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Dans les campagnes, un sentiment d'aliénation

mai 2016

#Divers

Depuis les élections présidentielles de 2012, de nombreux analystes se sont penchés sur l’« enracinement » du vote Front national dans les campagnes françaises. Des causes structurelles ont été rapidement identifiées : le désert médical, les fermetures d’école, les maternités toujours plus éloignées, les services publics raréfiés, le chômage croissant, la crise des marchés agricoles, etc. Par ailleurs, depuis maintenant une cinquantaine d’années, les travaux de sociologie rurale n’ont cessé de constater les effondrements successifs – la « fin des terroirs », la « fin des paysans » – des figures à la fois symboliques et identitaires qui faisaient de l’« espace français » une « campagne » porteuse de sens et de valeur.

Ces explications apportent bien sûr un éclairage. Mais, en complément, il ne faut pas négliger l’analyse compréhensive pour saisir comment, dans les campagnes, la politisation est aussi la conséquence d’expériences vécues qui échappent souvent à l’observateur urbain. Il y a quelques années, travaillant sur le vote Chasse, pêche, nature et traditions (Cpnt) en baie de Somme, j’avais pu constater que le rapport des chasseurs à la politique était médiatisé par le nombre croissant de cormorans et de cygnes posés sur les marais. C’est en me les désignant d’un geste du menton ou de la main qu’ils mobilisaient leur argument le plus convaincant pour juger de l’ineptie de certaines politiques publiques environnementales. Ces insatiables prédateurs protégés compromettaient l’incessant labeur des chasseurs pour mettre en ordre la nature et en tirer quelques fruits. Le cormoran, comme le programme Natura 2000, leur arrachait la domination du marais et menaçait la pérennité des « sauvagines » qu’ils cultivaient et qui, du coup, étaient à leurs yeux la norme ultime de la nature à protéger. Le marais était le seul espace où ces ouvriers du Vimeu éprouvaient le sentiment d’être libres et de pouvoir gouverner leur vie : à égale distance des contraintes de l’usine et du foyer. L’« Europe » et les « écolos » remettaient en cause une dimension essentielle de leur existence. C’est à partir de cette expérience, et non d’un postulat idéologique quelconque, qu’ils jugeaient l’inconséquence des élites politiques. De ces « Parisiens » qui prennent des décisions sans savoir et dont les sauvaginiers picards devaient faire les frais.

Aujourd’hui, en Haute-Marne, où le vote Front national atteint des sommets dans certains villages (comme Brachay avec 84, 62 % des voix – une trentaine d’inscrits ! – pour Florian Philippot en 2014), on peut observer des formes de politisation analogues. Dans ce département de moins de 200 000 habitants, en dépopulation, les opinions politiques se fondent moins sur un sentiment d’abandon que sur un sentiment d’aliénation. Le site d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure, le loup qui attaque les troupeaux et jusqu’aux migrants généreusement orientés vers le département donnent le sentiment humiliant d’habiter une zone de stockage des indésirables. Vivre à la campagne était auparavant vécu comme un privilège choisi qui rendait doux les renoncements qu’impose l’éloignement des villes. L’espace et le sentiment de liberté qui est son corollaire étaient une digne contrepartie à l’isolement loin de l’offre récréative et commerciale des villes.

En baie de Somme comme en Haute-Marne, bien des ruraux sont désormais amers d’habiter un territoire qui n’est ni la campagne, ni la ville. C’est une zone d’où l’État retire ses services publics, certes, mais où il intervient également, de manière croissante, pour interdire l’écobuage, imposer de coûteux systèmes d’assainissement des eaux, des magasins accessibles aux handicapés, limiter l’octroi des permis de construire aux terrains à moins de 150 mètres d’une borne à incendie, disséminer les migrants, enterrer les déchets, dresser des éoliennes, « acheter » aux éleveurs leurs brebis tuées par les loups, etc.

La plupart des ruraux que je rencontre aujourd’hui ressassent des anecdotes illustrant le parasitage administratif de leur existence et l’amenuisement continu de leurs libertés. L’État rend leur vie toujours plus pesante tandis que, paradoxalement, ils ont le sentiment de peser de moins en moins à ses yeux. Alors ils s’estiment aliénés. Le devenir de leur territoire échappe de plus en plus à leur prise. Le départ des notables pour les villes les laisse désarmés pour interpréter ces changements, tenter de les contrer ou de les pallier. L’élection de leur porte-parole passe désormais par le canal médiatique. Ils se sentent exclus – et se reconnaissent dans ceux qui se revendiquent exclus de la vie politique : le discours du Front national redonne un statut à leur mode de vie. Il le replace dans un récit : de marginaux, ils accèdent au statut d’archétype de l’identité française. De plus, le vote Front national permet de retourner le stigmate et de parasiter l’État parasite, d’« emmerder les emmerdeurs ». Dans ce vote, d’autant plus tentant qu’il est transgressif, certains ruraux cultivent pour eux-mêmes, comme un nécessaire palliatif au déclin, l’illusion de rester libres.