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Désarroi au parti socialiste (table ronde)

janvier 2009

#Divers

Table ronde avec Gil Delannoi, Michel Marian, Marc Osouf, Lucile Schmid*

Esprit – Le feuilleton du parti socialiste semble sans fin. Le congrès et le choix d’une nouvelle direction pourront-ils mettre un terme aux rivalités de personnes? Chacun espère pouvoir passer aux questions de fond mais la méthode semble faire défaut pour franchir cette étape. Pourquoi est-ce aussi laborieux?

Marc Osouf – Dans nos institutions, l’élection présidentielle est première et organise le reste de la vie politique. Il est donc inévitable que le débat politique en vienne autant à se focaliser sur les rivalités de personnes. Les socialistes portent d’ailleurs leur part de responsabilité avec le passage au quinquennat qui renforce encore un peu plus la présidentialisation du régime. En outre, l’inversion du calendrier électoral décidé par Lionel Jospin renvoyant les élections législatives après la présidentielle et empêchant, en principe, une nouvelle cohabitation, rend la majorité parlementaire très dépendante de l’élection présidentielle.

Les effets se font naturellement sentir sur le parti socialiste, qui apparaît néanmoins mal préparé à ce mouvement de présidentialisation, pourtant entamé par François Mitterrand. De nombreux analystes et acteurs ont relevé la contradiction qui existe entre la démarche parlementariste, où l’on vote sur des motions, base de la composition du conseil national désigné à la proportionnelle, avant de choisir le premier secrétaire, élu, lui (ou elle, en l’occurrence), au scrutin uninominal, c’est-à-dire selon une logique présidentielle… et de cohabitation en l’absence d’une majorité constituant un centre.

Mais le plus difficile reste que ces derniers mois n’ont pas permis aux socialistes de trancher la question de l’investiture d’un candidat ou d’une candidate à l’élection présidentielle, échéance que tout le monde a en tête. La question qui reste ouverte est celle de la procédure permettant cette désignation, et notamment la délimitation du corps électoral appelé à trancher: militants, adhérents, sympathisants ou encore plus large?

Lucile Schmid – Il faut ajouter que la procédure du congrès est archaïque: elle est trop longue et laisse le parti sans leadership trop longtemps alors même que de nombreux candidats étaient déclarés, ce qui a multiplié les occasions de confrontations. En outre, la procédure interne, avec une commission des résolutions chargée d’opérer la « synthèse » entre les motions après le vote mais surtout avec les fusions des motions, les ralliements individuels, les panachages… peut donner aux militants et, au-delà, à l’opinion, le sentiment d’une confiscation de la décision, ce qui entre en contradiction avec le discours d’égalité et de choix démocratique porté par les socialistes. On a donc l’impression d’un simulacre de débat, avec des motions formelles, peu différenciées, peu ancrées dans l’actualité politique et surtout instrumentalisées au sein des enjeux de pouvoir sur lesquels les militants n’ont pas de prise directe. N’aurait-il pas mieux valu y proposer, plutôt qu’une énumération de mesures s’apparentant à un programme de gouvernement, d’abord et avant tout un vrai discours d’opposition à Nicolas Sarkozy et à son gouvernement?

Michel Marian – Nous sommes d’accord sur le fait que la présidentialisation reste inaboutie au parti socialiste. Le choix du premier secrétaire au suffrage direct des militants est d’ailleurs récent puisque c’est Lionel Jospin qui l’avait instauré et c’est la première fois qu’il était utilisé de manière indépendante ou contradictoire par rapport au vote sur les motions. Il est donc encore trop tôt pour en observer tous les effets. Mais les contraintes de la méthode sont aussi liées ici à des choix politiques: si la phase qui précédait le congrès a été aussi longue, c’est parce que ceux qui au parti socialiste s’inquiétaient que Ségolène Royal puisse en prendre la direction ont préféré reculer le congrès le plus possible. En outre, le vote sur les motions peut sembler inadapté mais ces motions ont quand même eu, cette année, une fonction de clarification politique puisqu’on avait une gamme politique allant de la gauche avec Benoît Hamon, le centre gauche avec Martine Aubry, centre droite avec Bertrand Delanoë et plus à droite avec Ségolène Royal, même si sa posture présidentialiste la rend un peu inclassable. Même si l’on peut observer que les différences de positionnement ne portent pas sur des enjeux essentiels ou assez pertinents pour l’opinion, tout cela n’est pas complètement artificiel et il n’est pas du tout sûr qu’une présidentialisation complète des procédures et des calendriers serait une meilleure chose pour le PS.

Gil Delannoi – Le système politique français est par lui-même très ambigu du fait de la possibilité de la cohabition. Il faut en effet qu’un parti puisse fonctionner selon une modalité présidentielle ou, à d’autres moments, selon une modalité parlementaire, double contrainte que ne connaissent pas les partis politiques américains (où diriger le parti n’est pas un enjeu) ni britanniques (l’enjeu est clair: il s’agit d’avoir la majorité parlementaire). La seule solution pragmatique serait de décider que le premier secrétaire du parti ne peut pas être candidat à l’élection présidentielle.

La présidentialisation peut signifier deux évolutions différentes. On peut y voir une adaptation nécessaire du parti à la constitution, aux évolutions des institutions et au contexte médiatique: aucun parti ne peut s’y soustraire, sauf à renoncer à la conquête du pouvoir. Mais on perçoit aussi une autre évolution beaucoup plus contestable qui consiste à importer dans le fonctionnement interne des partis les déséquilibres monarchiques des institutions de la Ve République.

L. Schmid – En réalité deux phases précèdent le congrès: on présente d’abord des « contributions » puis des « motions ». Les contributions sont plus substantielles mais à mesure qu’on se rapproche des vrais enjeux de pouvoir, la qualité des textes devient secondaire, les clivages ne se font plus sur les idées. Dans les contributions, Pierre Moscovici, avec Arnaud Montebourg, avait proposé de déconnecter le choix du premier secrétaire de celui d’un candidat. Ce texte proposait une forme de renouvellement, un dépassement du clivage sur l’Europe. Il mettait aussi l’accent sur l’intérêt d’avoir un premier secrétaire qui soit un parlementaire. Mais cette contribution s’est dissoute ensuite au moment des motions, quand les questions de personne se sont imposées. Martine Aubry, en rassemblant autour d’elle d’anciens partisans du oui comme du non au projet de Traité constitutionnel européen, a, quant à elle, eu une démarche de rassemblement en amont du Congrès. Ce n’était pas facile car cet épisode a profondément clivé le parti. Cette démarche était fragile sur la question du renouvellement des personnes, que se posaient de nombreux militants. Ne pas avoir d’éléphants visibles autour de soi était la tactique de Ségolène Royal et de Benoît Hamon et elle a fonctionné.

G. Delannoi – Mais on ne peut opposer ainsi les deux questions car dès lors qu’on oppose débat sur les idées et débat sur les personnes, on s’enferme dans une impasse. Il faut un troisième terme: la stratégie. Seule une stratégie peut faire le lien entre les idées et les personnes. Un projet politique, c’est une stratégie, et c’est sur la confrontation des stratégies que les discussions devraient porter. Stratégie signifie ici, non pas un simple plan de présence médiatique et de bataille électorale, mais quelques perspectives de réformes longuement débattues (au sein d’un parti et aussi avec des éléments externes) puis clairement affichées par le parti dans son ensemble. À cela doivent s’ajouter certains éléments tactiques inévitables (le jeu politicien proprement dit). S’il en était ainsi, les « personnes » apparaîtraient en même temps que les choix. Pour ce faire, il faut néanmoins tenir bon et ne pas se laisser contaminer par les seules fluctuations de popularité. Certaines personnalités populaires, comme chacun sait, n’ont jamais été, ou rarement, élues.

En attendant les primaires

Il est relativement nouveau que ces questions internes passionnent l’opinion. Il semble qu’on assiste ici à un mouvement général: dans la plupart des démocraties, la question de l’élection est prise de plus en plus en amont si bien que le mode de désignation des candidats devient partie intégrante de l’élection elle-même. C’est pourquoi la question des primaires devient cruciale et fait l’objet de réflexions diverses. Le laboratoire d’idées Terra Nova a, par exemple, proposé une procédure de désignation des candidats à partir d’une comparaison de différentes procédures à l’étranger1. Sa conclusion est qu’il est préférable de trancher la question du leadership le plus tôt possible après une défaite électorale de manière à ne pas laisser vacante la fonction d’opposition à la majorité et à ne pas affaiblir le parti par ses divisions internes. Pour le moment, les socialistes n’ont pas tranché le sujet, qui va probablement empoissonner les relations au sein du parti jusqu’en 2011. Cet ajournement de la décision n’est-il pas un nouveau piège pour les socialistes et une manière de continuer à alimenter les conflits internes?

M. Marian – L’analyse de Terra nova me semble juste mais la conclusion reste discutable. Effectivement, il manque une procédure de choix légitime au parti socialiste et cela l’affaiblit. Mais l’argument de Pierre Moscovici – pour que le parti puisse vraiment se battre il ne faut pas qu’il ait à sa tête un présidentiable – a quand même joué. Ceux qui ont réussi à utiliser cet argument s’en sont d’ailleurs mieux sortis que les autres: Martine Aubry ne s’est pas présentée comme présidentiable; Ségolène Royal a remisé sa candidature au frigidaire puis mis en avant toute une équipe pour ne pas trop personnaliser. Bertrand Delanoë, au contraire, a certainement pâti d’avoir assumé pleinement une candidature qui combinait leadership managérial et mise en orbite présidentielle. La culture de résistance au chef reste vivace au PS: ne pas la prendre en compte peut nuire.

On peut en conclure qu’il reste une profonde méfiance au sein de parti pour la nature présidentielle de nos institutions. Mais est-ce si gênant? C’est aussi dû au fait que le parti socialiste est le seul grand parti qui ait une histoire longue en France. Il est un môle de stabilité au sein d’un système partisan mouvant et multipolaire. La droite reste un champ de manœuvre qui évolue en fonction des rapports de force.

La séquence qui vient de s’écouler a été particulièrement défavorable aux socialistes avec cet affrontement dont on ne voit pas la fin. Mais la présidentialisation complète du parti aurait des inconvénients plus graves, en particulier parce qu’elle priverait le candidat de la force de rappel du parti, qui a joué après 1993 et 2002. On le voit bien avec le Modem: un candidat qui n’a pas le support d’un parti ne peut pas grand-chose. Pire: un candidat socialiste en apesanteur jouerait son premier tour de 2012 contre Bayrou sur des critères purement personnels, ce qui ne serait pas forcément un gage de réussite. À terme, ces procédures lourdes et ces combats ouverts pourront aussi révéler leurs avantages.

M. Osouf – Ségolène Royal est celle qui pousse de la manière la plus cohérente à cette présidentialisation du parti, avec une candidate très autonome, un parti largement régionalisé et un grand événement festif et populaire de temps en temps. D’un côté, de nombreux militants ont perçu dans sa candidature une force de rénovation du parti, ce qui a créé une dynamique en sa faveur assez inattendue, mais de l’autre côté cette conception du parti est tellement en rupture avec la tradition socialiste qu’elle ne pouvait pas l’emporter.

L. Schmid – La proposition de Terra Nova est difficile à réfuter sur le principe mais elle néglige peut-être un effet de contexte. Qui choisit-on comme leader après une défaite? La comparaison avec la Grande-Bretagne plaiderait pour un renouvellement pur et simple.

Pourtant, Ségolène Royal a subi une défaite qui n’était pas déshonorante. Et tout le monde sent bien qu’elle ne craint pas d’affirmer son envie de concourir à nouveau. Mais sa relation avec le parti durant la campagne était pour le moins complexe, conflictuelle, et sur plusieurs questions de fond, notamment dans les domaines de l’économie et de l’international, elle n’a pas convaincu. Mais comme le parti socialiste a depuis plusieurs années laissé ses candidats être responsables de fait du fond de leur campagne – c’était déjà le cas en 2002 pour la campagne de Lionel Jospin –, l’évaluation de la campagne de Ségolène Royal sur le fond – à la fois idéologique pour la carte scolaire et sur la crédibilité des propositions – n’a pas été faite. Du coup, l’évaluation de la « qualité » de la défaite présidentielle de 2007 reste à mener.

Dans la mesure où un antagonisme est apparu entre la candidate et le parti en 2007, prendre une décision à chaud se révélait difficile. Il faut tenir compte aussi du fait que le parti socialiste est assez légitimiste: quand on a été candidat à l’élection présidentielle, on y garde un crédit, des partisans, une position privilégiée vis-à-vis des médias… on ne peut donc trancher cette situation simplement en parlant du leadership. Il y a derrière cette question de vrais sujets de la conception que l’on se fait de la politique et du contenu programmatique que l’on porte. Le parti doit donc apprendre à fonctionner avec cette situation atypique: une ancienne candidate qui garde une légitimité et une première secrétaire élue qui ne peut instaurer un rapport strictement hiérarchique avec elle. C’est un fonctionnement à inventer. La meilleure manière de faire face à cet enjeu dans les mois qui viennent est de s’opposer efficacement à la majorité politique actuelle. Mais en tout cas, le parti gagnerait à ce que les règles de la primaire soient connues le plus tôt possible, qu’elles soient crédibles, incontestables et acceptées par tous.

G. Delannoi – Dans la mesure où il est probable que le président de la République se représentera, la question des primaires ne se pose que pour la gauche. La question essentielle est celle du calendrier: les faire trop tôt, c’est risquer de priver le candidat de la dynamique des primaires, et les faire trop tard, c’est laisser ouvertes les déchirures internes au moment de la confrontation avec le candidat de l’autre camp. Mais on voit aussi, notamment avec l’élection américaine, qu’un candidat inattendu peut avoir toutes ses chances dans une élection présidentielle. Ségolène Royal en a elle-même profité en 2007.

Un parti d’élus locaux

Au cours des derniers mois, le poids des élus locaux est apparu déterminant dans le parti socialiste. Si le feuilleton national offre un triste spectacle, les socialistes ne se portent pas mal au niveau local: ils dirigent 21 régions sur 22, de nombreux conseils généraux, les principales grandes villes… Les deux candidates à la direction du parti, qui ne sont pas parlementaires, revendiquent un fort ancrage local. Au sein de chaque motion, on a vu aussi l’importance des grandes fédérations (Nord-Pas-de-Calais pour Martine Aubry, Rhône-Alpes, Bouches-du-Rhône et Hérault pour Ségolène Royal) et leurs particularités « folkloriques » avec les accusations de tricheries mutuelles et les menaces de recours aux tribunaux. Comment décrire ces relations entre le local et le national?

M. Osouf – Depuis 1905, le parti socialiste (à l’époque la Sfio) a toujours eu une organisation fédérale de fait et les grandes fédérations ont été la poutre maîtresse du parti. La décentralisation a bien sûr accentué le rôle des élus locaux, de même que le rééquilibrage géographique du parti sur le territoire: on le voit par exemple avec le développement du vote socialiste dans l’ouest, l’est et la région parisienne.

On ne perçoit pas toujours bien la dialectique qui s’instaure entre les courants et les fédérations: les fédérations s’accrochent le plus souvent à un courant pour obtenir une visibilité nationale tandis que, symétriquement, les courants nationaux ont besoin de s’appuyer sur les fédérations pour trouver un ancrage local. Cette année, la particularité résidait dans l’importance que pouvait avoir la fédération de Paris, en raison de la candidature de Bertrand Delanoë. Paris est en effet la première fédération en nombre d’adhérents et il a été intéressant de constater que personne ne peut se targuer de la contrôler. Le maire de Paris n’y a pas fait un très bon score, ce qui montre que le vote était libre. Même si l’on a mis en doute la transparence des résultats dans certaines sections, la moralisation du vote progresse dans l’ensemble.

L. Schmid – Il est vrai que le vote des militants répond à des contraintes particulières: dans certaines fédérations, le poids des cadres intermédiaires et des grands élus peut être fort. Dans les grandes villes ou dans les fédérations qui ont moins d’élus, c’est moins le cas. Mais cette année, on a bien vu qu’on ne pouvait faire simplement une arithmétique simple en fonction du poids des grandes fédérations: il y a véritablement eu une dynamique en faveur de Ségolène Royal. C’est en grande partie le résultat des images du Congrès de Reims où Ségolène Royal a réussi sa prestation médiatique. Comme les débats ont peu porté sur les clivages de fond programmatiques, on n’a retenu que l’affrontement des personnes et le « Tout sauf Ségolène ». Ce que de nombreux militants n’ont pas compris ni accepté. J’ajoute que l’habileté de Ségolène Royal a été de mettre en avant une équipe – tout en refusant de laisser aux personnes concernées une quelconque autonomie puisqu’elle était candidate. Qu’en aurait-il été par exemple si Vincent Peillon avait été candidat au poste de Premier secrétaire? J’en retiens qu’aujourd’hui faire politique en équipe peut être une image qui rend crédible et renforce. Celle-ci a aussi traduit le fait que les militants voudraient que le parti sorte du huis clos exacerbé et parfois violent de la rue de Solférino. Au total, avec les primaires de 2006, c’est la deuxième fois que le parti socialiste vit un vote complètement imprévisible, ce qui est plutôt intéressant.

M. Marian – Il reste quand même des progrès à faire. L’ancrage local du parti signifie aussi beaucoup de postes pour des permanents ou des emplois qui dépendent de la mairie, etc. Le rôle de « pourvoyeur de ressources » des élus locaux crée un biais. Et c’est ce qui jette un doute sur un effet de clientélisme dans le vote. L’après-Congrès, quasi judiciaire, annonce que l’assainissement sera un enjeu jusqu’à la présidentielle. D’autant que la nouvelle direction aura deux problèmes à résoudre. D’abord le degré d’ouverture du parti. La proposition de créer une adhésion à 20E est une tentative de sortir le parti de son entre-soi entre élus et aspirants à l’élection. Il semble que nombre d’entre eux sont revenus voter pour Ségolène Royal. Ensuite la question de qui aura le droit de vote dans la discussion sur les prochaines primaires: les socialistes, eux et leurs sympathisants ou toute la gauche? Sur ces sujets, l’objectif de la direction Aubry sera vraisemblablement de réserver le vote des primaires aux militants socialistes (seul moyen de le soustraire aux sondages) et sa méthode de provoquer un vote interne sur cette question. Ce qui aurait l’avantage d’effacer, avant le vrai vote des primaires, la dynamique qui a permis à Royal de passer de 29% des voix à 43% puis 49 ou 50%.

G. Delannoi – Mais finalement, tous ces paramètres que vous évoquez – les nouveaux adhérents, le poids des fédérations, etc. – qui ont pu peser en faveur de l’une ou de l’autre se sont neutralisés mutuellement puisque l’écart est infime à l’arrivée. Les résultats très serrés de la compétition entre Martine Aubry et Ségolène Royal montrent que si des déterminants si nombreux débouchent sur un écart si faible c’est que cela traduit un effet collectif d’indécision.

M. Osouf – Mais le parti paie aussi son immobilisme idéologique et le manque de travail sur le fond. Après les divisions du congrès de Rennes et quatre premiers secrétaires en cinq ans, un centre s’est réorganisé après 1995 autour de Lionel Jospin, qui a été porté au pouvoir dans un contexte de cohabitation et de coalition, ce qui ne favorisait pas le débat interne. Le parti est resté organisé autour de ce centre qui ne pouvait rien dynamiser, avec François Hollande en médiateur, manipulateur permanent durant 11 ans. Le problème de la nouvelle équipe est de savoir si elle peut recréer un centre qui ne soit pas qu’une coalition opportuniste mais devienne le centre de gravité et d’attraction du parti.

Mais le poids du local et l’organisation fédérale du parti n’ont-ils pas aussi un rôle dans le cumul des mandats? Comment peut-on parler d’un renouvellement à la direction du parti sans s’attaquer de front à cet obstacle structurel au renouvellement que représente le cumul?

M. Osouf – D’après les statuts, un premier secrétaire fédéral ne peut pas être parlementaire mais cette règle est transgressée avec le consentement de tous.

La professionnalisation, liée au bon ancrage local, crée aussi des pesanteurs. À côté des élus, on compte en effet de nombreux postes d’adhérents professionnalisés, peut-être 20000 en tout, ce qui fait beaucoup pour un parti d’environ 260000 adhérents.

M. Marian – Bertrand Delanoë a aussi souffert de la coalition réunie derrière lui, qui pouvait donner l’impression d’une reconduction de tous les sortants et les cumulards. Le renouvellement se fait encore attendre. Dans la nouvelle équipe, par exemple, l’arrivée des « jeunes » (Pouria Amirshahi, Bruno Julliard, Charlotte Brun, Razzy Hammadi qui rejoignent Cambadélis…) est caricaturale puisqu’il s’agit d’anciens de l’Unef ou du Mjs, c’est-à-dire déjà des vieux routiers, qui connaissent surtout les manœuvres d’appareil. Sur ce plan, la réponse à Royal est assez cosmétique. On est loin de l’ouverture à la société. Finalement, ce qui nourrit davantage l’optimisme dans ce nouveau Bureau national, c’est la sélection, forcément drastique, des « vieux », des choix qui sont faits sur la compétence: Didier Migaud au budget, Michel Sapin à l’économie, André Vallini à la justice ont assez d’autorité pour esquisser un « cabinet fantôme » dont on attend qu’il puisse s’opposer efficacement au président et dessiner des alternatives. Les modèles parlementaristes ont du bon!

La nouvelle équipe dirigeante hérite aussi d’une situation où ces longs mois de conflit n’ont pas clarifié les choix de fond: les socialistes restent profondément divisés sur la question européenne, sur les choix économiques, les alliances, etc.

G. Delannoi – Il hérite en revanche d’une situation nouvelle avec la crise financière de l’automne qui évacue un certain nombre de faux débats rémanents. Depuis quelques mois, on peut reparler de la critique du capitalisme sans faire de contre-sens sur le libéralisme, le débat économique est de nouveau ouvert, certains dogmes sont affaiblis… La conjoncture peut se révéler favorable.

M. Osouf – Peut-être va-t-on aussi voir qu’il ne fallait pas se faire piéger par les débats sur le « libéralisme » et l’antilibéralisme, certes d’un grand intérêt intellectuel mais qui se révèlent politiquement contre-productifs. La querelle du réformisme est un exercice de style dépassé: personne ne croit que le parti socialiste est un parti révolutionnaire. Les clivages anciens ne vont pas nous être d’une grande aide pour faire face à la crise qui commence.

L. Schmid – Les deux points de clivage au cours du congrès de Reims portaient sur l’alliance éventuelle avec le Modem et sur la distinction parti de militants/parti de supporters. On était loin, avec des deux points, d’une clarification sur des clivages idéologiques. Ils traduisaient plutôt le traumatisme de l’élection présidentielle. Le clivage sur l’Europe s’estompe: c’est la politique de Nicolas Sarkozy qui va mettre les socialistes d’accord. De même sur le travail, on ne va pas en rester au débat sur les 35 heures, la crise va conduire à s’interroger sur la création collective d’emploi, ce qui était l’inspiration initiale du projet, là où la droite ne parle que de mérite individuel.

M. Marian – Il y a en tout cas une attente de l’opinion pour que le travail de l’opposition soit fait. Le légitimisme va peut-être l’emporter au sein du parti, si bien que les critiques internes systématiques adressées à la direction finiraient par se révéler contre-productives, comme cela est apparu au moment de la guérilla judiciaire brandie par Manuel Valls et Jean-Pierre Mignard. Ségolène Royal a rassemblé une coalition qui est friable sur l’acuité de l’opposition interne à gérer et ne tiendra peut-être pas si les conflits devaient durer. La logique présidentielle favorise un candidat qui n’est pas trop identifié à son parti. Nicolas Sarkozy l’a réussi à droite, aussi parce qu’il devait apparaître en opposition à un président sortant de son camp. Mais il n’est pas sûr que ce soit faisable ni même préférable pour le parti socialiste.

Propos recueillis par Marc-Olivier Padis

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    Gil Delannoi est chercheur au centre de recherches politiques de Sciences Po, Michel Marian tient la chronique politique d’Esprit, Marc Osouf est syndicaliste et Lucile Schmid est conseillère régionale socialiste.

  • 1.

    Voir Olivier Duhamel et Olivier Ferrand, Pour une primaire à la française, www.tnova.fr.

OSOUF Marc

Gil Delannoi

Spécialiste de l'histoire des idées et de la pensée politique (CEVIPOF, Sciences Po Paris), il se consacre aux formes de délibérations démocratiques, sans se limiter à la sphère institutionnelle parlementaire. C'est pourquoi il travaille sur le sujet du tirage au sort comme nouvelle pratique démocratique. Il s'inquiète aussi de l'accélération des sociétés contemporaines et de ses effets sur notre…

Michel Marian

Philosophe de formation, il travaille dans le domaine des politiques scientifiques et de recherche. Michel Marian publie régulièrement notes et articles sur la politique française dans Esprit. Il s’intéresse également à l’histoire et à la culture arméniennes, tout comme aux questions de reconnaissance du génocide arménien.…

Lucile Schmid

Haut-fonctionnaire, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Lucile Schmid s'est intéressée aux questions de discrimination, de parité et d'écologie. Elle a publié de nombreux articles pour Esprit sur la vie politique française, l'écologie et les rapports entre socialistes et écologistes. Elle a publié, avec Catherine Larrère et Olivier Fressard, L’écologie est politique (Les Petits…

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