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Dans le même numéro

Un renversement de l'horizon du politique

octobre 2017

#Divers

Le renouveau conservateur en France

Après l’éphémère aventure du journal Le Conservateur (1818-1920) où bataillèrent les meilleures plumes de l’ultra-royalisme comme François-René de Chateaubriand, Louis de Bonald ou le jeune abbé de Lamennais, le conservatisme passa aux mains de l’ennemi. L’étendard, retourné, devint un adjectif péjoratif opportun pour délégitimer en combat d’arrière-garde tout refus d’une avancée politique. Par comparaison, l’étiquette républicaine a eu un vrai succès puisqu’elle est désormais recherchée par tous, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Le conservatisme revendiqué est donc resté une tradition politique étrangère à la France, contrairement à la plupart des pays anglo-saxons où depuis la fin du xviiie siècle, dans le sillage d’Edmund Burke, des penseurs travaillent régulièrement à en recharger le sens. Cette singularité française serait-elle en train de disparaître ?

Depuis quelques années, le label conservateur est l’objet d’une entreprise de requalification, souvent menée par de jeunes auteurs1. Un double contexte justifie la nouvelle jeune garde et ses aînés. La catastrophe écologique engagée sape les fondations de l’idée de progrès. Demain ne sera pas mieux qu’aujourd’hui et la conception matérialiste du bonheur humain promue symétriquement par le capitalisme et le communisme apparaît comme une idéologie mortifère pour l’humanité et la planète. Par ailleurs, les démocraties occidentales accèdent à un stade avancé de libéralisation. Le droit laissé à chacun de rechercher le bonheur comme il l’entend aboutit à une reconnaissance juridique croissante du droit à la différence. De multiples minorités mettent en avant leur identité discriminée et contestent des valeurs qui tendent à les marginaliser. La culture majoritaire qui fondait la loi se trouve donc symboliquement déchue. Que ce soit sur le plan religieux ou sexuel, cette évolution rencontre une résistance chez ceux qui affirment la supériorité normative du « commun » national ou hétérosexuel. Ils s’inquiètent de voir la démocratie dégrader la majorité au rang de minorité parmi d’autres.

En France, le rapport à l’islam et la loi Taubira ouvrant le mariage aux personnes de même sexe apparaissent comme les stimulants directs de l’entreprise de fondation d’un conservatisme à la française. Car sur ces deux enjeux, les partis politiques n’ont su ni canaliser les mécontents, ni développer une alternative politique claire pour faire déboucher leur mobilisation. Pour pallier ces désajustements du système partisan, des auteurs entreprennent un travail doctrinal de labellisation afin de créer un espace politique inoccupé et de légitimer celui qui s’en saisira. Des militants se mobilisent pour inciter à une recomposition en ce sens. La campagne de François Fillon aiguillonnée par Sens commun a donné une visibilité à ce processus. Ces entreprises intellectuelles et politiques, plus ou moins articulées entre elles, constituent la matrice d’un conservatisme français en gestation. Des nombreux livres qui sont parus ces deux dernières années dans cette perspective, nous voudrions tirer l’esquisse d’une topographie de ce renouveau conservateur2.

Un tempérament conservateur

Comment devient-on conservateur ? La plupart des auteurs assument qu’avant d’être une position politique et philosophique réfléchie, le conservatisme dépend d’un tempérament. Non pas tant une disposition héritée qu’un sentiment de dette ou de gratitude à l’égard du passé qui conduit à se penser comme un héritier. Ainsi de Patrick Buisson qui met en avant ses « quartiers de francité » pour se distinguer des sondeurs incapables d’entendre la France profonde : « Accrochés aux branches de mon arbre, il y avait de gros sabots et un bouquet de patronymes à l’humeur champêtre : Bouleau, Lattaud, Deroche, Lamotte, Moiret, Levrat, Auher, Collet, Bellenand, Berthelon, Bonnet3… » Le détour par l’enfance est aussi un passage souvent obligé de la démarche conservatrice. Roger Scruton rend hommage à son père, militant socialiste, mais amoureux défenseur des villages old England des rives de la Tamise contre les pelles mécaniques des promoteurs immobiliers. Gaultier Bès, citant Ernest Renan, rappelle que l’« homme ne s’improvise pas » : « Il a besoin d’enracinement et de fidélité, de normes intelligibles et fermes, pour n’être pas fétu balayé par le vent4. » Et quand les racines manquent, c’est la nostalgie qui en tient lieu. Laetitia Strauch-Bonart confesse ainsi l’importance de l’absence du père dans son engagement politique : « L’amputation n’est pas seulement le moteur d’une quête incessante, elle est aussi la source du manque, voire du vertige, cette impression, qui ne me quittait pas enfant, de n’avoir pas assez de terre sous mes pieds. […] Être conservateur, comme disposition, c’est peut-être d’abord cela : comprendre que l’héritage et la stabilité affective jouent un rôle fondamental dans la vie humaine5. »

La métaphore de l’enracinement permet de nouer deux idées clés : la dépendance à l’égard du passé et la précarité de ceux qui s’en émancipent. Ce qu’il y a de meilleur dans le présent vient du cumul des expériences passées. S’en affranchir, c’est se condamner à la régression. Les conservateurs ont l’obsession de la décadence. Le mot apparaît pourtant rarement dans ces milliers de pages cumulées. Michel De Jaeghere préfère défendre la nécessité du concept de déclin6. Nathanaël Dupré La Tour privilégie l’heuristique de la peur d’Hans Jonas ou le catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy7. Cette idée ne s’exprime pas sous la forme d’une comparaison avec un âge d’or passé, mais plutôt d’un sentiment aigu de la menace qui pèse sur les conditions de la vie bonne. Michel De Jaeghere se promène dans les ruines de Pompéi et médite sur « la fugacité de tout ce qui se construit, se façonne à main d’homme8 ». L’inversion de la civilisation en barbarie est un possible toujours latent : « Pompéi est une butte témoin, un repère. Elle ne nous dit pas seulement la fragilité de notre condition face aux colères de la terre : elle nous dit aussi le prix à payer pour la défaillance des volontés humaines9. » Edward West, rédacteur en chef du Catholic Herald de Londres, confirme : « Toute perspective politique devrait toujours prendre en compte la faillibilité humaine10. » Le conservateur se pense comme une vigie, guettant la décadence pour la repousser. Comme l’écrit Roger Scruton : « Le point de départ du conservatisme est ce sentiment […] que les choses bonnes peuvent être aisément détruites, mais non aisément créées11. » Les conservateurs ont le goût de l’ordre. La conscience de la fragilité de la société doit ordonner les intérêts particuliers au bien commun. À ce titre, la gratitude à l’égard de l’héritage reçu est une forme de transcendance qui devrait être au fondement du politique : « Quelles que soient notre religion et nos convictions personnelles, nous sommes les héritiers collectifs de biens à la fois excellents et rares ; la vie politique, pour nous, doit avoir pour but principal d’y rester fidèles, afin de les transmettre à nos enfants12. »

Rarement sectateurs de la « dictature des morts » chère à Auguste Comte, les penseurs conservateurs affirment plutôt leur dissidence à l’égard de la dictature du présent. En termes gramsciens, ils s’opposent à l’hégémonie culturelle des « déconstructeurs » et à leurs « passions tristes du soupçon13 ». Le pressentiment de la fin leur gâte le goût des choses nouvelles. Les dispositions conservatrices sont la plupart du temps activées par une expérience rebelle, parfois précoce. Ainsi de Patrick Buisson qui refuse la minute de silence en hommage aux victimes de l’Oas. Ou de Michel De Jaeghere qui vit Mai 68 à distance provinciale et proteste à sa façon contre la fin des tableaux d’honneur : « Nous avons aussitôt chargé l’un de nous de prendre au vol les résultats de chacun, et d’établir un classement clandestin. Nous le faisions circuler sous le manteau, à la barbe des pédagogues : nous faisions de la Résistance14. » Roger Scruton prend le contre-pied des révoltés du Quartier latin : « Présent à Paris à cette époque, j’interprétai les attaques contre la civilisation bourgeoise avec le sentiment croissant que s’il y avait quelque chose d’un tant soit peu décent dans le style de vie si accessible de la plus belle ville du monde, le mot “bourgeois” en était l’expression la plus appropriée15. » Quelques décennies plus tard, la rue semble changer de camp. Les « veilleurs » qui s’opposent à l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe sont « embarqués dans un commissariat parisien » ou « traînés jusqu’à la bouche de métro la plus proche sans bien comprendre pourquoi16 ». Tugdual Derville fait ainsi des « manifs pour tous » l’espace décisif de la prise de conscience conservatrice : « Dur à admettre pour la caste des vétérans de Mai 68 qui pensait avoir assis sur le jeunisme et l’occupation de rue sa domination idéologique17. » Les conservateurs revendiquent le panache des dominés qui refusent l’hégémonie culturelle et politique des élites. Désormais délié de l’ordre établi, le conservatisme ne s’incarne plus dans le notable ventripotent caricaturé par Daumier : depuis 1968, c’est une posture de refus de l’ordre progressiste qui trouve sa geste dans les insurrections blanches de Vendée, de Russie ou du Mexique, et son panthéon parmi les opposants aux totalitarismes, du Russe Alexandre Soljenitsyne aux Tchèques Jan Patocka et Václav Havel18.

Les auteurs conservateurs aiment à rendre hommage à leurs maîtres. La vie de l’esprit fait corps avec l’esprit de la vie. Elle se perpétue par des liens de filiations dont les livres sont la matrice. Les Anglo-Saxons reviennent tous à Edmund Burke, souvent à Leo Strauss, à Michaël Oakeshott ou à Alasdair Mac Intyre. Les Français citent Charles Péguy, Gustave Thibon et Simone Weil, Alexis de Tocqueville, Raymond Aron, Hervé Juvin ou Paul Yonnet. Les plus jeunes affectionnent les étrangers Gilbert-Keith Chesterton, George Orwell, Christopher Lasch, Hannah Arendt ou Pier Paolo Pasolini. Les plus écologistes mobilisent en sus Jacques Ellul, Ivan Illich, Günther Anders. La bibliothèque est vaste et les rayons particuliers y semblent parfois plus importants que le fonds commun d’usuels… Mais la conception de l’autorité diffusée est la même. Dans le travail intellectuel comme dans la vie sociale, tout ne se vaut pas. La déférence à l’égard des maîtres met en scène le refus de l’égalitarisme des modernes.

Ce sens de la hiérarchie aboutit à une révérence à l’égard de tout ce qui peut tirer l’homme vers le meilleur de lui-même. Les chroniques de Michel De Jaeghere peuvent ainsi se lire comme une réflexion sur le déclin de ce qui semble être à ses yeux le sommet des civilisations : la capacité à s’extraire de sa condition particulière pour une cause noble, l’aristocratique sens du devoir jusqu’au don de soi, l’héroïcité humaine. C’est ici que la religion trouve sa place dans l’imaginaire conservateur. Elle est la meule qui aiguise l’homme jusqu’à la vertu. Elle est la matrice d’une société ordonnée par l’altruisme et élevée à rechercher le beau. Roger Scruton, en des termes qui rappellent Tocqueville, place la morale chrétienne au fondement de l’Occident moderne : « Cette civilisation s’enracine dans la chrétienté, et c’est en regardant notre monde en termes chrétiens que j’ai été capable d’accepter les vastes changements qui l’ont secouée. […] La confession et le pardon sont les coutumes qui ont rendu possible notre civilisation19. » Religieux, les conservateurs se défient de tout angélisme. Pour Nathanaël Dupré La Tour, la culpabilité précède la faute. Quel que soit le vocable pour désigner cette tache – péché originel ou complexe d’Œdipe – la possibilité du mal est au cœur de chaque homme20. Parce que la religion désigne le mal et déploie des techniques pour le contrer, elle est source de progrès humain. Tout déclin de la religion entraîne donc une régression humaine. Contre la fiction du contrat social, les conservateurs pensent la société comme le fruit de la pieuse ascèse des générations qui se succèdent et œuvrent à transmettre l’héritage reçu21.

Des combats communs

Au-delà d’un tempérament commun, les conservateurs s’accordent sur les grandes lignes de leur pensée politique. Ils convergent tout d’abord dans une défiance a priori à l’égard de l’État. Leur unité politique de référence est plutôt « la petite section ». Comme l’observe Laetitia Strauch-Bonart, ils « considèrent la communauté politique comme le produit de mécanismes avant tout locaux, non planifiés et non centralisés. Point de centre unique, imposant sa volonté de loin et d’en haut, mais une “main invisible” de la société, qui produit un ordre a posteriori tout à fait convenable et sans lien avec un quelconque plan préalable22 ». Gaultier Bès le résume de manière cinglante : « Notre société sera organique ou ne sera pas23. » La famille est bien sûr l’archétype de cet ordre communautaire fondamental. Née librement de l’affection partagée, elle structure la société par sa base. Pour Tugdual Derville : « La famille est cette communauté de base à partir de laquelle découle naturellement tout le système de dévolution du pouvoir. […] Elle représente pour nos concitoyens : le lieu refuge, la structure forte, la ressource principale d’un pays24. » Roger Scruton fait de la société ouvrière britannique une lecture analogue à celle de George Orwell dans le Lion et la Licorne (1941) : l’appropriation collective d’un commun par l’entraide et le don. Quel que soit le commun – le village, l’atelier ou une rivière à truite – les hommes se fédèrent spontanément pour partager la responsabilité de leur environnement et en garder jalousement le contrôle25. Le fédéralisme proudhonien n’est pas loin26. Cette vision de la société s’articule avec la pensée conservatrice du droit. Depuis Edmund Burke, la position n’a pas varié : les coutumes sont la forme la plus légitime du droit parce qu’elles naissent d’un usage social durable reconnu par les juges27. Comme l’écrit Michaël Oakeshott, gouverner, c’est donner la force du droit aux mœurs28. Une règle ne peut être changée que pour mieux refléter la société, non pour la transformer29.

Les conservateurs partagent une grande méfiance à l’égard des interventions de l’État dans la société. Leurs critiques convergent vers les politiques publiques de protection sociale. Pour Patrick Buisson : « En cherchant à remédier aux accidents de la vie et à sécuriser les individus, notre République providentielle les a dispensés de l’entretien des attaches familiales ou communautaires, des solidarités de voisinage ou d’origine qui étaient l’apanage de la vieille civilisation chrétienne. Elle les a coupés de ces collectivités humaines, véritables structures d’éternité, par quoi les hommes échappaient tant à la solitude qu’au sentiment de leur propre finitude30. » L’essayiste étatsunienne Heather Mac Donald dénonce le caractère infantilisant des politiques d’aide sociale. La pauvreté dépend moins, selon elle, de structures économiques que de la défaillance de la volonté personnelle. Elle impute directement les réflexes de dépendance à la déstructuration des familles : divorces ; familles monoparentales ; enfants grandissant sans leur père31. Tout ce qui affaiblit les corps intermédiaires augmente mécaniquement la sphère de compétence de l’État et restreint les ressorts sociaux de la culture de l’autonomie nécessaire à l’usage des libertés. Une société de plus en plus étatisée produit des hommes de moins en moins responsables.

Les conservateurs s’accordent sur un autre constat. La déstructuration de la société par l’État et, son corollaire, l’individualisme laissent le champ libre à l’extension du marché économique. Jean-Claude Michéa est le penseur de référence de ce phénomène. Défenseur du communisme ordinaire que rendent possible les solidarités organiques, il analyse la déconstruction libertaire des valeurs traditionnelles comme la condition de possibilité de l’extension de la rationalité marchande à l’ensemble des relations sociales. S’il n’y a plus de tabous culturels, le marché devient la source exclusive de la valeur. C’est ce raisonnement qui mobilise les conservateurs aux côtés de la « manif pour tous ». La relativisation de la filiation biologique ne peut que contribuer à créer un marché de l’enfant et, au-delà, du processus reproductif. Parallèlement à leur critique de l’étatisme, les conservateurs critiquent donc l’économisme. Mobilisant la distinction classique entre l’otium et le negotium, ils affirment que l’économie doit être au service de la société et non l’inverse32. Les conservateurs se veulent donc modérément libéraux. Laetitia Strauch-Bonart rappelle que « le libéralisme, pour s’épanouir véritablement, exige […] un fondement conservateur33 » : l’ensemble des corps sociaux traditionnels, qui éduquent gratuitement l’homme à la vertu et constituent les collectifs qui lui donnent un pouvoir sur son quotidien. Sans eux, le commerce devenu illimité ne serait plus que l’instrument de la toute-puissance du capital et les hommes des individus aliénés par la manipulation de leurs désirs.

Les conservateurs s’inquiètent d’un autre effet pervers du libéralisme. Selon le mot de Benjamin Constant : « Que l’Autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux », l’État libéral doit renoncer à imposer une définition du bien et se contenter de garantir l’égale liberté des citoyens à vivre selon leurs valeurs. Les conservateurs ont longtemps vu dans ce principe une protection de l’autonomie de la société par rapport à l’État, mais la montée en puissance de l’individualisme et du multiculturalisme les conduit à un revirement. Ils craignent que les revendications au droit à la différence portées par les minorités ethniques ou sexuelles n’érodent la condition de la société politique : le sentiment d’appartenir à une même communauté historique, source de la reconnaissance de droits et de devoirs mutuels par ceux qui le partagent, et donc cadre indispensable à l’exercice de la justice34. Pour les conservateurs, c’est la culture qui fonde ce commun et elle est particulièrement menacée. Bérénice Levet tonne contre la rhétorique du « vivre-ensemble » : « Une façon de préparer les esprits à l’abandon de notre exigence d’intégration et d’assimilation35. » Pour Roger Scruton : « Afin que nous soyons inclusifs, on nous encourage à dénigrer ce que nous ressentons comme particulièrement nôtre. […] L’aimable plaidoyer pour l’inclusion masque le désir fort peu aimable d’exclure l’ancien responsable de l’exclusion : en d’autres termes, de répudier l’héritage culturel qui nous définit36. »

La rhétorique conservatrice se moule dans la définition nationale de la communauté politique de référence pour aboutir à une forme de républicanisme culturaliste. La sortie du déni de la culture du peuple majoritaire devient la condition de la perpétuation de l’ordre politique : « Une société ne peut survivre à une crise majeure que si elle en appelle à un gisement de sentiment patriotique. Là où il fait défaut, l’ordre social s’écroule au premier choc, car les gens se pressent de garantir leur propre sécurité sans égard pour leurs voisins37. » Patrick Buisson a fait de cette pensée un argument électoral au service du candidat Sarkozy et Mathieu Bock-Côté une cognée pour abattre la gauche intellectuelle. L’islam est l’ennemi principal qui justifie la conversion du conservatisme au paradigme de l’État-nation. Un mouvement qui ne va pas de soi, car historiquement l’affirmation de l’identité nationale a renforcé l’État, contre les corps intermédiaires. Par ailleurs, l’historien Xavier Gélinas remarque qu’en faisant le choix de la nation, les conservateurs risquent de s’aliéner le soutien de bien des populations immigrées qui partagent leur attachement à la famille et leur réticence à l’égard du progressisme38.

Des clivages internes

Dans l’entreprise d’élaboration d’une position conservatrice, les auteurs convergent pour se démarquer d’un cousin encombrant : le réactionnaire. Joseph de Maistre, Louis de Bonald ou Donoso Cortés ne font manifestement pas partie des références autorisées. Quand Patrick Buisson écrit qu’en « politique tout désespoir est une sottise absolue », il se garde bien de citer l’auteur de cette maxime, Charles Maurras. Sans doute les précautions à l’égard du « politiquement correct » et des polices de « l’empire du bien » (Philippe Muray) sont-elles nécessaires. Mais au-delà, il y a surtout une divergence de fond que laisse bien transparaître le québécois Patrick Dionne, l’un des seuls auteurs à assumer le panache de la réaction : « La Contre-révolution est la mémoire vivante de l’Occident. L’inégalité naturelle est une réalité qu’ont reconnue le judaïsme, le christianisme et la sagesse antique. […] Les hommes sont égaux devant Dieu et devant la mort. Le principe de hiérarchie domine partout ailleurs39. » La réaction s’identifie à un style. L’intransigeance et le goût de l’outrance sont des formes d’exacerbation esthétique de l’éthique de conviction qui les fonde. Drapé dans la mélancolie, le réactionnaire use du privilège aristocratique qu’est le goût de déplaire et maintient présente la mémoire d’un autre possible. Si son style lui donne une certaine prise sur les mentalités, il l’entrave pour l’action. Son horizon est métapolitique. Les conservateurs se méfient de cette pose altière et romantique, car ils y voient une complaisance coupable avec le désordre établi. Nathanaël Dupré La Tour observe que « le mélancolique n’a parfois que le goût de la destruction, et se repaît trop souvent de ce dont il se plaint40 ».

Si le réactionnaire et le conservateur partagent bien des dispositions et des goûts, la politique les sépare aussitôt. Le conservatisme repose sur une éthique de responsabilité dont la modération affichée et la sagesse du style sont les prolongements esthétiques. Conscients de la fragilité de l’ordre, les conservateurs sont déférents à l’égard des institutions représentatives et de l’idéal de délibération qui les fonde. L’existant est toujours préférable à l’aventure : la guerre civile est une possibilité qu’ils cherchent à écarter. Force gravitationnelle, le conservatisme veut faire passer les dynamiques de changement au crible de l’expérience humaine accumulée afin d’en écarter les aspects dangereux. La construction de l’essai De l’urgence d’être conservateur de Roger Scruton est exemplaire à ce titre. Les huit chapitres centraux s’intitulent : vérité du nationalisme, vérité du socialisme, vérité du capitalisme, vérité du multiculturalisme,  etc. Le philosophe britannique y mène à chaque fois une réflexion pour discerner ce qui, dans les idées politiques discutées, doit être retenu ou non. Convaincu que l’histoire ne s’arrête jamais, il rappelle que les développements nouveaux sont certes nécessaires mais ils seront d’autant mieux fondés et féconds qu’ils intégreront les acquis du passé sans les affaiblir. Le conservatisme est donc politiquement au centre : c’est la condition de l’intégration raisonnée des idées nouvelles à la société, qu’elles proviennent de la gauche ou de la droite. Le conservatisme est un sens de la mesure, une recherche prudente de la limite au-delà de laquelle un progrès promis devient une régression plus que probable.

Cette idée cadre fait l’unanimité. Mais au-delà, il ne faut pas présumer de l’unité des conservateurs. Bien des déclinaisons sont repérables. Les catholiques s’appuient sur la doctrine sociale de l’Église rhabillée en écologie intégrale et cherchent avant tout à imposer la loi naturelle comme limite à l’exercice de la décision politique. Défiants à l’égard des partis politiques, ils privilégient une forme d’action contre-culturelle dont la famille serait le cœur. Suivent les populistes plus focalisés sur les questions identitaires. Leur objectif est de refaire du peuple français le sujet de son histoire politique, en défendant les droits de la majorité à être respectée en tant que telle. Ils s’opposent aux affaiblissements de la souveraineté du peuple : mondialisation, migrations, délocalisations, construction européenne. Ils adossent la défense de la République à l’affirmation de la culture française et dénoncent l’islam comme une menace civilisationnelle. Les libéraux préfèrent les entrepreneurs comme figure des corps intermédiaires. Sans être partisans d’une dérégulation de l’économie, ils les défendent contre les entraves que le contrôle étatique peut mettre à leur créativité. Rappelant que l’économie n’est pas un jeu à somme nulle, ils voient dans la liberté des élites un levier d’enrichissement pour toute la population. Quant aux républicains, ils ont la nostalgie de la grandeur de l’État. Ils sont attachés à la méritocratie et défendent en premier lieu l’école comme lieu de transmission des richesses de la culture occidentale au plus grand nombre et comme espace d’accès à l’universalisme de la culture classique. Enfin, les socialistes rejettent le libéralisme en bloc, que ce soit la dérégulation économique ou la libération sexuelle, ils affirment la valeur des sociabilités ordinaires comme levier de puissance et de redistribution pour les individus contre le capital. Les anarchistes – eux aussi conservateurs – appellent à rompre avec les addictions organisées par l’État et le marché, dans des communautés où chacun peut trouver la dignité d’une vie responsable et sobre dans le respect de l’environnement.

***

Comment analyser cette montée en puissance des valeurs conservatrices ? Certains y voient une inversion de la dynamique sinistrogyre décrite il y a un siècle par Albert Thibaudet. Ce serait désormais à la gauche de se positionner par rapport aux idées de droite41. Bérénice Levet s’indigne de cette analyse : « Cette conclusion aurait un sens si la droite s’était faite le gardien de ces besoins de l’âme humaine, mais ce serait lui faire un beau et généreux cadeau, il y a bien trop longtemps qu’elle-même les a sacrifiés42. » Comme elle, la plupart des auteurs conservateurs rejettent le clivage gauche/droite, jugé obsolète, et rêvent d’un choc politique qui permettrait à l’opposition entre libéraux-libertaires et conservateurs de devenir seule structurante. À ce stade, le phénomène Macron semble insuffisant pour provoquer l’ébranlement nécessaire. Bien d’autres obstacles freinent cette aspiration : les vieux clivages perdurent avec les appareils partisans et les carrières des professionnels de la politique. Peu sont prêts à tenter une aventure dont les rétributions électorales ne sont pas garanties. En 2012 comme en 2017, le centre-droit a imputé la défaite de son camp à la ligne conservatrice du candidat, qu’elle ait été inspirée par Patrick Buisson ou par Sens commun. Ainsi, la nécessité conservatrice des uns reste très facultative pour d’autres. La force des idées ou des problèmes soulevés reste virtuelle, sans stratégie politique efficace pour les imposer. L’écologie, très oubliée durant cette campagne présidentielle, en donne un exemple désolant. Les conservateurs devraient également prendre garde à une illusion : croire qu’ils sont forts parce que l’idée de progrès vacille. Leurs idées ont aussi leurs faiblesses. Comment justifier que le conservateur défende le fruit des révolutions passées mais qu’il fasse barrage à celles dont il est le contemporain ? Comment expliquer qu’au nom de l’expérience acquise il s’oppose à des expérimentations nouvelles ? Quoi qu’il en soit, le renouveau de la pensée conservatrice n’est pas un retour du passé. C’est une réponse présente au climat d’extrême incertitude qui pèse sur nos sociétés, une tentative de juguler le doute sur les capacités de nos institutions à faire face à la catastrophe déjà engagée. Ainsi, le conservatisme qui s’affirme est moins un nouveau courant d’idée au sein du champ politique, qu’un paradigme cadre qui reconfigure tous les courants politiques. In fine, ces conservatismes contribuent de manière convergente à faire basculer l’horizon de l’action politique, de la transformation à la préservation.

  • 1.

    Un phénomène qui rappelle le constat dressé par Agathon dans les années 1920 : Henri Massis et Alfred de Tarde (Agathon), les Jeunes Gens d’aujourd’hui [1913], Paris, Imprimerie nationale, 1995. Le journaliste Alexandre Devecchio vient d’ailleurs de faire paraître une enquête-essai très analogue, les Nouveaux Enfants du siècle. Djihadistes, identitaires, réacs, enquête sur une génération fracturée, Paris, Cerf, 2016.

  • 2.

    Gaultier Bès avec Marianne Durano et Axel Norgaard Rokvam, Nos limites. Pour une écologie intégrale, Paris, Centurion, 2014. Patrick Buisson, la Cause du peuple, Paris, Perrin, 2016. Mathieu Bock-Côté, le Multiculturalisme comme religion politique, Paris, Cerf, 2016. Michel De Jaeghere, la Compagnie des ombres. À quoi sert l’histoire ?, Paris, Les Belles Lettres, 2016. Tugdual Derville, le Temps de l’homme. Pour une révolution de l’écologie humaine, Paris, Plon, 2016. Nathanaël Dupré La Tour, l’Instinct de conservation, Paris, Le Félin, 2011. Philippe Labrecque, Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens, Montréal, Liber, 2016. Bérénice Levet, le Crépuscule des idoles progressistes, Paris, Stock, 2017. Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le capital, Paris, Climats, 2017. Michaël Oakeshott, Du conservatisme, traduit par Jean-François Sené, Paris, Le Félin, 2012. Guillaume Perrault, Conservateurs, soyez fiers !, Paris, Plon, 2017. Roger Scruton, De l’urgence d’être conservateur. Territoire, coutumes, esthétiques : un héritage pour l’avenir, traduit par Laetitia Strauch-Bonart, Paris, L’Artilleur, 2016. Laetitia Strauch-Bonart, Vous avez dit conservateur ?, Paris, Cerf, 2016. Jean-Philippe Vincent, Qu’est-ce que le conservatisme. Histoire intellectuelle d’une idée politique, Paris, Les Belles Lettres, 2016. Liste non exhaustive, nous n’y ajoutons pas les auteurs plus connus : Alain Finkielkraut, Chantal Delsol, Pierre Manent, Marcel Gauchet.

  • 3.

    P. Buisson, la Cause du peuple, op cit., p. 22.

  • 4.

    G. Bès, Nos limites. Pour une écologie intégrale, op cit., p. 13.

  • 5.

    L. Strauch-Bonart, Vous avez dit conservateur ?, op cit., p. 12-13.

  • 6.

    M. De Jaeghere, la Compagnie des ombres, op. cit., p. 70-72.

  • 7.

    N. Dupré La Tour, l’Instinct de conservation, op. cit., p. 46.

  • 8.

    M. De Jaeghere, la Compagnie des ombres, op. cit., p. 72.

  • 9.

    Ibid.

  • 10.

    P. Labrecque, Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens, op. cit., p. 185.

  • 11.

    R. Scruton, De l’urgence d’être conservateur, op. cit., p. 15-16.

  • 12.

    Ibid., p. 42.

  • 13.

    B. Levet, le Crépuscule des idoles progressistes, op. cit., p. 187.

  • 14.

    M. De Jaeghere, la Compagnie des ombres, op. cit., p. 331.

  • 15.

    R. Scruton, De l’urgence d’être conservateur, op. cit., p. 22.

  • 16.

    G. Bès, Nos limites, op. cit., p. 8.

  • 17.

    T. Derville, le Temps de l’homme, op. cit., p. 120.

  • 18.

    M. De Jaeghere, la Compagnie des ombres, op. cit., p. 234 et 260.

  • 19.

    R. Scruton, De l’urgence d’être conservateur, op. cit., p. 40.

  • 20.

    N. Dupré La Tour, l’Instinct de conservation, op. cit., p. 66.

  • 21.

    R. Scruton, De l’urgence d’être conservateur, op. cit., p. 45.

  • 22.

    L. Strauch-Bonart, Vous avez dit conservateur ?, op cit., p. 90.

  • 23.

    G. Bès, Nos limites, op cit., p. 104.

  • 24.

    T. Derville, le Temps de l’homme, op. cit., p. 69-70.

  • 25.

    R. Scruton, De l’urgence d’être conservateur, op. cit., p. 46.

  • 26.

    Il n’est pas surprenant que la Nouvelle Droite s’approprie Proudhon. Voir Thibault Isabel, Pierre-Joseph Proudhon. L’anarchie sans le désordre, Paris, Autrement, 2017.

  • 27.

    R. Scruton, De l’urgence d’être conservateur, op. cit., p. 47.

  • 28.

    M. Oakeshott, Du conservatisme, op. cit., p. 82-83.

  • 29.

    Ibid., p. 86.

  • 30.

    P. Buisson, la Cause du peuple, op cit., p. 430.

  • 31.

    P. Labrecque, Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens, op. cit., p. 154. Raisonnement également développé dans G. Bès, Nos limites, op cit., p. 34 et suivantes.

  • 32.

    R. Scruton, De l’urgence d’être conservateur, op. cit., p. 235-236.

  • 33.

    L. Strauch-Bonart, Vous avez dit conservateur ?, op cit., p. 132.

  • 34.

    Les conservateurs rejoignent ici les critiques adressées par Michaël Sandel à la conception rawlsienne de la société. Voir le Libéralisme et les limites de la justice, traduit par Jean-Fabien Spitz, Paris, Seuil, 1999.

  • 35.

    B. Levet, le Crépuscule des idoles progressistes, op. cit., p. 201.

  • 36.

    R. Scruton, De l’urgence d’être conservateur, op. cit., p. 136.

  • 37.

    Ibid., p. 207.

  • 38.

    P. Labrecque, Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens, op. cit., p. 74.

  • 39.

    P. Labrecque, Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens, op. cit., p. 78.

  • 40.

    N. Dupré La Tour, l’Instinct de conservation, op. cit., p. 70.

  • 41.

    Guillaume Bernard, La guerre des droites aura bien lieu. Le mouvement dextrogyre, Paris, Desclée de Brouwer, 2016.

  • 42.

    B. Levet, le Crépuscule des idoles progressistes, op. cit., p. 42.