportation, en objets d’études et en moyens de connaissances – elle est capable de regarder le camp où elle est détenue comme une ethnologue regarderait un terrain d’étude et en fait d’ailleurs à ses camarades déportées un exposé ; ce fut d’ailleurs en partie cette capacité d’observation qui la sauva à Ravensbrück. Ce fut dans la vie même qu’elle trouva les explications et les bonnes réactions aux événements inattendus qui survinrent. Ce fut grâce au sens de l’observation, développé lors des années d’enquête dans les Aurès, qu’elle trouva les forces et l’intelligence de survivre dans le camp comme plus tard, grâce à l’expérience acquise dans les Aurès, dans la Résistance et dans les camps, qu’elle proposa en 1955 à Jacques Soustelle la création des Centres sociaux en Algérie.

Germaine Tillion fut cette intelligence de la vie. C’est pourquoi il faut la lire maintenant et l’enseigner aux plus jeunes.

Jean-Pierre Peyroulou

Pierre-Jean Luizard, COMMENT EST NÉ L’IRAK MODERNE. Paris, Cnrs Éditions, 2009, 566 p., 35 €

On ne peut que saluer la réédition de cet ouvrage de référence de Pierre-Jean Luizard, publié pour la première fois en 199141. Fruit d’une impressionnante érudition, cette histoire de la période de formation de l’État irakien reste indépassable, ne serait-ce que par la très riche documentation, soigneusement traduite et présentée, qu’elle met à la disposition des lecteurs. De même, elle fait le pari audacieux d’adopter une échelle temporelle longue remontant dans certains cas au xixe siècle, ce qui permet de saisir l’épisode de la fondation de l’État entre 1919 et 1920 à partir d’une généalogie complexe. Il en va de même de l’espace, pris dans sa singularité « irakienne », mais aussi constamment situé sur la ligne de friction de deux empires, persan et ottoman. Ce choix méthodologique explique comment l’Irak comme État indépendant a pu être créé et gagner, pour le meilleur et pour le pire, une viabilité, mais aussi pourquoi son évolution est restée, et reste encore, si lourdement hypothéquée par des grands équilibres et déséquilibres régionaux.

L’ouvrage s’ouvre sur le xixe siècle pour poser d’emblée le paradoxe des réformes centralisatrices ottomanes qui accélèrent un processus qu’elles voulaient précisément conjurer : l’autonomisation des dynamiques centrifuges au sein des trois vilayets (provinces) du sud de l’Empire. Les pages consacrées aux tribus irakiennes et aux relations conflictuelles entre les campagnes et les populations urbaines sont d’une remarquable vivacité. On voit ainsi combien la politique ottomane consistant à réduire à tout prix le pouvoir des tribus arabes « crée un climat de violence » (p. 107) et donne naissance à des révoltes incessantes, qui affectent naturellement aussi les villes. L’auteur souligne aussi un deuxième paradoxe : les formes d’urbanité irakienne au xixe siècle sont déjà lourdement influencées par l’occidentalisation de l’Empire ottoman dans son ensemble ; en contraste avec certaines autres provinces arabes de l’Empire, l’occidentalisme comme courant intellectuel reste cependant faible aussi bien à Bagdad qu’au sud. Il en va de même des sentiments panottomans et panarabes qui évoluent dans une tension étrange, s’opposant souvent, se renforçant parfois mutuellement. Si le courant nationaliste arabe reste marginal, y compris au début du xxe siècle, la volonté d’Istanbul d’imposer l’ordre impérial avec une administration centrale, la taxation et le recrutement forcé, puis sa politique de turcification des provinces arabes qui s’affiche clairement après l’arrivée au pouvoir du Comité union et progrès en 1908, suscitent une dissidence ouverte se radicalisant au fil des années. De 1908 à 1918, notamment, l’espace politique du futur pays devient le théâtre de tensions avec Istanbul, ce qui n’écarte pas pour autant les modes d’accommodements et de coopération entre les deux.

Une autre contribution majeure de Comment est né l’Irak moderne réside indéniablement dans l’attention qu’il porte aux communautés aussi bien musulmanes que non musulmanes du pays ; mais le sujet (et, ajoutons-le, les sensibilités de son auteur) l’obligent, la communauté chiite se taille la part du lion dans l’économie générale de l’ouvrage. Il s’agit là à la fois du talon d’Achille de ce livre et de sa force qui en fait une référence en la matière. On a en effet l’impression que Luizard délaisse délibérément la communauté sunnite et des courants nationalistes qui y trouvent partiellement leur socle, ainsi que des formes d’action horizontales et interconfessionnelles qui voient le jour et dont il est pourtant bien conscient (p. 361), pour singulariser le chiisme comme la porte d’entrée de l’histoire irakienne. Cette critique formulée, on ne peut que lui savoir gré des éléments qu’il met en exergue : ainsi, il montre combien le chiisme irakien est un phénomène neuf (la conversion massive à cette confession ne se fait qu’au cours du xixe siècle) et complexe. Il est étroitement lié à l’histoire sociale et économique du pays, tant la déchéance du monde tribal, accélérée par les réformes ottomanes, ainsi que les attaques wahhabites venant du sud, provoquent, au cours de ce siècle mouvementé, le besoin d’une nouvelle idéologie et de nouvelles instances de régulation et d’arbitrage, formées notamment par le clergé chiite. Les pages consacrées à l’impact de la Révolution persane de 1906 comme déclencheuse aussi bien d’un constitutionnalisme proprement irakien que d’une redéfinition, largement islamisée, des concepts juridiques et politiques classiques, comme la sharia ou l’istibdad (tyrannie) sont d’une très grande richesse. Il en va de même de celles consacrées aux résistances chiites qui voient le jour d’abord au cours de la Première Guerre mondiale contre l’occupant britannique (ce qui condamne nombre de dignitaires religieux à accepter, la mort dans l’âme, une alliance avec les Ottomans) puis, contre l’instauration de l’État irakien, qui se traduisent par la fameuse révolte de 1920. Les dirigeants chiites défaits – et en partie exilés en Perse soit par choix (pour ne pas collaborer avec une « puissance infidèle ») soit de force – sont les grands perdants de ces longues décennies mouvementées.

La longue préface que Luizard a consacrée à cette nouvelle édition mérite également l’attention. Si l’on ne peut partager quelques-unes de ses conclusions hâtives (expliquant la longue guerre entre Iran et Irak par les instigations américaines ou l’occupation du Koweït par le feu vert qu’aurait donné April Glaspie, ambassadrice américaine à Bagdad), on n’est pas moins impressionné par les parallèles qu’il établit entre les périodes 1919-1920 et 2003-2005. Les chars britanniques remplacés par les « Abraham » américains ; l’usage massif de l’aviation palliant dans les deux cas la faiblesse des moyens humains de l’occupant. Des noms, qui auraient sonné familiers aux Irakiens de 1920, comme al-Sadr, al-Hakim ou encore Chalabi, sont de nouveau sur toutes les lèvres dans la période post-2003.

Une différence majeure s’observe cependant entre les deux périodes : les chiites, traditionnellement les « fers de lance » de la résistance, deviennent (pour un temps du moins), les « alliés potentiels des Américains » et la logique inversée de confessionnalisation de pouvoir transforme cette fois-ci les zones sunnites en théâtres d’une violence autant destructrice qu’autodestructrice. Les historiens de l’avenir réfléchiront sans doute aux dynamiques lourdes qui auront traversé le xxe siècle irakien, de la fragmentation ethnique et confessionnelle au poids des syntaxes politiques puisant, aux moments d’occupations et de crises, dans un islam radicalisé par les interprétations que les acteurs en font. Ils n’oublieront cependant pas que les années baathistes, marquées par des pratiques coercitives inouïes et des guerres successives, ont radicalement transformé l’Irak pour en faire la proie facile de violences qui ne trouvent pas toutes leurs racines dans la désastreuse occupation américaine.

Hamit Bozarslan

François Pouillon (sous la dir. de), DICTIONNAIRE DES ORIENTALISTES DE LANGUE FRANÇAISE. Paris, Karthala, 2008, 1 007 p., 49 €

Fruit de cinq années de travail, réunissant près de deux cents collaborateurs sous la direction d’une vingtaine de tuteurs (représentant autant d’aires géographiques ou de champs thématiques), ce Dictionnaire des orientalistes de langue française publié sous la direction de François Pouillon, associé à Lucette Valensi et Jean Ferreux, représente un aboutissement scientifique remarquable par sa rigueur, son étendue et sa qualité. Quelque mille notices, à peu près autant de pages : le lecteur bénéficie désormais d’un instrument de travail proposant un panorama analytique exhaustif de l’orientalisme francophone depuis la fin du xviiie siècle, date traditionnellement retenue comme période inaugurale de l’orientalisme européen, auquel s’ajoutent un certain nombre de références à ceux qui, avant cette date, ont jeté les bases des contacts entre l’Europe et ses voisins orientaux. Une vingtaine de catégories (domaines géographiques – arabe, turc, chinois, etc. – et thématiques – écrivains, musiciens, érudits, etc.) en organisent le propos.

Tout autant que dans la qualité individuelle de ses notices, c’est dans le point de vue qu’il adopte sur l’orientalisme que réside l’un des grands intérêts de ce Dictionnaire. Sur un sujet aussi vaste, nul n’est tenu à l’exhaustivité, ce qui impliquait un certain nombre de choix et de limitations. La plus importante, assumée d’entrée de jeu par les coordinateurs de l’ouvrage, tient à la focalisation sur l’orientalisme francophone, qui isole ce dernier de son « milieu naturel » (l’orientalisme européen, voire américain, mais aussi les différentes écoles arabes « postindépendance »). Or c’est, justement dans les limites que le genre a imposées aux auteurs, ou plus précisément dans la mesure où ces derniers ont su transformer ces limitations en principe positif, que résident l’intérêt et l’originalité de ce dictionnaire.

Ainsi du brouillage des hiérarchies auquel on procède ici par nécessité de faire coexister « grands noms » et anonymes de la discipline, l’exigence de brièveté ayant en effet eu pour conséquence de mettre sur un même plan les uns et les autres. On pourra le regretter, voire le critiquer avec de bonnes raisons. Mais, plus sûrement, on pourra se réjouir de l’effet d’intelligibilité nouveau ainsi produit. Tout d’abord parce que c’est la contribution des « obscurs et des sans-grade », comme l’écrit Lucette Valensi, qui est ainsi prise en compte. Ainsi, c’est une image plus complexe de la discipline qui apparaît, son « désordre » ou « les itinéraires atomisés » suivis par ses savants, selon les mots de François Pouillon. On est loin du schéma linéaire que les théories issues des travaux d’Edward Said ont produit à propos des relations entre orientalisme et pouvoirs coloniaux. Mais plus généralement, on est loin aussi de toute vision normative de l’activité scientifique. La diversité des hommes, de leurs intérêts et de leurs motivations, qui nous est donnée à voir ici, trace un portrait du discours orientaliste où les savants prestigieux, inscrits dans les espaces les plus institutionnalisés de la discipline, coexistent avec d’autres individus – interprètes, aventuriers, artistes, etc. – aux démarches plus singulières.

Ce principe de non-hiérarchisation va de pair avec une perspective englobante qui agrège volontairement divers orientalismes. On savait déjà les frontières du genre floues (orientalismes scientifique, littéraire, pictural, etc.). Le Dictionnaire les repousse encore un peu en introduisant un certain nombre d’entrées surprenantes, comme Hergé et Messian ; le premier pour avoir pris l’Orient comme cadre d’un certain nombre de ses bandes dessinées, contribuant ainsi à façonner les représentations populaires de l’Orient. Le second, Olivier Messian, occupe en quelque sorte l’autre extrémité du spectre orientaliste : sa passion, et ses usages, des cultures et des musiques étrangères – japonaise ou indienne en premier lieu – illustrent de manière exemplaire les possibilités d’hybridation qu’un musicien européen de la seconde moitie du xxe siècle pouvait tirer des cultures orientales.

L’une des cibles du Dictionnaire est, on l’aura peut-être déjà compris, la polémique ouverte par les théories d’Edward Said. Un millier de biographies d’orientalistes montre combien la discipline est en grande partie irréductible à la structure de domination décrite par Said ; mais combien, à l’inverse, trajectoires de savoir et volonté de pouvoir se sont aussi fréquemment croisées. L’une des nombreuses vertus du Dictionnaire est de donner à voir ces enchevêtrements : scientifiques intègres et serviteurs du pouvoir ont fait l’orientalisme, et ces deux figures cohabitent parfois chez le même individu.

De ce point de vue, on ne peut que noter combien la sortie du Dictionnaire correspond à un retour tout à fait notable des problématiques sur la (post-)colonie aujourd’hui en France. Alors que la réception de Said y est restée longtemps confidentielle et que les postcolonial studies anglo-saxonnes y ont été globalement ignorées, la récente floraison de traductions, de travaux universitaires et d’interrogations à la limite du politique et du scientifique, ont remis la question coloniale sur le devant de la scène. Et avec elle, celle de l’orientalisme. Curieux effet de balancier : alors que la querelle sur l’orientalisme a d’abord éclaté en France, avec Anouar Abd-el-Malek, dans les années 1960, celle-ci s’est ensuite déplacée sur les campus américains, au point, on l’a dit, que le livre de Said a fait figure, de ce côté de l’Atlantique, de non-événement. Aujourd’hui, alors que les postcolonial studies ont perdu de leur superbe « radical chic » aux États-Unis, pour se couler dans les cursus universitaires les plus classiques, c’est en France que la question retrouve une vigueur inattendue. Il faudra plus de recul pour comprendre quelles raisons sont à l’origine de ce mouvement pendulaire. Mais ce Dictionnaire nous offre peut-être quelques éléments de réponse à travers la liste de ses contributeurs. On ne peut manquer d’être frappé du mélange des générations : entre chercheurs confirmés, entrés dans le métier au moment des redéfinitions scientifiques « postindépendance », et jeunes chercheurs, dont les travaux ont contribué au renouveau précité des interrogations sur la colonisation. Le regard offert sur l’orientalisme par le Dictionnaire est en grande partie le fruit de ce travail commun, regard sur leur discipline de chercheurs qui, par leurs positions diverses, se trouvent engagés dans un même travail de réflexion sur l’histoire de leurs savoirs.

En cela, le seul regret que l’on puisse formuler touche à l’absence d’un cadrage méthodologique à même de décentrer le point de vue « arabisant » qui domine l’introduction du Dictionnaire. On a fait référence aux préfaces écrites par Lucette Valensi et François Pouillon. S’y ajoute un texte de Guy Barthélemy, ouvrant utilement à la question de l’orientalisme littéraire. Mais il est dommage que n’apparaisse pas, ici, le regard d’un spécialiste du monde chinois, indien ou japonais, par exemple. Il n’est pas sûr, en effet, que le débat sur l’orientalisme, tel qu’il s’est formulé autour de Said, puisse (contrairement à ce que sous-entend ce dernier) s’appliquer tout à fait à la sinologie ou à la japanologie. Le Dictionnaire aurait certainement gagné à mieux séparer les enjeux, d’autant plus qu’une très large partie de son matériau est composée de notices sans rapport avec le monde arabe. Cette réserve ne doit cependant pas relativiser la réussite de ce projet collectif remarquable.

Thomas Brisson42

Georges Didi-Huberman, QUAND LES IMAGES PRENNENT POSITION. L’œil de l’histoire, 1. Paris, Minuit, 2009, 268 p., 22, 50 €

Georges Didi-Huberman poursuit depuis plusieurs années une réflexion autour de l’image : la peinture, la photographie, le cinéma. Elle dépasse les cadres disciplinaires traditionnels pour les faire jouer ensemble. Dans Images malgré tout43, il s’interrogeait, à partir de photographies d’Auschwitz, prises clandestinement en août 1944 par des membres du Sonderkommando, sur les conditions dans lesquelles l’image pouvait devenir une source historique. Du fait de leur sujet, c’était la valeur épistémologique de ces images qui faisait débat. Elle avait été à l’origine d’une vive polémique avec Claude Lanzmann dont l’ouvrage se faisait l’écho. Dans ce nouvel essai intitulé Quand les images prennent position. L’œil de l’histoire, 1, c’est encore une fois, comme son titre l’indique, le rapport des images à l’histoire qui est au cœur du projet. Il ne s’agit non plus tant d’interroger leur pouvoir de connaissance que leur portée critique et politique à travers la pensée de Bertolt Brecht notamment, mise en regard à celle de son « interlocuteur privilégié », Walter Benjamin. Réduit désormais le plus souvent à sa fonction d’auteur dramatique, Brecht a aussi été un grand poète et il a, en outre, expérimenté des formes d’écriture incluant images et textes et offrant un regard critique sur son époque, celle de la Seconde Guerre mondiale et des années qui l’entourent, depuis l’exil. Dans son Journal de travail, qu’il tient de 1938 à 1955, successivement en Scandinavie, aux États-Unis, en Suisse et enfin à Berlin, il intercale au milieu de ses réflexions des photographies légendées ou des articles provenant de journaux qu’il compile et découpe. Le terme de « journal » est ainsi à entendre dans son double sens d’écriture au fil des jours et d’organe d’information. Cependant,

ce type de journal ressemble moins à une chronique des jours qui passent […] qu’à un atelier provisoirement en désordre ou à une salle de montage dans laquelle se fomente et se réfléchit l’œuvre tout entière d’un écrivain.

Technique de juxtaposition des images choisies et du texte écrit, le montage est en effet le mot-clef qui va définir la position de Brecht face à l’actualité de son temps, la Seconde Guerre mondiale. Mais, contrairement aux assemblages de l’esthétique surréaliste qu’il juge arbitraires, c’est la guerre elle-même, par la modification de la réalité et le chaos qu’elle entraîne, qui induit le montage. Tout à la fois méthode de connaissance et procédure formelle, le montage est au fondement de la posture critique brechtienne. Elle se trouve aussi à l’origine de sa capacité d’historicisation : en effet, l’art « démonte et remonte l’histoire pour en montrer la teneur politique ». L’alternative prendre parti/prendre position court tout au long de l’essai de Didi-Huberman comme la mesure du rapport de l’artiste au politique : si Brecht a été beaucoup critiqué pour son engagement et son adhésion au parti communiste allemand, les différents ensembles de son œuvre (journal, théâtre, poésie) au contraire en interrogeant continuellement les formes, en mettant en jeu les images par rapport aux textes, ou les textes entre eux prennent littéralement position les uns par rapport aux autres.

Mais plus encore que dans le Journal de travail, c’est dans la Kriegsfibel (Abc de la guerre) que Brecht met à l’œuvre de façon la plus aboutie sa poétique de montage, indissociablement liée à la guerre. Aux photos découpées dans des journaux de l’époque avec les légendes afférentes, Brecht ajoute une légende supplémentaire du poète sous forme d’épigramme commentant l’image. À travers le montage réunissant ces divers éléments, la Kriegsfibel contourne tout message dogmatique et unilatéral. Les images montrent aussi bien les oppresseurs – deux photos d’Hitler ouvrant et refermant l’ensemble – que des victimes de la guerre, tandis que les épigrammes s’inscrivent en porte à faux et proposent une morale ouverte, souvent paradoxale, montrant par là qu’« il y a toujours une autre réalité derrière celle qu’on décrit » selon les mots de Brecht lui-même. Par son usage pédagogique de la poésie et des photographies de guerre, il produit un « lyrisme documentaire », qui met en jeu la question toujours centrale de la visibilité des événements historiques.

Il s’agit, selon Didi-Huberman, du livre le plus « benjaminien » de Brecht, dans la mesure où il reprend le modèle des abécédaires d’enfant et qu’il peut être lu aussi comme une critique de la violence. Dans ses Essais sur Brecht, Benjamin reconnaît en ce dernier le précurseur d’une utilisation du montage comme recomposition des forces et des domaines de production dans le champ artistique, tandis que dans l’œuvre de Benjamin lui-même, le montage se donne comme un autre nom de la dialectique, entendue comme déconstruction du temps continu de l’histoire. De même, par sa juste distance (celle de l’exil comme celle de son style épique), le poète selon Brecht ne doit pas raconter mais remonter l’histoire, « contre le courant du flux historique ». Cependant, la finalité du positionnement politique les sépare :

Là où Brecht voit dans la prise de parti le but naturel de toute prise de position, Benjamin comprend la prise de position comme une brèche possible en toute prise de parti.

Une telle conception rejaillit dans la relation même des deux penseurs, Benjamin se révélant un très attentif commentateur de Brecht, tandis que ce dernier, comme en témoignent certaines notes du Journal de travail, passe à côté de son contemporain.

L’essai de Didi-Huberman donne à voir, au fil du discours, la reproduction de planches empruntées aux deux ouvrages de Brecht et commentées par l’auteur. Le questionnement extrêmement riche qui en constitue la matière est présenté, à l’intérieur des chapitres, grâce aux paragraphes qui portent en titre les mots charnières, comme autant d’entrées : « journal », « parti », « dialectique », etc. Cette disposition permet de choisir entre une lecture linéaire et un effeuillement par thèmes. Elle fait ainsi écho à la question du montage et à la forme de l’abécédaire et montre par là une remarquable adéquation entre la forme de la réflexion et son objet.

Judith Lindenberg

Jean-Luc Blaquart, Bernard Bourdin (sous la dir. de), THÉOLOGIE ET POLITIQUE : UNE RELATION AMBIVALENTE. Origine et actualisation d’un problème. Paris, L’Harmattan, 2009, 198 p., 19 €

Cet ouvrage collectif (qui constitue les actes d’une journée d’étude ayant eu lieu à l’Institut catholique de Lille en janvier 2008) témoigne de la redécouverte qui se fait depuis peu en France de l’œuvre d’Erik Peterson, théologien protestant converti au catholicisme dès 1930. Redécouverte principalement marquée par la traduction récente de deux de ses textes cruciaux : Témoin de la vérité (1937) et le Monothéisme : un problème politique (193544) dont la thèse finale, d’après laquelle le dogme trinitaire et l’eschatologie augustinienne auraient rendu théologiquement impossible toute théologie politique chrétienne, représente le fil conducteur des interventions du collectif.

Même si les textes de Peterson furent largement traduits et diffusés en francophonie entre 1930 et 1960, notamment grâce aux efforts de Jacques Maritain et d’Yves Congar, il est vrai que, ces dernières années, le théologien allemand n’était plus qu’évoqué ou cité en référence au juriste Carl Schmitt, contre lequel il dirigea pour partie la thèse finale de son Monothéisme – la traduction française récente s’accompagnait d’un bandeau plutôt vendeur : « Contre Carl Schmitt ».

Dans l’ultime note de son essai, Peterson précise ses intentions :

Le concept de « théologie politique » a été introduit dans la littérature par les travaux de Carl Schmitt […]. Nous avons tenté ici de démontrer à partir d’un exemple concret l’impossibilité d’une telle « théologie politique45 ».

Le dogme trinitaire nous enseignerait que Dieu, pour une question d’essence, ne saurait connaître aucune imitation sur terre. Depuis le concile de Nicée, il est devenu impossible de soutenir théologiquement le pouvoir politique monarchique ou impérial, à l’instar de ce que fit Eusèbe de Césarée – sur lequel s’attarde Peterson dans son étude – qui, au nom de la foi chrétienne, s’employa à légitimer l’Empire romain.

Schmitt attendit plus de trente années avant de répondre à Peterson par le biais de sa seconde Théologie politique (196946) dans laquelle, neuf ans après le décès du théologien allemand, il entreprit de passer au crible cette « légende scientifique » stipulant que la Trinité avait liquidé toute possibilité d’une théologie politique chrétienne.

Peterson et Schmitt enseignèrent à Bonn et furent liés d’amitié durant les années weimariennes. L’accession de Hitler au pouvoir scella la rupture entre les deux hommes. Tandis que Carl Schmitt ralliait la Nsdap le 1er mai 1933 en dépit de son catholicisme, Peterson dirigeait son Monothéisme contre le régime en place et la Reichstheologie. L’opposition du théologien au nazisme constitue l’une des toiles de fond de la plupart des treize contributions réunies dans ce recueil qui, de l’influence d’Augustin sur la pensée théologique de Peterson à sa lecture d’Eusèbe de Césarée, explore les enjeux et ambivalences, les diverses facettes des réflexions du théologien allemand à l’égard de la problématique théologico-politique. L’essai de 1935 est mis en relation avec d’autres écrits que Peterson publie durant cette période douloureuse de l’histoire, notamment Témoin de la vérité qui apparaît comme un complément s’inscrivant dans l’esprit de l’opus magnum du théologien. Si la querelle avec Carl Schmitt y occupe une place significative, le livre ne manque pas d’aborder d’autres auteurs qu’il est bienvenu de rapprocher de Peterson – Karl Barth, par exemple, qui s’est explicitement opposé à l’État nazi au nom de la seigneurie de Dieu, ou encore Jean-Baptiste Metz et sa nouvelle théologie politique. La question d’une « théologie politique » juive est également prise en considération. À travers l’exemple d’Israël et du judaïsme primitif, Vermeylen évalue l’hypothèse de la correspondance présumée entre monothéisme et pouvoir monarchique.

Mais l’une des thèses sous-jacentes qui traversent la quasi-intégralité de l’ouvrage collectif est l’idée qu’une théologie politique authentiquement chrétienne demeure envisageable, malgré la thèse finale du Monothéisme. À bien y regarder, nous disent les contributeurs, Erik Peterson n’empêcherait pas une semblable entreprise. Au contraire, Bernard Bourdin estime que la thèse petersonienne s’appuie sur une « théologie politique implicite », tandis que Nicolas Tenaillon observe une « certaine repolitisation de la théologie chrétienne » dans certains articles postérieurs au texte de 1935.

Cet ouvrage collectif a très certainement le mérite de constituer un grand pas en avant dans l’effort de réintroduction de l’œuvre de Peterson de ce côté-ci du Rhin.

Tristan Storme

Brèves

Michel Aglietta et Sandra Rigot, CRISE ET RÉNOVATION DE LA FINANCE. Paris, Odile Jacob, 2009, 368 p., 27, 90 €

Pour Michel Aglietta (à qui l’on doit déjà un livre éclairant sur la généalogie de la crise, la Crise chez Michalon) et Sandra Rigot, il ne fait guère de doute que la crise actuelle n’a rien à voir avec le retournement des récents cycles financiers provoqués depuis l’après-guerre soit par un emballement inflationniste, soit par une bulle spéculative sur les marchés boursiers ou immobiliers. Dans le vocabulaire de l’école régulationniste (Michel Aglietta, Anton Brender, Robert Boyer, Alain Lipietz…), la crise actuelle est une crise du « régime de croissance post-fordiste » provoquée par des « dettes privées montées à des niveaux insoutenables ». Puisque l’absorption de ces pertes implique un « désendettement durable qui devra se poursuivre bien au-delà de la récession », il faut construire une régulation des comportements afin d’assurer de la part des investisseurs la maîtrise du risque et, plus encore, d’accroître durablement l’aversion au risque. « Il s’ensuit que la déconnexion entre la consommation et les revenus grâce au régime de l’endettement à bas coûts et apparemment sans risque, qui a entretenu la croissance occidentale pendant vingt ans, est un épisode historique clos. » Comment imaginer plus précisément le régime de croissance mondiale à venir et sa régulation ? « D’un côté, on peut avancer que la croissance occidentale sera basse et grevée par un poids croissant des dettes publiques si un lien n’est pas rétabli entre les salaires réels et la productivité. D’un autre côté, les moteurs de la croissance future seront les pays émergents de taille continentale. » Une prise de risque raisonnable revient alors à un moindre aveuglement sur les inégalités internes (la crise de la société salariale) et l’histoire en cours (les pays émergents).

O. M.

Charles-Henri Philippi, L’ARGENT SANS MAÎTRE. Paris, Descartes et Cie, 2009, 96 p., 15 €

Cet ouvrage soucieux de la langue n’ironise pas sur le doux commerce cher à Montesquieu, il ne fait pas un procès radical de l’argent (« S’il est difficile de prétendre que l’argent et le commerce véhiculent eux-mêmes une éthique, le libéralisme classique leur a assigné un mode de fonctionnement social, apte à contrôler le manque de sens moral de l’humanité »), il s’efforce essentiellement de décrire les dérives de l’économie depuis la fin des Trente Glorieuses ; c’est-à-dire la période qui a favorisé les transformations de la gouvernance d’entreprise au bénéfice des actionnaires, et les excès délirants de la liquidité financière. « La liquidité ou, plus simplement encore, la liquéfaction des avoirs, est devenue l’objectif logique et central d’un système économique qui, du fait du succès de la division du travail et de l’allongement de la durée de la vie, a fabriqué de manière accélérée des dépendances dans l’espace et la durée, faisant exploser le besoin de signes monétaires et financiers à la fois échangeables à tout moment et valorisés sur la durée. » Convaincu que le capitalisme peut avoir une dimension sociale, Philippi vise essentiellement les changements des mœurs et la manière dont la cupidité est devenue un vice partagé. Pour lui, trois dates symbolisent ces ruptures : « 1971 qui, avec l’inconvertibilité du dollar, sonne la fin des limites quantitatives de la création monétaire ; 1989 et la chute du mur de Berlin qui paraît mettre un terme final à l’idée même que le monde économique puisse être gouverné par autre chose que le système de l’argent ; 1992 qui, avec la victoire d’un individu – Georges Soros – contre l’institution monétaire cardinale – la Banque d’Angleterre – et avec l’instrumentalisation de l’échec collectif au bénéfice de l’enrichissement personnel, exprime l’émergence de l’argent comme pouvoir à la fois politique, personnel et planétaire, indifférent à la morale publique et au consentement collectif. » L’auteur, un proche de Régis Debray, a été membre de nombreux cabinets de gauche avant de rejoindre la banque Hsbc, il ne devrait donc pas oublier le tournant néolibéral de 1982-1983 orchestré par la gauche sous Mitterrand. Ce livre, qui marque bien les infléchissements « mentaux » et « comportementaux », en appelle à la vertu républicaine tout en observant que l’État a joué et joue un rôle majeur dans la transformation de l’économie politique. C’est la limite de ce type d’essai bien brossé à la française que de ne jamais nous dire pourquoi les bons républicains (qui ne proclament pas l’être !) sont si impuissants !

O. M.

André Orléan, DE L’EUPHORIE À LA PANIQUE : PENSER LA CRISE FINANCIÈRE. Paris, Éditions rue d’Ulm, 2009, 112 p., 7 €

La crise aurait dû donner lieu à des débats entre économistes. Face au constat que les produits issus de la titrisation sont opaques et confus, l’école libérale en appelle à un surcroît d’informations (de transparence) là où d’autres insistent sur les inégalités d’informations. À les entendre les marchés financiers ne sont pas en cause mais leur absence de transparence. André Orléan, auteur d’un classique (le Pouvoir de la finance, Paris, Odile Jacob, 1999) souligne pour sa part dans ce livre, qui n’est pas un nouveau récit de la crise financière, la nature spécifique des marchés (financiers) en se démarquant aussi bien des théoriciens de l’efficience des marchés (stabilisation du marché liée à l’autorégulation) que de ceux pour lesquels, arguant du poids de la psychologie, les comportements des acteurs sont irrationnels. La thèse autoréférentielle (la nature même des interactions marchandes pousse les investisseurs à anticiper l’opinion du marché) est ici reprise pour éclairer le déroulement de la crise : « Ce qui est en cause dans toute la séquence des événements auxquels nous avons assisté, que ce soit l’euphorie, les krachs, l’assèchement de la liquidité ou la longue dépression des prix, c’est le rôle pervers de la concurrence financière, son incapacité à produire des contre-forces qui feraient en sorte que le déséquilibre soit combattu à temps. » Affirmant ceci, André Orléan explique à la fois pourquoi on a mis tant de temps à voir la crise venir et pourquoi on met tant de temps à en sortir. Tout aussi éclairant est l’argument sur l’identité des « investisseurs actifs » : « Aujourd’hui les pouvoirs publics achètent à tour de bras mais la motivation de cet investisseur échappe à la logique financière par définition. Autrement dit le recours est venu de l’extérieur du système financier qui ne connaît donc pas d’autorégulation. » Un livre indispensable pour qui veut comprendre les mécanismes à l’œuvre… toujours à l’œuvre dans les comportements boursiers.

O. M.

Émile Zola, L’ARGENT. Présentation, notes, dossier, lexique des termes financiers, chronologie et bibliographie par Christophe Reffait. Paris, Flammarion, 2009, 584 p., 6, 50 €

On connaît bien sûr la saga des Rougon et des Macquart. Pourquoi donc y revenir ? D’une part, l’admirable adaptation cinématographique de L’argent par Marcel Lherbier (1928), disponible en dvd depuis 2008, est l’occasion de « voir » la mise en images possible de la richesse et de l’argent par la caméra. D’autre part, l’excellente édition critique que propose Christophe Reffait, l’auteur d’un travail sur la place de la banque dans les romans du xixe siècle (la Bourse dans le roman du second xixe siècle. Discours romanesque et imaginaire social de la spéculation, Paris, Honoré Champion, 2007), permet de saisir la double critique de la représentation qu’opère Zola dans l’Argent : celle qui vise la représentation politique mais aussi la représentation au sein des sociétés commerciales. Zola dénonce la représentation politique dans la troisième République et la représentation au sein des sociétés anonymes qui voile les pouvoirs effectifs. « Quitte à faire de l’Argent, écrit C. Reffait à la fin de sa longue et substantielle introduction, une mise en abyme de la notion de représentation, c’est sans doute du côté de cette question de la représentation politique qu’il faudrait alors chercher la spécificité de l’œuvre. En soulignant que jamais, à notre connaissance, les petits romans de mœurs financières qui ont pullulé depuis le milieu du xixe siècle n’ont fait une telle place à l’analyse de la Société anonyme. » Complément au livre de Jean-Joseph Goux sur la Frivolité de la valeur (Paris, Blusson, 2000) qui se penchait sur la littérature, la double lecture de Zola et de Reffait (celui-ci n’hésite pas à évoquer Madoff) est certainement plus éclairante que les commentaires de nos experts en finance.

O. M.

Alain Lipietz, FACE À LA CRISE : L’URGENCE ÉCOLOGISTE. Paris, Textuel, 2009, 144 p., 16 €

Écologiste militant depuis des années, ingénieur de formation, Alain Lipietz est aussi un analyste subtil et un pédagogue. Dans cet entretien, il propose une description des mécanismes de la crise qui a le mérite d’articuler les trois dimensions financière, sociale et écologique (« On a bien une crise sociale et écologique, débouchant sur une crise financière dont on pense, à la mi-2007, qu’elle ne va toucher que ces usuriers. C’est là qu’intervient la troisième différence capitale avec 1930, ce fait stupéfiant que tout est devenu titre financier, à savoir qu’on a affaire à des titres qui ne se distinguent plus du titre monétaire et changent la nature de l’acte de faire crédit »). Tout en analysant la spécificité de la crise financière, Lipietz montre bien que ses effets vont être ressentis au premier étage (structures de la vie quotidienne) et au deuxième étage (la production des biens de base) de la « civilisation matérielle du capitalisme » chère à Braudel : « La crise éclate au troisième étage, financier, mais ce qui se manifeste est bien plus profond. » Le livre vaut également par deux autres approches récurrentes. Tout d’abord il souligne l’affaiblissement de la prise en compte de la réalité dans toutes ses dimensions, ce qui le conduit, de manière inattendue, à viser les élites intellectuelles qui se sont complu, dit-il, à ne voir dans la réalité que des simulacres : « Il y a une tendance (dans le monde intellectuel) à la dématérialisation du réel, que l’on retrouve dans le divorce entre la valeur des titres et ce qu’ils représentent. Cette rupture est intervenue très tôt dans les années 70 ». Cet essai ne vise donc pas que la discipline économique, il s’en prend au socle intellectuel de la période. Ensuite, il fait écho à la question politique chère à Polanyi dans la Grande Transformation : « Quelle sera la réponse politique à la crise ? » Alors que Polanyi évoque le fascisme, le nazisme comme des réponses à la crise (déjà provoquée par l’utopie du « tout marché ») des années 1930 (à propos la pique, un passage éclair, contre Mounier aurait mérité explication plus sérieuse !) déjà issue de la croyance en l’utopie du marché, Lipietz s’interroge sur les droites contemporaines. En tout cas le souci de clarté de Lipietz fait de cet entretien fort bien conduit par Bertrand Richard une excellente entrée en matière pour qui veut comprendre un régime de croissance économique susceptible de répondre au triple défi de la finance, de l’emploi et des impératifs écologiques.

O. M.

Jean-Pierre Jouyet (avec Sophie Coignard), UNE PRÉSIDENCE DE CRISES. Paris, Albin Michel, 2009, 238 p., 16 €

La présidence française de l’Union européenne, au dernier semestre de 2008, n’a pas manqué de mobiliser l’activisme présidentiel. La manière dont son secrétaire d’État aux affaires européennes s’en est accommodé ne manque pas d’intérêt. Choisi pour éviter le blocage après le « non » irlandais, Jean-Pierre Jouyet, européen convaincu et fin connaisseur des institutions européennes pour avoir été directeur de cabinet de Jacques Delors à Bruxelles (« au moment où tout a été conçu, de l’euro à Schengen »), s’est trouvé pris dans les urgences successives de l’action militaire russe en Géorgie puis de la crise financière internationale sans précédent. Si l’exercice mené par la France a été dans l’ensemble très apprécié, il est paradoxal de noter que Jean-Pierre Jouyet aura montré que la présidence tournante n’est pas synonyme d’impuissance au moment même où cet arrangement institutionnel doit laisser la place à une présidence stable de l’Union, dont la capacité d’entraînement dépendra beaucoup de la personnalité qui sera choisie pour inaugurer ce poste.

M. S.

Gilles Lapouge, LA LÉGENDE DE LA GÉOGRAPHIE. Paris, Albin Michel, 2009, 288 p., 18 €

Gilles Lapouge aime la géographie, sa bibliographie en témoigne, il le raconte merveilleusement en évoquant sa jeunesse, ses études, ses escapades, les hasards de la vie. Mais surtout cet homme de marche et de récit ne laisse pas croire que la géographie a détrôné l’histoire, et l’espace le temps. Bien au contraire, il a le mérite, grâce à de multiples exemples, de montrer comment la géographie, toujours une matière à histoires, ne se réduit pas à la carte des territoires. « Je m’accroche à la parabole de Borges. Aussi parfaite que soit la carte de l’Empire, et même si elle est d’échelle zéro, de même dimension que le pays lui-même, elle se distingue du territoire, ne serait-ce que d’en être la copie – à moins qu’elle n’en soit l’original. » Dans cette optique borgésienne il évoque les classiques de la géographie et il commente les grands écrivains géographes que sont Borges, mais aussi Proust, Jünger, Giono ou Gracq. Cette géographie narrative et historique est d’autant plus convaincante que le retour en force de la science géographique et cartographique se solde souvent par un formalisme excessif et des sabirs qui la rendent illisibles. Reprenant Rimbaud qui écrit dans « Le Bateau ivre » : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir », Gilles Lapouge poursuit : « Le géographe n’est pas celui qui me donne à voir la Terre que je ne peux pas voir, qu’il n’a jamais pu voir lui-même. Tel est le paradoxe fascinant du géographe : cet homme qui, s’il consacre tant d’heures et tant de veilles et tant de génie à dessiner la figure de la Terre, c’est qu’il n’a jamais réussi à apercevoir la Terre. En ce sens, il est pareil à chacun de nous. Mais nous autres, nous acceptons cette incommodité. Le géographe, non ! Et il prend ses crayons, son équerre, son astrolabe. » Et Gilles Lapouge sa plume.

O. M.

Michel Porret (sous la dir. de), OBJECTIF BULLES. Bande dessinée et histoire. Chêne-Bourg (CH), Georg éditeur, coll. « L’Équinoxe », 2009, 302 p., 19 €

Expression du moment historique où ils apparaissent, les albums de bande dessinée contribuent aussi à la large diffusion des représentations de l’histoire qu’ils cristallisent. Ainsi, la naissance d’Astérix au moment du retour au pouvoir du général de Gaulle, rappelle Sébastien Farré, rend significative, malgré les dénégations de René Goscinny, l’abondance des références à la collaboration dans les aventures des héros gaullois. L’autre référence inévitable, Tintin, est aussi présente à travers ses périples dans l’Amérique latine et l’inquiétude pour les peuples indigènes qui reste constante au cours de la série (Philippe Marguerat). Michel Porret montre la diversité des représentations de l’apocalypse des armes de destructions massives, Yan Schubert l’impact de la prise de conscience du génocide juif à partir de l’album atypique d’Art Spiegelmann (Maus) et Alain Corbellari s’interroge sur la prédominance de l’imaginaire médiéval depuis les débuts de la bande dessinée, mettant en parallèle de manière convaincante l’évolution du travail proprement historiographique sur le Moyen Âge et l’effacement du recours au merveilleux de convention dans les aventures de chevaliers et de princesses.

M.-O. P.

En écho

L’ISLAM DANS PROLOGUES – Au sommaire de la revue maghrébine du livre Prologues (courriel de la rédaction : prologues@menara.ma) animée à Casablanca par Mohamed-Sghir Janjar, deux dossiers sur l’islam : le premier porte sur l’islam et la mondialisation (articles de Yadh Ben Achour, Mohamed Talbi, Hamida Ennaifer), le second sur l’Islam politique et la démocratie (voir l’article de Mohamed Chérif Ferjani : « Islam politique et démocratie : une évolution comparable à celle qui a donné la “démocratie chrétienne” est-elle possible ? »).

ÉTUDES ET PROJET – Au sommaire du numéro de juillet-août 2009 d’Études (www.revue-etudes.com), on trouve des articles d’Antoine de Tarlé sur « La presse écrite à l’épreuve de l’internet » et de François Hartog sur le temps. De son côté, Projet propose un dossier sur les migrants dans la mondialisation qui, introduit par Christian Mellon, s’efforce de réfléchir aux liens qui s’esquissent entre les nouvelles formes de mobilité et le type d’intégration qu’elles devraient permettre.

LA FLIBUSTE PROTESTANTE (suite…) – Ceux qui veulent donner une suite au dossier d’Esprit de juillet 2009 sur la piraterie et le protestantisme peuvent se reporter à la dernière livraison de Foi et Vie (Foi et Vie. Revue de culture protestante, n° 3, juin 2009, 10 €) qui publie dans son intégralité le texte d’Olivier Abel sur la flibuste protestante qui fut l’un des points de départ de cette réflexion originale. « Les protestants ont nourri une relation singulière à la mer, est-il écrit dans l’introduction : au cours de leur Histoire, ils ont su défier cet ennemi redoutable. À défaut de places sûres à terre, ils ont emprunté les voies maritimes comme des Refuges mouvants, les transformant en routes de commerce. Les océans devinrent des temples indestructibles, une nouvelle théologie ouvrit la voie aux corsaires et flibustiers, celle d’un nouveau monde à fonder ; un pacte social, inédit, s’écrivit dans l’étrave des navires de commerce et de courses, jusqu’au nouveau monde. »

LIBRE-ÉCHANGISME ET PROTECTIONNISME – Politique autrement (Club Politique autrement, BP 07, 78401 Chatou cedex, courriel club@politique-autrement.org) publie un échange entre Jean-Luc Gréau, l’auteur de la Trahison des économistes, et l’historien David Todd, auteur de l’Identité économique de la France. Libre-échange et protectionnisme 1814-1851 (Grasset), qui porte sur le libre-échange et le protectionnisme. Ce qui permet de comprendre comment l’un et l’autre sont profondément inscrits dans les cultures politiques britannique (dans le cas du libre-échangisme) et française (dans le cas du protectionnisme).

LES CAUSES DE LA CRISE – On attendait bien entendu la revue de l’Ofce que dirige Jean-Paul Fitoussi sur les causes de la crise. Quatre séquences orchestrent ce dossier : les causes, le déroulement, les stratégies de sortie de crise et les réformes du capitalisme financier. La première séquence retient ainsi les interrogations suivantes : 1) La globalisation financière en crise ; 2) Redistribution et instabilité (sous- titré de manière significative : « À la recherche des causes réelles de la crise financière ») ; 3) Pour une révision du procès fait à Alan Greenspan ; 4) Les marchés sont efficients. Tant la volonté d’innocenter Greenspan que la défense du caractère efficient des marchés financiers méritent discussion…Mais on a là des points de vue éclairants sur le milieu même des économistes ! Par ailleurs Jean-Paul Fitoussi et Joseph E. Stiglitz présentent dans « Le Gn fantôme » des voies pour sortir de la crise en renforçant la solidarité mondiale. Autant de propositions issues d’un groupe d’experts qu’ils ont constitué.

MOYEN-ORIENT – Peu connue en France, la revue A contrario. Revue interdisciplinaire de sciences sociales (qui publie également des articles en anglais) consacre son numéro de 2008 à la Palestine et aux conflits du Moyen-Orient. Deux textes, signés respectivement par Riccardo Bocco et Wasilla Mansouri, et Hanna Daoudi et Raja’ Khalidi, sont consacrés à l’impact de l’aide économique internationale à la Palestine et ses effets à la fois palliatifs et néfastes en ce qu’ils couronnent un processus de dé-développement et de dé-démocratisation (soulignons aussi les riches notes d’enquête de Wassila Mansouri sur les fonctionnaires palestiniens à Jenine, publiées en fin de volume). Jalal al-Husseini souligne dans son article les « visions palestiniennes du droit au retour » et suggère que cette question héritée de 1948 est désormais posée en termes de construction étatique, Benoît Challand analyse « les mutations du leadership palestinien » de 1993 à 2007, qui se traduisent par la marginalisation des « résidents » au détriment des returnees et par des conflits, voire des violences internes. L’article de Pascal de Crousaz sur les stratégies militaires israéliennes permet de comprendre les dynamiques d’une pratique « postmoderne » qu’on peut définir comme une « guerre en réseau ». Enfin, la contribution de Caroline Abu-Sada sur la sécurité alimentaire en Palestine complète ce sous-dossier sur la Palestine. La partie sur les conflits est lancée par deux articles portant sur l’Irak, dont le premier, signé par Rolf Schwartz, analyse la transformation de ce pays de l’État rentier en un failed state. Le second, coécrit par Loulouwa al-Rachid et Édouard Méténier, montre comment la violence irakienne s’inscrit dans « un processus social à part entière, suivant un ensemble de logiques contradictoires ». Les deux auteurs soulignent que « brouillée, la mémoire collective est à vif, incapable de se structurer autrement qu’autour des repères catastrophiques faute d’un point de vue consensuel sur l’histoire et l’appartenance commune à la nation ». Enfin, trois articles, respectivement de Muhammad Reza-Djalili sur la politique arabe de l’Iran, de Mounia Bennani-Chraïbi problématisant, à partir de l’exemple marocain, la « rue arabe », et de Philippe Droz-Vincent portant sur les « effets pervers du “moment américain” » du Moyen-Orient, achèvent ce numéro.

Avis

L’automne sera l’occasion de revenir, vingt ans après, sur le moment 1989. Pourquoi ce temps des révolutions démocratiques qui ont permis la réconciliation de l’Europe a-t-il été vécu sur le moment même dans une sorte de désenchantement et pourquoi reste-t-il une date ambivalente ? Les relations internationales ont pris une allure plus dramatique que ce que la fin de la guerre froide pouvait laisser espérer. D’autre part, la crise financière et économique en cours montre les imprudences de la célébration un peu prétentieuse de la « victoire du marché ». C’est pourquoi il faudra revenir aussi dans les numéros de novembre et de décembre sur les effets de la crise : rupture selon nous majeure de nos systèmes, fin d’un modèle de croissance. Quelles conséquences faut-il en tirer, en particulier pour la discipline économique qui s’est trouvée largement prise en défaut ?

Erratum : dans notre numéro de juillet 2009, la note de journal intitulée « En regardant les tableaux des “primitifs flamands” » est de Sylvie Garcia (p. 211-214).

  • 1.

    Voir le numéro d’Esprit sur « Les chantiers du Grand Paris », octobre 2008.

  • 2.

    Voir Esprit, juin 2009, p. 15-46 et le catalogue le Grand Pari(s). Consultation internationale sur l’avenir de la métropole parisienne, Paris, n° hors-série d’amc (Le Moniteur), 2009, 260 p., 510 photos, plans et coupes.

  • 3.

    J’ai moi-même proposé la candidature d’une équipe travaillant sur ces sujets avec Thierry Roze, architecte urbaniste, et le cabinet d’avocats international Ernst and Young.

  • 4.

    Idelfonso Cerda, Teoria général de la urbanizacion, Madrid, Imprenta Espagnola, 1867, trad. la Théorie générale de l’urbanisation, Paris, Le Seuil, 1979, avec une présentation par A. Lopez de Aberasturi.

  • 5.

    Françoise Choay, l’Urbanisme : utopies et réalités, Paris, Le Seuil, 1965.

  • 6.

    J.-F. Lyotard, la Condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979.

  • 7.

    François Ascher, les Nouveaux principes de l’urbanisme, La Tour-d’Aigues, L’Aube, 2001.

  • 8.

    Albert Levy, « Quel urbanisme face aux mutations de la société postindustrielle ? L’exemple de la Zac Paris Rive Gauche », Esprit, novembre 2006.

  • 9.

    Une présentation plus détaillée des projets a été faite par Olivier Mongin (« Dix équipes en quête de métropole. Premières leçons du Grand Paris ») et Jean-Louis Violeau (« Quel(s) Paris ? Visite de l’exposition “Le Grand Pari(s)” ») dans le numéro de juin 2009 d’Esprit.

  • 10.

    A. Rossi, l’Architecture de la ville (1966), Paris, Infolio, 2001.

  • 11.

    R. Florida, Cities and the Creative Class, Londres, Routledge, 2005.

  • 12.

    L. Davezies, « La métropole parisienne, une maladie orpheline ? » Espaces et sociétés, 2009, nos 136-137.

  • 13.

    Ibid.

  • 14.

    J. Robert, Modes de vie et identité(s) franciliennes, aujourd’hui et demain, rapport, Conseil économique et social régional, 2009 (www.cesriledefrance.fr).

  • 15.

    Jean-Charles Szurek et Annette Wieviorka, « Introduction générale » de Juifs et Polonais, 1939-2008, op. cit., p. 10.

  • 16.

    Jan Grabowski, « Le chantage et la dénonciation des Juifs à Varsovie, 1939-1943 », Barbara Engelking, « “Cher Monsieur Gistapo…”. La délation aux autorités allemandes en Pologne dans les années 1940-1941 », et A. Cala, « “Les Justes parmi les nations” – choix amers », dans J.-C. Szurek et A. Wieviorka, Juifs et Polonais…, op. cit., p. 17-32, p. 45-60 et p. 481-486.

  • 17.

    Bozena Szaynok, « Mémoires de l’insurrection du ghetto de Varsovie (1944-1989) », dans J.-C. Szurek et A. Wieviorka, Juifs et Polonais…, op. cit., p. 413-434.

  • 18.

    Le témoignage de Marek Edelman et l’entretien ont été publiés en France en un unique volume : Marek Edelman et Hannah Krall, Mémoires du ghetto de Varsovie, préface de P. Vidal-Naquet, Paris, Éd. du Scribe, 1983.

  • 19.

    Paru à l’origine dans un hebdomadaire catholique de Cracovie, l’article a été traduit en français dans Les Temps modernes, n° 516, juillet 1989.

  • 20.

    Czeslaw Milosz, dans Alexandra Laignel-Lavastine, « La place de la Shoah dans l’œuvre de Milosz : “Témoins, donc coupables” », J.-C. Szurek et A. Wieviorka, Juifs et Polonais…, op. cit., p. 280.

  • 21.

    J.-Y. Potel, la Fin de l’innocence…, op. cit., p. 53.

  • 22.

    Jan T. Gross, les Voisins. 10 juillet 1941. Un massacre de Juifs en Pologne, Paris, Fayard, 2002.

  • 23.

    J. T. Gross a emprunté son titre à ce documentaire réalisé en 1997-1998 par Agnieszka Arnold qui n’a été diffusé à la télévision polonaise qu’en 2001.

  • 24.

    J.-Y. Potel, la Fin de l’innocence…, op. cit., p. 34.

  • 25.

    J. T. Gross, Fear: Anti-Semitism in Poland after Auschwitz. An Essay in Historical Interpretation, New York, Random House, 2006 ; pour la trad. fr., J. T. Gross, la Peur, Paris, Calmann-Lévy, 2009.

  • 26.

    Légende reprise dans une pièce créée à Varsovie en 1926, Le Dibouk est une œuvre phare du monde juif, dans laquelle une jeune fille doit se marier contre son gré mais le jeune homme qu’elle aimait mort prématurément revient la hanter et fait échouer le mariage : c’est le Dibouk, figure reprise par les écrivains et les artistes de l’après-Shoah en Pologne. Voir J.-Y. Potel, « L’artiste et la mémoire », dans J.-C. Szurek et A. Wieviorka, Juifs et Polonais…, op. cit., p. 339-358.

  • 27.

    Olivier Guez, l’Impossible retour. Une histoire des juifs en Allemagne depuis 1945, Paris, Flammarion, 2007.

  • 28.

    Voir Ruth Ellen Gruber, Virtualy Jewish: Reinventing Jewish Culture in Europe, Los Angeles, University of California Press, 2000.

  • 29.

    On peut citer les noms de Tadeusz Rozewicz et Jerzy Ficowski, dont une partie des œuvres poétiques est accessible en français dans les traductions suivantes : Tadeusz Rozewicz, Inquiétude, trad. G. Erhard, Paris, Buchet-Chastel, 2005 et Jerzy Ficowski, Déchiffrer les cendres, trad. J. Burko, Éd. Est-Ouest, 2005.

  • 30.

    C. Milosz, la Pensée captive : essai sur les logocraties populaires (1953), préface de Karl Jaspers, Paris, Gallimard, 1983.

  • 31.

    A. Laignel-Lavastine, « La place de la Shoah dans l’œuvre de Milosz : “Témoins, donc coupables” », art. cité.

  • 32.

    J.-Y. Potel, « L’artiste et la mémoire », art. cité, p. 339.

  • 33.

    Eva Weil, « Isaac Bashevis Singer : reconstructeur d’identités collectives perdues », dans J.-C. Szurek et A. Wieviorka, Juifs et Polonais…, op. cit., p. 229.

  • 34.

    Joanna Nalewajko-Kulikov, « Yiddish, communisme, Pologne : l’identité des écrivains juifs en Pologne après 1945 », dans J.-C. Szurek et A. Wieviorka, Juifs et Polonais…, op. cit., p. 219-228.

  • 35.

    Bernard Goldstein, l’Ultime combat. Nos années au ghetto de Varsovie, trad. et adapté du yiddish par E. Dal et V. Clerck-Ayguesparse, Zones, Paris, La Découverte, 2008, p. 99.

  • 36.

    Emmanuel Ringelblum, Archives clandestines du ghetto de Varsovie, Paris, Fayard/Bdic, 2007. La totalité des archives Ringelblum est en cours de publication en Pologne.

  • 37.

    Germaine Tillion, Ravensbrück, Paris, Le Seuil, 1973, 1997.

  • 38.

    Id., Verfügbar aux enfers, Paris, La Martinière, 2005 et Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2007.

  • 39.

    Id., les Ennemis complémentaires, Paris, Minuit, 1960 et Paris, Tirésias, 2005.

  • 40.

    G. Tillion, le Harem et les cousins, Paris, Le Seuil, 1966.

  • 41.

    Pierre-Jean Luizard, la Formation de l’Irak contemporain. Le rôle politique des ulémas chiites à la fin de la domination ottomane et au moment de la création de l’État irakien, Paris, Cnrs Éditions, 1991.

  • 42.

    Université de Tsukuba (Japon).

  • 43.

    Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, Paris, Minuit, 2003.

  • 44.

    Erik Peterson, Témoin de la vérité, trad. par É. Iborra, Genève, Ad Solem, 2007 ; le Monothéisme : un problème politique, trad. par A.-S. Astrup, Paris, Bayard, 2007.

  • 45.

    E. Peterson, le Monothéisme…, op. cit., p. 124 (note 170).

  • 46.

    « Théologie politique. Une légende : la liquidation de toute théologie politique », dans Carl Schmitt, Théologie politique, trad. par Jean-Louis Schlegel, Paris, Gallimard, 1988.