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Quelles perspectives pour l’insurrection syrienne ?

décembre 2011

La formation récente, à Istanbul, du Conseil national syrien (Cns) et la disparition du colonel Kadhafi ravivent les espoirs d’une chute rapide du régime de Bachar el-Assad. Toutefois, la poursuite de la répression et l’inefficacité des réactions des pays occidentaux doivent malheureusement encore tempérer cet enthousiasme. Comment imaginer néanmoins un scénario de sortie de crise ?

Un scénario de pourrissement

Alors que les dernières pressions de l’Occident et de la Ligue arabe laissent espérer la chute prochaine du régime, et que l’impasse de la répression est établie, il semble que le noyau dur du pouvoir ne soit pas encore atteint.

En effet, malgré les nombreuses défections observées ces dernières semaines, le pouvoir peut encore se reposer sur les troupes d’élites fidèles. Celles-ci sont déployées et mobiles dans tout le pays et contiennent encore Damas, la côte alaouite, et Alep, zones déterminantes en raison de leur rôle commercial, politique, ou communautaire.

Les soulèvements réprimés de Rastan, Homs et Idlid révèlent que l’armée syrienne libre n’est encore guère organisée : bien que variées, les défections restent limitées à quelques individus ou petits groupes effectuant des attaques isolées. De plus, les mouvements de résistance armés, positionnés notamment aux frontières turque et libanaise, ne disposent pas de financement, ni de moyens suffisants de transport, d’armement, ou de communication.

Par ailleurs, nous savons que le régime innove dans la terreur, en manipulant plus habilement qu’au début de la révolte des groupes de miliciens armés (chabiha) chargés de poursuivre arbitrairement les habitants des villes. Ainsi, malgré ses protestations toujours admirablement pacifiques, la population se heurte encore à un appareil féroce et mobile.

De plus, les canaux de financement du régime sont toujours efficaces. Les réserves de change, évaluées en juin dernier à dix-huit milliards de dollars1, ainsi que le contrôle du crédit, permettent toujours au régime d’éviter une forte dévaluation et de distribuer des mannes aux chabiha et à certains groupes. Faire tourner la planche à billets est une autre solution, mais ses effets sont ambigus : en effet, rémunérer les fidèles fait aussi monter l’inflation. Au-delà, c’est le financement public ou privé du régime par certains États du Golfe (Dubaï, Qatar) et les financements libanais et iraniens qui sont déterminants. Ces derniers semblent à ce jour se poursuivre, de même que les livraisons d’armes.

L’impuissance de la communauté internationale

Dans ce contexte, que peut et que veut faire la communauté internationale ? Une action militaire semble peu conforme aux intérêts des États-Unis, d’Israël, et des émergents, tandis que les sanctions votées constituent une pression politique sans effets tangibles pour le moment.

La « victoire » militaire de l’Otan en Libye ne semble pas de nature à apporter une nouvelle crédibilité à une intervention militaire internationale en Syrie pour plusieurs raisons. Les quelques voix qui s’élèvent de Syrie en faveur d’une ingérence militaire extérieure ne sont pas encore unanimes et contrastent avec la volonté populaire. D’autre part, il n’existe pas de base légale à cette intervention, car la Chine et la Russie bloquent toujours le vote d’une résolution au Conseil de sécurité. Troisièmement, un front militaire en Syrie est beaucoup plus difficilement accessible et périlleux que celui de la Libye. Mais surtout, une intervention risquerait de mettre le Proche-Orient à feu et à sang dans une période de crispation régionale, en faisant courir des risques de conflit en Palestine et au Liban, et déstabiliserait la corne arabique.

La nouvelle approche du monde arabo-musulman promue par l’administration Obama s’est traduite dans les pays arabes en transition démocratique par un encouragement verbal à l’opposition, tempéré par la stricte défense des intérêts des États-Unis. Les appels au départ des autocrates tunisien et égyptien ont été faits à des moments et en des termes choisis. Au Yémen et à Bahreïn, le souci a été de préserver la stabilité du Golfe et de contenir le risque islamiste. En Syrie, il n’est pas dans l’intérêt des États-Unis de déclencher une conflagration risquant de déborder hors des frontières en déstabilisant l’allié jordanien, la retenue difficile de l’État d’Israël, la fragile coalition palestinienne et les communautés kurdes. Les États-Unis poursuivront donc vraisemblablement une prudente combinaison de sanctions et de soutien aux civils et à l’opposition.

Il paraît également improbable qu’Israël souhaite déclencher une opération militaire l’exposant au pire à une réplique militaire et à un accroissement, plus ou moins réel, de la menace iranienne, et au mieux à un éclatement de sa majorité. Cette hypothèse fait écho à celle d’un raid chirurgical de services spéciaux – israéliens ou occidentaux – pour éliminer le président ou son entourage. Toutefois, une telle action ne semble pas conforme à l’image que les puissances occidentales, et en particulier les États-Unis, souhaitent promouvoir dans le pays et la région. Il semble plus net qu’Israël considère que les événements de Syrie fragilisent l’axe syro-iranien tout en craignant fort les alternatives à Assad.

En dépit de sa récente escalade verbale, la Russie a également intérêt au statu quo, qui la valorise, n’expose pas ses bases navales, et lui permettra de revenir sur le devant de la scène lors de la reprise de l’agenda palestinien et iranien. Il paraît enfin bien peu probable que la Chine, insensible à la démocratisation arabe ou au sort des Syriens, fasse évoluer sa ligne constante de non-ingérence dans les mois qui viennent. Enfin, le mutisme de l’Inde et du Brésil s’explique par l’importance de leurs intérêts commerciaux et une recrudescence isolationniste.

Les sanctions imposées par l’administration américaine, puis par les pays européens, font suite à celles votées aux États-Unis en 2003 et 2010. Mais il est difficile de dire quels en seront les effets2. Celles de 2003 n’ont pas été concluantes du point de vue économique3, mais ont permis de resserrer l’étau autour d’un pays acculé à céder sur la crise libanaise. Toutefois, ce pays revenait aux négociations en 2007.

À ce jour, il n’est pas certain que celles mises en œuvre puissent atteindre les poumons financiers syriens du Liban, de Dubaï ou de Malaisie, ou aient, en ce qui concerne le pétrole et certains biens, un effet très sensible sur les revenus du régime. Les embargos sur les armes, enfin, ne permettent pas d’atteindre les circuits iraniens, libanais et russes. Bien qu’il soit souhaitable de les renforcer, les sanctions sont avant tout maniées pour démontrer une gradation dans la pression des pays occidentaux.

Quel rôle pour les puissances intéressées dans la préparation d’une sortie de crise ?

La continuité de la répression et l’inefficacité des pressions diplomatiques conduisent à s’interroger sur le rôle joué par les puissances régionales et occidentales pour la préparation de l’après Assad.

L’inévitable levier turc

La crise syrienne est le dernier événement permettant à la Turquie de faire valoir toute son importance dans la région, tant vis-à-vis de ses voisins que de ses partenaires occidentaux. Le temps qu’a mis le pays à réagir sur ce dossier reflète sans doute ce besoin d’affirmation plus encore que la défense de ses intérêts économiques. Mais il souligne aussi qu’il n’est pas aisé pour la Turquie de faire face à un environnement régional en mutation qui vient profondément et rapidement modifier sa politique étrangère du « zéro problème avec les voisins ». Pour l’heure, l’accueil de six mille réfugiés, puis l’assistance officielle au Cns, la placent indiscutablement en position de force pour jouer un rôle dans le relèvement du pays.

Le rôle des pays du Golfe

Les réactions des pays du Golfe, protégés dans le cadre du Partenariat de Deauville, ont été, tout au long de la crise syrienne, timides et tardives. La grande majorité d’entre eux craint les effets secondaires de la chute du régime et n’a donc pas acté de sanctions commerciales ou financières substantielles. Les rappels de certains ambassadeurs ont été tardifs, de même que les discussions sur l’exclusion de la Syrie de la Ligue arabe puis, enfin, la tentative de médiation actuelle, dont on peut douter des effets. Une attitude ambiguë et donc inefficace est donc à redouter de ces pays, cherchant avec ou sans Assad la stabilité maximale.

L’Europe en retrait

Bien que le Parlement et le Service européen d’action extérieure aient été durant cette crise unis pour prendre des sanctions appropriées, le levier des États semble, hélas, toujours réduit. Les possibilités d’acheminement d’aide humanitaire sont quasi inexistantes, de même que l’opportunité d’une intervention militaire coordonnée. Restent bien sûr le soutien politique et financier à l’opposition, que la France peut encourager au niveau européen, ainsi que la relance et la coordination, à terme, de nouveaux programmes ambitieux d’investissements européens et nationaux. L’appui logistique à des élections libres ne pourra venir qu’ensuite.

La formation du Conseil national syrien, les défections militaires, et la fin de l’opération libyenne laissent espérer un dénouement rapide de la crise syrienne. Toutefois, le maintien des ressources militaires et financières du régime ainsi que la poursuite du blocage sino-russe à l’Onu font toujours craindre la poursuite d’un pourrissement « à l’iranienne » de la situation. De même, le peu d’options, militaires, financières, commerciales, des pays opposés au régime sont soit peu crédibles, soit encore trop faibles d’effets. Dans ce contexte, la poursuite de l’assistance à une opposition diverse et des sanctions financières accrues semblent être les seules marges de manœuvre crédibles et utiles dans la perspective de l’après Assad et de la paix régionale.

  • 1.

    Financial Times, 15 juin 2011.

  • 2.

    Après les sanctions financières et personnelles imposées à Assad et à ses proches, un embargo sur le pétrole a été acté par l’Union européenne et la Suisse.

  • 3.

    Le commerce américano-syrien était réduit, et les sanctions exemptaient les grands groupes américains.

Olivier Marty

Ancien élève de Sciences Po, de la London School of Economics (LSE) et de l’Université Paris-Dauphine, Olivier Marty dirige une entreprise de conseil, qu’il a créé à la suite de cinq années d’expérience en banque et en fonds de capital-investissement. Il collabore régulièrement avec la Fondation Robert Schuman (Brexit, zone Euro, notamment). Il enseigne l’économie et les institutions européennes à…

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