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Quel Grand Paris ? Échelles et limites des quatre Grands Paris possibles

Échelles et limites des quatre Grands Paris possibles

En examinant les quatre choix possibles de redéfinition du périmètre parisien, l’auteur invite à s’interroger sur les « limites » de chacun d’eux. Mais se placer à une autre échelle suppose de reconnaître qu’il n’y a plus un seul centre de référence, que l’aménagement gagnerait à valoriser d’autres centres tout en rappelant la nécessité de hiérarchiser cette polycentralité pour ne pas gommer la place fondatrice du Paris historique.

Façonné par l’histoire, le dessin radioconcentrique de Paris est tellement prégnant que l’abandon de la croissance par anneaux successifs nous désoriente. Avec quelques siècles de recul, les choses paraissent si simples : à partir de la chute de Lutèce et du resserrement mérovingien, la ville s’accroît régulièrement, incorpore ses faubourgs, construit une nouvelle enceinte, marque une pause et recommence. Paris garde les traces de ces états successifs et son plan révèle l’emboîtement des échelles qui a marqué presque vingt siècles de croissance.

Les enceintes sont connues, leur tracé avéré, leurs vestiges parfois encore visibles. Les raisons et les moyens ont été décrits par de nombreux historiens mais, curieusement, que ce soit Marcel Poëte (1920), Pierre Lavedan (1960), Jacques Hillairet (1963), Bernard Roulleau (1975) ou Pierre Pinon (1999 et 2004), rares sont ceux qui quantifient superficie ou population, et aucun ne se risque à dresser un tableau rassemblant ces données pour les grands moments de l’histoire parisienne, à l’exception de Pierre Clément et de Sabine Guth (1998) pour la période 1859-1975.

C’est donc par recoupement, comparaisons et approximation que j’ai tenté de le faire, avec tous les risques que procurent des sources éparses et non vérifiées pour les siècles antérieurs, les données récentes étant celles de l’Insee de 2004-2005 quand elles sont disponibles, 1999 pour les autres.

Jusqu’en 1860, date de l’annexion des villages extérieurs à l’enceinte, la ville, presque toujours enclose, forme l’essentiel de l’agglomération. Longtemps, les faubourgs se sont limités à quelques bourgeonnements autour des portes et aux grandes abbayes dont Saint-Germain-des-Prés est la plus célèbre, qui contrôlent également la plus grande partie de la banlieue.

Superficie et densité de population de Paris de Philippe Auguste à 1900

Superficie (hectare)Population (habitant)Densité (habitants par hectare)Philippe Auguste27250 000184Louis XIV1 100155 000140Fermiers généraux3 370540 000160Haussmann7 8001 820 00023319007 8002 500 000320

Depuis le Moyen Âge, les densités semblent rester sensiblement constantes avant d’augmenter fortement au xixe siècle et pendant la première moitié du xxe siècle.

À partir de 1900, l’agglomération s’étend. Vers 1920, elle s’identifie au département de la Seine, puis le dépasse, s’organise en District de la région parisienne (1961) avant d’être absorbée dans la région Île-de-France (1973). D’où cette situation curieuse qui fait aujourd’hui de Paris une exception parmi les grandes villes du monde. La métropole parisienne, Paris pour tous ceux qui la regardent avec un peu de distance, l’agglomération qui constitue la ville réelle, l’entité économique, humaine et culturelle, possède un centre connu de tous : la ville de Paris, mais sa limite se discute. Chacun a son idée – ou sa stratégie.

De toute évidence la région Île-de-France ne définit pas la ville métropole, à la fois trop grande pour représenter et gérer l’agglomération, et trop petite pour contrôler l’aire urbaine qui a dépassé depuis longtemps ses frontières et s’étend sur la frange des régions voisines. Il reste donc à imaginer le cadre territorial où peuvent s’organiser les relations entre les parties d’une agglomération Capitale qui couvre plus de 2 000 km2 et rassemble de 7 à 9,5 millions d’habitants, selon les limites qu’on lui assigne.

La tentation est grande de vouloir agrandir Paris de manière homothétique en renouvelant l’action d’Haussmann et d’englober une nouvelle couronne de communes limitrophes. L’exercice est stimulant et la géographie semble complice. Appuyée sur la Seine dont elle épouse la courbe à l’ouest, la nouvelle limite de Paris longe La Défense, englobe la Plaine-Saint-Denis, frôle Bobigny, coupe la Seine au confluent avec la Marne et suit la ligne des forts pour refermer la boucle. Le tracé semble évident, 29 communes deviennent de nouveaux arrondissements parisiens, la capitale passe à 3,5 millions d’habitants.

La démarche peut se répéter si nécessaire quelques décennies plus tard en portant la limite au méandre suivant. Et là encore le dessin prend du sens. À l’ouest, de nouveau, la ville s’appuie sur la courbe du fleuve ; au nord, elle coupe la pointe du Bourget, descend entre les plateaux de Romainville et d’Avron, englobe Créteil, Choisy et Sceaux avant d’effleurer Versailles. C’est presque l’ancien département de la Seine, à coup sûr la zone dense, 5,5 à 6,5 millions d’habitants.

L’étape suivante trouverait encore un méandre accueillant, Paris viendrait s’échouer au pied de la terrasse de Saint-Germain, s’arrêterait à l’entrée de Roissy, couperait Marne-la-Vallée, recouperait la Seine à Athis-Mons en passant au sud d’Orly avant de traverser le plateau de Saclay jusqu’à Saint-Quentin-en-Yvelines.

Provocation, délire, facilités du dessin ! Il semble difficile d’annexer aujourd’hui Boulogne, Saint-Denis, Argenteuil ou Versailles, comme ont été annexés en 1860 le village de Charonne ou le Petit Montrouge. Ces villes sont plus peuplées que neuf ou dix des arrondissements parisiens, elles ont une histoire, elles occupent une place dans l’organisation administrative, elles constituent déjà des centres pour les communes alentour, bref, il faut compter avec elles.

Pourtant à y regarder de plus près, les échelles actuelles de la gouvernance ne sont-elles pas déjà largement dépassées par une réalité économique, sociale et culturelle qui a franchi depuis longtemps le périphérique ? Si la limite aujourd’hui ne peut plus être une clôture séparant deux mondes qui s’ignorent ou s’affrontent, la ville et la campagne, les bourgeois et la plèbe, l’empire et les barbares, alors les limites successives que je viens d’évoquer prennent un sens : elles décrivent une réalité qui a déjà bousculé les cadrages administratifs pour s’inscrire dans les mœurs.

Grand Paris 1 ou la ville du Vélib’

La victoire de 1918 marque la fin de l’enceinte de Thiers qui sera bientôt démantelée. Le rattachement des bois de Boulogne et de Vincennes (1919) puis le prolongement des lignes du métro jusqu’aux mairies des communes limitrophes décidé en 1924 et partiellement réalisé ont déjà donné un visage à ce Grand Paris, la carte un peu ancienne du métro parisien : Vincennes/Neuilly, Lilas/Levallois, Pont de Sèvres/Mairie d’Issy. Aujourd’hui, ce Grand Paris comprend trois des six plus grandes villes de la région : Boulogne-sur-Seine (110 300 habitants), Montreuil (100 600 habitants) et Saint-Denis (96 600 habitants), la ville des rois de France, du parti communiste et du stade de France, dont les liens avec la capitale sont anciens comme en témoignent, dans Paris même, une rue, une porte, un faubourg.

Des intercommunalités avant la lettre se sont tissées entre des arrondissements parisiens et des communes voisines. D’abord autour du bois de Boulogne avec le triangle Neuilly-Auteuil-Passy et la frange huppée de Boulogne, point de départ selon Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (1998) de la conquête de l’ouest où les logements des grands patrons et des cadres supérieurs et les écoles de leurs enfants précèdent l’implantation des sièges sociaux. Puis à une moindre échelle, à l’est, autour de l’autre bois avec Vincennes et Saint-Mandé. Les bois parisiens ouvrent sur la banlieue, ses habitants les fréquentent. C’est vrai aussi du parc de La Villette qui attire, comme lieu de détente et pour les événements qui s’y déroulent, les habitants des communes voisines dont l’accès est facilité par la continuité des canaux devenus de vastes itinéraires de promenade.

L’industrie comme le travail ont créé d’autres solidarités. Jean Bastié (1964) souligne les continuités qui existaient entre le 13e arrondissement et la proche banlieue sud-est autour de l’industrie automobile, de la mécanique et de la chimie. Aujourd’hui, les réseaux des commerçants chinois font le lien, les frères Tang préparent à Ivry ce qui est vendu avenue de la Porte-de-Choisy.

Récemment, les sièges sociaux et les institutions à l’étroit dans Paris ont franchi la limite en les réinvestissant des friches industrielles. C’est le cas à Boulogne-Billancourt ou à Issy-les-Moulineaux le long de la Seine, dont la « conquête » des rives est presque achevée. C’est le cas en bordure du périphérique où les implantations gardent une adresse parisienne même si le terrain est en banlieue, ce qui nous vaut les nouvelles façades glacées de Vanves, Montrouge ou Gentilly. C’est le cas dans le nord avec la Plaine-Saint-Denis où se mêlent les implantations institutionnelles entraînées par le stade de France et la création branchée dans les Magasins généraux. En effet, les nouvelles couches de la bourgeoisie qui ne trouvent pas de place dans Paris même ont investi la proche banlieue pour habiter ou travailler. L’effervescence du bas Montreuil suscite des frémissements jusqu’à Romainville. Ivry se réorganise et accueille 5 000 habitants venant de Paris. Malakoff renoue avec son histoire, celle du lotisseur Chauvelot qui, après avoir construit la moitié du 14e arrondissement, était passé de l’autre côté des fortifications. Et que dire de Levallois, ancienne ville d’usines et d’ateliers, qui se prend maintenant pour Neuilly, ou encore de Saint-Ouen, partagé entre la tradition des puces et le renouveau des docks ?

Sauf pour voter, ces communes sont déjà Paris, leurs habitants sont parisiens, le projet d’extension du Vélib’ parisien le confirme. Légèrement décalée, Arc Express, future rocade de transports en commun qui devrait relier les terminus des lignes du métro et dont les premières esquisses viennent d’être révélées, pourrait en accompagner la limite. Ce Grand Paris, inscrit dans un cercle de 7,5 km de rayon, 213 km2, 3,5 millions d’habitants, a une évidence.

Grand Paris 2 ou la nostalgie du département de la Seine

Là encore le territoire démontre qu’il possède une histoire, celle du département de la Seine créé en 1791 et aboli en 1964, mais qui reste toujours présent dans les mémoires et sur le terrain. Comme si des frontières invisibles traversaient encore la Seine-Saint-Denis ou le Val-de-Marne en distinguant d’un côté une proche couronne à l’histoire industrielle et ouvrière, de l’autre une banlieue plus lointaine, pavillonnaire, petite-bourgeoise voire agricole.

Petite couronne, zone dense, cœur dense, cœur d’agglo, il existe une convergence sur la dénomination, mais un certain flou sur la délimitation – donc la population concernée. Cette zone dense s’inscrit dans un cercle de 12 à 15 km de rayon à partir de Notre-Dame. Elle rassemble à coup sûr La Défense, pôle économique majeur de l’agglomération porté par l’État pendant des décennies et qui jouit exceptionnellement du droit d’afficher Paris dans son adresse postale ; Nanterre (87 800 habitants), Bobigny (46 000 habitants) et Créteil (89 000 habitants), les trois nouvelles préfectures mises en place en 1964 par Paul Delouvrier avec leurs théâtres, témoins de la décentralisation culturelle voulue par André Malraux ; la zone la plus pauvre de l’agglomération (l’ouest de la Seine-Saint-Denis) ; la plus grande concentration de grands ensembles ; des sites escarpés avec des rebords formant belvédères à Romainville (les panoramas), à Saint-Maurice (la redoute de Gravelle), à Meudon (l’Observatoire) ou au mont Valérien et de nombreux équipements métropolitains, dont le stade de France est le plus emblématique ; plusieurs grands parcs : La Courneuve, Sceaux, Saint-Cloud et quelques bois ; les grandes cités-jardins historiques : Suresnes, Stains, Le Plessis-Robinson ; la majeure partie de Marne-la-Vallée ; la moitié de la population de l’Île-de-France, 60 % de l’emploi. L’ancien département de la Seine, 80 communes et 5,5 millions d’habitants aujourd’hui, c’est un peu moins que les trois départements de la première couronne : 123 communes et 6,5 millions d’habitants. Et si, de toute évidence, les franges est de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne sont moins centrales et moins denses, peut-on pour autant les écarter ?

Le cœur d’agglomération désigné par le dernier projet du Sdrif regroupe 137 communes. Il a le mérite de voir plus grand. Il cadre large, mordant sur le Val-d’Oise, les Yvelines, très légèrement sur l’Essonne et la Seine-et-Marne et représente 6,8 millions d’habitants. Mais on ne comprend pas très bien les critères retenus pour établir son contour. Pourquoi écarter Villepinte, Tremblay, Bonneuil, Valenton et Villeneuve-le-Roi – c’est-à-dire repousser l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle et les plates-formes logistiques hors des limites mais intégrer Versailles ou Sartrouville ? De même, écarter Livry-Gargan ou Montfermeil et incorporer Sarcelles ?

Bref, tout le monde est convaincu qu’il y a une zone dense, mais personne n’est d’accord pour la délimiter, non seulement parce que toute limite a une part d’arbitraire, mais parce que l’on touche ici aux susceptibilités institutionnelles, politiques et électorales. Car 80, 100, 124 ou 137 communes dont Paris peuvent-elles s’accorder ? Est-il envisageable de supprimer les départements ou de modifier les limites ? Une géométrie variable fondée sur des « intercommunalités de projet » permettra-t-elle de contourner l’obstacle politique sans pour autant remettre à plus loin les réformes institutionnelles, ni rajouter un étage supplémentaire à un empilage administratif déjà passablement compliqué ?

À défaut de limite qui fasse consensus, ce Grand Paris 2 pourrait s’appuyer sur une rocade, l’A 86, infrastructure qui réinterprète à l’échelle métropolitaine le boulevard parisien, suture autant que coupure. Porteuse d’une succession de centres commerciaux – Vélizy 2, Belle Épine, Rosny 2… – à partir desquels s’organisent la consommation et les loisirs de millions d’habitants, l’A 86 paraît susceptible de donner à la métropole une image, une identité, à condition de lui accorder un peu d’attention et de soin. Ce grand boulevard métropolitain ne prétend pas enclore la zone dense qui le déborde souvent largement. Il ne peut pas jouer le rôle de clôture comme l’avait fait l’enceinte de Thiers. Plus qu’une coupure dans le tissu, ce qu’il est aujourd’hui, il faut l’imaginer comme une suture entre les morceaux de la grande ville de part et d’autre et le traiter en conséquence.

Grand Paris 3, la ville métropole

Avec un peu plus de 20 km de rayon, l’agglomération ne s’identifie pas à la ville métropole. Cette dernière en reste la partie centrale. Elle englobe la partie urbaine des départements de la deuxième couronne (78, 91, 95) et incorpore à la capitale des équipements qui lui appartiennent déjà comme les aéroports du Bourget et d’Orly, les ports de Bonneuil et de Gennevilliers, le marché de Rungis…; plusieurs villes importantes comme Versailles (87 000 habitants), Argenteuil (102 400 habitants), Noisy-le-Grand (61 600 habitants) ; des terrains encore agricoles mais sur lesquels portent des projets : la plaine de Montesson, le triangle de Gonesse, une partie du plateau de Saclay. Elle comprend également une partie de deux villes nouvelles (Saint-Quentin-en-Yvelines est venu s’ajouter à Marne-la-Vallée).

La métropole possède un ensemble de parcs historiques, de châteaux et de forêts domaniales hérités du goût des Valois et des Bourbons pour la chasse, qui forment une armature verte impressionnante, Versailles en tête, et soutiennent la comparaison avec d’autres grandes capitales. Mais les grandes forêts : Marly, Saint-Germain, Montmorency, Ferrière, Sénart, la vallée de Chevreuse et Rambouillet restent à l’extérieur ou en bordure. Presque une ceinture verte.

Quelques lignes de chemin de fer stratégiques de l’ancienne grande ceinture comme Versailles-Massy (Rer C) ou la tangentielle nord entre Épinay-sur-Seine et Noisy-le-Sec, sans cesse promise et toujours attendue, peuvent çà et là en accompagner la limite, mais il ne s’agit que de fragments.

La mobilité reste la grande difficulté de ce Grand Paris-là. Et l’on se réjouit que l’inclination de Louis XV pour la marquise de Pompadour nous ait donné la RN 186, ancêtre de l’A 86, sans laquelle aucune rocade routière ou autoroutière importante n’existerait ; la Francilienne (A 104) passe souvent au-delà, et l’ancienne autoroute interurbaine de Seine-et-Oise (Ariso) issue du plan de Prost (1934) semble pour l’essentiel abandonnée. Quant aux transports en commun, ils sont presque exclusivement radiaux.

Paris semble loin, mais il faut se rappeler qu’au milieu des années 1950 le domaine de Beauregard situé à la Celle-Saint-Cloud fut légué à la Ville de Paris pour y construire le 21e arrondissement, afin de loger les familles nombreuses dans des conditions satisfaisantes. Les logements sont restés et le 21e arrondissement a été oublié.

Avec 1 450 km2 la ville métropole est comparable au Grand Londres (1 580 km2 pour une population voisine). C’est le territoire métropolitain défini par le schéma directeur de 1965, un peu plus vaste que celui du Padog de 1960 (1 200 km2). Un peu moins des 2/3 de l’agglomération en superficie, plus des 4/5 en population, les 9/10 des emplois. Une bonne échelle pour établir des solidarités entre les 8,5 millions d’habitants et éviter que se creuse davantage le fossé entre l’ouest et l’est, les beaux quartiers et les cités, les emplois riches et le chômage.

Ce Grand Paris est presque entièrement compris à l’intérieur d’un cercle de 20 km de rayon (1 360 km2) qui englobe l’agglomération dense et continue. Celle-ci ne déborde qu’en quatre points : les villes nouvelles du schéma directeur de 1965, dont on remarquera qu’elles contribuent à étirer l’agglomération parisienne le long des vallées, à l’exception de Saint-Quentin-en-Yvelines qui est installé sur le plateau de Trappes. La Francilienne qui enclôt 1 650 km2 et 296 communes coupe également les villes nouvelles. Cela conduit à s’interroger sur leur statut : faut-il les rattacher à la métropole centrale ou confirmer leur statut de nouvelles centralités extérieures ?

La métropole compte un peu plus de 200 communes. Le Sdrif 2007, quant à lui, définit une agglomération centrale de 375 communes. Les difficultés d’accorder 200 communes plutôt que 80 ou 120 ne sont pas a priori beaucoup plus grandes. La diminution relative de la place occupée par Paris (28 % de la population) peut en outre rendre les susceptibilités ou les inquiétudes moins vives. Mais pour imaginer l’organisation morphologique et institutionnelle de ce Grand Paris métropolitain, il faut se demander ce qui se passe à l’extérieur, dans cette vaste étendue agricole et forestière qui constitue les trois quarts du territoire régional.

Grand Paris 4, métropole ou agglomération?

Y a-t-il un Grand Paris 4, une entité urbaine qui identifierait l’agglomération et représenterait une échelle avant la région ? Sur le terrain et bien que le contour en soit subjectif, des continuités et des polarités assez fortes se dessinent. Ce Grand Paris ressemble à celui du Plan d’aménagement de la région parisienne élaboré par l’architecte Henri Prost en 1934, un cercle de 30 à 35 km de rayon. Il englobe la plupart des villes nouvelles mais conserve d’importants territoires non bâtis : forêts et parcs naturels, agriculture urbaine, faisceaux de protection des pistes d’Orly, du Bourget et de Roissy, perspective du parc de Versailles… Sa configuration s’apparente à un archipel où l’aggloméré central cède progressivement sa place au discontinu. Avec une tendance nette à s’étirer le long des vallées de la Seine et de la Marne, à s’inscrire dans un triangle dont les trois sommets proches mais encore extérieurs à l’agglomération sont marqués par Mantes, Meaux et Montereau, les trois M chers aux planificateurs des années 1950.

Cette agglomération définie comme « unité urbaine » statistique pour le recensement de 1999 couvre 2 700 km2, presque 10 millions d’habitants, 5 millions d’emplois, moins du quart de la région en superficie, 90 % de sa population et de ses emplois. Au Grand Paris précédent elle a ajouté d’anciens bourgs ruraux, des petites villes, des grands ensembles et des zones pavillonnaires et, à coup sûr, la totalité des villes nouvelles. Elle comprend l’aéroport de Roissy (275 000 emplois) où sa limite se confond presque avec celle de la région tandis qu’elle s’en écarte notablement dans les autres directions. Elle est bordée par les vastes forêts qui caractérisent l’Île-de-France, et que le Sdrif 2007 regroupe sous le nom de parc naturel régional : Vexin français, Oise-Pays de France qui dépasse la limite de la région, Gâtinais français et haute vallée de Chevreuse.

La prise en compte de cette agglomération de 626 communes urbaines est essentielle pour imaginer les formes de la gouvernance, les orientations de l’urbanisation (habitat, emplois, formation, loisirs), l’organisation des déplacements. Elle conduit à s’interroger sur l’avenir de la région comme institution. Car quelles qu’en soient les formes de gouvernance, cette inéluctable dilatation de la capitale, pour l’ajuster à la réalité de la ville vécue et lui donner le poids nécessaire à la compétition mondiale, débordera les limites de l’Île-de-France. Au-delà de la ville métropole compacte et continue, au-delà de l’agglomération élargie, le Grand Paris c’est aussi l’aire économique ou la région urbaine qui s’étend de Rouen à Reims et d’Amiens à Orléans. Faut-il penser le Grand Paris dans le cadre d’une redistribution des régions à l’échelle nationale, renouant avec le rêve de ramener leur nombre à huit ou dix grandes régions comparables aux Länder allemands ? Vaste programme, autre sujet.

Au centre de cette région urbaine aux contours institutionnels incertains, la métropole s’identifie-t-elle ou se démarque-t-elle de l’agglomération ? Il faut partir des 211 communes urbaines situées à l’extérieur de l’agglomération centrale qui, pour le Sdrif 2007, constituent « les autres agglomérations ». Elles ne se confondent pas avec les 674 communes rurales, mais jouent encore vis-à-vis d’elles un rôle de centre. Ce sont pour beaucoup de petites villes historiques qu’il semble difficile de rattacher, avec les campagnes qui les entourent, aux régions voisines, sauf à la marge.

Il y a donc à la frange de l’agglomération parisienne un territoire dont la densité globale reste faible, qui forme comme une marche agricole ponctuée de points forts : villes ou petites agglomérations qui entretiennent avec Paris des relations de voisinage mais ne se confondent pas avec la capitale.

Des ensembles s’organisent, faits de proximités, d’associations, de solidarités liées aux cours d’eau : autour de Meaux avec Mareuil-Nanteuil-Villenoy ; dans le triange Melun-Saint-Fargeau-Fontainebleau, à partir d’Étampes ou de Dourdan, dans l’agglomération mantaise avec Mantes-la-Jolie-Mantes-la-Ville-Gassicourt-Limay. Des territoires, des « pays », urbains en leur centre, ruraux dans leur étendue.

On remarque en relisant le Padog de 1960 que les trois M destinés à rééquilibrer Paris hésitent à l’ouest entre Mantes et Meulan, au sud entre Melun et Montereau. Seule Meaux est indiscutable. On constate à la lecture du Sdrif 2007 que les trois M, en tout cas Mantes et Melun, sont entrés dans l’agglomération centrale. Cela semble excessif car des coupures existent encore qu’il faut reconnaître et préserver, si l’on veut conserver à la région la qualité des paysages qui font une part de son attrait. Et puis peut-être faut-il fortifier les « autres agglomérations » pour leur laisser la chance de s’organiser et d’avoir un poids suffisant, d’atteindre une masse critique et surtout ne prétendons pas rassembler toute l’agglomération centrale, en fixer une fois pour toutes la limite alors que nous savons qu’elle sera assez rapidement dépassée.

Reste une entité centrale plus ramassée que les 278 communes du Sdrif qui constitue ce que j’ai appelé la ville métropole ou Grand Paris 3. D’une échelle comparable à d’autres grandes métropoles mondiales, Paris-Métropole est plus grand que la zone dense pour deux raisons. C’est la nature même de la grande ville aujourd’hui d’incorporer des zones de moindre densité, des friches, des espaces naturels, agricoles ou forestiers. C’est en partie sur ces espaces qu’elle pourra se densifier (rappelons-nous les orientations du Sdrif 2007 : 1 150 000 logements en trente ans). Elle est plus petite que l’agglomération qui continuera vraisemblablement à s’accroître et dont il faut cesser de croire qu’une nouvelle limite viendrait en arrêter l’extension. Au contraire, assigner à la ville métropole une limite institutionnelle qui ne cherche pas à s’identifier avec celle de l’agglomération, c’est éviter d’avoir à en modifier le tracé pour rattraper les nouvelles urbanisations.

Prise dans une constellation, la métropole ne peut être dissociée de l’agglomération dont elle constitue le noyau central. Elle forme avec les autres agglomérations un ensemble qui a déjà une histoire longue et des représentations nombreuses, depuis la délimitation du territoire des Parisii à la fin de la période gallo-romaine proposée par Michel Roblin1. Voilà près de deux siècles que se dessinent les tracés des différentes rocades, routières puis ferroviaires. Territoires de chasse et allées royales, chemin de fer de grande ceinture ou ligne stratégique de la défense de Paris qui accompagne les positions avancées, bouclage autoroutier du plan de Prost et Francilienne ou projets de transports publics aujourd’hui nous indiquent les liaisons essentielles, celles qui conditionnent la vie quotidienne. La dissémination des abbayes et des propriétés ecclésiastiques au Moyen Âge, celle des domaines aristocratiques et des possessions du parlement de Paris au xviie siècle ; la mise hors les murs des grandes infrastructures techniques et logistiques au xixe siècle ; la carte des cités-jardins depuis le concours de 1919, celle des grands ensembles cinquante ans plus tard ; et tant d’autres comme la création des premières facultés en banlieue et le déplacement des grandes écoles témoignent des relations étroites de la capitale avec les territoires qui l’entourent.

La vertu première du débat sur le Grand Paris ne serait-elle pas de reconnaître ces solidarités croisées, de leur donner une visibilité et un nom?

  • *.

    Ce texte constitue le chapitre 2 du livre que Philippe Panerai consacre à Paris Métropole. Formes et échelles du Grand-Paris, Paris, Éditions de La Villette, 2008.

  • 1.

    Michel Roblin, le Terroir de Paris aux époques gallo-romaine et franque. Peuplement et défrichement dans la Civitas des Parisii (Seine, Seine-et-Oise), Paris, A. et J. Picard, 1971 (préf. d’Albert Grenier).