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Mais qui donc a gagné les élections britanniques ?

juin 2010

#Divers

Après treize années de New Labour, la Grande-Bretagne tourne le dos aux travaillistes mais voit s’installer un gouvernement de coalition (conservateurs, libéraux démocrates) dont l’avenir est incertain. Une coalition est-elle compatible avec les institutions britanniques, où la part de l’implicite est grande, en l’absence de constitution écrite ? Vernon Bodganor, un des meilleurs spécialistes de la vie politique outre-Manche, pense, à l’encontre de nombreux analystes, que la coalition peut durer et présente même des atouts dans le contexte de crise financière et budgétaire.

Après une campagne courte, des sondages nombreux et presque fiables, les urnes ont rendu leur verdict : impossible à première vue de savoir qui a (véritablement) gagné les élections. Les conservateurs arrivent en tête avec 36,5 % des voix et 306 sièges (en hausse de 5 points et de 97 sièges par rapport au précédent parlement) mais n’obtiennent pas la majorité absolue (326 sièges), les travaillistes ne représentent plus que 29 % des suffrages et 258 sièges (en perte de 6 points et de 89 sièges) et les libéraux démocrates restent solidement installés à la troisième place avec 23 % des suffrages (en hausse de 1 point, mais ils perdent 5 sièges). Les autres partis (nationalistes écossais, irlandais, gallois, verts, indépendants) recueillent 11,5 % des voix et 28 sièges. Une coalition est donc indispensable : les libéraux démocrates se retrouvent faiseurs de roi, et peuvent constituer une majorité absolue soit avec les conservateurs, soit avec les travaillistes mais il faut alors l’appoint des petits partis nationalistes pour parvenir à une majorité absolue. Tout le monde a perdu : les conservateurs, partiellement rénovés sous la houlette de David Cameron, n’ont pas réussi à obtenir une majorité absolue, alors qu’elle leur était promise dans les sondages jusqu’au début de l’année 2010 ; les travaillistes, usés par treize années de pouvoir, retombent à un niveau proche de la débâcle de 1983 où Michael Foot, face à Margaret Thatcher, n’avait pu mener son parti à plus de 27 % des voix ; les libéraux démocrates, après le succès de leur leader Nick Clegg dans les débats télévisés, espéraient dépasser le Labour en voix et recueillir une petite centaine de sièges. Et puis aussi la défaite du British National Party, qui échoue sans appel à conquérir son premier siège de député dans les deux circonscriptions où il nourrissait quelques espoirs. Les seuls authentiques vainqueurs sont les Verts qui obtiennent le premier député de leur histoire (Caroline Lucas, députée européenne, à Brighton Pavilion).

Une campagne réussie

La campagne électorale, très courte, a été une grande réussite, non seulement parce qu’elle a animé le pays mais aussi parce que, au-delà des performances télévisuelles des uns et des autres, elle a réussi à poser clairement certains enjeux importants et à définir la position des trois principaux partis nationaux. Pour la première fois dans l’histoire des élections britanniques, les trois leaders ont ainsi débattu en direct, devant des millions de téléspectateurs et un auditoire qui posait les questions. Le premier débat portait sur la politique intérieure1, le deuxième sur la politique étrangère et le troisième sur l’économie. Dans les trois débats, le Premier ministre a montré son incapacité à maîtriser les principes de base de la communication politique et même s’il a enfin affiché une certaine pugnacité dans le dernier débat qui portait sur son sujet de prédilection, l’économie, il est apparu fatigué et sans idées. Cameron avait le plus à perdre dans ces débats et c’est peut-être la raison pour laquelle il a semblé plus retenu que dans d’autres occasions, notamment dans ses joutes hebdomadaires avec le Premier ministre à la Chambre des communes ; mais il y a néanmoins conforté une stature de Premier ministre potentiel. Clegg, le leader des libéraux démocrates, a quant à lui crevé l’écran, en particulier lors des deux premiers débats. Avec une aisance remarquable dans l’expression, dans le rapport au public et à la caméra, il a montré qu’il était un homme de télévision, comme l’était Tony Blair. Et si, dans le troisième débat, il n’a pas su prendre suffisamment de distance vis-à-vis des autres candidats, il a néanmoins fait preuve d’un habile mélange d’agressivité, à l’égard de Cameron en particulier, et d’ironie par rapport aux deux autres partis.

Des lignes claires ont marqué les positions respectives des partis. En politique intérieure, les libéraux démocrates apparaissent, comme leur nom l’indique, comme les plus libéraux, proposant une régularisation des immigrants illégaux présents dans le pays depuis plus de dix ans, la suppression du projet (ruineux) de carte d’identité biométrique, un soutien à l’éducation des plus défavorisés, et surtout une réforme du système électoral : ce thème, cher à un parti qui termine avec près d’un quart des voix et un dixième seulement des sièges, définit plus que tout autre sa position minimale. En politique étrangère, leur refus de renouveler immédiatement les missiles nucléaires à longue portée et leur volonté d’intégrer l’armement nucléaire dans la revue imminente de la politique de défense leur a attiré les foudres des autres partis. Si on ajoute à cela une relative europhilie (doublée d’une indulgence coupable vis-à-vis de l’euro, en pleine crise grecque), ils peuvent s’estimer heureux que, dans ces élections-ci, les affaires extérieures ne jouent pas un rôle important (en 2005, en revanche, leur position contre la guerre d’Irak leur avait permis de réaliser un fort bon score). La politique étrangère des conservateurs ne brille pas par ses idées neuves. Sur l’Europe, ils affirment par exemple vouloir rapatrier en Angleterre certaines politiques et ils continuent de défendre leur choix de siéger avec leurs sympathiques alliés polonais et lettons (« une bande de cinglés », selon l’expression de Clegg lors d’un des débats). Comme les conservateurs, les travaillistes veulent procéder au renouvellement des missiles Trident, défendre les intérêts de l’Angleterre en Europe et continuer leur engagement, pourtant controversé dans le pays, en Afghanistan (les Britanniques paient un lourd tribut en hommes dans cette guerre).

La situation économique et financière du pays est particulièrement préoccupante avec un déficit budgétaire de l’ordre de 13 % du Pib, et un endettement correspondant à près de 70 % du Pib. Mais c’est sur ces questions que, paradoxalement, les débats ont été les moins approfondis : un respecté think tank, l’Institute of Fiscal Studies, a ainsi souligné en pleine campagne qu’aucun des programmes économiques des trois partis ne pouvait atteindre les objectifs cruciaux de réduction des déficits et de reprise de l’économie (il faut des réductions budgétaires de l’ordre de 64 milliards de livres sur trois ans). Il s’agit en effet de deux questions à la fois distinctes et liées. Pour les travaillistes, l’urgence était à la reprise de l’économie (la croissance n’était que de 0,2 % au premier trimestre 2010) et donc à la poursuite de la politique de soutien à la consommation. Les travaillistes disaient être les mieux placés pour remettre l’économie en marche et que les conservateurs risquaient de détruire la fragile reprise par des coupes budgétaires trop précoces, dès 2010. Les conservateurs, au contraire, faisaient de la réduction des déficits la priorité absolue, envisageant ainsi un budget d’urgence pour revenir sur les dépenses programmées par les travaillistes ; cela ne les empêchait pas de défendre des mesures onéreuses et purement idéologiques comme le relèvement du seuil d’imposition sur les droits de succession. Ils ont affirmé tout au long de la campagne que les travaillistes voulaient tuer l’emploi en augmentant les cotisations sociales (qualifiées « d’impôt sur l’emploi »). Quant aux libéraux démocrates, ils insistaient sur la fiscalité, appuyée sur une plus grande redistribution en direction des petits salaires. Le véritable problème de ces trois programmes est qu’ils n’indiquent guère d’autre source de financement que des économies effectuées en renforçant efficacité et rentabilité. Celles-ci pourraient se monter à plus de 4 milliards de livres pour les plus pessimistes (libéraux démocrates) et environ 6 milliards pour les plus optimistes (conservateurs). La raison principale de l’absence de débat réel, d’une part sur la crise financière qui frappe la Grande-Bretagne, d’autre part sur la crise économique qui s’ensuit, tient au fait que, quel que soit le vainqueur, il est impossible à présent d’éviter d’importantes coupes budgétaires, pour ne pas dire une politique d’austérité.

Un résultat inattendu

Si les sondages avaient toujours donné un parlement sans majorité claire, ils avaient surestimé la percée des libéraux démocrates, ou peut-être n’avaient-ils pas perçu la chute du soutien au troisième parti pendant la dernière semaine de la campagne : à mesure que la date du scrutin approchait, les électeurs un instant tentés par un vote pour le parti de Nick Clegg, revenaient vers l’un des deux grands partis. Mais si le résultat général correspond peu ou prou aux observations des instituts de sondage, le comportement des électeurs semble avoir été complètement différent des élections précédentes.

Rappelons que le mode de scrutin, uninominal à un tour, favorise les grands partis, bien implantés, et permet rarement l’émergence d’un troisième voire d’un quatrième parti : ainsi une formation politique peut en théorie arriver en deuxième position en nombre de voix et ne recueillir aucun siège, si elle termine en deuxième position dans toutes les circonscriptions. C’est pour cette raison que les libéraux démocrates, assez bien représentés dans l’ensemble du pays, recueillent si peu de sièges. Ce mode de scrutin rend d’autre part particulièrement complexes les prévisions électorales ; on considère à l’ordinaire qu’un changement de majorité se fait à peu près uniformément dans tout le pays, et donc qu’un renversement de tendance se traduit par des gains variables mais à peu près prévisibles. On estimait ainsi avant les élections qu’il fallait aux conservateurs un renversement de l’ordre de 7 % pour obtenir une majorité absolue. Mais deux considérations supplémentaires interviennent ici, l’une traditionnelle, l’autre spécifique à ce scrutin-ci. La première, appelée au Royaume-Uni « vote tactique », est une forme de vote utile : dans chaque circonscription il s’agit de voter non pas en fonction de ses préférences, mais en faveur du candidat le mieux placé pour faire obstacle aux conservateurs. Sur cette question, les partis sont divisés : les travaillistes en particulier, par la voix de certains ministres importants, ont, dans les jours précédents le scrutin, appelé leurs électeurs à un vote tactique, tandis que Tony Blair prenait position contre toute forme de suffrage de ce type. La question était de savoir dans quelle mesure le comportement électoral serait affecté par cette considération. D’autre part, le scandale des notes de frais des députés a fait des ravages et, de fait, une partie des députés a préféré ne pas se représenter plutôt que d’affronter les électeurs. Il risquait donc d’y avoir une prime négative au sortant.

À mesure que les résultats des élections étaient annoncés, au cours d’un processus qui a duré près de vingt-quatre heures (au Royaume-Uni, on ne procède pas comme en France à des estimations successivement affinées), il apparaissait que les comportements habituels n’étaient pas de mise. Tout d’abord, le renversement de tendance a été extrêmement variable d’une circonscription à l’autre, même pour des circonscriptions relativement identiques : certaines ont résisté à la vague bleue de façon imprévisible, tandis que d’autres cédaient au contraire de façon inattendue, avec des renversements de tendance bien supérieure à la moyenne nationale. Impossible d’obtenir une image cohérente. D’autre part, le vote tactique ne semble pas avoir joué dans toutes les circonscriptions de la même façon : c’est ainsi que des députés libéraux démocrates ont pu perdre leur siège face à des conservateurs, pour n’avoir pas été soutenus par les travaillistes. Enfin, le scandale des notes de frais, mis à part certaines circonscriptions symboliquement très exposées, n’a pas eu d’effet sur le comportement des électeurs. Le résultat est donc un parlement sans majorité absolue, comme l’avaient annoncé les instituts de sondage, mais de façon différente de ce à quoi ils s’attendaient. Et les libéraux démocrates obtiennent un score inférieur d’une quarantaine de sièges par rapport aux prévisions.

Un avenir incertain

La Grande-Bretagne s’est trouvée dans une situation paradoxale à l’issue du scrutin, situation qui a évidemment inquiété des marchés toujours à l’affût d’une mauvaise nouvelle et réjoui tous les analystes politiques du royaume qui trouvaient là l’occasion de déployer leurs talents pour la politique-fiction et pour les subtilités constitutionnelles d’un pays qui n’a pas de constitution. La pratique en cas de parlement sans majorité est simple. C’est celle qui a prévalu en 1974 lorsque Edward Heath n’a pas réussi à former un gouvernement avec les libéraux de Jeremy Thorpe : le Premier ministre en place doit faire la preuve qu’il peut dégager une majorité de gouvernement aux Communes. C’est ce qui a poussé Brown à rester au 10 Downing Street, alors qu’en toute logique il était le grand perdant. Pour Cameron, les conservateurs ayant le plus grand nombre de voix et le plus grand nombre de sièges, la situation ne souffrait aucune ambiguïté et c’est lui qui devait récupérer les clés du 10 Downing Street. Clegg avait quant à lui annoncé pendant la campagne que le parti ayant le plus grand nombre de voix et le plus grand nombre de sièges devait essayer en premier lieu de former le gouvernement. D’où la drôle de période qui a suivi les résultats, et où Brown paraissait refuser le verdict des urnes et s’accrocher à son bureau, tandis que Clegg faisait monter les enchères entre conservateurs et travaillistes. Seule chose certaine pendant cette période d’incertitude : les libéraux démocrates détermineraient le gouvernement.

Au bout de cinq jours de négociations, et quelques retournements de situation, Brown jetait l’éponge, d’abord en annonçant sa démission prochaine de la tête de son parti, puis le lendemain, devant l’impasse des négociations entre libéraux démocrates et travaillistes, de son poste de Premier ministre. Il restait à la Reine à appeler Cameron à former le nouveau gouvernement : à 43 ans, celui-ci est le plus jeune Premier ministre depuis près de deux cents ans. Dans les tractations, Clegg avait traité principalement avec les conservateurs qui, très tôt, avaient affirmé leur volonté d’arriver à un accord avec les libéraux ; ce qui n’empêchait pas ceux-ci de négocier en parallèle avec les travaillistes. L’un des enjeux principaux était en effet de savoir à quel type de réforme du système électoral parviendraient les partis : les libéraux démocrates ont donc jugé suffisante la proposition des conservateurs d’un référendum sur une atténuation de l’effet majoritaire du scrutin nominal à un tour (sans proposer de proportionnelle intégrale).

Un accord de gouvernement pour la durée de la mandature a été trouvé entre les deux partis qui ont tous deux fait d’importantes concessions (les libéraux sur l’immigration et l’euro, les conservateurs sur la politique fiscale en particulier). Le gouvernement de coalition nouvellement formé comporte dix-huit ministres conservateurs et cinq ministres libéraux (Clegg devient vice-Premier ministre en charge des réformes politiques). Ce gouvernement, qui, comme tous les nouveaux gouvernements, prétend vouloir faire de la politique « autrement », ne comprend que quatre femmes : le symbole n’est pas édifiant. Si une partie de l’électorat libéral démocrate peut se sentir légitimement flouée, les résultats ont de fait mis Clegg au pied du mur : s’allier aux travaillistes revenait à fabriquer une « coalition des perdants », qui avait encore besoin du soutien des petits partis pour obtenir une majorité ; refuser de soutenir tout gouvernement les aurait fait paraître comme des opposants par essence ; entrer en coalition avec les conservateurs risque de faire passer au Labour une partie importante des électeurs libéraux démocrates qu’on ne reprendra plus à voter pour le parti du centre.

L’avenir est incertain, parce que personne ne peut dire comment va se comporter cette coalition, comment se résoudront les tensions qui vont naître, même si une bonne partie des politiques a été négociée pendant les cinq jours de pourparlers. L’avenir est incertain parce que la situation économique est peu reluisante. Les premiers signes de la nouvelle politique du gouvernement indiquent des coupes budgétaires de l’ordre de 6 milliards de livres pour l’année budgétaire qui a commencé le 1er avril, le relèvement, cher aux libéraux, du seuil d’imposition sur le revenu, financé par une taxe sur le transport aérien des marchandises, et une augmentation de l’impôt sur les bénéfices du capital. Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, sortant pour une fois de sa réserve traditionnelle, a approuvé ces premières mesures. Avec un déficit budgétaire équivalent à celui de la Grèce, il s’agit évidemment d’un signal fort envoyé en direction des marchés. Au bout de ces nombreuses péripéties, ce changement de majorité, le second seulement depuis 1979, permet de dire que tout le monde a gagné les élections : les conservateurs sont au pouvoir pour la première fois depuis 1997 ; les libéraux sont au pouvoir pour la première fois depuis les années 1930 ; les travaillistes vont pouvoir récupérer de treize années de New Labour, avec un nombre important de députés au parlement, un nouveau leader, et une position confortable face à la politique d’austérité qui se profile à l’horizon : le centre et la gauche leur appartiennent.

Alexis Tadié

Entretien avec Vernon Bogdanor

Esprit – Vous avez suivi de très près les élections qui viennent de se dérouler. Pensez-vous, comme l’ont dit de nombreux commentateurs, qu’elles aient été extraordinaires ?

Vernon Bogdanor – Absolument. Trois raisons à cela. Tout d’abord, elles ont produit le premier parlement sans majorité absolue depuis 1974. De plus, cela n’est pas une aberration, comme on aurait pu le penser il y a quelque temps encore, mais la conséquence directe de l’augmentation du nombre de députés qui n’appartiennent pas à l’un des deux grands partis : dans la nouvelle Chambre, 85 députés ne sont ni conservateurs ni travaillistes. Ce qui veut dire que pour avoir une majorité stable de gouvernement, sans alliances, les travaillistes ou les conservateurs doivent obtenir 86 sièges de plus que l’autre grand parti. Même le Premier ministre conservateur John Major, qui, en 1992, avait obtenu une majorité de 21 sièges, ne s’est pas trouvé à l’abri d’une rébellion des députés les plus à droite de son groupe.

D’autre part, nous avons maintenant le premier gouvernement de coalition en temps de paix depuis les années 1930, et ce gouvernement a une majorité confortable de 78 députés. Il faut bien comprendre qu’il s’agissait là de la seule possibilité de constituer un gouvernement stable, chose à laquelle les marchés financiers en particulier étaient très attachés (la réduction des déficits constituant la priorité absolue pour ces marchés). Enfin, les travaillistes cherchaient à obtenir un quatrième mandat consécutif, mais seuls les conservateurs, en 1992, ont réussi à rester au pouvoir pendant quatre législatures d’affilée.

S’agit-il, à votre sens, d’un gouvernement de coalition stable ?

Personne ne peut dire, bien sûr, si ce gouvernement ira au bout des cinq années pour lesquelles l’accord entre les conservateurs et les libéraux démocrates a été signé. Mais il faut souligner tout d’abord qu’il s’agit d’un coup de maître de la part de David Cameron, qui souhaitait vraisemblablement parvenir à ce résultat : cela lui permet d’avoir un gouvernement stable, ce qui est préférable à l’autre solution qui se présentait, à savoir un gouvernement conservateur minoritaire. Il peut, d’autre part, utiliser les libéraux pour gouverner davantage au centre, en s’éloignant de la frange la plus droitière de son parti. Contrairement à ce qu’aimeraient peut-être les Français, ce gouvernement n’est pas fondé sur un amour entre les deux partis, mais sur l’intérêt bien compris de chacun. Cameron préférait un accord de ce type. Quant aux libéraux démocrates, ils auraient été écrasés en cas d’un deuxième scrutin rapproché : il faut se souvenir que c’est ce qui s’est passé à la fois en 1924, après un gouvernement travailliste minoritaire, en 1951, et également en 1974 lorsque les libéraux ont perdu près d’un million de voix au scrutin suivant, sept mois plus tard.

Plus généralement, c’est le résultat des élections qui a évidemment déterminé cet accord. En effet, les trois partis principaux ont perdu les élections. Les conservateurs obtiennent leur cinquième résultat le plus faible depuis la guerre. Les travaillistes obtiennent leur deuxième plus mauvais score depuis la guerre (le plus mauvais était de 27 % en 1983 face aux conservateurs de Margaret Thatcher). Les libéraux démocrates ont, quant à eux, échoué dans leurs espoirs de percée électorale, n’obtenant qu’un point de pourcentage en plus par rapport à 2005 et perdant quelques sièges. Si l’on regarde de plus près les résultats, on s’aperçoit d’abord que le parti anti-européen Ukip a coûté aux conservateurs une dizaine de sièges. Dans un certain nombre de circonscriptions, ils ont en effet empêché les conservateurs de conquérir des sièges, en divisant le vote de droite. Ce qui a pour résultat paradoxal que le parti le plus anti-européen a permis de rééquilibrer le gouvernement dans le sens du parti le plus pro-européen, les libéraux démocrates. D’autre part, le parti fasciste, le British National Party, a doublé son nombre de voix, obtenant près de 2 % des suffrages, soit environ 563 000 voix, avec 339 candidats. Bien sûr, ils n’ont pas réussi à obtenir de député, mais il faut se souvenir qu’ils détiennent 26 sièges dans les conseils locaux, ainsi que deux députés européens. Oswald Mosley dans les années 1930 n’avait jamais eu un tel poids. Aucun autre parti fasciste n’a obtenu un tel succès. En outre, ils obtiennent un score national supérieur à pas moins de sept autres partis représentés à Westminster : en particulier le parti nationaliste écossais (Scottish Nationalist Party) qui obtient 491 000 voix, le parti nationaliste gallois (Plaid Cymry) et les Verts qui obtiennent 285 000 voix et un député (les autres sont des partis d’Irlande du Nord).

S’agit-il à votre sens d’un parlement viable ?

Oui, bien sûr. On a beaucoup sous-estimé Cameron, mais je répète qu’il a su jouer la partie de main de maître. Les élections ont donné un double résultat, contradictoire : si l’on considère que, dans l’ensemble, les libéraux démocrates étaient plus près de la gauche que de la droite, l’arithmétique électorale donne une majorité à la gauche, mais la tendance politique, les déplacements de forces étaient en faveur des conservateurs. Si la majorité du pays est à gauche, c’est une majorité en diminution bien évidemment. En 1997, Blair, qui aurait été favorable à un accord avec les libéraux, était trop fort, et n’avait donc pas besoin d’un accord de gouvernement avec le parti du centre. En 2010, le parti travailliste est trop faible. Pour qu’il y ait accord avec les libéraux démocrates, il faudrait que le parti travailliste propose un référendum sur un mode de scrutin à la proportionnelle.

Les surprises de la coalition

À ce sujet, les libéraux démocrates et les travaillistes se sont accusés mutuellement d’avoir torpillé toute possibilité d’accord.

Oui, je crois que Brown ne voulait fondamentalement pas d’un accord, et c’est pour cela qu’il a envoyé à la négociation des hommes qui n’y étaient pas favorables, en particulier Ed Balls et Ed Milliband. Les libéraux démocrates eux-mêmes étaient divisés, Clegg voulant un accord avec les Tories alors que certains des caciques du parti préféraient un pacte avec les travaillistes (en particulier les derniers leaders du parti, Ashdown, Kennedy, Campbell, ainsi que Cable). Mais là encore, c’est Cameron qui a procédé avec calme, et a su imposer à son parti les concessions nécessaires, en particulier le référendum sur le mode de scrutin2.

Peut-on penser que les libéraux démocrates et les conservateurs vont réussir à s’entendre sur un certain nombre de sujets, en particulier sur l’Europe ?

La présence des libéraux au gouvernement va permettre à Cameron de neutraliser la question de l’Europe au sein de son parti. Certes, il appartient à un groupe controversé au Parlement européen, mais je ne vois pas de grande décision concernant l’Europe se profiler à l’horizon. Si le traité de Lisbonne, ou toute autre décision politique d’importance était encore à discuter, cela pourrait effectivement créer des tensions importantes au sein de la coalition. Mais quelles sont les grandes décisions à prendre en Europe dans les années à venir ?

Il n’y aura pas de nouveau traité, et la seule réforme d’envergure que l’on peut envisager concerne la zone euro, dont ne fait pas partie le Royaume-Uni. Parmi les autres sujets qui pourraient diviser, il y a bien entendu l’immigration, mais les libéraux démocrates ont renoncé à leur idée d’amnistie pour les immigrants illégaux présents dans le pays depuis plus de dix ans. Sur le remplacement des missiles Trident, les libéraux démocrates ont là encore accepté de modifier leur position. Reste la question du mode de scrutin, qui sera proposé au vote, mais les conservateurs sont libres de faire campagne contre.

À votre sens, ce gouvernement de coalition et les réformes qu’il se propose de mettre en œuvre vont-ils affecter durablement l’équilibre constitutionnel britannique ?

Ce n’est pas la première fois que le Royaume-Uni connaît un gouvernement de coalition conservateur-libéral (mais il n’y a jamais eu de gouvernement libéral-travailliste en temps de paix). J’ai expliqué dans un article à paraître dans le New Statesman que les conservateurs avaient formé une coalition avec les libéraux en 1895, de 1916 à 1922 sous Lloyd George, et en 1931 dans le gouvernement d’union nationale. Mais la différence fondamentale entre ce gouvernement et ses prédécesseurs, est que l’alliance s’est faite après les élections et non avant : en 1895, en 1918, en 1931, les électeurs savaient que les conservateurs et les libéraux étaient d’accord pour former une coalition ; à l’inverse, en 2010, les électeurs libéraux démocrates devaient deviner ce qu’allait faire leur parti. La plupart se seraient évidemment trompés…

Les réformes à proprement parler ne vont probablement pas faire une si grande différence. La proposition dont on a beaucoup parlé, d’imposer un vote favorable de 55 % pour que la Chambre des communes soit dissoute et de nouvelles élections convoquées, n’est en fait pas si extraordinaire : elle vise simplement à s’assurer que les conservateurs ne puissent pas quitter la coalition de leur propre chef ; elle garantit donc la stabilité au gouvernement. D’autre part, je ne crois pas à la réduction du nombre de députés, car cela reviendrait également à supprimer des députés conservateurs. Il en va de même pour le remodelage des circonscriptions. Quant à transformer la Chambre des lords en chambre élue, je le croirai quand je le verrai !

Plus intéressante me semble la situation constitutionnelle créée par les élections, et en particulier les rapports au sein de l’Union entre l’Angleterre, le Pays de Galles, l’Écosse. En effet, l’effet pervers du scrutin uninominal à un tour se tourne contre les conservateurs en Écosse, puisqu’ils y obtiennent environ un sixième du vote et un seul député sur les 59 députés qui représentent cette partie du Royaume ! Les libéraux démocrates ont 11 députés en Écosse. Ce qui veut dire que le gouvernement est sous-représenté en Écosse, en minorité de 12 députés sur 59. Alex Salmond a au demeurant expliqué qu’il souhaitait organiser un référendum sur l’indépendance de l’Écosse avant la fin de l’année prochaine. Comme l’Écosse n’a pas le pouvoir de lever des impôts mais dépend du budget national, les nationalistes auront beau jeu de mettre sur le dos du gouvernement de Londres les coupes budgétaires à venir. On peut donc prévoir des tensions réelles, mais qui ne provoqueront pas de changements profonds, puisque l’Écosse n’est pas complètement maîtresse de ses finances.

La situation est au demeurant identique en ce qui concerne les grandes villes anglaises, où le gouvernement est très faiblement représenté : les conservateurs n’ont aucun député dans les grandes villes industrielles des Midlands, du nord, ou encore d’Écosse, et les libéraux démocrates seulement sept députés dans ces grandes villes. Or ce sont évidemment les populations des villes qui vont supporter en premier les effets des coupes budgétaires. Nous nous dirigeons donc vers des tensions certaines au sein de l’Union. Au plan constitutionnel, le parti travailliste est le seul parti véritablement intégrationniste en Grande-Bretagne : la gauche est plus représentative du pays réel que les conservateurs.

Les risques de l’opposition

Comment voyez-vous l’avenir du parti travailliste ?

En réalité, les travaillistes ne se rendent pas compte de l’étendue de la catastrophe qui les frappe. Ils cèdent au mythe de la cure d’opposition pour se refaire une santé, mais lorsqu’ils ont perdu les élections de 1979 face à Margaret Thatcher, ils ont attendu 18 ans avant de revenir au pouvoir : aucune élection, contrairement à ce qu’on a pu entendre, n’est « bonne à perdre » ! Pour se reprendre, il faudrait qu’ils puissent parvenir à terme à un accord avec les libéraux démocrates, car, tous seuls, ils n’auront plus la majorité absolue. En effet, dans les termes de la présente coalition, la majorité anti travailliste est de 60 %!

Tout dépendra évidemment de l’élection du nouveau leader du parti et de la position qu’il adoptera, en particulier sur la réforme du mode de scrutin. Pour l’instant, des candidats possibles, seul David Miliband me paraît ouvert à une telle réforme et à une alliance avec le centre : c’est la raison pour laquelle un homme respecté au sein du parti et favorable de longue date au mode de scrutin proportionnel, comme Alan Johnson, s’est déclaré en faveur de l’ancien ministre des Affaires étrangères. D’autre part, il est intéressant de constater que les syndicats sont également favorables à une réforme du mode de scrutin. Plus profondément, il me semble que le parti travailliste doit comprendre qu’ils ne reviendront pas aux affaires par le biais du scrutin uninominal et que leur avenir politique passe par la proportionnelle. En fait, David Cameron représente le plus grand danger pour les travaillistes depuis Margaret Thatcher, mais sur un autre registre, non idéologique.

Et pensez-vous que les libéraux démocrates aient quant à eux perdu leurs électeurs suite à leur alliance avec les conservateurs ?

Il est évidemment impossible de le dire pour l’instant, mais il est certain que cette alliance s’est faite contre les désirs des électeurs (c’est en tout cas ce qu’indiquent toutes les enquêtes d’opinion qui montrent que l’électorat était en majorité favorable à un accord travaillistes-libéraux démocrates, ou alors à un gouvernement conservateur minoritaire, et ce n’est qu’en troisième position qu’arrivait l’accord conservateurs-libéraux démocrates). Cela dit, les libéraux démocrates, s’ils obtiennent une réforme du mode de scrutin, pourront apparaître comme le garant de la stabilité politique dans le pays : voter pour les libéraux démocrates, c’est voter pour un gouvernement stable.

Pour finir, vous avez été le professeur de sciences politiques de David Cameron et vous le connaissez bien. Quel portrait en faites-vous ?

Contrairement à l’image parfois véhiculée dans les médias, Cameron est un homme très intelligent, très cultivé, qui a obtenu des résultats remarquables à ses examens à Oxford. Il faut dire également que c’est un homme d’honneur, charmant, loin de l’image véhiculée par les journaux du membre hédoniste de clubs fermés. Il s’agit profondément d’un esprit libéral, un homme calme et réfléchi, comme l’a montré son attitude après les premiers résultats des élections. Il a su prendre la mesure de la situation et agir en conséquence. Il a l’intelligence d’un bon Premier ministre et le tempérament d’un bon Premier ministre.

  • *.

    Professeur de sciences politiques à l’université d’Oxford, Fellow de Brasenose College et auteur de nombreux ouvrages, en particulier sur la constitution britannique, il a publié dernièrement The New British Constitution, Hart, 2009.

  • 1.

    Voir Alexis Tadié, « Grande-Bretagne : des élections très ouvertes », Esprit, mai 2010, p. 180-183.

  • 2.

    Le système proposé au référendum sera celui du vote alternatif (alternative vote). Il s’agit pour les électeurs, sur le bulletin de vote qui comprend tous les noms des candidats, de les classer par ordre de préférence. Ce scrutin revient peu ou prou à un scrutin majoritaire à deux tours. Mais comme les libéraux démocrates sont bien représentés dans tout le pays, ils pourraient effectivement y trouver un intérêt. Cela dit, le paradoxe est que ce mode de scrutin va être proposé par un parti qui est contre, les conservateurs, et par un parti, les libéraux démocrates, qui espère une deuxième modification, pour parvenir à la représentation proportionnelle.