La normalisation grecque ?


L’assassinat du rappeur Pavlos Fyssas, le 18 septembre 2013, semble avoir marqué une rupture dans la vie politique grecque, du moins en ce qui concerne la présence du parti néonazi Aube dorée au Parlement. Plusieurs députés ont en effet été placés en garde à vue, le chef du parti, Nikolaos Michaloliakos, est en détention dans l’attente de son procès et Aube dorée a été définie comme une « organisation criminelle ». Comment expliquer l’apparent changement d’attitude du gouvernement d’Antonis Samaras, qui était demeuré jusqu’ici relativement peu critique à l’égard de ce parti ?

Le phénomène de l’Aube d’or (la traduction correcte de Chryssi Avgi, connue en France comme l’Aube dorée) n’est que la partie émergée de l’iceberg de la violence politique en Grèce. Sous-jacente depuis longtemps dans le paysage politique, cette violence suit un mouvement pendulaire, de gauche à droite, de droite à gauche. Pour ne pas remonter plus loin, la période de la dictature des colonels (de 1967 à 1974) avait été marquée par la violence de droite. En réaction, les Grecs ont pris l’habitude après 1974 de tolérer la violence de gauche. Pendant plus de deux décennies, les assassinats revendiqués par un groupe utilisant le label du « 17 novembre » (référence au soulèvement des étudiants de l’École polytechnique d’Athènes en 1973) n’ont pas rencontré de véritable désapprobation de la part du peuple grec. Plus récemment, les graves actes de violence qui ont entaché les manifestations contre la rigueur économique en provoquant la mort de plusieurs personnes n’ont pas non plus provoqué de réelles réactions d’indignation.

Le pendule de la violence politique semble maintenant se déplacer vers la droite. C’est ainsi qu’il faut interpréter la réussite électorale de l’Aube d’or, qui glorifie la violence. Depuis la fin de la dictature, les gouvernements de droite modérée, intimidés et torturés par la culpabilité du passé, n’avaient jamais osé réprimer la violence de la gauche. Ce n’est qu’au moment où la violence est venue (aussi) de la droite que le gouvernement a décidé d’agir. À l’inaction envers la violence politique est venue ainsi se substituer une intervention certes musclée mais partielle, puisqu’elle est orientée uniquement vers la droite.

La question qui se pose donc est de savoir si le gouvernement osera appliquer la loi vis-à-vis de tous. Si cela ne se fait pas, les cadres de l’Aube d’or auront l’occasion de devenir des héros en dénonçant la partialité d’un monde politique « pourri ». Leur parti pourrait donc en sortir renforcé au bout de quelques mois. Ainsi, ceux qui font la distinction entre violence de droite (à réprimer) et violence de gauche (à relativiser) deviennent, dans le nouveau contexte de la crise économique et de la confusion idéologique, les alliés objectifs de l’Aube d’or.

On entend finalement assez peu parler de la situation sociale et économique de la Grèce aujourd’hui. Après les coupes claires dans les budgets et leurs effets négatifs sur la croissance, assiste-t-on à une pause dans l’austérité ? Antonis Samaras a estimé qu’il y avait eu des « erreurs » dans le premier programme d’aide à la Grèce (2010-2012), mais que le pays pourrait retrouver son niveau d’avant-crise d’ici six ans. Qu’en est-il des efforts du gouvernement pour aller à l’encontre de l’évasion fiscale ?

La stratégie suivie par la troïka UE-Bce-Fmi à partir de 2010 n’a pas donné les résultats escomptés. La rigueur a provoqué une récession bien plus importante que prévu, ce qui a conduit à un cercle vicieux : diminution du Pnb, donc augmentation « mécanique » du ratio dette/Pnb, baisse des entrées fiscales, etc. Bien qu’ayant dénoncé cette stratégie, Antonis Samaras a de fait poursuivi cette voie en tant que Premier ministre, tout en essayant d’en corriger les effets les plus pervers. L’année 2013 semble s’annoncer sous le sceau de la réussite dès lors qu’on s’attend à un excédent « primaire ». La Commission européenne se félicite de ce résultat et de sa signification, mais le FMI reste sceptique.

Le choc de la crise et de la récession, qui a certes conduit à des tragédies humaines, a néanmoins permis une série d’ajustements dans les mentalités. Ainsi, par exemple, les étudiants ont compris que leur objectif ne peut être d’obtenir un diplôme dans la simple perspective d’un poste sinécure dans l’administration publique ; ils commencent maintenant à s’intéresser aux compétences qui leur sont apportées, ce qui n’était pas le cas auparavant. D’une manière générale, les Grecs sortent de l’univers fictif dans lequel les avait plongés la combinaison de l’hyper protection européenne et de la manipulation politicienne. Le bilan est donc mitigé.

Cela est également valable en ce qui concerne la lutte contre l’évasion fiscale. Il existe une certaine amélioration, mais elle reste insuffisante. Le problème de l’équité face à l’impôt reste entier. Certaines catégories y échappent toujours, ce qui rend la pression fiscale sur le reste de la population souvent insoutenable. La propriété foncière est surtaxée, ce qui provoque l’effondrement du marché immobilier.

Ainsi, en cette fin 2013, la Grèce semble se trouver face à un tournant. Dès lors que les réformes « faciles » (augmentation des impôts, diminution des salaires) ont été accomplies, il faut maintenant s’attaquer aux problèmes de fond : réforme de l’Administration, concurrence, État de droit… Sans progrès dans ces domaines, les quelques résultats positifs de la phase précédente vont rapidement se dissiper. Cette deuxième vague de réformes provoquera certainement la réaction des groupes d’intérêts visés, qui disposent, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, d’instruments de pression autrement plus efficaces que la mobilisation de la rue.

Dans quelle perspective les Grecs abordent-ils les élections européennes de 2014 ? La montée en puissance d’Alexis Tsipras, qui dirige le parti de gauche Siriza, est-elle le signe d’une repolitisation, d’une croyance à une alternative politique possible, tant sur le plan national qu’européen ? Le fait que la Grèce prenne la présidence tournante de l’Union pour le premier semestre de 2014 est-il vu par le gouvernement comme une manière de conforter la position du pays face à ses alliés ?

Pour l’instant les Grecs se soucient peu des élections européennes. Ils ont tort. On connaît bien la mentalité de nombreux électeurs, qui, lors des élections européennes, trouvent l’occasion d’exprimer leur colère, en pensant que cette manifestation émotionnelle sera sans conséquences politiques. Les élections européennes risquent de fonctionner comme un désaveu massif à la fois envers l’Europe et envers les forces modérées qui gouvernent actuellement le pays. Leur résultat favorisera les extrémistes de gauche et de droite. Or un tel résultat rendra le pays ingouvernable, puisque le pouvoir en place aura perdu toute légitimité. Pour le gouvernement, un dilemme se pose : faut-il organiser des élections législatives anticipées plus ou moins simultanément aux européennes afin de politiser le scrutin, mais au risque d’arrêter à mi-chemin les réformes avant que celles-ci n’aient pu donner des résultats ? Doit-on au contraire tenter d’épuiser le mandat de quatre ans (soit jusqu’en juin 2016) malgré la menace de la perte de légitimité ?

En ce qui concerne Siriza, il y a peu de personnes en Grèce qui le voient comme une véritable alternative politique. Ce parti reste encore un amalgame d’éléments hétérogènes, sans projet politique clair. Son succès électoral est bien plus lié à la perte de repères des anciens électeurs du Pasok, et plus généralement à la colère ambiante, qu’à un véritable espoir. Du point de vue de la sociologie électorale, sa réussite n’est pas de nature très différente de celle de l’Aube d’or. Le grand problème de la démocratie grecque tient en effet à l’absence d’alternative politique crédible.

Le gouvernement va certainement essayer de mettre en valeur la présidence pour conforter l’image du pays. La Grèce dispose d’une expérience européenne considérable qui lui permet d’assumer la présidence correctement, une présidence qui s’annonce difficile à cause des tensions liées aux élections européennes.