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Pour Simone Weil

janv./févr. 2018

#Divers

Vaut-il mieux, pour un philosophe, être ignoré ou être récupéré ? La question se pose aujourd’hui à propos de Simone Weil, apparemment en passe de devenir la « nouvelle muse des politiques1 ». L’engouement pour son œuvre, et en particulier pour son livre posthume publié par Albert Camus en 1949, l’Enracinement, est pourtant pour le moins ambigu. Évoquer la modernité de ses analyses ne dit pas grand-chose de celle qui écrivait à ses parents, l’année de sa mort en 1943 : « Il faudrait écrire des choses éternelles, pour être sûr qu’elles seraient d’actualité. » Simone Weil pourrait être dite à la rigueur « altéromoderne », ou moderne autrement, mais certainement pas « moderne » ni « antimoderne ». Sa pensée n’est pas une pensée libérale, ni politiquement ni économiquement, quelle que soit la période considérée. Sa réflexion et son action se sont d’abord inspirées des courants du syndicalisme révolutionnaire, ce qui lui a permis d’être reconnue comme une source d’inspiration par des anarchistes et des syndicalistes (notamment par Bruno Trentin, en Italie, qui dirigea la Confédération générale italienne du travail). Quant à l’Enracinement, il ne renie pas la révolution conçue « comme un idéal », et la politique y est considérée avec une sévérité qui devrait faire réfléchir nos dirigeants, s’ils réfléchissaient autrement que par slogans et « éléments de langage ».

Qui ne voit la justesse de ce jugement porté dans l’Enracinement : « Une démocratie où la vie publique est constituée par la lutte des partis politiques est incapable d’empêcher la formation d’un parti qui ait pour but avoué de la détruire. Si elle fait des lois d’exception, elle s’asphyxie elle-même. Si elle n’en fait pas, elle est aussi en sécurité qu’un oiseau devant un serpent2 » ? Que dire lorsque les lois d’exception de l’état d’urgence entrent dans le droit commun ? Ou quand une politique confie au marché et à la finance le soin de penser et de réaliser un « ordre » social ? Dans « Luttons-nous pour la justice ? », Simone Weil observait : « Quelles que soient les institutions politiques, dans une société où les échanges d’argent dominent la plus grande partie de l’activité sociale, où presque toute l’obéissance est achetée et vendue, il ne peut pas y avoir liberté3. » Qui ne voit, comme elle l’écrivait en 1943, au sujet de la IIIe République, que « notre démocratie parlementaire est vaine, puisqu’en choisissant une partie de nos chefs nous les méprisons, que nous en voulons à ceux que nous n’avons pas choisis, et que nous obéissons à tous à contrecœur4 » ? Qui ne perçoit que notre « République » a fait aux mots « Liberté, Égalité, Fraternité » le « mal que Pétain a fait aux mots “Travail, Famille, Patrie”5 » ?

Que retiennent nos dirigeants politiques de Simone Weil ? Le droit du travail n’est pas figé pour l’éternité, certes, mais que dire quand le travail est traité comme une marchandise négociable par un contrat commercial, instaurant une « flexibilité » qui déracine, sans aucune considération pour la stabilité d’un emploi qui garantisse un statut, une reconnaissance sociale ? Que dire quand le « républicain » Laurent Wauquiez, qui pose pour Le Figaro magazine en montrant ostensiblement la couverture de l’Enracinement, déclare par ailleurs, lors d’un meeting tenu dans les Alpes-Maritimes, que la France doit retrouver son identité, menacée dans certains quartiers par une « juxtaposition de communautés où le salafisme a remplacé l’adoration de la République française6 » ? Jamais Simone Weil n’aurait employé un tel langage. Jamais elle n’a admis – et encore moins prôné – une quelconque « adoration de la République française », qu’elle aurait considérée comme de l’idolâtrie. Que dire enfin de « notre laïcité républicaine », à laquelle tant de nos élites – de droite, de gauche et même d’extrême droite – vouent un « attachement d’une ferveur religieuse » pour en faire une « philosophie qui est d’une part très supérieure à la religion genre Saint-Sulpice7, d’autre part très inférieure au christianisme authentique8 » ? Dans ces conditions, serait-ce trop demander que les politiques laissent au moins Simone Weil en paix, sans chercher à en faire la prochaine femme à « panthéoniser9 », et sans chercher, d’un autre bord, à la faire béatifier en lui procurant un baptême qu’elle n’a jamais demandé ? Citons encore l’Enracinement, au sujet des idéaux mis en avant dans l’action : « Si on les propose publiquement, ce doit être seulement comme l’expression d’une pensée qui dépasse de très loin les hommes et les collectivités d’aujourd’hui, et qu’on s’engage en toute humilité à garder présente à l’esprit comme guide en toutes choses. Si cette modestie est moins puissante pour entraîner les masses que des attitudes plus vulgaires, peu importe. Il vaut mieux échouer que réussir à faire du mal10. » Pour l’instant, il ne ressort de la récupération politique de Simone Weil que procédé de communication et manque de probité intellectuelle (alors qu’elle avait de cette qualité une très haute idée).

Ajoutons quelques mots sur l’Enracinement puisque, décidément, nos politiques ne paraissent pas connaître autre chose de Simone Weil – à l’exception de la « Note sur la suppression générale des partis politiques », dont ils oublient aussi vite d’appliquer les leçons à leurs propres formations. Que font-ils, par exemple, de ce que la philosophe appelait son « grand œuvre » de 1934, les Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale ? Il vaudrait la peine de réfléchir sur cette amputation de la jeunesse de Simone Weil, confortant l’idée que, finalement, la seule, l’unique et vraie Simone Weil serait celle des deux ou trois dernières années de sa vie. Cela ne vaut pas mieux que l’opération inverse qui consiste à la suivre jusqu’en 1936 seulement, sous prétexte qu’elle deviendrait réformiste ensuite, si ce n’est réactionnaire. Contentons nous d’observer que c’est dans l’Enracinement que les courants politiques français les plus rétrogrades ont cru et – croient toujours – trouver, à tort, les sources d’une « identité française », éternelle et pure, gisant dans le passé. Or Simone Weil rejette cette idée de « France éternelle ». Elle écrit du passé que, « de tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital11 », mais pose une condition qu’on oublie presque toujours : « Il ne faut pas aimer l’enveloppe historique [du] passé12 », mais ce qui en lui vaut éternellement et universellement. Alors seulement, si on en fait ce bon usage, l’« amour du passé n’a rien à voir avec une orientation politique réactionnaire13 ». Sinon, « il ne faut pas chercher dans le passé, qui ne contient que de l’imparfait14 ». À méditer par les donneurs de leçon qui prêchent un retour à l’enseignement du « récit national » à l’école, alors que Simone Weil s’est précisément opposée à toutes les formes d’un tel récit : le récit réactionnaire, à la façon du régime de Vichy, et le républicain, à la façon de la IIIe République ; mais aussi le récit, à la façon « romaine », de la « grandeur » de la France à travers ses épreuves et ses défaites.

Lisons donc Simone Weil sans prêter attention à ce qu’en disent les politiques. Nous y apprendrons à « ne pas se laisser bourrer le crâne », et « c’est déjà quelque chose », comme elle l’écrivait à une ancienne élève. Faisons un bon usage de sa pensée à des fins de nettoyage philosophique de la politique, comme elle souhaitait elle-même un « nettoyage philosophique de la religion catholique ». Les « grands écarts [chez Simone Weil] qui permettent à beaucoup de s’y retrouver15 » risquent autrement de se transformer en « weilisme » vulgaire, comme un certain marxisme a été l’« ensemble des contresens commis sur la pensée de Marx » (Michel Henry). Qui lit et pense Simone Weil comprend en revanche ce qu’elle disait d’elle-même en mai  1942 : « Quoiqu’il me soit plusieurs fois arrivé de franchir un seuil, je ne me rappelle pas un moment où j’aie changé de direction. »

Note

  • 1.

    Voir l’article de Pascale Tournier, « Simone Weil, nouvelle muse des politiques », La Vie, 25 octobre 2017.

  • 2.

    Simone Weil, L’Enracinement, dans Œuvres complètes, t. V, vol. 2, Paris, Gallimard, 2013, p. 133.

  • 3.

    S. Weil, Écrits de New York et de Londres, Paris, Gallimard, 1957, p. 53.

  • 4.

    S. Weil, L’Enracinement, op. cit., p. 52-53.

  • 5.

    Ibid., p. 191 (au sujet de la IIIe République, mais on peut encore transposer de nos jours).

  • 6.

    Voir Le Figaro magazine, 1er septembre 2017, et Le Monde, 27 octobre 2017.

  • 7.

    Pourrait-on encore l’affirmer, devant la forme « laïcarde » et simplette donnée souvent, aujourd’hui, à la « morale laïque » ?

  • 8.

    S. Weil, L’Enracinement, op. cit., p. 183.

  • 9.

    La proposition, faite par David Brunat (conseiller en communication et écrivain), a été diffusée sur le FigaroVox/tribune du 5 juillet 2017 (« Panthéon : Simone Weil pour accompagner Simone Veil ? »).

  • 10.

    S. Weil, L’Enracinement, op. cit., p. 191.

  • 11.

    S. Weil, L’Enracinement, op. cit., p. 150.

  • 12.

    Ibid., p. 297.

  • 13.

    Ibid., p. 150.

  • 14.

    Ibid., p. 286-287.

  • 15.

    Martin Steffens, dans P. Tournier, « Simone Weil, nouvelle muse des politiques », art. cité.

Robert Chenavier

Agrégé de philosophie et docteur en philosophie. Il est président de l'Association pour l'étude de la pensée de Simone Weil, et est responsable scientifique de l'édition des Œuvres complètes de Simone Weil, publiées par Gallimard.

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