Des réfugiés espagnols dans la région parisienne, 1936 : [photographie de presse] / Agence Meurisse. Cette image provient de la bibliothèque en ligne Gallica (Domaine public) via Wikimedia
Des réfugiés espagnols dans la région parisienne, 1936 : [photographie de presse] / Agence Meurisse. Cette image provient de la bibliothèque en ligne Gallica (Domaine public) via Wikimedia

Parlons d’immigration

En France, le débat sur l’immigration ne connait que trois registres : un débat juridique sur les droits de l’homme ; un autre, économique et démographique, sur la force de travail ; un troisième, historique, sur la colonisation. À l’heure du dérèglement climatique et de la transformation numérique, il faut ouvrir plus largement le débat et envisager l’immigration comme un enjeu d’avenir.


Sur l’immigration, en France, l’espace du débat intellectuel n’existe pas. Il n’en va pas de même de la scène politique : depuis 1980, notre pays a voté vingt-neuf lois sur l’immigration, une tous les dix-sept mois ! Actuellement encore, un projet de loi vise à contraindre Les Républicains de se rapprocher de la majorité présidentielle. Anticipant le piège, la droite joue la surenchère. À gauche, les uns font mine de croire qu’il suffit de rappeler les chiffres pour dégonfler les fantasmes ; d’autres se rendent au Danemark, croyant pouvoir tirer des leçons d’un gouvernement social-démocrate converti au contrôle strict de l’immigration. Mais comment légiférer sans vision et sans débat de fond ? La scène intellectuelle paraît figée depuis le milieu des années 1980 quand Laurent Fabius, Premier ministre, déclarait que le Front national posait de bonnes questions mais y apportait de mauvaises réponses. Ce sont pourtant les questions qu’il faut réinterroger1.

Trois registres

Trois registres ont structuré, en France, le droit contemporain de l’immigration. Le premier est celui des droits de l’homme. La Révolution française cherchait une définition large de la citoyenneté, fondée sur la liberté et l’égalité. L’accès à la citoyenneté est ouvert, mais suppose de s’inscrire dans les valeurs de la Révolution. En 1793, la Constitution dispose que le peuple français « donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la Liberté. Il le refuse aux tyrans ». La France ne s’est pas toujours illustrée dans l’exercice effectif de ce droit, mais, dans l’inconscient collectif, demeure l’idée d’une vocation particulière de la France, patrie des droits de l’homme.

Le second registre est celui de la force de travail et de la « chair à canon ». Au xixe siècle, chaque défaite militaire française est analysée au prisme d’une natalité devenue trop faible. Il faut donc faire venir des étrangers, non seulement pour muscler notre armée, mais aussi pour compenser les saignées de main-d’œuvre engendrées par les guerres. Après la défaite de 1870, la loi du 26 juin 1889 impose ainsi la nationalité française à toute personne née en France, dès lors qu’un de ses parents est lui-même né en France, même s’il est étranger. Après la Première Guerre mondiale et son hémorragie de jeunes hommes, la France adopte la loi du 10 août 1927, qui assouplit les conditions de naturalisation et attire des travailleurs étrangers. Après la Seconde Guerre mondiale, le Code de la nationalité française est adopté en 1945, en même temps qu’est créé l’Office national de l’immigration. Mais l’immigration stagne et c’est après la décolonisation que des mesures volontaristes sont prises, à la demande des grands secteurs d’emploi, comme la sidérurgie, l’automobile et le bâtiment.

Le troisième registre est celui de la colonisation. Dans les territoires rattachés à l’empire, la France met en œuvre un « code de l’indigénat » qui combine sujétion (amendes, taxes, travaux forcés), droits civiques limités (vote à certaines élections locales), accès au compte-gouttes à la nationalité française (avec des inégalités, comme le décret Crémieux de 1870 en faveur des Juifs d’Algérie) et contrôle administratif et judiciaire par l’administration coloniale et l’armée. Ce code a disparu avec la décolonisation, mais il en reste des traces dans les pratiques, policières notamment. De plus, les services d’action psychologique misaient sur les femmes comme facteur principal d’intégration et cette doctrine a contribué à miser massivement sur le regroupement familial. Compte tenu d’un taux de fécondité élevé dans les familles immigrées, il a contribué au tonus de la natalité nationale. Mais a-t-il toujours été un facteur d’intégration ? Il a en tout cas brouillé la frontière entre l’immigration et le métissage de la société.

De nouvelles problématiques

Quelles sont les questions d’aujourd’hui et de demain ? Certes, le changement climatique va rendre certaines parties du monde invivables. Certes, Internet met sous les yeux de chacun des écarts invraisemblables de niveau de vie et de confort. Certes, nous assistons au calvaire de milliers de réfugiés qui s’entassent et meurent dans des circuits gérés par des mafias de passeurs. Compte tenu de l’ampleur des catastrophes prévisibles, il est impératif que l’Europe se dote d’une capacité d’action qui serait mise en œuvre selon des règles plus souples que l’unanimité.

Mais l’immigration n’est pas un tsunami. Le Camp des saints (1973) de Jean Raspail a voulu le faire croire, nourrissant des fantasmes racistes, sur la base desquels des idéologues comme Renaud Camus ont bâti la théorie du « grand remplacement ». Les individus qui migrent ont des histoires singulières et leur accueil dépend des questions qu’on se pose dans les pays de destination, pas seulement des contraintes qui pèsent sur les pays d’origine.

En France, tout le monde a compris que le monde a changé et que les problématiques ne sont plus les mêmes. Certains ne voient plus l’utilité de l’immigration que pour les professions en tension ou les métiers à haute valeur ajoutée. Le danger est pourtant de perpétuer une approche prédatrice qui prive les pays d’origine de ressources humaines précieuses. Mieux vaudrait conforter le flux actuel de jeunes venant étudier dans les universités et grandes écoles françaises, et proposer des formules d’apprentissage leur permettant de compléter leur formation. Il y a ainsi place pour une immigration économique temporaire, en aval de l’immigration universitaire.

Il y a place pour une immigration économique temporaire, en aval de l’immigration universitaire.

Le contexte à partir duquel il faut réfléchir, c’est la nouvelle donne du dérèglement écologique et de la transformation numérique. Face à ces mutations, l’immigration pourrait apporter trois contributions novatrices à notre pays. Dans la santé, l’éducation et le maintien de l’ordre, des ressources colossales sont dépensées chaque année sans que les enjeux soient bien compris. Selon Ulrich Beck, les sciences sociales devraient abandonner leur « nationalisme méthodologique » et adopter le regard cosmopolite des migrants pour renouveler les connaissances dans ces domaines2.

Comment réagira demain notre population aux crises écologiques et climatiques ? La « collapsologie » vise à anticiper les catastrophes pour mieux les surmonter. Dans cette perspective, on pourrait bénéficier de la présence sur notre sol de migrants, souvent armés d’une expérience propre à organiser la survie. Les peuples premiers sont notamment dépositaires de savoirs qui pourraient permettre à l’humanité de repenser son rapport à la nature.

L’usage croissant de la notion de « planète » vise à jeter un pont entre le ciel d’une pensée en mutation et les pieds dans la boue d’un monde en crise3. Dans le prolongement de cette hypothèse, les migrations, le brassage croissant des cultures et le métissage peuvent renforcer une conscience planétaire qui n’est pas seulement acceptation d’un destin commun, mais élévation des esprits et levier d’une métamorphose.


Résumons ces quelques pistes : mettre en place un dispositif européen d’accueil humanitaire ; développer l’immigration universitaire et des dispositifs temporaires d’emploi ; limiter le regroupement familial aux situations favorisant l’insertion ; encourager le cosmopolitisme méthodologique dans les sciences sociales ; valoriser les savoirs des migrants ; promouvoir une conscience planétaire.

L’enjeu est de dessiner une perspective ouverte pour une société qui, paradoxalement, est, en fait, de plus en plus tolérante4. Si le débat politique gravite autour de mesures de fermeture et de repli, c’est que cette aspiration croissante à l’ouverture est portée par les plus jeunes et que les politiques les écoutent peu car ils sont nombreux à s’abstenir lors des élections. Il en résulte un cercle vicieux : plus le poids des âgés domine, plus les politiques surenchérissent sur les mesures anti-immigration et moins la vie politique paraît attirante aux jeunes. C’est ce cercle qu’il faut rompre, en mettant en débat d’autres raisonnements et d’autres débouchés d’action. Il est urgent de parler à nouveau de l’immigration, sans fantasmes, pour ouvrir un horizon positif à nos sociétés.

  • 1. Voir la version longue de cet article : Philippe Lemoine, « Pour un débat d’idées sur l’immigration » [en ligne], Le Cercle des économistes, 6 novembre 2023.
  • 2. Ulrich Beck, « Une sociologie cosmopolite : esquisse d’un changement paradigmatique » [2011], trad. par Simon Laflamme, Nouvelles perspectives en sciences sociales, vol. 8, no 1, novembre 2012, p. 161-190.
  • 3. P. Lemoine, « Qu’est-ce que la planète ? », Esprit, décembre 2022.
  • 4. Voir Yuma Ando, Nonna Mayer, Vincent Tiberj et Tommaso Vitale, « Le regard des chercheurs : la stabilisation de l’indice de tolérance », dans Commission nationale consultative des droits de l’homme, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2022, Paris, La Documentation française, 2023, p. 139-200.