Pacifisme sous conditions

Variation sur un texte de Simone Weil

Si l’on considère souvent que Simone Weil a rompu avec ses convictions pacifistes en 1939, certains de ses textes invitent à une lecture plus nuancée. En déployant sur cette question son exigence constante d’une activité méthodique qui devrait commander l’action politique, elle met à jour des dilemmes qui sont encore les nôtres.


La question de l’évolution de la pensée de Simone Weil à propos du pacifisme a été traitée maintes fois. Nous voudrions avant tout solliciter un texte de la philosophe sur lequel on passe généralement vite, estimant qu’il exprimerait une position de pacifisme intégral, constante depuis les premiers écrits, abandonnée finalement pour se résoudre à la guerre contre Hitler après l’entrée des troupes allemandes à Prague. Or, en 1939, Simone Weil ne rompt pas avec le pacifisme ; elle le réoriente pour réfléchir à ce que pourrait être un « pacifisme pour temps de guerre », selon l’expression employée par Paul Colrat1. Nous nous pencherons avant tout sur les textes écrits avant la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, notamment sur la lettre à Gaston Bergery2 d’avril 1938. Nous tenterons ensuite une transposition, à la période que nous vivons, de la méthode de réflexion pratiquée dans cette lettre.

Nous aurons recours à des textes des années 1940-1943 pour éclairer des écrits antérieurs, ce qui implique une référence à la dimension spirituelle de la pensée de Simone Weil. Pour justifier cette lecture rétrospective, rappelons qu’en 1938 elle avait déjà franchi – depuis 1935 – un seuil spirituel, sans changer de direction3. Or le niveau spirituel, loin d’annuler la réalité des domaines explorés antérieurement (le naturel, le social, le politique) est un facteur qui permet de lire leur signification selon la lumière surnaturelle qui les ordonne4. Cette transposition vers le haut, on peut en descendre les paliers en mettant entre parenthèses le surnaturel et retrouver des formes d’analyses analogues à celles que guident les préoccupations spirituelles.

Pacifisme en temps de tension internationale

En 1938, Simone Weil se montre prête à toutes les concessions pour sauver la paix, notamment à l’acceptation de toute transformation de l’État tchécoslovaque propre « à satisfaire les principales visées allemandes5  », y compris les mesures que cela entraînerait contre le Parti communiste et les Juifs. La lettre à Gaston Bergery reprend la même argumentation, estimant que dans l’hypothèse où la France laisserait Hitler établir son hégémonie en Europe centrale, on pourrait espérer que l’« Allemagne ne se donnerait pas la peine de l’envahir6 ». Les exclusives que cette décision conduirait à adopter contre les communistes et les Juifs sont jugées « à peu près indifférentes en soi », car « rien d’essentiel ne serait touché7 ».

Pourtant, ces passages insoutenables n’empêchent pas la lettre à Bergery d’être par ailleurs un exercice de pensée dont la conclusion ne doit pas masquer les incertitudes et les réserves qu’il manifeste. Réduire ce texte à une pure justification du pacifisme intégral serait en affaiblir la portée. Simone Weil suit la méthode définie dans l’article cité plus haut, écrit la même année : « Élaborer aussi lucidement que possible un mode d’action pour le pire comme pour le meilleur des cas8. » Deux hypothèses sont émises relativement à une politique possible, puis elles sont comparées par un examen des « probabilités respectives de la meilleure et de la pire éventualité pour l’une et l’autre politique9 ». Enfin, Simone Weil livre « toute sa pensée » sur la question.

La première hypothèse est la suivante : l’« hégémonie de l’Allemagne en Europe, ayant comme corollaire la faiblesse de la France, donnerait à la première la tentation d’une entreprise armée sur la seconde ». La seconde hypothèse est qu’une « attitude ferme de la France, si habile soit-elle, peut, elle aussi, aboutir à la guerre, et la guerre à la défaite, à l’invasion ». D’où Simone Weil conclut que « l’une et l’autre position peuvent amener un résultat final équivalent », mais il lui semble que le « cortège de massacres et de désastres [… serait] moindre » dans le premier cas10. Il s’agit de savoir si la pire éventualité est plus probable avec la première position qu’avec la seconde et laquelle des deux positions amènerait, dans la meilleure éventualité, un résultat « préférable ».

Pourquoi estimer, en premier lieu, que les deux positions peuvent produire un « résultat final équivalent » ? La fin de la lettre observe : « Peut-être [qu’on peut] considérer les chances comme à peu près égales », tout en soulignant comme précédemment que « s’il y a une différence, elle est en faveur de la politique de repli derrière nos frontières ». Il faut encore relever cette condition : « S’il est vrai que c’est aussi cette politique qui, en cas de succès relatif, présente l’issue la plus favorable », cela conduit à conclure qu’« elle est la meilleure11 ». Elle l’est si on envisage une « possibilité [qui] n’est certainement pas à exclure », mais qui n’a rien de certain, à savoir que si la France n’opposait pas d’obstacle aux « visées diplomatiques de l’Allemagne », celle-ci renoncerait à l’envahir. Le meilleur est donc lié à des suppositions au sujet de ce qu’il y a de plus probable, mais demeure également incertain.

La lecture attentive du texte impose de constater que chaque moment du raisonnement est ponctué de « si », de « peut-être », de « certes… mais », de « à condition que », de « cela dépendra ». Pour finir, s’interrogeant sur « ce qui constituerait pour l’Allemagne une tentation de guerre plus grande, la faiblesse relative de la France, ou le barrage » qu’elle opposerait à ses ambitions d’hégémonie, Simone Weil risque l’expression « il est bien difficile de le dire », nuancée par « peut-être qu’on peut… ». L’emploi d’une forme conditionnelle est constamment de rigueur. Les seules exceptions sont les expressions conclusives : la première hypothèse « me paraît très clairement et de très loin préférable… » ; et au sujet de la seconde : « elle ne comporte […] sans doute [que] l’aggravation d’un présent à peine tolérable ». Simone Weil affirme également qu’une « guerre en Europe serait un malheur certain, dans tous les cas, pour tous, à tous les points de vue12 ».

On pourrait se référer, quant à cette méthode d’exposition, à ce qu’elle écrira dans sa Lettre à un religieux, en 1942. Au sujet des pensées qui faisaient obstacle à son entrée dans l’Église, elle avertissait le père Couturier : « Les opinions qui suivent ont pour moi des degrés divers de probabilité ou de certitude, mais toutes sont accompagnées dans mon esprit d’un point d’interrogation. Je ne les exprimerai à l’indicatif qu’à cause de la pauvreté du langage ; j’aurais besoin que la conjugaison contienne un mode supplémentaire13 », un « mode dubitatif14 ». La subtilité de la forme du raisonnement dans la lettre à Bergery révèle que la méthode de la Lettre à un religieux existait dès 1938.

Si l’on tient compte de la finesse de cette méthode, on perçoit que la lettre à Bergery exprime un pacifisme sous conditions, conditions multipliées à chaque étape de l’évaluation des deux hypothèses. La préférence exprimée au sujet de la première hypothèse est elle-même sous condition. Si elle est « la meilleure », ce n’est pas dans l’absolu, mais « en cas de succès relatif15 » d’une politique qui laisserait l’Allemagne établir son hégémonie en Europe. La politique de repli derrière nos frontières ne présente que l’« issue la plus favorable », par confrontation à une autre sur une échelle d’évaluation, et non l’issue qui serait absolument bonne « à tous les points de vue ». C’est en tenant compte de ces restrictions que cette attitude « paraît très clairement et de très loin préférable », expression qui marque une préférence graduée et non le choix d’un Bien absolu. Il faut rappeler en effet une distinction essentielle : « Le bien absolu est autre chose que le bien qui est le contraire et le corrélatif du mal, quoi qu’il en soit le modèle et le principe16. »

Pacifisme en temps de guerre

Quelles sont les conséquences pratiques d’un tel raisonnement, en ce monde où règne un mélange de bien et de mal, lorsque, de plus, la guerre est déclenchée ? « Tout ce qu’on peut dire » est qu’« un mal que je ne puis éviter d’accomplir, sinon en en accomplissant un autre plus grand, ce n’est pas moi qui l’accomplis, c’est la nécessité ». Faire le Bien au sens absolu du terme « n’est pas donné à l’homme » ; il peut « seulement écarter du mal17 ». C’est ce qui conduit, dès 1938, à observer que le choix n’est pas entre le pacifisme intégral – tenu à tort pour le choix du Bien absolu – et une attitude ferme qui « pourrait, elle aussi, aboutir à la guerre ». L’une et l’autre position pouvant, « dans la pire éventualité, amener un résultat final équivalent18 », il convient de choisir ce qui provoquerait un moindre cortège de malheurs.

Simone Weil retient donc la notion de moindre mal. Certes, un tel principe « n’a encore servi que de prétexte à capituler », moins par la « lâcheté de quelques chefs [que] par une ignorance par malheur commune à tous ». En effet, « tant qu’on n’a pas défini le pire et le mieux en fonction d’un idéal clairement et concrètement conçu, puis déterminé la marge exacte des possibilités, on ne sait pas quel est le moindre mal ». C’est faute de savoir évaluer les « maux possibles que risque toujours d’amener une action non calculée » que l’on est conduit à accepter sous l’étiquette de « moindre mal » le mal réel imposé par « ceux qui ont en mains la force19 ».

On retrouve ici l’exigence weilienne constante d’une activité méthodique – analogue à un travail – qui devrait commander l’action politique. En 1937, Simone Weil observait que faute de pouvoir « transporter en toute pureté dans l’action politique » ce qui inspire l’esprit et le cœur, il existe chez « tout homme amoureux du bien public » un « déchirement cruel et sans remède » : « Participer […] au jeu des forces qui meuvent l’histoire n’est guère possible sans se souiller et sans se condamner d’avance à la défaite. Se réfugier dans l’indifférence ou dans une tour d’ivoire n’est guère possible non plus sans beaucoup d’inconscience. » Dès lors, il reste la formule si décriée du moindre mal, « à condition de l’appliquer avec la plus froide lucidité20 ». Le critère de cette « froide lucidité » est défini ainsi : « L’intention […] est de faire le moins de mal possible, tout considéré, et compte tenu des nécessités21. » Telle est la bonne action, l’action nécessaire telle qu’elle est définie dans les Cahiers : « Faire seulement ce qu’on ne peut pas ne pas faire22. » Si « quoi qu’on fasse », on ne peut qu’éviter un plus grand mal, et non tout mal, c’est qu’« on ne peut que faire mal23 ». Il n’y a plus de choix à faire, la nécessité commande, impose, et elle est impersonnelle24. Comme l’écrit Vincent Guéquière, il ne s’agit pas de « faire le meilleur choix parmi de multiples options, [mais de] se mettre dans les conditions de faire le seul choix possible25 ». Ce que Simone Weil traduit ainsi : « Quand on croit qu’on a le choix, c’est qu’on est inconscient, enfermé dans l’illusion, et on est alors un jouet. On cesse d’être un jouet en s’élevant au-dessus de l’illusion jusqu’à la nécessité, mais alors il n’y a plus de choix, une action est imposée par la situation elle-même clairement aperçue26.  »

C’est ainsi qu’au moment où la France est sous le joug hitlérien, Simone Weil se demande « comment accorder son désir d’agir pour la paix, toujours présent en soi, avec la nécessité de l’action, commandée par la guerre27 ». À cet égard, les références de plus en plus fréquentes à la pensée indienne sont l’indice qu’elle a pleinement conscience de « tourner une page de son itinéraire politique en adoptant une logique du “et” à la place de la logique du “ou”28 ». Il ne s’agit plus de choisir entre la paix et la guerre, mais de pratiquer un « pacifisme pour temps de guerre ». Or une « logique du “et” » était pratiquée en 1938, sans être théorisée, avant la découverte de la pensée indienne des « points de vue29  », selon laquelle, au lieu de la dualité affirmation/négation, on a recours à des énoncés conditionnels, chaque proposition étant précédée de précisions telles que : « en ce sens que… », « par certains côtés » ou « sous un certain rapport ».

Une forme de paix belliqueuse peut être moins désirable que la guerre.

La lettre à Bergery montre que les relations entre guerre et paix sont plus complexes que ne le laisse penser une logique formelle gouvernée par le principe de non-contradiction. Si la guerre, par exemple, peut être dite le plus grand des maux, c’est toujours dans un contexte et selon des conditions qui permettent de réévaluer le degré du mal. Par un passage à la limite, Simone Weil envisage, à la même époque, la possibilité d’établir la « paix totale, paix entre les nations, paix entre les classes, paix entre tous les hommes », en limitant par exemple les « préoccupations humaines à l’intérêt ». Elle constate que, dans ce cas, on « supprimerait en même temps, à vrai dire, toute vertu, tout art, toute pensée ». Ce qui la conduit à conclure : « On peut estimer, et pour moi j’estime, que ce serait acheter la paix trop cher, et qu’on aboutirait ainsi à une paix moins désirable que n’importe quelle guerre30. » Au printemps 1939, elle juge que la paix peut constituer « par elle-même une catastrophe nouvelle31 », comme le fut la paix issue du traité de Versailles qui a humilié l’Allemagne et a contribué à la préparation d’une autre guerre. Une forme de paix belliqueuse peut être moins désirable que la guerre.

Notre époque et celle de Simone Weil

Les analyses qui précèdent révèlent que Simone Weil était sensible à toute variation politique susceptible de réorienter son action et sa réflexion. Il n’est donc pas question de se demander ce qu’elle aurait pensé de la situation actuelle, notamment celle qui fait suite à l’agression de l’Ukraine par la Russie. Rien ne nous empêche, en revanche, de tenter une transposition de la forme des analyses weiliennes. Il se trouve qu’il est possible d’opérer un montage de certains passages de la lettre à Bergery en remplaçant « Allemagne » par « Russie », « France » par « Europe » (dans certains cas), et « Hitler » par « Poutine ».

Imaginons qu’un article écrit aujourd’hui « ramène la question de l’Ukraine à celle de l’emprise de la Russie sur l’Europe centrale et de son hégémonie en Europe32 ». Examinons d’abord l’hypothèse selon laquelle une « attitude ferme de l’Europe » pourrait « aboutir à la guerre, à la défaite, à l’invasion ». Cependant, il se peut également que l’« Europe, unie à l’Angleterre, arrête la Russie dans son élan vers l’hégémonie, sans que celle-ci ose recourir à la guerre ». Toutefois, dans le cas où elle voudrait s’opposer à la volonté d’expansion de la Russie, l’Europe devrait « rester forte, vigilante, tendue tout entière vers l’extérieur, constamment chargée pour la guerre, en alerte perpétuelle ». Ce qui signifierait immanquablement un budget de guerre « maintenu, accru, doublé » ; il en résulterait une « misère matérielle et morale, la tension des nerfs, l’enrégimentement des esprits, l’extinction des libertés, l’angoisse individuelle et collective ». Tout cela, surtout, « devrait durer aussi longtemps que la menace russe », ce qui oblige à se demander « si moralement, politiquement, économiquement », une telle situation pourrait durer. Cela revient à savoir notamment si « économiquement et techniquement » l’Europe pourrait « supporter aussi longtemps que la Russie un effort d’armement qu’il faut sans cesse renouveler, quand même elle y sacrifierait tout ce qui lui reste de liberté et de démocratie ». Ce qui ne poserait aucun problème à la Russie mettrait en revanche l’Europe devant de redoutables difficultés s’agissant du maintien d’une démocratie.

Deux options se présentent, selon la logique qui est celle de la lettre à Bergery, au sujet de l’hypothèse examinée. Si l’Europe ne peut pas, au vu de sacrifices qui toucheraient à son essence même, supporter durablement une telle situation, « pourquoi s’engager dans une politique susceptible seulement de retarder une échéance qui serait celle ou de la guerre, ou de l’abdication » ? Toutefois, « si même [l’Europe] le peut », serait-il permis d’espérer un « changement de régime en Russie », une « sérieuse défaite de prestige » suffisant à faire tomber ce régime ? Ne nous faisons pas d’illusion : « Cela, sans aucun doute, Poutine aussi le sait, et il préférerait à une telle défaite la guerre engagée dans les pires conditions. » D’où la nécessité de se ranger au plus probable : « Le simple usage de la menace pour ralentir, détourner, même arrêter son élan n’est pas propre à le faire tomber. » On pourrait ajouter que « Poutine a dit et répété à plusieurs reprises depuis un an ou deux que ce qu’il réclame, il veut le prendre ou l’obtenir sans contrepartie, sans conditions, sans marchandages, sans compromis ». Comme « ce qu’il dit ainsi, en général il le fait », et qu’« il le peut, matériellement, politiquement et moralement », on peut déjà estimer qu’« il a dès maintenant suffisamment modifié le rapport des forces en sa faveur pour pouvoir espérer obtenir ce qu’il veut au moment opportun sans contrepartie ».

Prenons en considération l’autre hypothèse et supposons que l’« Europe laisse la Russie établir son hégémonie en Europe ». Une question identique à celle qui suivait l’hypothèse précédente se pose : « Que peut-on espérer dans le meilleur des cas ? » On doit répondre : « Rien, non plus, de bien séduisant. » L’espérance minimale est que l’« Europe une fois repliée derrière ses frontières, n’opposant plus d’obstacle aux visées diplomatiques de la Russie, la Russie ne se donnerait pas la peine de l’envahir ». Certes, « une telle possibilité n’est certainement pas à exclure », et au lieu de la misère économique, politique, sociale et morale envisagée comme conséquence de l’adoption de l’hypothèse précédente, il deviendrait possible pour l’Europe d’accomplir « à l’intérieur de ses frontières, un effort de culture, de civilisation, de rénovation sociale ». On est en droit de supposer que la Russie n’y ferait pas obstacle.

Comparons les deux hypothèses et évaluons leurs conséquences éventuelles. L’hypothèse du consentement à l’hégémonie de la Russie en Europe, « quelque résignation qu’elle implique, paraît très clairement et de très loin préférable », dans la mesure où « elle comporte un avenir précaire, mais un avenir ». En revanche, celle qui préconise une « attitude ferme de l’Europe » ne comporte « sans doute » aucun autre avenir que l’« aggravation d’un présent à peine tolérable ». Dans les deux cas, on envisage des conséquences probables, mais il convient de demander également « quelles sont les probabilités respectives de la meilleure et de la pire éventualité pour l’une et l’autre politique ». Est-ce que la « Russie résisterait à la tentation d’englober une Europe relativement faible dans son système totalitaire, soit par occupation militaire, soit par une espèce de vassalité politique et économique » ? On doit se contenter de répondre « peut-être oui, peut-être non ». En plus du « rapport des forces », il faut tenir compte de ce que l’« Europe possédera encore de vivant en fait de ressources morales et spirituelles ». À quoi il faut ajouter que « cela dépendra aussi de la durée du dynamisme russe », dont l’élan brisé par la guerre pourrait conduire à « faire évoluer son régime politique d’une manière qui changerait tout à fait le problème de son hégémonie en Europe ».

Si l’on devait maintenant « dire toute notre pensée », suivant en cela Simone Weil, on pourrait admettre qu’une « guerre en Europe serait un malheur certain, dans tous les cas, pour tous, à tous les points de vue ». Toutefois, une « hégémonie de la Russie en Europe, si amère qu’en soit la perspective, peut en fin de compte n’être pas un malheur ». À la condition, il est vrai, de tenir compte du fait que le « national-poutinisme, sous sa forme actuelle d’extrême tension, n’est peut-être pas durable ». On pourrait alors « concevoir à une semblable hégémonie, plusieurs conséquences possibles qui ne sont pas toutes funestes ». Bien entendu, ces conséquences sont à peser de la plus juste façon. D’où la nécessité d’un subtil balancement des arguments, jamais isolés, toujours traités par mise en relation d’opposition relative ou par degré d’évaluation sur une échelle de valeurs.

Si, retenant l’hypothèse envisagée au départ, l’« Europe et l’Angleterre pouvaient opposer un barrage efficace à la coulée de la Russie vers l’Europe centrale, on ne peut pas affirmer que Poutine hésiterait à faire la guerre pour rompre le barrage ». On peut même penser que « le contraire paraît probable », car « peut-être Poutine préfère-t-il faire la guerre ». L’Europe, dont on a du mal à envisager la défaite – au vu des problèmes rencontrés par la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine –, ne pourrait cependant « être victorieuse qu’en s’épuisant, en se détruisant plus que ne pourrait le faire un ennemi victorieux ». Quelle « serait alors la situation de l’Europe devant les autres continents » ?

Posons la question centrale en resserrant la formulation : « Qu’est-ce qui constituerait pour la Russie une tentation de guerre plus grande, la faiblesse relative de l’Europe, ou le barrage opposé par l’Europe à ses ambitions d’hégémonie ? Il est bien difficile de le dire. Il est possible de considérer les chances comme à peu près égales ; s’il y a une différence, elle est en faveur de la politique de repli derrière nos frontières. S’il est vrai que c’est aussi cette politique qui, en cas de succès relatif, présente l’issue la plus favorable », en conclurons-nous que cette politique « est la meilleure » ?

Comment faire confiance, par ailleurs, aux gouvernants qui misent sur l’effort de guerre à seule fin de se maintenir au pouvoir et de maintenir un système de domination sous prétexte d’« union sacrée » ? Les gouvernements sont tellement tentés de « geler » les problèmes de politique intérieure et les questions sociales – voire les contradictions d’un régime capitaliste en crise permanente – qu’il vaut la peine de poser les vraies questions, avant qu’il soit trop tard et qu’on se trouve devant l’urgence de pratiquer, une fois la guerre engagée, un « pacifisme pour temps de guerre ». La paix ou la guerre, en effet, est-ce bien le dilemme ? Quelle paix ? Quelle guerre ? Au profit de qui et au détriment de qui ? Simone Weil ne donne de réponse que sous des formes de probabilités, de possibilités graduées, de conséquences plus ou moins prévisibles de l’une ou l’autre hypothèse envisagée entraînant une décision. Le seul « malheur certain, dans tous les cas, pour tous, à tous les points de vue », serait une guerre en Europe. Qui n’en conviendrait ? Cela justifie-t-il le choix de la faiblesse au nom d’une forme de pacifisme susceptible de conduire à son tour à un « malheur certain » ?


Le lecteur sera peut-être déçu de ne pas obtenir de réponse unilatérale aux problèmes posés. Nous ne pouvons que répondre par l’intention qui nous guide : donner des raisons de ne pas se jeter sur une réponse donnée d’avance pour la raison que la paix a nos préférences – ce qui va de soi. Ne nous précipitons pas non plus sur l’option d’une guerre qui « vaudrait mieux ». Le raisonnement de Simone Weil, au sujet de l’une ou l’autre position possible, loin d’être négligeable, est extrêmement fort. Nous sommes, aujourd’hui, devant le dilemme posé en 1938. Puissions-nous ne pas avoir à regretter bientôt nos « erreurs criminelles33 » sur les milieux pressés de conclure un cessez-le-feu entre la Russie et l’Ukraine sous prétexte de défendre la paix. Nous pourrions bien ainsi faire le jeu du plus fort, désireux de maintenir le statu quo de sa domination pour mieux l’étendre ensuite. Auquel cas la guerre resterait toujours possible. La menace d’un conflit nous ferait alors reprendre l’examen des hypothèses de départ, en tâchant de refaire l’exercice pour trouver une solution préférable à défaut d’être la seule bonne.

  • 1. Paul Colrat, « Pacifisme pour temps de guerre », postface à Simone Weil, Désarroi de notre temps et autres fragments sur la guerre, éd. Pascal David, Lyon, Peuple Libre, 2016, p. 193-206.
  • 2. Gaston Bergery (1892-1974) était directeur politique de La Flèche, organe hebdomadaire du « frontisme » (août 1934-août 1939). Pacifiste, il avait fondé le « Front commun contre le fascisme ». La lettre de S. Weil répond à un de ses articles, paru dans La Flèche (1er avril 1938), dans lequel Bergery envisageait de ne pas s’opposer à l’hégémonie de l’Allemagne sur l’Europe centrale.
  • 3. « Quoiqu’il me soit plusieurs fois arrivé de franchir un seuil, je ne me rappelle pas un moment où j’aie changé de direction. » (Brouillon de lettre au père Perrin, 26 mai 1942, Fonds Simone Weil, Bibliothèque nationale de France).
  • 4. Nous nous permettons de renvoyer à Robert Chenavier, « Quand agir, c’est lire. La lecture créatrice selon Simone Weil », Esprit, août-septembre 2012.
  • 5. S. Weil, « L’Europe en guerre pour la Tchécoslovaquie ? » [Feuilles libres de la Quinzaine, 25 mai 1938], dans Œuvres complètes, t. II, Écrits historiques et politiques, vol. 3, Vers la guerre (1937-1940), éd. Simone Fraisse, Paris, Gallimard, 1989, p. 86.
  • 6. S. Weil, lettre à G. Bergery [1938], dans Écrits historiques et politiques, Gallimard, coll. « Espoir », 1960, p. 286.
  • 7. Ibid. Le soubassement de cette position, avancé dès la fin 1936, était la politique de « neutralité à l’égard de la tuerie espagnole », impardonnable, sauf à tout faire « pour transformer cette attitude en un précédent qui règle à l’avenir toute la politique extérieure française » (S. Weil, « La politique de neutralité et l’assistance mutuelle » [1936], dans Œuvres complètes, t. II, Écrits historiques et politiques, vol. 2, L’expérience ouvrière et l’adieu à la révolution (juillet 1934-juin 1937), éd. Géraldi Leroy et Anne Roche, Paris, Gallimard, 1991, p. 405).
  • 8. S. Weil, « L’Europe en guerre pour la Tchécoslovaquie ? », dans Écrits historiques et politiques, op. cit., p. 81.
  • 9. S. Weil, lettre à G. Bergery, précitée, p. 287.
  • 10. Ibid., p. 283.
  • 11. Ibid., p. 288. Tout au long de cet article, sauf indication contraire, nous soulignons dans les citations.
  • 12. Ibid., p. 287.
  • 13. S. Weil, Lettre à un religieux [1942], dans Œuvres complètes, t. V, Écrits de New York et de Londres, vol. 1, Questions politiques et religieuses (1942-1943), éd. R. Chenavier, Jean Riaud et Patrice Rolland, avec la collaboration de Marie-Noëlle Chenavier-Jullien et Françoise Durand-Échard, Paris, Gallimard, 2019, p. 161.
  • 14. S. Weil, première version de la Lettre à un religieux, ibid., p. 531.
  • 15. S. Weil, lettre à G. Bergery, précitée, p. 288.
  • 16. S. Weil, « Cette guerre est une guerre de religions » [1943], dans Écrits de New York et de Londres, vol. 1, op. cit., p. 254.
  • 17. S. Weil, Œuvres complètes, t. VI, Cahiers, vol. 1, (1933 - septembre 1941), éd. Alyette Degrâces, Pierre Kaplan, Florence de Lussy et Michel Narcy, Paris, Gallimard, 1994, p. 334.
  • 18. S. Weil, lettre à G. Bergery, précitée, p. 283.
  • 19. S. Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale [1934], éd. R. Chenavier, Montreuil, Libertalia, 2022, p. 73.
  • 20. S. Weil, « Méditation sur l’obéissance et la liberté » [1937], dans Œuvres complètes, t. II, vol. 2, op. cit., p. 133.
  • 21. S. Weil, Œuvres complètes, t. VI, vol. 1, op. cit., p. 334.
  • 22. S. Weil, Œuvres complètes, t. VI, Cahiers, vol. 2, septembre 1941 - février 1942, éd. A. Degrâces, Marie-Annette Fourneyron, F. de Lussy et M. Narcy, Paris, Gallimard, 1997, p. 87.
  • 23. S. Weil, Œuvres complètes, t. VI, vol. 1, op. cit., p. 331.
  • 24. L’action « non agissante » consiste à « laisser agir en soi la nécessité. (Renoncement à la volonté propre) » (S. Weil, Œuvres complètes, t. VI, vol. 2, op. cit., p. 363).
  • 25. Vincent Guéquière, « Simone Weil. Lutter avec la force », Cahiers Simone Weil, t. XLIII, no 4, décembre 2020, p. 412.
  • 26. S. Weil, Œuvres complètes, t. VI, vol. 1, op. cit., p. 335-336.
  • 27. Marc Ballanfat, « Ce que voit Simone Weil dans le miroir de l’Inde », Cahiers Simone Weil, t. XXXVI, no 1, mars 2013, p. 37.
  • 28. M. Ballanfat, « Simone Weil et Krishna », Cahiers Simone Weil, t. XL, no 3, septembre 2018, p. 295-296.
  • 29. La philosophie indienne accepte « des valeurs de vérité supérieures à deux » (M. Ballanfat, « Introduction générale » à Philosophie indienne. Illusion et réalité, ordre du monde et libération, éd. M. Ballanfat, Paris, Vrin, coll. « Textes clés », 2024, p. 57). Au lieu de deux propositions seulement (affirmation et négation), il existe d’autres possibilités (par exemple, l’affirmation des deux et la négation des deux).
  • 30. S. Weil, « À propos du syndicalisme “unique, apolitique, obligatoire” » [1938], dans Œuvres complètes, t. II, vol. 3, op. cit., p. 268.
  • 31. S. Weil, « Réflexions en vue d’un bilan » [1939], dans Œuvres complètes, t. II, vol. 3, op. cit., p. 102.
  • 32. Les éléments de sens entre guillemets sont des reprises transposées de passages du texte de la lettre de S. Weil à Bergery.
  • 33. En 1943, S. Weil se reprochera « son erreur criminelle d’avant 1939 sur les milieux pacifistes et leur action » (Œuvres complètes, t. VI, Cahiers (juillet 1942-juillet 1943), vol. 4, La connaissance surnaturelle, Cahiers de New York et de Londres, éd. M.-A. Fourneyron, F. de Lussy et J. Riaud, Paris, Gallimard, 2006, p. 374).