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Grèce : une instabilité persistante

décembre 2011

Esprit – La sortie de scène de Georges Papandréou, après sa tentative d’appeler à un référendum, a donné lieu à des interprétations diverses. Homme de rigueur et de vérité refusant de s’accrocher au pouvoir ou velléitaire mis au pied du mur par les événements, l’ex-chef du gouvernement est-il une figure atypique dans le paysage politique grec ?

Georges Prévélakis – Il est atypique. Sa mère est américaine, il s’exprime beaucoup mieux en anglais qu’en grec et se sent bien plus à l’aise à Boston qu’à Athènes. Idéologiquement et socialement, il appartient à une élite cosmopolite transnationale. Il s’est trouvé pourtant à la tête d’un parti populiste et nationaliste, le Pasok, qui ne l’aurait jamais choisi comme chef s’il n’était pas le fils de son fondateur. Pour échapper à cette contradiction, il a inventé la fuite en avant permanente. Entre 2007 et 2009, son intransigeance face au gouvernement de droite (qui visait à renforcer sa place chancelante au sein de son parti) a abouti au blocage de réformes qui auraient peut-être sauvé l’économie grecque. Il a gagné les élections de 2009 à coup de promesses électorales ; une fois Premier ministre, il a accusé ses prédécesseurs d’avoir menti sur l’état de l’économie pour expliquer l’impossibilité de tenir ses engagements, ce qui a provoqué la panique des marchés. La fuite en avant a continué avec des coups de bluff, des chantages adressés à l’Europe, une connivence avec Dominique Strauss-Kahn qui a permis au chef du Fmi de s’immiscer dans les affaires européennes, etc. Tout cela sur fond d’immobilisme à l’intérieur puisqu’il lui était impossible de concilier la lutte contre les réseaux d’intérêts à l’origine de la crise avec les traditions populistes et clientélistes du Pasok « profond ».

À l’automne 2011, les contradictions s’étaient accumulées à tel point qu’il a dû tenter une fuite en avant encore plus spectaculaire. La perspective de voir la Grèce quitter la zone euro par référendum fut un dernier chantage pour obtenir des conditions favorables pour les banquiers grecs, menacés par l’accord du 26 octobre. Cette fois, l’Europe n’a pas cédé. Papandréou avait atteint les limites de la tolérance de Bruxelles.

Le pire problème légué par M. Papandréou à ses successeurs est l’érosion de la crédibilité grecque. Pour survivre politiquement, il a épuisé tout le capital européen de sympathie et de confiance envers la Grèce et envers les Grecs.

Le gouvernement « élargi » accepté par le Pasok et la Nouvelle Démocratie a-t-il des chances d’apparaître plus légitime que le précédent aux yeux de la population, alors que le parti conservateur d’Antonis Samaras s’oppose depuis deux ans aux plans de rigueur ?

Monsieur Papandréou pouvait difficilement se maintenir au pouvoir après l’échec de son coup de poker. Le chef de la Nouvelle Démocratie, Antonis Samaras, demandait des élections législatives anticipées. Il était suivi par la plupart des autres partis politiques. L’annonce d’élections ne pouvait cependant qu’aggraver la volatilité des marchés et ajouter encore un facteur d’affaiblissement de l’euro au moment où l’Italie semblait suivre la voie grecque. De fortes pressions européennes ont été exercées pour forcer l’opposition à participer, contre sa volonté, à un gouvernement « de transition ».

Le gouvernement dirigé par M. Papademos est donc le résultat d’une ingérence européenne, un pas en avant vers une « Europe postdémocratique » (Hubert Védrine), peu soucieuse de la souveraineté nationale. A-t-il, au moins, des chances de réussir ?

Pour remplir sa mission, le gouvernement devrait être compact, soudé, technocratique. C’est le contraire qui s’est passé, suite à de longues tractations sur sa composition. Le nombre de ses membres est encore plus élevé que dans le gouvernement sortant, le choix des ministres reflète les querelles byzantines au sein du Pasok en vue de la succession éventuelle de M. Papandréou et les influences des lobbies économiques. Enfin, la participation fort limitée de la Nouvelle Démocratie à la gestion économique montre les réticences de l’opposition. En optant pour les Affaires étrangères et la Défense, la Nouvelle Démocratie a voulu exprimer des inquiétudes non économiques.

Certes, la population grecque, malmenée et humiliée, semble soulagée par la fin du psychodrame. Pourtant, la légitimité du nouveau gouvernement est très fragile. Il dispose de peu de temps pour remplir sa mission. Toute tentative de prolonger son mandat au-delà de la date convenue du 19 février confortera l’opinion que sa formation fut un coup d’État anticonstitutionnel, mené par l’étranger à travers la menace de bloquer l’aide européenne.

La réaction violente des dirigeants européens vis-à-vis du référendum proposé par Papandréou ne risque-t-elle pas d’exacerber le sentiment anti-européen en Grèce ? Quelles sont les forces politiques susceptibles d’en profiter aux élections de 2012 ?

L’écart s’est beaucoup creusé entre la Grèce et l’Europe, à cause des déclarations de l’ancien Premier ministre qui dénonçait ses compatriotes à l’étranger pour expliquer ses échecs tout en accusant en même temps l’Europe pour expliquer aux Grecs ses propres incohérences politiques et idéologiques. L’épisode du référendum n’a pourtant joué qu’un rôle limité. Les Grecs n’avaient pas compris pourquoi le pays devait se soumettre à l’épreuve du référendum, initiative davantage liée à des intrigues de palais qu’à une véritable volonté démocratique. Ayant perdu toute légitimité, Papandréou ne pouvait plus inspirer de sympathie.

Les pressions pour la formation d’un gouvernement de transition risquent de renforcer les sentiments anti-européens bien davantage que l’humiliation de Papandréou. La population grecque a eu le sentiment que sa liberté d’expression a été sacrifiée sur l’autel des marchés. Si le nouveau gouvernement échoue, la responsabilité sera rejetée en grande partie sur l’Europe. Plus on retarde les élections, plus les partis anti-européens, et en premier lieu le parti communiste, verront leur influence croître. Le plus grand danger pour l’évolution politique vient peut-être de la participation forcée de la Nouvelle Démocratie au gouvernement de transition. Parti pro-européen et pro-occidental par excellence, en se dissociant de la politique de M. Papandréou et de la troïka, il avait réussi à canaliser les ressentiments et la colère vers des chemins de modération. Sa stratégie de préservation d’une alternance pro-européenne est actuellement menacée. Sa participation au gouvernement de transition l’expose aux attaques des extrémistes. L’ingérence européenne, qui a eu comme résultat la formation du gouvernement de transition et le report des élections, a ainsi involontairement conduit à l’affaiblissement de la seule digue capable de retenir le déferlement d’une vague anti-européenne et anti-occidentale.

Propos recueillis par Alice Béja et Marc-Olivier Padis