En Grèce, l'espoir et l'attente


Au lendemain des élections grecques, il fallait évoquer une dynamique plutôt qu’une victoire de Syriza, le parti n’ayant pas obtenu la majorité au Parlement, à deux sièges près, même si l’accès au gouvernement constituait en soi une conquête. Aujourd’hui, en revanche, si l’on en croit les sondages, le parti remporterait la majorité absolue en cas de nouvelles élections. Cette dynamique Syriza, qui se retrouve dans les manifestations spontanées qui essaimaient encore le pays cette semaine, a pour substrat la terrible réalité sociale maintes fois décrite par les médias.

La Grèce contre l’austérité

La classe la plus pauvre, dont fait partie la grande majorité de la jeunesse, a sombré dans la pire des misères, où même survivre semble vain. Sur une population de onze millions d’habitants, près d’un million et demi de personnes sont concernées par cette « vraie » pauvreté. Je ne reviens pas sur la résignation, le désespoir, les suicides. La classe moyenne, ensuite, qui s’est construite dans les années d’après-guerre, a elle aussi basculé dans la crise. Je ne connais pas un cadre d’entreprise, un professeur du secondaire ou même d’université, un juriste qui ne finisse son mois sans difficulté financière, pour ceux qui ont réussi à conserver leur emploi. Les oligarques, enfin, sont à l’abri de l’infortune, grâce à une fortune en sécurité hors des frontières.

La dynamique de manifestations spontanées de cette période postélectorale s’inscrit dans celle qui a conduit au résultat du scrutin du 25 janvier 2015. Ces rassemblements, ces marches ne semblent pas organisés par le parti lui-même ; à vrai dire, aucun parti n’est aujourd’hui en mesure de mettre ainsi ses partisans en ordre de bataille. Et les mots qui surgissent des rangs, « souffle », « dignité », ne renvoient pas au lexique traditionnel de revendication des partis politiques, ils traduisent une protestation concrétisée hier par un vote, aujourd’hui par une mobilisation spontanée dans la rue, à l’occasion de la première réunion des leaders européens en présence d’Alexis Tsipras.

Mais le rejet de l’austérité ne s’est pas transformé en une croyance aveugle en Syriza. En glissant un bulletin dans l’urne, aucun électeur ne semblait croire en la capacité de son parti à faire sortir la Grèce de sa situation économique. Pour les électeurs de gauche, le souvenir de la désillusion après les années 1980, du fort sentiment de trahison même, après les années Pasok, empêchait tout excès d’optimisme.

Il semble pourtant que la montée de Syriza traduise une grande confiance quant à sa capacité à négocier avec l’Europe. Les Grecs sont persuadés qu’en cas de confrontation, Syriza serait plus à même de provoquer le changement que la Nouvelle Démocratie. C’est du moins une des constantes des sondages depuis la fin de l’été, jusqu’à la semaine précédant les élections. Les Grecs ont développé la certitude qu’ils pourraient contribuer à l’avènement d’une Europe plus sociale, qu’ils seraient en position favorable pour imposer une transition.

Ce n’est pas la rhétorique antinationaliste, à laquelle beaucoup n’accordent aucune importance, qui a séduit ses électeurs. C’est le discours très populaire, que certains jugent simpliste, sur le thème d’une reconquête de la souveraineté et de la « résistance » à l’austérité, imposée par la troïka.

Mais s’il est facile de résister, avec quels moyens relancer la croissance ? C’est bien entendu l’un des grands enjeux du débat actuel. Il est intéressant de noter que les marches spontanées, en dépit de l’hostilité générale envers la troïka, prennent la direction des représentations de l’Allemagne, non des bureaux de la Commission européenne, comme pour marquer l’idée générale que c’est l’Allemagne qui décide de tout, comme si les Grecs se tenaient prêts à dire « non » à une morale protestante qu’ils ne perçoivent pas mais dont ils ressentent l’esprit de punition et de châtiment. Représentation mentale d’une rencontre entre l’Europe qui uniformise, et celle, rêvée, d’une Europe qui respecte la diversité des peuples.

À cet égard, c’est un sentiment d’injustice qui parcourt le pays, contraint de déraciner son paysage agricole, ses vignes, ses oliviers, pour répondre aux directives européennes, encouragé à revoir ses modèles économiques, désespéré de voir sa production s’effondrer, pour être ensuite accusé de tous les maux. Je n’évoque ici qu’une partie d’un ressenti qui occulte bien entendu les pratiques et habitudes considérées comme frauduleuses en Europe – impôts impayés, clientélisme, corruption, etc. – mais souvent défendues en Grèce, pour des raisons historiques, comme une insoumission légitime à un État parfois perçu comme oppresseur, souvent comme un corps étranger que l’on peut tromper ou exploiter.

Quel paysage politique ?

Se tourner vers Syriza n’est pas un rejet du clientélisme, c’est pour beaucoup, au contraire, pour être un brin provocateur, l’expression d’un désir de davantage de clientélisme, lequel structure tous les niveaux de la vie politique et sociale. Certes, la recomposition du paysage politique grec s’est amorcée avec l’effondrement du Pasok et l’émergence d’une multitude de micropartis autour de chefs issus des formations traditionnelles et de la société civile, journalistes, écrivains, artistes. Presque un Movimento 5 Stelle à la grecque. Quelles en seront la longévité et la crédibilité politique ? Mais Syriza n’est pas une nouveauté. C’est une « Coalition de la gauche radicale » issue d’une ancienne scission du Parti communiste grec, qui végétait aux alentours de 3 ou 4 % avant de l’emporter à plus de 35 %. Il est en fait très probable que ses électeurs aient eu le désir, dans ce capharnaüm, de revenir à une forme-parti classique, et les chances paraissent faibles quant à un renouvellement de la scène politique à la suite des élections du 25 janvier.

Il est vrai cependant que l’irruption d’un nouveau personnel (Tsipras, Varoufakis) est en soi un renouveau. L’accession de Tsipras à la tête de Syriza est d’ailleurs le fruit du hasard. C’est en tout cas le résultat d’un concours de circonstances, conséquence des problèmes de santé d’Alavanos qui, contraint au repos après un malaise cardiaque, se fit remplacer par le vigoureux Tsipras, issu des rangs de la jeunesse, pensant qu’il allait lui obéir… Tsipras s’est retrouvé dirigeant du parti sans être passé par tous les mécanismes traditionnels de conquête, et c’est là une première, à ma connaissance. Pour les Grecs, cette ascension donne aussi un sentiment de renouveau, de rafraîchissement. Mais nous sommes là dans le symbole. La personnalité de Varoufakis, sa tenue, son parcours, son langage, son intelligence, son omniprésence sur les réseaux sociaux contribuent également au sentiment de rajeunissement et de renouvellement de la scène politique.

Mais là encore, il ne faut pas se faire d’illusions quant à la portée de cette rénovation sur un changement de la scène politique traditionnelle. Syriza est un parti hétérogène, formé d’un grand nombre d’anciens militants et électeurs du Pasok et d’une autre composante, d’extrême gauche, qui veut sortir la Grèce de l’Europe. Pour l’instant, il y a un équilibre entre ces forces et personne ne semble vouloir risquer d’ébranler l’édifice. Le risque d’implosion existe, bien entendu, mais les diverses tendances ne peuvent se le permettre aujourd’hui. L’effondrement peut aussi venir du parti des indépendants (Anel), favorable à l’Église. Il est vrai que si le refus de Tsipras de prêter serment sur les Évangiles fut une grande surprise, il ne provoqua aucune réaction chez les conservateurs ; mais il est peu probable que cette question fasse surface maintenant. Quand elle surgira, il faudra s’attendre à des conséquences politiques, notamment une confrontation avec Anel. La structure interne de Syriza rend en fait impossible toute prise de décision difficile, tandis que l’opinion publique, chauffée à blanc, ne semble pas prête à accepter de compromis.

Le poids des symboles

Encore une fois, les symboles ont permis à Tsipras de faire passer des messages au peuple grec dans son ensemble, de montrer que s’il est en rupture avec le nationalisme, il reste bien patriote. Son refus de prêter serment sur les Évangiles s’est aussi accompagné d’un entretien respectueux avec l’archevêque. Il s’est déplacé, des roses à la main, à Kaisariani, où l’occupant allemand se rendit coupable des pires atrocités. On peut presque y voir un parallèle avec le président Mitterrand nouvellement élu se rendant au Panthéon, à la différence, symbolique mais notable, que le nouveau Premier ministre grec s’y rendait seul. Mais c’est aussi un signe envoyé à l’Allemagne, bien entendu.

Sur la question de l’immigration, contrairement à Aube dorée qui développe les thèmes de la préférence nationale, de la répression, et bien d’autres encore, le discours de Syriza se place une nouvelle fois sur un plan européen, avec en ligne de mire le règlement Dublin II sur le droit d’asile. Certains intellectuels proches du parti ont une rhétorique qui, à mon sens, reflète une partie du discours sur l’immigration : les réfugiés syriens, irakiens, afghans, pakistanais qui entrent en Grèce sont des exilés qui cherchent l’espoir, et leur espoir rencontre celui des Grecs. Si la présence de ces centaines de milliers de sans-papiers sur le sol hellène pose bien sûr la question de la cohésion sociale, la réponse se trouve dans une réforme de l’Europe, non dans un repli de la Grèce sur elle-même. À mon sens, c’est aussi ce discours qui a séduit un peuple ouvert et généreux, qui se sent insulté de toutes parts depuis de nombreuses années, et qui entendait enfin des mots rappelant des valeurs qu’il avait parfois enfouies, en raison de la crise économique et sociale.