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Faire l’Europe dans un monde de brutes, d'Enrico Letta

mars 2018

#Divers

Ancien président du Conseil italien de 2013 à 2014, actuel président de l’Institut Jacques-Delors, Enrico Letta vient de publier un ouvrage bienvenu pour contribuer au regain de sentiments positifs à l’égard de l’intégration européenne, fût-elle limitée à quelques initiatives clés. Dans ce livre d’entretiens menés par Sébastien Maillard, le nouveau directeur de l’Institut Jacques-Delors, l’auteur nous invite à prendre conscience des évolutions mondiales en usant d’une « boussole européenne », qui nous permettrait de mieux considérer à la fois nos atouts et notre potentiel. Le moment est propice : les opinions sont effectivement mieux disposées, le contexte politique appelle des avancées, et les dirigeants, tant au niveau de la Commission qu’en France et en Allemagne, peuvent désormais mieux s’entendre, voire reprendre ensemble une tâche historique.

Le propos, à la tonalité très éthique, se situe dans la ligne des traditions démocrate-chrétienne ou chrétienne sociale, qui s’en trouvent en quelque sorte réhabilitées. Le lecteur est ainsi amené à réfléchir aux vertus, cardinales en Europe, du « respect de l’autre » et de la « coopération ». Puis, très vite, il se voit proposer d’aller de l’avant, non pas dans tous les domaines, mais sur quelques sujets clés (migrations, politique étrangère, défense, zone euro, écologie-climat), comme Jean-Claude Juncker y invitait déjà les citoyens d’Europe dans son discours sur l’état de l’Union, en septembre 2017, suivi de plusieurs chefs d’État. Ni « île heureuse » ni « forteresse », l’Europe devrait en effet assumer de se projeter dans le monde en offrant à ses peuples un nouveau récit, en l’occurrence celui de la défense des droits de l’homme, de la démocratie, de la protection du patrimoine, du droit du travail et de la laïcité.

Deux chapitres de l’ouvrage de celui qui fut l’un des plus jeunes ministres italiens contemporains ont le mérite de rappeler les voies de sortie de deux crises qui couvent encore : le défi migratoire et la fragilité de la zone euro. Pour faire face au premier, il est nécessaire de s’approprier, dans un esprit de solidarité enfin retrouvé, les solutions proposées par la Commission (plans de relocalisation et de réinstallation, sécurité des frontières extérieures, développement des pays tiers) mais aussi de mener des politiques d’immigration économiques pragmatiques, c’est-à-dire limitées, éventuellement sur le modèle canadien. En vue de consolider la monnaie, il faut impérativement avancer vers l’adoption d’un budget commun, la nomination d’un ministre des Finances, un contrôle parlementaire au sein du Parlement européen et une harmonisation fiscale, mais aucun échéancier n’est proposé.

Enrico Letta, qui a également été député européen, de 2004 à 2006, au sein de l’Alliance des démocrates et libéraux pour l’Europe (Adle), appelle, dans un chapitre particulièrement convaincant, à « Débruxelliser l’Europe ». Afin de rapprocher l’Europe des citoyens, le choix des référendums est hasardeux, car ce sont avant tout des « instruments de démagogie ». Mais beaucoup peut être fait néanmoins. On peut par exemple tenir les Conseils européens dans les différentes capitales des pays membres, appeler les Commissaires « Secrétaires européens » pour mieux situer leurs responsabilités, établir des listes transnationales aux prochaines élections de 2019, utilisant ainsi à de bonnes fins les sièges libérés par les élus britanniques, et soutenir le projet de conventions démocratiques du président Macron. On peut également encourager la création de médias européens avec le concours de journalistes mieux formés aux enjeux de l’Union, ce à quoi l’Institut Delors s’attelle actuellement avec sa nouvelle « Académie Notre Europe ».

Aujourd’hui doyen de l’École des affaires internationales de Sciences Po, Enrico Letta se démarque enfin par une série de propositions pragmatiques et immédiatement utiles : faire financer les politiques nationales d’accueil des migrants par des fonds européens ; créer un fonds d’investissement propre à la zone euro sur le modèle du « plan Juncker », une idée qui pourrait être acceptable y compris par une coalition allemande ; mettre en place des échanges scolaires de lycéens dans l’ensemble des pays d’Europe, afin que cet apprentissage des cultures et des sensibilités d’autres pays européens ne soit pas réservé aux étudiants, qui constituent déjà une élite privilégiée, et qu’il se fasse dès le plus jeune âge ; créer un poste de ministre (ou « Secrétaire ») européen au Travail dans la zone euro, qui marquerait le souci d’avancer dans le domaine social.

Certains regretteront que le livre d’Enrico Letta apporte peu d’analyses du contexte politique immédiat, l’ouvrage ayant été achevé entre les élections françaises et allemandes. De même, on appréciera, ou non, le style assez « italien » du manuscrit, qui privilégie le ton de la conversation. L’essentiel est ailleurs. Le propos intelligible d’un ami de la France et le regard étranger sur la force d’entraînement franco-allemande, qui demeure essentielle, mais aussi sur la nécessité de restaurer l’esprit communautaire, cher à l’Italie, peuvent agir sur des esprits encore sceptiques, qui perçoivent bien les aspirations du projet européen mais trouvent plus difficile de discerner les responsabilités mêlées qui l’ont mené à ses incertitudes et hésitations actuelles.

Olivier Marty

Ancien élève de Sciences Po, de la London School of Economics (LSE) et de l’Université Paris-Dauphine, Olivier Marty dirige une entreprise de conseil, qu’il a créé à la suite de cinq années d’expérience en banque et en fonds de capital-investissement. Il collabore régulièrement avec la Fondation Robert Schuman (Brexit, zone Euro, notamment). Il enseigne l’économie et les institutions européennes à…

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