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Musulmans : sortir du soupçon de double allégeance

juin 2016

#Divers

En affirmant que la France doit faire « la démonstration que l’islam […] est fondamentalement compatible avec la République, la démocratie, nos valeurs, l’égalité entre les hommes et les femmes1 », Manuel Valls manipule une rhétorique ambiguë. Affirmer que les musulmans doivent devenir des citoyens comme les autres, c’est les mettre aux portes de notre cité politique, coté extérieur, les refouler symboliquement à la marge au nom de leur pleine intégration future. La même ambiguïté se retrouve dans la victoire qu’il prête aux salafistes dans « la bataille culturelle ». Le Premier ministre a beau condamner l’islamophobie en ne jetant l’anathème que sur les « 1 % de salafistes » pour mieux disculper « l’immense majorité de nos compatriotes musulmans qui vivent un islam serein et respectueux des valeurs de la République », il alimente le soupçon sur ces 99 % de vaincus. Ils apparaissent comme une faille dans le rempart national, un maillon faible. Et sa volonté de faire interdire le voile à l’université confirme cette lecture. Toute personne portant un voile doit être suspectée. Un musulman ne peut manifestement pas être un Français comme les autres, et encore moins une musulmane ! Ses libertés doivent être restreintes parce qu’il menace les libertés du reste de la communauté nationale.

Que ce soit d’une manière essentialiste au nom de « l’islam » ou d’une manière plus contextualisée en raison de la domination « salafiste », les musulmans se voient imposer une ombre qui colle à chacun de leurs pas. Le musulman ne peut accéder au rang de Français « tout court », au mieux accédera-t-il à la reconnaissance comme Français-musulman. Le trait d’union est ici une paradoxale frontière. Il n’est pas le premier à subir ce soupçon en raison d’une double allégeance supposée contradictoire. Ce cadrage des fidèles d’une religion est même un grand classique de la raison d’État. En 1685, c’est parce que les protestants sont soupçonnés d’être un État dans l’État que Louis XIV révoque l’édit de Nantes. Leurs privilèges limitent la souveraineté royale. À partir de 1791, en raison de l’échec de la Constitution civile du clergé et des condamnations de Pie VI, ce sont les catholiques qui deviendront suspects. Leur sujétion au pape est pensée comme un obstacle à leur pleine loyauté à la nation. En 1894, c’est cette fois Alfred Dreyfus qui est soupçonné d’être un traître par nature en raison de sa condition juive. Sous le régime de Vichy, les juifs furent chassés de l’administration pour la même raison et leur exclusion de la communauté nationale ira jusqu’aux extrémités que l’on sait.

Parce que la France a été construite par la puissance politique, tout ce qui paraît concurrencer ou limiter l’emprise de l’État sur la société y est perçu comme une menace. Les religions, plus encore que les autres corps intermédiaires (régionaux ou professionnels), parce qu’elles situent leur discours dans l’ordre même où l’État cherche à asseoir sa légitimité, doivent être instrumentalisées, neutralisées ou éliminées. Il faut rappeler tous les effets pervers du soupçon de double allégeance. Les politiques qui y trouvent leur justification sont performatives ! Elles donnent raison aux prédicateurs religieux qui dénoncent l’ordre politique. Elles alimentent les fractures religieuses de la société. La Révolution française en donne un triste exemple. La politique de nationalisation du catholicisme a contribué au basculement de la France dans une féroce guerre civile, une partie des catholiques rejoignant la contre-révolution. Après les échecs successifs de l’Église constitutionnelle, de la politique de déchristianisation et de la religion politique révolutionnaire, les Conventionnels comprirent que l’État devait renoncer à ses prétentions de gouvernement du religieux. La paix civile l’exigeait. En février 1795, dans son rapport préliminaire au décret de liberté des cultes, François-Antoine de Boissy d’Anglas en tire la leçon :

Mais enfin les pratiques religieuses peuvent s’exercer aussi ; elles ne sont pas des délits envers la société. L’empire de l’opinion est assez vaste pour que chacun puisse y habiter en paix. Le cœur de l’homme est un asile sacré, où l’œil du gouvernement ne doit point descendre. D’ailleurs, il est démontré, par l’expérience de tous les temps, que l’attrait des pratiques religieuses pour les âmes faibles s’accroît par les soins que l’on peut mettre à les interdire. Proscrivez-les dans les maisons, elles s’exerceront malgré vous dans les réduits les plus ténébreux, anéantissez les oratoires, et vous verrez se creuser les catacombes. Surveillez donc ce que vous ne pouvez empêcher ; régularisez ce que vous ne pouvez défendre. C’est dans les lieux sombres et déserts, où les hommes religieux se retirent pour éviter la persécution, qu’ils ouvrent leur âme à […] ce qu’on appelle le fanatisme. […] Il faut des martyrs à la religion comme il faut des obstacles à l’amour. Le prêtre qui s’expose à des périls pour exercer son ministère recueille le prix de son courage. […] Gardez-vous bien de faire pratiquer avec enthousiasme dans des souterrains ce qui se pratiquerait avec indifférence, avec ennui même, dans une maison privée2.

Ces propos n’ont pas perdu leur pertinence.

La loi sur le voile de 2004 a manifestement été contre-productive. En plus de faire dévier la laïcité hors de la logique libérale de la loi de 1905, elle a contribué à faire de l’islam une contre-culture en donnant un langage, une légitimité et une cause noble et internationale à ceux qui cherchaient à exclure la société dont ils étaient exclus. Depuis, les perquisitions administratives vexatoires et les instrumentalisations électoralistes des femmes voilées ont légitimé les prédicateurs les plus défiants à l’égard de la société française. L’État ne peut intervenir sur les questions religieuses sans risquer de donner des martyrs à ceux qui en ont besoin.

Comme en 1795, on peut se demander s’il n’est pas temps de substituer une politique de liberté à la politique de discrimination religieuse sous couvert de laïcité. Toute politique de l’islam peut potentiellement faire le jeu du Front national ou des islamistes. Une politique de liberté, visant à rétablir l’égalité de droits, de parole, de cultures, entre tous les Français dans les limites de l’ordre public, replace l’État dans le champ de compétence où il est toujours légitime. Et pour le coup, cela romprait avec la logique performative du soupçon de double allégeance en donnant à tous les Français le sentiment d’être véritablement membres égaux de la communauté nationale.

  • 1.

    Libération, 13 avril 2016.

  • 2.

    François-Antoine de Boissy d’Anglas, « Rapport préliminaire au décret de liberté des cultes » [1795], Réimpression de l’ancien Moniteur, mai 1789- novembre 1799, tome XXII, Paris, A. René et Cie, 1852, p. 526.