Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

La Grèce oubliée

septembre 2016

C’était il y a à peine plus d’un un an mais on l’a déjà oublié : le 5 juillet 2015, le soir du référendum qui donnait tous pouvoirs au nouveau Premier ministre de dire « non » aux exigences européennes, Yanis Varoufakis déboulait en teeshirt vert sur sa moto, sourire aux lèvres. L’histoire semblait s’être remise en marche sur un scénario qui laissait imaginer qu’une autre Europe était possible. Ce moment suspendu faisait suite aux nuits de folie pendant lesquelles les dirigeants européens menaçaient le gouvernement Syriza mené par Alexis Tsipras d’un Grexit qui mettrait la Grèce à genoux. Ces soirs-là, tout était grave et même gravissime. Les flashs d’info se succédaient : l’Europe était au bord du gouffre et ce petit pays en était responsable.

Mais l’intrigue a tourné à la tragico-médie : les directs enflammés des chaînes d’information ont pendant une semaine personnalisé l’enjeu à outrance. La stratégie politique se résumait à un jeu de caractères : « Hollande aime-t-il Tsipras ? Pourquoi Merkel ne l’aime-t-elle pas ? » Un soap opera politique et médiatique se jouait sous nos yeux à Bruxelles tandis que les reporters à Athènes filmaient les queues devant les distributeurs de billets.

Varoufakis a démissionné et Tsipras a signé. Un plan d’ajustement. Puis deux. Puis un troisième.

Il y a longtemps maintenant que les caméras se sont détournées de ce que ces plans provoquaient dans ce pays. Il suffit pourtant d’ouvrir les yeux.

Les effets de l’« ajustement », une simple promenade dans Athènes suffit à les voir. D’abord la multiplication des centres de distribution de nourriture, gérés par l’Église ou par des fondations privées. Le dernier vient d’ouvrir rue Evripidou, à deux pas du marché central : il accueille chaque matin des dizaines de personnes bien mises à qui on offre des paquets de gaufres au chocolat. On le doit à Stelios Haji-Ioannou, fondateur d’easyJet, la compagnie d’aviation low cost basée à Londres, et de son programme helléno-chypriote Food from the Heart, qui sert jusqu’à mille personnes par jour.

Mais en se promenant, le touriste verra aussi des drogués se piquant le bras en plein centre de la capitale ; des mendiants hâves, quêtant dix centimes au feu rouge ; des hommes fiers fouillant consciencieusement dans les poubelles en fin de journée.

À dix heures du soir, dans une boulangerie de nuit, une grand-mère de 80 ans et plus sort d’une petite poche plastique soixante-dix centimes quand le pain en coûte quatre-vingts. Elle marchande avec la jeune serveuse la possibilité de l’emporter quand même. Cinq minutes de gêne pour une femme qui vivait peut-être normalement avant que les retraites ne soient réduites de plus de moitié et que les pensions de réversion des maris décédés ne cessent d’être versées.

Ces plans signent le terrible appauvrissement d’une ville et de ses habitants, mais aussi de tout un pays. Car même si à Athènes chacun se dit que c’est plus dur là que dans les îles, tout le pays souffre. Et ne comprend pas ce qui lui arrive.

Que veut-on lui faire payer ? D’avoir triché sur ses comptes, avec l’accord tacite de tous les autres pays européens ? D’avoir dit « non » aux demandes de Bruxelles ? D’avoir laissé espérer que l’étau de la contrainte budgétaire pouvait se desserrer pour permettre à une population tout entière de respirer ? La résistance d’un premier gouvernement Tsipras, balayée aujourd’hui par ce même Alexis, appliquant le contraire de la politique qu’il avait alors énoncée ?

Une chose est sûre : les Grecs paient le prix fort ces temps-ci. Même en diminuant les retraites et en augmentant la Tva à 24 % sur la plupart des produits, ils ne règlent malgré tout que les intérêts de leur dette colossale… et pas le principal. Ils paient d’abord les banques et se demandent quand cela s’arrêtera. On leur promet un rétablissement des comptes publics d’ici plusieurs décennies. Mais d’ici là, combien de vies brisées ?

L’Europe ne peut pas se désintéresser de cet appauvrissement généralisé. C’est elle qui a voulu en 1979 faire entrer dans la Communauté ce pays mis à genoux par deux décennies de guerre au xxe siècle, au nom d’un idéal de démocratie et de citoyenneté remontant au ve siècle avant notre ère. Combien de discours, qu’ils soient de Giscard, de Mitterrand ou d’Helmut Schmidt, célébrant cette Europe enfin réconciliée avec elle-même grâce à l’entrée de la patrie de Socrate et de Sophocle ? Cette réinvention historique – la Grèce, mère des démocraties – a irrigué la pensée politique européenne depuis la Révolution française.

En rêvant l’Antiquité, on a oublié de regarder les lendemains de la guerre civile et le pays divisé sortant de la dictature des colonels. Aujourd’hui, il paie encore cet écart entre Grèce rêvée et Grèce quotidienne. Les Grecs le savent et s’en attristent. On les sent fatigués de décevoir une attente qui ne peut pas être remplie. Ils voudraient bien qu’on les regarde sans préjugés, comme ils sont. Qu’on voie comment ce peuple de récents émigrants accueille aujourd’hui les réfugiés de Syrie ou d’Afghanistan dont les autres pays européens ne veulent pas. Comment, quand le régime d’Erdogan se renforce dangereusement, ils se savent plus menacés que d’autres car juste de l’autre côté de la frontière.

Qu’on comprenne enfin qu’ils ne sont pas un pays sous-développé mais pétri de culture et que lorsqu’un grand metteur en scène européen, Jan Fabre, tout juste nommé à la tête des Festivals d’Athènes et d’Épidaure, leur propose des « ateliers théâtre », ils puissent le prendre mal. Bien des Grecs connaissent par cœur certaines tirades d’Eschyle, comme ils connaissent Homère, appris dès la petite école. Et depuis soixante ans au moins, le pays réinvente la mise en scène des classiques de l’Antiquité. Après cette insulte, Jan Fabre fut démissionné.

Le tragique, les Grecs le connaissent et le vivent. Ce pays mérite qu’on s’y intéresse pour ce qu’il est. Pas seulement comme la patrie de Platon et de Périclès ni comme « un pays-du-Sud-habitué-à-tricher-sur-la-Tva ».

Un an après avoir fait la une de tous les journaux, la Grèce coule en silence. Une enquête récente d’une Ong grecque affirme ainsi que le taux d’extrême pauvreté est passé de 2 % de la population en 2009 à 15 % aujourd’hui, soit un million six cent mille personnes. Si ce pays est un laboratoire de la rigueur budgétaire à venir, allons-y pour voir. Observons-le de près. Nous y comprendrons peut-être le cauchemar qui nous attend. Et nous verrons que l’oubli d’aujourd’hui est plus grave que les cris d’orfraie des chaînes d’info en continu un an plus tôt.

Emmanuel Laurentin

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Diplômé en histoire et en journalisme, il crée en 1999 l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, qu'il a animée et produite jusqu'en 2019. Pour rendre compte des enjeux contemporains dans un débat d’idées quotidien, il anime aujourd'hui Le temps du débat, toujours sur France Culture.…

Dans le même numéro

L’avenir de la gauche

Ce dossier de rentrée est consacré à l’avenir de la gauche : non pas l’avenir électoral incertain de partis moribonds, mais le projet de société que les amis de l’égalité sont encore capables de nous faire espérer. Ce dernier doit affronter le défi de la mondialisation, à rebours du déni souverainiste et du renoncement néolibéral, en s’inspirant des dynamiques de la société civile.