Joseph Conrad et l'Afrique coloniale. (Entretien)
À propos du Cœur des ténèbres
Le Coeur des ténèbres de Conrad demeure une critique éclairante du colonialisme. Celui-ci ne frappe pas seulement par sa brutalité mais aussi par son idéalisme ou la corruption inévitable d’une double volonté d’accroître sa puissance et d’afficher sa générosité.
Esprit – En quoi la nouvelle de Joseph Conrad, le cœur des ténèbres, vous paraît-elle déterminante concernant le pouvoir de la littérature ?
Paul Thibaud – La littérature de Conrad est une entreprise d’éclaircissement. Il s’agit très souvent d’œuvres brèves qui sont comme des schémas de situations extrêmes où le héros est mis à l’épreuve. La société, contrairement à ce qu’il en est dans les romans classiques, n’est pas en question, le cadre de l’action est un ensemble de conventions et de relations qui constituent un donné, un arrière-fond immobile. La société est en général moins présente que la nature qui est pour le héros comme un reflet ou un défi, un partenaire dans le bonheur ou dans la difficulté.
La question posée est toujours : comment être un homme ? Et le lieu de la mise à l’épreuve est plus d’une fois un navire. Cette fixité, cette invariabilité du cadre correspond à un stoïcisme conservateur : plutôt me changer moi-même que l’ordre des choses. La vie est affrontée simplement, durement, avec une allégresse enfouie, corps à corps. En dehors des mises à l’épreuve que sont les traversées, il n’y a qu’attente sur les quais, dans les bureaux, dans les bars, à la recherche d’un embarquement, préparation faussement nonchalante de ce qui compte, la vérité de la vie est ailleurs, en mer.
Ce schème comporte pas mal de variantes. Le capitaine à l’épreuve des éléments, cela peut aller comme dans Typhon, jusqu’à suggérer que le courage efficace fonde, fût-ce provisoirement, une société, en protégeant les vies, en empêchant ceux qui tremblent à fond de cale de s’entre-tuer, en faisant régner la justice. On a là une sorte d’utopie conservatrice où l’autorité, le capitaine, a le rôle central. Mais la crise peut être, comme dans Lord Jim, déchéance et relèvement, initiation comme dans Jeunesse, persévérance au-delà de l’espoir comme dans la Ligne d’ombre… L’œuvre de Conrad, avec notamment la récurrence du capitaine Marlow, est comme une Comédie humaine en réduction où les récits se répètent comme les déferlements sur la plage, d’autant plus semblables qu’ils ne s’écartent pas de l’essentiel de la condition humaine : les événements, les éléments auxquels il faut faire face, les défaites à surmonter, la déchéance possible.
Le cœur des ténèbres n’appartient pas à cette série, le cadre n’y a pas la simplicité schématique d’un navire, il s’agit sur le Congo comme d’une fausse navigation, le héros n’est pas Marlow mais Kurtz et celui-ci n’est pas vainqueur, il s’enfonce, se perd dans le mensonge. (Remarquons que l’autre œuvre de Conrad sur la condition coloniale, la Folie-Almayer, est déjà le récit d’une défaite et même d’une déchéance.)
La rapacité et l’idéalisme
L’interprétation de cette nouvelle se résume-t-elle à un violent réquisitoire contre le colonialisme ? D’autres, avant Conrad, comme Stevenson par exemple, n’ont-ils pas abordé cette critique ? Conrad, franchit-il un pas supplémentaire dans l’accusation ?
Le genre de Conrad n’est pas la dénonciation, c’est plutôt la dissection, le démontage d’un fonctionnement humain, ici d’une humanité coloniale sinistre et surtout vaine. Ceci dans un contexte inhabituellement ambigu, difficilement et lentement décrypté. Dans le cadre colonial tout est fuyant, incertain, tout se brouille et se corrompt.
La radiographie par Conrad de la colonisation léopoldienne – colonisation particulièrement hypocrite puisque le Congo était formellement indépendant mais propriété du roi des Belges – est complexe parce qu’elle s’applique à une situation où plusieurs entreprises s’entremêlent. Il y a « la Société » (ou « la Compagnie ») dont le siège est à Bruxelles et qui a pour activité la traite de l’ivoire à partir de « Stations » échelonnées sur le cours du fleuve. Il y a aussi l’exploration, mythe un peu fatigué sans doute puisqu’il n’apparaît qu’à travers une ridicule et cafouilleuse « Expédition pour l’exploration de l’Eldorado » que Marlow voit s’enfoncer « dans la patiente sauvagerie qui se referm[e] sur elle comme la mer sur un plongeur ». Il y a enfin un projet ou une rhétorique, humanitaire incarné par Kurtz qui a écrit un rapport pour la « Société Internationale pour Suppression des Coutumes Barbares ». On laisse même entendre que Kurtz qui participe à ces trois missions, a des projets qui les dépassent toutes. On ne peut lever ces ambiguïtés sans entrer dans la structure du roman.
Si l’on met à part les deux préambules emboîtés qui se passent à l’embouchure de la Tamise (devant Gravesend) puis à Bruxelles et le dénouement qui nous ramène dans les mêmes lieux, le récit s’attarde en deux endroits, dans la « station » du bas du fleuve où Marlow embarque sur son vapeur fatigué, et, beaucoup plus haut, la « station de l’intérieur » qui est le domaine de Kurtz. La station du bas est décrite avec une férocité impitoyable et infatigable : absurdité, inefficacité, brutalité, routine, désordre, paresse, gâchis, zizanie, rapacité, rouille, croupissement, boue… Le portrait du directeur est une manière de juger ce à quoi il préside. On ne dit de lui que ce qu’il n’est pas. Il n’inspire ni « sympathie ni crainte », il n’a « ni instruction ni intelligence », il n’a « rien créé », son sourire « n’en est pas un », et cette insaisissable absence de qualités finit par « créer un malaise ». Mais elle fait aussi sa force, celle d’être imperturbable dans sa médiocrité : « Impossible de savoir ce qui pouvait lui en imposer. »
Des centaines de kilomètres plus haut, c’est le repaire délabré, où Kurtz, presque à l’agonie, évoque encore les vastes projets dont son fameux rapport (apparemment non transmis) sur la suppression des coutumes barbares pourrait être une esquisse. Un énorme stock d’ivoire est entassé là ; des guerriers africains, hommes liges et gardiens du patron, campent à l’entour ; une princesse noire fréquente le lieu ; la misérable résidence est protégée par une palissade dont les poteaux sont surmontés de têtes coupées. Il s’avère que l’expédition transportée par Marlow doit, de gré ou de force, récupérer un Kurtz qui, malgré sa maladie, est craint et jalousé par les gens de la station du bas (que Marlow ridiculise en les appelant « les pèlerins » parce que, tout incapables qu’ils soient, ils restent persuadés de leur mission). La position de Kurtz est en effet très ambiguë dans « la Société ». Il pourrait accéder aux plus hautes responsabilités, parce qu’il est le meilleur collecteur d’ivoire et aussi parce qu’à Bruxelles il est appuyé par ce qu’un de ses adversaires appelle « la clique de la vertu ». Les médiocres du bas le jalousent et le craignent, c’est pourquoi ils débinent ses « méthodes imprudentes ». Leur directeur a organisé l’expédition non pour aller au secours de Kurtz mais pour s’emparer d’un rival dangereux, d’un féodal trop autonome. Celui-ci sait de quoi il retourne, c’est pourquoi il a fomenté, en aval de son installation, une attaque du vapeur par les « sauvages » dans l’espoir de faire rebrousser chemin aux « pèlerins ».
On ne peut pas dire pour autant que Conrad oppose l’idéaliste Kurtz à la rapacité stupide des incapables d’en bas. Vue de près, l’œuvre de Kurtz apparaît très inégale à la réputation que lui ont acquise ses discours humanitaires. On ne voit pas ce qu’il a fait pour les Africains, pas trace dans son domaine d’une œuvre éducative ou médicale, aucun signe qu’il ait cultivé ou planté quoi que ce soit. Le seul témoin de son activité nous dit qu’il règne « avec l’éclair et le tonnerre à la main » et que sa collecte de l’ivoire est « simplement une razzia », à l’occasion il s’approprie même le stock réuni par un autre, pour augmenter ses « tantièmes ». Quant aux tribus, nous savons qu’il s’en fait « adorer » et Marlow soupçonne que dans ce cadre il satisfait de « monstrueuses passions ». Le dernier regard de Kurtz sur les Noirs massés au bord du fleuve sera sans tendresse, au contraire « avide et furieux », avec une expression « où le regret se mêle à la haine ». L’exposition des têtes montre en tout cas que son règne n’a pas été pacifique. Dénouement de l’énigme, Marlow lit en post-scriptum rajouté après coup au mythique rapport, une effrayante consigne : « Exterminez toutes ces brutes! »
À la différence des autres « contes » de Conrad, ce livre n’est pas l’histoire de la production d’un plus d’humanité, mais la description d’un enlisement dans le mal, scellé par le mensonge qu’au retour Marlow fera à la pitoyable fiancée de Kurtz. Le mal, la brutalité envers les Noirs et l’exploitation de leur ignorance, n’est pas rapporté aux vices souvent décrits (par Céline évidemment surtout) des coloniaux : l’alcoolisme et la disposition cynique des Africaines, il est rattaché à une manière d’être plus générale, caractérisée par l’oisiveté et le mensonge. Ces deux désordres sont pour Conrad intimement liés. S’il est en effet essentiellement un écrivain de l’action, ce n’est pas, bien au contraire, par « prométhéisme », c’est parce qu’il n’y a rien pour lui à attendre de la vie qu’un peu de « lumière sur soi-même » et que le travail est le moyen de savoir qui on est, non pas « en façade » mais au fond. D’ailleurs Marlow ne « fraternise » qu’avec une seule personne, un contremaître de la station du bas, « excellent ouvrier », veuf qui est là pour gagner la vie de ses six enfants. Ce qui s’oppose à la brutalité stupide ce n’est pas l’idéalisme mais la prise en charge de la réalité. L’idéalisme, « l’irréel », « le philanthropique », « le travail de parade » sont des modes d’une oisiveté qui fait couple avec la brutalité (les pèlerins ne savent rien faire d’autre que tirer et cogner sur les Noirs !). Drogué d’idéalisme, établi dans le faux, Kurtz n’échappe ni à l’oisiveté ni à la brutalité. A contrario, cette critique du système « congolais » (traite de l’ivoire plus proclamations humanitaires) suggère que Conrad aurait pu juger autrement une colonisation de « mise en valeur », organisant une interaction (inégalitaire) entre Noirs et Blancs, au lieu de se complaire dans la toute-puissance dont il montre les implications.
Que la colonisation soit un dangereux pourrissoir, une image récurrente dans le récit le rappelle : « La muraille de végétation entrelacée » qui surplombe les stations lovées dans leur crique, déployant une force d’absorption, de décomposition, de digestion « énorme, démesurément énorme », d’autant plus menaçante que s’étend et flotte en dessous, comme un destin promis : « L’odeur de boue, de la boue des premiers âges. » La colonisation est dangereuse pour les colons, que le pays peut les absorber aussi bien que les régurgiter, comme ce fut le cas d’Almayer. Qu’on puisse néanmoins échapper à cette plante carnivore qu’est pour Conrad la ténébreuse Afrique (au contraire de la lumineuse Asie1), un personnage du cœur des ténèbres le montre, le jeune Russe rencontré près de la Station de l’intérieur. Kurtz le fascine mais il s’en tient à distance ; le vieux despote, nous le savons par une conversation entre pèlerins surprise par Marlow, traite le Russe de « pauvre diable » et cherche à s’en débarrasser. C’est un jeune homme sans ambition, mû seulement par une curiosité vitale, double peut-être du Joseph Korzeniowski quand il est arrivé à Marseille. On le voit partir dans la forêt seul et sans bagage : « Si jamais l’esprit d’aventure absolument pur, désintéressé et chimérique posséda un homme, c’est bien cet adolescent tout rapiécé », que Conrad appelle « l’arlequin ».
Kurtz est autrement plus trouble et intéressé. Le maléfice africain a trouvé prise en lui, s’est infiltré en lui, a flatté en lui une ambition mégalomaniaque, donc irréelle, s’épanchant, nous dit-on, en discours admirables. Un portrait que Kurtz a fait de sa fiancée donne figure au drame : les yeux bandés, elle tient un flambeau allumé. On a là évidemment une image de la confiance aveugle de la jeune fille envers Kurtz, mais on peut aussi penser que, plus généralement, ce qui est symbolisée, c’est la foi non seulement sans les œuvres, mais aussi sans la connaissance, un narcissisme exalté qui est également le fait du fiancé. Chez celui-ci en effet le narrateur discerne le vide spirituel sous les beaux discours, vide que « la sauvagerie a percé à jour ». Cette « âme qui n’avait connu ni foi, ni loi, ni crainte » n’échappait au cynisme qu’en s’enveloppant de vastes et belles idées, manière dit Marlow « de lutter contre elle-même ». Mais, à l’article de la mort quand il faut bien, in extremis, renoncer aux chimères (« J’étais à la veille de faire de grandes choses ! »), le réel, son réel, rattrape un Kurtz mis à nu. « Sombre orgueil », « farouche puissance », « terreur abjecte », « désespoir immense et sans remède », c’est ce que Marlow lit sur le visage du mourant dont les dernières paroles seront : l’horreur ! l’horreur !
L’Occident et la tentation de faire le bien
Ce qui empêche qu’on puisse considérer le cœur des ténèbres comme un traité d’anticolonialisme c’est qu’il s’intéresse en priorité aux effets de la colonisation sur les colons qu’elle dégrade. De cela les Africains sont victimes, cruellement victimes, mais en quelque sorte de manière collatérale, considérés avec une compassion horrifiée ou grinçante plutôt qu’avec sympathie. Un des motifs obsédants du livre de Conrad est même la barbarie intrinsèque à l’Afrique, et sans doute à ses peuples, puisque la distinction n’est guère faite. Pas de bons sauvages chez lui, il considère même l’anthropophagie des indigènes comme un fait avéré. Cette barbarie, le colonisateur la contracte et l’amplifie.
Le maléfice se loge dans la relation des Européens aux Africains que Kurtz décrit dans son rapport : « Nous devons nécessairement leur apparaître sous la figure d’êtres surnaturels […] avec l’appareil d’une force quasi divine. » Ce déséquilibre prodigieux, qu’il vit comme sa propre apothéose transporte Kurtz, alors que Conrad y voit un poison mortel. On n’y échappe, suggère-t-il, que par le désintéressement naïf de « l’arlequin » ou bien, comme le contremaître, en se donnant des objectifs sans rapport avec la colonisation.
Pour mieux comprendre et situer Conrad, des comparaisons sont sans doute utiles avec Céline et Stevenson. De l’épisode africain du Voyage au bout de la nuit on a pu dire que c’est « un décalque » du cœur des ténèbres (opposition de la côte et de l’intérieur, odyssée fluviale de l’une à l’autre, rencontre d’un personnage qui, comme le Russe de Conrad, se perd dans la forêt…). Mais Céline ne décrit pas la perversion de l’idéalisme, qui est chez lui absent, il n’y a pas dans son récit de pur aventurier. Pourtant, au milieu d’un déploiement de vulgarité cynique, on trouve dans le Voyage un exemple de parfait désintéressement, celui du sergent Alcide qui économise sur sa solde pour payer l’éducation à Bordeaux d’une nièce, orpheline, qu’il ne voit jamais. C’est une reprise accentuée du personnage du contremaître : la leçon est la même, on n’échappe au pourrissoir colonial quand on y est plongé, qu’en organisant sa vie à partir d’un repère extérieur.
En évoquant Stevenson, on touche au cœur de ce qui est, selon Conrad, le problème colonial : le déséquilibre des forces entre deux populations, dont ni les grands sentiments ni la trivialité dans les échanges ne pallient les effets. Simon Leys a traduit dans l’Ange et le cachalot un texte de Stevenson en défense du père Damien, missionnaire mort parmi les lépreux d’Hawaï de la maladie qu’il avait contractée en les soignant, et il indique l’origine de la passion que met Stevenson à défendre la mémoire de Damien. Sur le bateau qui l’emmenait au lazaret de Malokaï, l’écrivain s’est trouvé à côté de deux religieuses qui s’y rendaient aussi, mais pour un enfermement définitif au service des lépreux. Bouleversé par les larmes silencieuses de l’une d’elles, il a eu la surprise de s’entendre, lui agnostique, dire à cette femme : c’est Dieu qui vous envoie, comprenant brusquement quel dévouement extrême peut être exigé de ceux qui s’engagent dans une relation aussi définitivement déséquilibrée. Comme si le dilemme devenait alors : la domination sans frein ou le sacrifice de soi. C’est à ce point que la rhétorique de Kurtz montre son envers. Selon Marlow, l’idée d’apparaître aux Africains comme un être surnaturel fait monter l’enthousiasme du despote à mesure qu’il écrit son rapport : « La péroraison était magnifique […] J’y retrouvais le prestige sans limites de l’éloquence […] Aucune suggestion pratique qui rompît le magique courant des phrases. » C’est immédiatement après cet éloge sarcastique que Marlow cite le sinistre ajout venu plus tard endeuiller le texte sublime. Que le délire humanitaire de celui qui se voit comme un dieu voisine avec la pire intention, cela impose une conclusion sans appel : un tel sentiment de supériorité ne peut conduire qu’au pire, puisqu’il relève de l’inhumanité.
Ainsi Conrad, trop areligieux pour évoquer « l’hypothèse Damien », suggère qu’en somme, on ne peut rien pour les « sauvages » et que s’abstenir est encore le mieux, un peu comme Simone Weil, congédiant l’illusion révolutionnaire, disait qu’on ne peut rien pour les prolétaires, sinon les plaindre. Il est vrai que pour elle plaindre les pauvres entraînait de grandes obligations, ce sur quoi Conrad est muet. En tout cas, comme Simone Weil et comme Stevenson, il démontre l’incompatibilité entre la recherche de la puissance et la générosité.
Dans la nouvelle de Conrad, c’est surtout le colonialisme français et belge qui est critiqué, pas celui des Anglais.
Conrad en avait particulièrement à l’hypocrisie du système léopoldien dont il avait une certaine expérience, même brève. On le voit quand, à son retour, Marlow évoque Bruxelles, « ville des sépulcres », où « [il se] train[e] en ricanant ». Son hostilité à la colonisation française, défavorablement évoquée au passage, semble moins avérée. Ce qui l’est par contre, c’est le choix qu’il a fait de l’Angleterre et particulièrement de la marine anglaise à 21 ans en 1878. Dans le cœur des ténèbres le lien qui se noue entre Marlow et « l’arlequin » passe par un traité de navigation en anglais appartenant au jeune Russe, que le capitaine du vapeur a trouvé dans une cabane. Marlow se plonge dans cette lecture, compendium du bon ordre et du savoir-faire britanniques, pour échapper à la sinistre pétaudière congolaise et à la promiscuité avec les « pèlerins ».
Conrad (Joseph Konrad Korzeniowski) est né polonais d’Ukraine en 1857, d’un père qui sera déporté pour participation à l’insurrection antitsariste de 1863. Orphelin à 12 ans, il a passé sa jeunesse à Cracovie, puis émigré en France, à Marseille où il est resté quatre ans avant d’embarquer sur un bateau anglais. Il est certain que les incertitudes politiques et familiales en Pologne l’ont poussé à changer de cadre de vie, même s’il n’est jamais devenu indifférent à son origine. À Marseille il a mené une existence irrégulière (qui se conclura par une tentative de suicide), « gâchant sa vie de façon excentrique » dira-t-il plus tard, commençant à naviguer et à apprendre l’anglais, se mêlant d’un trafic d’armes pour les « carlistes » d’Espagne, fréquentant à la fois des salons légitimistes et des socialistes militants. Il se peut que le personnage de Kurtz, avec son ambiguïté politique et sa capacité de fantasmer, condense et transpose cette période confuse et germinale. (Le nom même du personnage, qui signifie « court », comme Conrad l’indique, semble une contraction de Korzeniowski…) Il est certain en tout cas qu’en France, au milieu d’une agitation de jeune homme jetant sa gourme, Conrad n’a pas trouvé la référence solide qu’il cherchait sans doute depuis son départ de Pologne, qu’il n’est pas parvenu à « se fixer ». Au contraire, l’Angleterre (celle de la fin du xixe siècle alors à son zénith) a été pour lui le port d’attache, un lieu d’ordre, de responsabilité, de découverte de soi, un navire bien tenu, une règle légitime. Devenu anglais, il a souvent séjourné en France mais écrit en anglais, malgré plusieurs velléités de se tourner vers le français. En fait de colonisation, Conrad préférait certainement à l’affichage du zèle civilisateur, la manipulation des autorités traditionnelles dans le cadre de l’indirect rule, dont ses récits extrême-orientaux (dans la Malaisie de la Folie-Almayer par exemple) donnent une image apaisée. La très belle évocation, au début et à la fin du cœur des ténèbres, de la navigation dans les eaux anglaises entre amis, du « lien de mer » entre eux, du partage des souvenirs, en attendant le renversement de la marée, dans la beauté légère, diaphane, discrètement glorieuse de l’estuaire de la Tamise, cela illustre bien ce qui l’attache à l’Angleterre. Par opposition à la pénible remontée du Congo dans la « purée de pois », en compagnie de brutes ignorantes, sous une végétation écrasante, c’est une image de la sagesse contrastant avec la punition que l’hybris vaut aux « pèlerins ». Ajoutons qu’au Congo, Conrad a sympathisé avec Roger Casement, journaliste irlandais et féroce critique de la colonisation belge. Leader de la révolte irlandaise pendant la guerre, Casement a été condamné à mort et exécuté. Conrad n’a pas voulu intervenir pour sa grâce.
Dans sa préface à Sous l’œil de l’Occident (1909), Conrad témoigne de son horreur du principe révolutionnaire qu’il voit à l’œuvre en Russie, et réplique par un profond fatalisme : « On ne peut rien changer ni au bonheur, ni au malheur. On ne peut que les déplacer au prix de consciences corrompues et de vies brisées. » N’est-ce pas la leçon du cœur des ténèbres ?
Conrad est profondément conservateur. L’action que ses récits célèbrent est maîtrise de soi et non aspiration à changer le monde. C’est pourquoi, il « déconstruit » cruellement la prétention coloniale de « civiliser » les indigènes alors qu’on les brutalise, les massacre, qu’au mieux on les incite à mimer les Blancs. (Céline souligne davantage cet aspect de la colonisation : était-il plus français que belge ?) Ceci a sans doute pour lui un certain rapport avec les idéologies révolutionnaires. On peut préciser ce point, et apprécier mieux la portée de la critique conradienne du verbalisme colonial, à partir de ce que Marlow apprend de Kurtz quand il revient à Bruxelles. Celui-ci est d’un milieu modeste (celle qui l’aime est un trop beau parti pour lui) et traditionaliste (comme le suggère la visite à Marlow d’un ridicule cousin organiste), mais il dépasse évidemment ces catégories de départ. Ce n’est pas un révolté pour autant, mais un exalté, que son « âme effrénée » a conduit dans les ténèbres congolaises. Il est aussi une quintessence, une incarnation, de l’Europe : belge, il porte un nom allemand (allusivement polonais), son ascendance est un peu française et un peu anglaise. Selon un journaliste que Marlow rencontre au retour, Kurtz avait une vocation de politicien et d’orateur, dépassant la droite et de la gauche à force d’être « extrémiste » et « avancé ». On peut penser en effet que s’il avait été de droite, Kurtz aurait pu avoir du respect pour les traditions des « brutes » et que, s’il avait été de gauche, l’éthique égalitaire aurait contenu son sentiment de supériorité. Mais comme il était simplement « avancé », son colonialisme messianique et mercantile échappait aux idéologies répertoriées. On peut imaginer que cette figure soit en partie une évocation du roi Léopold, méchamment projeté sur le terrain qu’il s’était approprié. Sans doute l’analyse conradienne de la corruption de l’idéalisme colonial par un vertige de surhumanité pourrait-elle être appliquée à la corruption du communisme par l’illusion de maîtriser et d’accomplir l’histoire.
De quelle tradition d’écrivains vous paraît relever Conrad ?
Cette œuvre donne un tel sentiment de coller à la vie qu’on n’est guère disposé à lui chercher des sources littéraires. On sait néanmoins que dans sa jeunesse polonaise, Conrad a été fasciné par la littérature maritime, en particulier les Travailleurs de la mer. On peut voir aussi une source de l’attitude morale conradienne, de sa réflexion sur la pratique en mer de l’éthique de responsabilité, dans l’épisode de la caronade au début de Quatre-vingt-treize. Dans le prologue de la Lettre écarlate, les parlottes des marins à la retraite évoquent aussi certaines pages de Conrad. Mais je ne vois qu’un écrivain aussi voué à la mer que lui : Melville (pas seulement dans Moby Dick) que je suppose avoir été pour lui une importante source d’inspiration. Je crois en revanche que Conrad a influencé de nombreux auteurs. J’ai cité Céline, on pourrait, dans un autre registre, évoquer le Vercel de Remorques, sans oublier le Voyage au Congo de Gide, un de ses premiers admirateurs, et même Claude Simon. Certains épisodes d’African Queen (John Huston) sont évidemment empruntés au cœur des ténèbres, sans parler d’Apocalypse Now (Francis Ford Coppola) dont le rapport avec l’œuvre de Conrad me paraît plus affiché que profond. Mais il me semble que cette œuvre clé devrait surtout inspirer une interrogation morale, qu’elle permettrait de comprendre et de critiquer la colonisation en la prenant par un autre côté que celui dont on a l’habitude, en se demandant ce que vaut une « tentation de faire le bien » occidentale qui n’est pas épuisée, même si elle s’exprime à travers des Ong. Sans doute les implacables lumières projetées par Conrad nous seraient-elles utiles également pour interroger à nouveau les grandes figures de « l’idéalisme colonial », de René Caillé à Charles de Foucauld en passant par Brazza et Rimbaud, pour ne citer que des Français.
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Voir les formules enchantées de Jeunesse sur la rencontre de l’Orient : « Je reposais dans un flot de lumière, et jamais le ciel ne m’avait auparavant semblé ni si loin ni si haut […] C’était là l’Orient des anciens navigateurs, si vieux, si mystérieux, resplendissant et sombre […] Rien qu’un moment : un moment de force d’aventure, de splendeur, – de jeunesse ! Un éclair de soleil sur un rivage étrange… »