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Révolution, réforme et transformation

novembre 2017

#Divers

Dans un entretien donné au Point à la rentrée 20172, Emmanuel Macron reprenait l’expression de « révolution » qu’il avait utilisée dès le début de sa démarche. Il y ajoutait un nouveau mot qu’il préfère visiblement à celui de « réforme », « transformation ». Le monde des entreprises est habitué à cette formule, souvent maniée pour parler de « transformation des business models », de « transformation numérique », de « transformation managériale » ou de « transformation des mentalités ». Dans le monde politique, l’expression est moins courante. On peut dès lors se demander ce qu’elle signifie exactement, et s’il est justifié qu’Emmanuel Macron l’emploie, en complément de l’idée de révolution.

La transformation, dans le champ politique, est à comprendre en fonction de deux dimensions : la radicalité et la modernité. Du point de vue de la radicalité, on opposait classiquement la réforme et la révolution. Au sein de la gauche socialiste notamment, des débats théoriques et politiques ont longtemps délimité deux camps séparés par des visions différentes tant de la globalité et du tempo de l’action que des moyens utilisés pour agir : les révolutionnaires et les réformistes. Malgré la force de cette opposition, elle est aujourd’hui relativisée par la bascule qui s’opère dans la conception de la modernité. Révolution et réforme apparaissent désormais comme deux faces opposées d’une même pensée de l’action, datant de la modernité classique : une pensée où l’on distinguait la conception et l’exécution, l’avant-garde et les masses, où l’on croyait au progrès et où l’action politique visait à accélérer plus ou moins la marche vers le futur.

Dans ce qu’il est convenu d’appeler la seconde modernité, ou la modernité avancée depuis les travaux d’Anthony Giddens et d’Ulrich Beck, toutes ces coordonnées ont changé. Amplifiée par le miroir grossissant du numérique, cette bascule bouleverse les identités individuelles et collectives, le rapport de ceux qui pensent avec la multitude, la vision d’un temps linéaire projeté vers l’avenir. Un autre couple de concepts apparaît alors : « métamorphose » et « transformation ». La métamorphose est un concept employé notamment par Edgar Morin avec une portée plus profonde, plus radicale que celle de transformation. Mais les deux termes renvoient à une conception culturelle, systémique et non linéaire du changement. Une conception d’abord culturelle et même morale, car dès lors que les identités sont moins héritées, moins solides, nul ne peut prétendre vouloir transformer la société sans se transformer lui-même. Cette relation entre transformation personnelle et transformation collective ne repose pas sur une hiérarchie entre ceux qui pensent et ceux qui font : l’horizon, c’est de se transformer les uns les autres. Enfin, cette vision nouvelle est non linéaire : elle renvoie à une représentation du temps où il y a des ruptures, des rétroactions, des boucles et des spirales. Comme le dit Edgar Morin, on ne peut pas aujourd’hui croire en l’avenir sans préservation du passé et on ne peut pas conserver le passé sans technologies d’avenir3.

Une fois élu, on comprend qu’Emmanuel Macron ait voulu faire monter en puissance d’autres mots que celui, inapproprié et dangereux, de « révolution ». Pouvait-il pour autant glisser vers le mot « réforme » ? Cela aurait donné le sentiment à la fois d’abaisser le niveau d’ambition et de reprendre la thématique lancinante de l’ancien monde, celle de ces gouvernements libéraux ou sociodémocrates auxquels il avait succédé. Renvoyant à une problématique plus contemporaine, le terme « transformation » paraissait plus judicieux. Le terme est-il pour autant adapté ? Si l’on analyse la première grande action du quinquennat, la réforme du Code du travail, ce n’est pas certain. Abolir la distinction entre l’élite qui sait et la masse qui suit ? L’évidence ne saute pas aux yeux malgré le marathon de quarante-huit réunions en juin-juillet avec les partenaires sociaux. Même la Cfdt s’est déclarée déçue car l’image de la concertation l’avait emporté sur l’écoute… Sortir d’une vision linéaire du temps ? Peut-être, dans la mesure où ces ordonnances paraissent orchestrer une vaste régression selon ceux qui se revendiquent d’une vision progressiste de l’histoire ! Mais en quoi ces ordonnances sollicitent-elles une attitude réflexive de la société face aux risques majeurs qui sont devant nous : appauvrissement numérique du travail humain, obsolescence croissante du modèle des grandes organisations, coupure suicidaire entre compétitivité et équilibres de la planète ?

Là où l’on est sans doute le plus loin de ce qu’implique l’idée de transformation, c’est toutefois dans la dimension culturelle et morale. A-t-on l’impression d’une seule personne qui ait parlé avec son cœur et ses tripes parmi ceux qui ont porté la réforme ? A-t-on le sentiment que quelqu’un s’est remis en cause en profondeur, durant ce processus ? Prenons l’exemple d’une des mesures comprises dans les ordonnances : la rupture collective du contrat de travail. Il s’agit d’une disposition non prévue au départ, introduite sur le tard, lorsque le rapport de force a semblé permettre de déplacer le curseur. Quel contraste avec le système existant, celui de la rupture conventionnelle du contrat de travail, instaurée par la loi portant modernisation du marché du travail du 25 juin 2008 et devenue un dispositif majeur avec 360 000 applications en 2016 ! Ayant eu l’occasion de contribuer à cette réforme transformatrice, je peux en effet témoigner des conditions de son apparition.

Avant l’élection présidentielle de 2007, le monde des grandes entreprises s’était ému du projet de Nicolas Sarkozy d’inventer de toutes pièces un contrat de travail unifié et l’Association française des entreprises privées (Afep) avait monté un groupe de travail que j’ai été chargé d’animer, visant à imaginer une mesure utile. L’idée qui s’est dégagée a été cette rupture conventionnelle et je suis parvenu à la faire passer au bureau de l’Afep en m’adressant à la conscience des différents grands patrons : jusque-là, ne signaient-ils pas eux-mêmes, tous les ans, de faux compromis mettant fin à de faux litiges juridiques, afin de pouvoir verser des indemnités défiscalisées aux personnes qui quittaient l’entreprise de plein accord, tout en leur permettant de s’inscrire au chômage ? Que penser d’une volonté d’exemplarité quand tous les patrons se prêtent à ce genre de faux-semblants ? Il était temps de tourner la page et cet argument moral a été décisif. Plus tard, ayant impliqué le Medef dans ce combat pour le « divorce par consentement mutuel » au sein de l’entreprise, Laurence Parisot me demanda d’aller convaincre l’Union des industries et métiers de la métallurgie (Uimm). Celle-ci était réticente car elle craignait que la mesure ne dégrade les comptes de l’assurance-chômage. Le même argument l’emporta : les fausses transactions juridiques coûtaient cher à l’Unedic et elles entamaient le crédit moral des entreprises. Dans la foulée, Jacques Attali organisa un week-end de réflexion d’où résulta le livre collectif sur l’Avenir du travail4. Je profitai de ce week-end pour convaincre les uns et les autres, et notamment François Chérèque, alors secrétaire général de la Cfdt. Un vaste accord se cristallisa au nom de l’envie de mettre fin à l’hypocrisie, qui annonçait une large acceptation de cette mesure.

Au-delà du témoignage, ce cas d’étude permet de s’interroger sur la composante d’authenticité qu’exige une action de transformation. C’est l’un des critères majeurs qui la distingue d’une dynamique plus classique de réforme. Albert Camus disait que « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde5 ». Aujourd’hui, il est fondamental de contribuer à dégager l’horizon en clarifiant les concepts. Révolution, réforme, transformation : les mots ont un sens. Dans le maelström de la modernité, les termes de transformation et de métamorphose sont au cœur du nouveau paysage. Ils supposent de l’ouverture, de la diversité, de l’écoute, des alliances, de l’intégrité. Pour se transformer les uns les autres, il ne suffit pas d’avoir l’intelligence du pouvoir, il faut interagir et s’engager tout entier.

  • 1.

    Ancien dirigeant d’entreprise, il préside aujourd’hui le Forum d’Action Modernités.

  • 2.

    Le Point, 31 août 2017.

  • 3.

    Voir Edgar Morin, la Voie. Pour l’avenir de l’humanité, Paris, Fayard, 2012.

  • 4.

    Jacques Attali (sous la dir. de), L’Avenir du travail, Paris, Fayard, 2007.

  • 5.

    Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression » [1944], Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2006.

Philippe Lemoine

Entrepreneur et essayiste, il a notamment publié Une révolution sans les Français ? Action citoyenne et transformation politique à l’âge numérique, éditions de l’Aube, mai 2018.  

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