Photo de Mohammad Amirahmadi sur Unsplash
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Deux doigts

Dans ce récit littéraire situé en Iran, une professeure de littérature est renvoyée de son établissement après avoir encouragé ses élèves à écrire contre la conformité et la peur. Le texte articule cette trajectoire à une chronique plus large de la violence sociale et politique, jusqu’à la mort d’une jeune fille devenue symbole de révolte.


Elle venait toujours chez nous à l’approche du Nouvel An1. Seule – jamais avec ses filles. Elle tendait à ma mère une enveloppe épaisse, pour qu’elle nous achète, à mes sœurs et à moi, des vêtements neufs, afin que nous ayons l’apparence requise. Chaque premier jour de l’année, nous nous rendions chez eux. Elle refusait que ses nièces paraissent devant son mari en habits usés – un homme aux allures aristocratiques, qui l’aurait couverte de honte.

Au bazar, ma mère ne nous laissait jamais acheter ce que nous désirions. Je me suis immobilisée devant la vitrine d’une boutique, fascinée par des chaussures blanches en cuir verni, surmontées de deux minuscules cerises rouges. Ma mère m’a tiré la main.

— Ton père a dit : uniquement des couleurs sobres.

Nous n’avions droit qu’à deux options : le bleu marine ou le noir. Quelques échoppes plus loin, j’ai aperçu une robe orange en maille, ornée de nuages rebondis. C’était celle-là que je voulais. Comme elle continuait à m’entraîner, ma mère a lâché :

— Pour quelqu’un d’aussi sombre de peau, tu aimes vraiment les couleurs criardes.

Au final, il m’est revenu des chaussures noires à boucle et une robe bleu marine sans ornements, à jupe plissée. Elle ne m’a même pas laissée choisir une boucle de ceinture.

Mes autres sœurs furent elles aussi choisies. Dans cette absence de goût soigneusement égalisée, seules les tailles variaient – jamais les couleurs, jamais la coupe.

À l’approche de Nowruz, je portais mes chaussures neuves plus souvent que mes sœurs. Je faisais les cent pas dans la maison, puis je les rangeais dans leur boîte, glissée sous le lit. J’attendais avec impatience la réception chez ma tante.

Mes sœurs, elles, vivaient dans l’angoisse depuis des semaines. Elles devaient s’asseoir avec bienséance, sans maquillage, et ne répondre que brièvement lorsqu’on leur adressait la parole. Il leur était interdit de rire ou de se montrer familières lors de cette grande réunion. Mon père espérait que les fils de ma tante les choisiraient pour épouse ; ce jour-là, mes sœurs n’étaient destinées qu’à jouer la bonté, la pureté, l’innocence – telle une neige vierge, sans empreinte.

À la fête, l’attention de ma mère était si absorbée par mes sœurs aînées qu’elle m’oublia totalement. Cet oubli m’offrit une liberté secrète, délicieuse. Je pouvais me glisser jusqu’à une table laissée sans surveillance, couverte de fruits, y voler une banane, me réfugier dans un coin et la manger seule – puis en prendre une autre. Il m’arrivait de répéter ce manège une dizaine de fois.

Nous ne croisions ce fruit que quelques fois par an, lors des réceptions données chez ma tante ; aucun de nos proches ne pouvait s’offrir une telle rareté.

Pour s’acquitter de la générosité de sa sœur – puisque c’était elle qui finançait nos vêtements – mon père se rendait chez ma tante quelques jours avant le Nouvel An. Il polissait les vitres jusqu’à les faire étinceler, lavait les fruits et les disposait avec méthode dans de grands paniers, agrémentés de fines branches de pin. Il frottait ensuite les sols de pierre, avant de se consacrer au jardin – arrachant les mauvaises herbes, arrosant les arbres, repêchant les feuilles au fond de la piscine.

Quand la fatigue le gagnait et que ma tante lui offrait des fruits – bananes, ananas, avocats – il n’y touchait pas. Il se limitait à une petite tasse de café. Il n’était pas accoutumé à manger sans nous. Tous les présents qu’il recevait, il les rapportait à la maison. Il savait extirper ses propres désirs – et les nôtres – et tenait, par principe, le plaisir pour une chose démoniaque.

Le jour de l’An arriva, et toutes les connaissances se retrouvèrent chez ma tante, vêtues avec élégance. Les jeunes filles portaient des robes colorées et un maquillage léger. Mes sœurs, elles, étaient presque invisibles. Il leur était interdit de poser les yeux sur un garçon, a fortiori de lui adresser la parole. Elles demeuraient assises, tristes et muettes, aux côtés de ma mère.

Peu après l’entrée dans la nouvelle année, dans le jardin de la maison de ma tante – dont les arbres étaient constellés de minuscules lumières – une troupe de danse fit son apparition. À l’instant même où mon père aperçut un homme et une femme s’apprêtant à danser le tango, il se dirigea vers ma mère, furieux, et déclara :

— L’argent a emporté la foi de ma sœur. Nous rentrons. Cet endroit n’est pas pour nous.

Le visage de ma mère se décolora. Dès l’ouverture d’une réunion d’une telle importance, comment aurions-nous pu prendre congé devant tant de monde ? Nous n’avions même pas encore dîné, et cela aurait été perçu comme l’affront suprême envers mon oncle. Ma tante ne l’aurait jamais pardonné. Mon père, quant à lui, s’en souciait peu : en aucune circonstance il n’aurait toléré que ses filles regardent le tango. Il y voyait un prélude à l’impudeur, à la dissolution morale.

Lorsque ma tante comprit que nous ne comptions pas rester, sa tension chuta et son corps entier se glaça. Elle vivait dans une angoisse permanente, redoutant qu’un geste de mon père – ou de l’une de nous – ne la déshonore aux yeux de son mari. Finalement, à force de supplications, afin que personne ne remarque notre absence, nous quittâmes la salle en silence, sans prendre congé. L’un de mes cousins nous reconduisit – le même qui ne cessait de fixer ma sœur aînée.

Lorsque nous sommes rentrés à la maison, mes sœurs se sont enfermées dans leur chambre, écrasées de chagrin, et ont cessé de manger pendant des jours. Moi, en revanche, j’avais cinq bananes dans mon sac, et je les ai avalées à toute vitesse, l’une après l’autre, pour ne pas être contrainte de les partager.

Il ne traversa jamais l’esprit de ma mère de s’opposer à mon père. Elle tenait pour un droit indiscutable qu’il tranche jusque dans les moindres détails de nos vies. Lorsqu’il entrait en colère, mon père était tel Hercule : nul n’osait lui dire que sa conduite était condamnable. En droit, il avait même le pouvoir de nous tuer, et les tribunaux ne l’auraient pas jugé avec sévérité.

Nous n’existions que dans la stricte mesure de notre obéissance. Faute de quoi, nous étions dépouillées de notre humanité par des étiquettes telles que « rebelle », « impudique » ou « incontrôlée », puis battues jusqu’au seuil de la mort. Cela ne portait pas le nom de violence domestique ; on appelait cela la sauvegarde de l’autorité paternelle. Il répétait :

— Si l’on autorise quelqu’un à protester contre un père, les fondations et l’ordre de la famille s’effondrent.

Des années plus tard, lorsqu’un tsunami de divorces traversa la société, il en attribua la cause à la disparition de la ceinture et au plus infime droit accordé aux femmes à l’expression de soi.

Tel que mon père se le représentait, la ceinture n’avait pas disparu – elle était seulement devenue invisible. Un autre souvenir s’impose alors avec une netteté brutale. Ce jour-là, à peine entrée en classe, j’ai demandé aux élèves de sortir une feuille et d’écrire ce qu’ils voulaient. À la lecture de leurs textes, je n’y ai trouvé que de la morale et de la pensée conforme, une accumulation de leçons de vie, de phrases lumineuses, optimistes. Pas un seul élève n’avait songé à écrire sur lui-même : sur ce qu’il avait vu, sur ce qui s’était passé dans l’espace minuscule de sa chambre.

Lorsque je leur ai fait remarquer cela, ils m’ont répondu à l’unisson qu’ils ne pensaient pas que leur vie quotidienne recèle quoi que ce soit d’important. Je leur ai alors dit :

— L’authenticité compte plus que l’importance.

Je leur ai demandé de prendre une autre feuille et, au lieu de parler au nom de la pluie, de la neige, des feuilles ou des oiseaux – au lieu de se dissoudre dans la nature inanimée – de se placer au centre et d’écrire ce qu’ils voyaient.

La plupart d’entre eux furent incapables d’écrire ; ceux qui tracèrent quelques lignes livrèrent des rapports sur ce qu’ils supposaient que j’attendais d’eux. Personne n’écrivit de manière à me laisser les voir. À la seconde lecture, j’ai dit :

— Ce que vous partagez tous, c’est un voile intérieur, imposé. Déchirez-le et écrivez sans censure.

J’ai ajouté :

— Vous n’êtes pas tenus de paraître bons, purs ou accomplis. L’écriture est un acte lié au démoniaque. Soyez vulnérables. Accordez-vous le don du doute.

Ils m’ont fixée, stupéfaits, avec une lueur de peur. Personne n’a parlé. La sonnerie a retenti.

Quelques jours plus tard, la directrice me convoqua :

— Vous avez encouragé la corruption morale et vous n’êtes plus en mesure d’enseigner dans cet établissement.

Des semaines plus tard, les mères de plusieurs élèves se rendirent à l’école pour lui demander de reconsidérer mon licenciement. La directrice affirma que des esprits innocents ne sauraient être confiés à des individus qui sèment le doute. Lorsque d’autres enseignants l’exhortèrent à revenir sur sa décision, elle répondit qu’il suffit de renvoyer une personne pour que les autres rentrent dans le rang.

Des années plus tard, lorsque les élèves jetèrent leurs manuels en l’air avant de les brûler dans des bacs métalliques au fond de la cour ; lorsqu’ils couvrirent les murs de slogans et descendirent dans la rue sans le hijab obligatoire ; lorsqu’ils réclamèrent un avenir, de l’espoir, une économie plus juste – le système fut contraint de leur faire face. Il commença par adresser des messages aux familles :

— Contenez immédiatement vos adolescents.

Lorsque la présence dans la rue se poursuivit, il punit l’ensemble du pays d’une simple pression sur un bouton, coupant l’accès national à Internet. Lorsque cela ne suffit pas, vinrent les étiquettes : « espion », « terroriste », « traître » – faisant de chacun un homo sacer.

Puis, avec un sang-froid implacable, ils ouvrirent le feu sur des écoliers déjà rendus sans visage par l’accusation. Et quiconque osait demander : « Pourquoi ? », ne recevait aucune réponse. Si quelqu’un persistait, la même séquence – avertissement, étiquetage, balles – se répétait, réduisant cette voix au silence.

En ces jours où l’Internet est coupé dans tout le pays, où la simple apparition d’une page Google est devenue un désir lointain, je pense plus que jamais à mon père, qui nous avait privés de la réunion du premier jour de l’An chez ma tante, afin que nos esprits « purs » ne soient pas souillés par la vue d’un tango. Nous étions des enfants ; nos esprits étaient supposés être des surfaces vierges sur lesquelles un seul mot devait être gravé : l’autorité.

Je comprends désormais pourquoi mes élèves brûlent avant toute chose les livres sacrés. Dans 1984, George Orwell écrit : « Je hais la pureté. J’exècre la bonté. Je veux que chacun soit corrompu jusqu’à la moelle. »

Alors que j’écrivais ce texte, le ciel bas de la nuit de janvier s’embrasa d’une violente lueur violette, aussitôt suivie du claquement des tirs dans toute la capitale. Je suis sortie sur le balcon et je suis restée immobile. C’était comme si je me retrouvais de nouveau dans la salle de classe, un sourire amer aux lèvres.

Ils ne parlaient plus ; ils mettaient le courage en acte – non pour être su, mais pour être vu. Même lorsque la directrice surgissait dans mon rêve, brandissant une ceinture de cuir invisible, nul ne prêtait attention à sa voix. Nous étions libres de lire et d’écrire tout ce que nous voulions.

Le fracas des salves se tressait au flot de mes larmes. Mes élèves refusaient désormais de rentrer chez eux, et les éclairs meurtriers de Zeus avaient perdu toute leur force. Soudain, j’aperçus ma sœur aînée debout devant moi, vêtue d’une robe faite de nuages blancs, des fleurs nacrées dans son épaisse chevelure sombre. À l’instant même où mon père disait : « Nous devons rentrer », elle secoua la tête et se tourna vers la piste de danse. À travers tout notre pays, la danse du sang vivant s’accomplissait contre le culte de la mort.

Quelques jours après le ciel violet et les tirs, quelqu’un sonna à l’interphone, avec insistance. Ils m’apportaient une chaise ; les livreurs ne sont pas autorisés à monter.

Dans le hall, un avis était placardé :

« Plusieurs hauts responsables militaires résident dans cet immeuble. Toute entrée non autorisée peut mettre en danger leur vie ainsi que celle de leurs familles. Il existe un risque d’assassinat. »

Lorsque nous avions acheté cet appartement, nous avions pris soin de nous renseigner afin d’éviter de vivre à proximité de responsables gouvernementaux. Personne ne nous avait dit la vérité.

J’ai rapidement enfilé un sweat à capuche et un jean, puis je suis descendue. Il m’était interdit de monter la chaise par l’ascenseur. J’ai appelé le gestionnaire à plusieurs reprises ; personne n’a répondu. Finalement, j’ai soulevé la chaise moi-même et je l’ai tirée péniblement dans l’escalier jusqu’à l’appartement. Je l’ai posée au milieu du salon et j’ai commencé à ôter le plastique qui l’enveloppait.

Mon regard s’est attardé sur la porte entrouverte de mon bureau. Mon bureau blanc était là, nu, désert ; un ordinateur portable couvert de poussière reposait à sa surface.

J’avais acheté cette chaise pour de longues heures assises – pour des journées consacrées au travail et à la lecture. Depuis la coupure nationale d’Internet, je n’ai plus accès aux courriels, aux revues, aux éditeurs ni aux formulaires de soumission. Il m’arrive même de regretter le temps où les lettres de refus arrivaient.

Je relisais chacune d’elles, encore et encore. À cette époque, malgré le flux continu de refus, j’étais traversée par l’ardeur et l’espoir. Aujourd’hui, je ressens le poids des lourdes bottes de l’ordre imposé peser sur nos gorges et nos cœurs.

Dans la rue, lorsque mon regard croise les yeux amers des passants, j’y perçois une colère enfouie, un feu qui couve sous la cendre : un homme hurle dans son téléphone, demandant comment il est censé payer, à la fin du mois, le loyer de sa boutique ; une jeune fille, un gobelet de maïs mexicain à la main, lance d’un ton sarcastique à celle qui l’accompagne :

— Nous sommes devenus comme les heureux citoyens de la Corée du Nord. Ces jours-ci, je ne fais que manger : j’ai renoncé à tous les régimes.

Elle porte un bonnet tricoté et de hautes bottes doublées de fourrure. Son amie semble l’écouter, se mordant les lèvres. Sa petite boutique en ligne est fermée ; l’argent crédité sur son compte ne peut pas être retiré. Sa vie est verrouillée, dit-elle.

En les observant, un nœud amer se resserre dans ma gorge. J’ai envie d’acheter un café brûlant, de m’asseoir près d’elles et de pleurer à voix haute. Mon cœur se contracte à la pensée de la facilité avec laquelle nous pouvons être traités comme des otages.

C’est la troisième fois que, à la suite de manifestations nationales, l’Internet est coupé dans l’ensemble du pays. Le système affirme qu’Océania2 ment et qu’elle est criminelle ; il nous précipite dans un silence total et, dans un calme parfait, orchestre des cérémonies de haine – discours, marches, funérailles pour ses propres morts.

Ils sont appelés des martyrs, tandis que le peuple est désigné comme des agitateurs liés à Océania ; les corps de leurs jeunes morts ne sont pas rendus à leurs familles mais enterrés en secret, afin qu’aucun rassemblement ne se forme autour de leurs tombes.

Je n’arrive pas à pousser la chaise vers mon bureau. Une tristesse paralysante a planté ses racines dans mon âme. Je m’assieds dessus, là, au milieu du salon, et je me mets à tourner – jusqu’au vertige, jusqu’à la nausée. Je pense à mon enfance, à l’amour que j’avais pour la grande roue. Je continue à pousser mes pieds contre le sol, à tourner encore, les larmes coulantes. Ma respiration se resserre. Mes larmes étouffent mon souffle.

Une nuit poisseuse s’appuie contre les fenêtres. Je pense au grand aquarium à l’entrée de l’immeuble, désormais couvert de vase. Où est le poisson mangeur d’algues capable d’engloutir cette obscurité, afin que je puisse sortir de mon petit bocal et regarder la foule en mouvement ?

Je me lève et je sors sur le balcon. J’ai besoin de m’abandonner aux vents glacés de janvier. En tournant la tête, mon regard est attiré par quelque chose dans la poubelle métallique devant l’immeuble : une grande couronne funéraire blanche, à la mémoire de l’une des personnes tuées lors des manifestations. Je descends précipitamment. La couronne est fraîche, tout juste déposée. Ils n’ont même pas permis aux proches de déposer des fleurs devant la maison de la victime. Je ne sais pas à quelle maison elle appartient. Je m’enfonce dans l’allée.

Sur le marbre blanc de la façade d’un immeuble, une inscription au feutre vert foncé retient mon attention. Une écriture enfantine recouvre le mur :
« Rahil était studieuse. »
« Rahil était une élève exemplaire. »
« Rahil n’a pas dépassé quinze ans. »
« Rahil s’est flétrie pour que nos manuels scolaires changent. »
« Rahil détestait le cours d’arabe. »
« Le mot préféré de Rahil était la liberté.  »

Je m’assieds devant ce bâtiment blanc. L’allée est vide et silencieuse. Tous les commerces sont fermés – même la boulangerie dont la file s’étirait autrefois jusqu’au coin, même la boutique où travaillait une femme douce, accompagnée d’un chat noir aux yeux couleur moutarde.

De temps à autre, une moto surgit en rugissant, le conducteur vêtu de l’uniforme rose vif des livreurs de nourriture. Depuis la coupure totale d’Internet, des gens en deuil s’installent près de leurs antennes paraboliques, regardent les informations, s’appellent, et se transmettent des nouvelles par téléphone.

Ma mère appelle elle aussi, toutes les quelques heures, pour me tenir informée : « Le Conseil de sécurité s’est réuni aujourd’hui. » « Ils s’étaient réunis avant l’attaque contre l’Irak – avant la Yougoslavie et la Somalie également. » Une excitation sourde traverse sa voix. Pendant des décennies, on nous a tenus à l’écart du monde extérieur ; aujourd’hui, même le regard de ma mère vieillissante est tourné vers l’extérieur, vers cet espoir flou qui vacille comme une étoile lointaine.

Elle dit : « Bientôt, lorsque les portes du pays s’ouvriront, nous deviendrons modernes, comme l’Arabie saoudite et les Émirats. Le pays se développera. Nous ferons la paix avec le monde. Et ensuite, le tourisme apportera lui aussi des revenus. » Mon cœur se serre. Je sais que ces mots ne sont pas les siens ; elle répète ceux de mon frère. Elle croit qu’après l’effondrement du système, nous aurons aussitôt des dirigeants éclairés, soucieux du peuple, qui remettront tout en ordre.

Elle ignore qu’après ce grand Jour de la Victoire qu’elle évoque sans cesse, les fruits pourront rester chers, l’huile et la viande rares, et que seuls les noms des rues – ainsi que l’emblème du drapeau – auront peut-être changé. Depuis soixante-neuf ans, elle croit qu’à la fin tout sera réparé.

Moi aussi, je veux préserver en moi cette espérance tournée vers l’avenir. Je veux voir cette coupure d’Internet – et le droit que le système s’est arrogé de l’imposer – comme une anesthésie nationale, un pays se préparant à extraire son cancer. Je veux même considérer les missiles qui pourraient suivre une résolution des Nations unies comme une chimiothérapie nécessaire. Et pourtant, la mince bougie de mon cœur vacille, et à chaque instant je redoute l’extinction totale de l’espoir.

Ma mère appelle encore, la voix alourdie par le chagrin : « Ils sont en train de confisquer les antennes paraboliques, et bientôt nous serons coupés de partout. Tu es dans la capitale – s’il te plaît, si tu entends des bombes ou des tirs, mets-toi immédiatement à l’abri, et appelle-nous, pour que nous sachions que l’aide est enfin arrivée de l’extérieur. »

Dans notre immeuble, deux niveaux massifs de pierre ont été construits sous le parking – vraisemblablement pour préserver la vie de ces élites militaires dont les familles se fondent dans la foule. La plupart des immeubles, cependant, ne disposent d’aucun abri en cas de frappes de missiles.

Et pourtant, cela ne semble guère troubler les esprits. On croit que les armes coûteuses sont réservées à des cibles nécessaires, et l’on place sa confiance dans la précision des avions dits intelligents qui viendront déraciner le système. J’ai entendu ma mère dire souvent : « Pourquoi dépenseraient-ils un missile pour la maison sans valeur d’une vieille femme comme moi ? Ils frapperont ceux qui ont entraîné tout le monde dans cette journée sombre. »

Après avoir mis fin à mon cinquième appel avec ma mère, mon esprit dérive vers les rangs de l’école. Chaque fois qu’une occasion festive se présentait et que nous applaudissions, la surveillante nous fixait d’un regard furieux, chargé d’une haine presque incompréhensible, et disait : « Les filles convenables ne célèbrent pas de manière aussi excessive. Elles ne rient pas en montrant toutes leurs dents. Elles applaudissent avec deux doigts. » Elle nous apprenait même comment célébrer avec retenue lors des cérémonies officielles de l’État.

À présent, tandis que des gens dans les rues expriment leur fureur en brûlant des pneus, en lançant des pierres, et en s’en prenant aux épiceries, la voix de cette même surveillante ressurgit : « Les manifestants convenables ne jettent pas de briques, ne pillent pas, ne brûlent pas de livres sacrés. Manifestez calmement, afin que vos revendications puissent être prises en compte. »

Quelques jours plus tard, un message arrive sur tous nos téléphones : le gouvernement a attribué des bons de crédit pour les produits de première nécessité. Rendez-vous dans nos chaînes de magasins pour recevoir du poulet, de l’huile et des pâtes. Ils excellent dans l’art de détourner le récit – offrant une maigre ration en réponse à ceux dont le sang a teint les trottoirs.

Quelques jours plus tard encore, saisie par une sensation d’étouffement, je retourne sur le balcon. Bien que les camions municipaux aient vidé les poubelles, le bouquet commémoratif de Rahil est toujours là, adossé au mur dans une solitude défiant l’effacement. Il n’y a ni avis, ni nom. Et pourtant ces fleurs sont un cri silencieux : dans cette allée, il y avait une adolescente emportée par le vent, afin qu’elle devienne nuage, pluie, liberté.

Je pousse la chaise vers mon bureau. J’essuie le plateau blanc de la table et l’ordinateur portable couvert de poussière. Je m’assieds. Le premier nom qui me traverse l’esprit est celui de Viktor Frankl – lorsqu’il était enfermé dans un camp de travail forcé, certain qu’il ne reverrait jamais sa famille, et lorsque les nazis ont brûlé l’unique manuscrit de son livre. Une seule chose l’a sauvé : réécrire le livre – le réécrire mieux. J’allume l’ordinateur.

  • 1. Le Nouvel An persan est traditionnellement appelé « Nowruz » et a lieu chaque année entre le 19 et le 21 mars.
  • 2. Océania est le pays fictif dans lequel se déroule l’intrigue de 1984 de George Orwell. Dans le roman, Océania fait partie des trois régimes totalitaires qui se partagent le monde et est dirigée par le parti de l’Angsoc.