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Grande-Bretagne : des élections très ouvertes

mai 2010

#Divers

Les élections législatives britanniques se tiendront le 6 mai 2010. Après quelques péripéties, qui avaient pu faire croire à des élections anticipées peu après l’arrivée de Gordon Brown au 10 Downing Street, et que celui-ci avait finalement renoncé à provoquer1, ces élections offrent l’occasion au pays d’examiner treize années de pouvoir travailliste, de tester la transformation des conservateurs sous la houlette de David Cameron, chef de l’opposition depuis près de cinq ans, de s’interroger sur la valeur des libéraux démocrates, menés par Nick Clegg. Alors que les conservateurs caracolaient en tête des sondages depuis de nombreux mois, l’écart s’est à présent resserré entre les deux formations principales, ce qui fait de ces élections les plus indécises depuis la victoire surprise des conservateurs de John Major en 1992 face aux travaillistes de Neil Kinnock.

Enjeux

Le premier enjeu des élections résulte bien évidemment de la crise financière et de ses conséquences sur la conduite des affaires du pays. La Grande-Bretagne a été durement frappée par la crise en raison de son exposition plus grande à l’internationalisation de la finance, accentuée par la position dominante de la City de Londres. La reprise tarde à venir en Angleterre, même si les indicateurs du quatrième trimestre 2009 apportent peut-être les premiers signes d’une amélioration. Le débat principal concerne donc la façon dont les formations politiques proposent de conduire le pays hors de la crise. Un certain consensus s’est établi entre les trois partis sur les causes de celle-ci ainsi que sur les réponses à apporter : aucune des formations politiques ne songe à critiquer la gestion de Brown ni même à s’interroger sur la décision jugée inéluctable de renflouer toutes les banques. Au contraire, malgré la responsabilité qu’il aurait pu porter dans l’absence de réglementation des marchés financiers, malgré l’inaction de son gouvernement entre le sauvetage forcé de la banque anglaise Northern Rock et l’écroulement général des établissements bancaires un an plus tard, il apparaît comme l’homme qui a su réagir de façon appropriée à la désintégration du système financier mondial.

La question principale qui se pose maintenant au pays est de savoir comment sortir de la crise et réduire en même temps le déficit colossal engendré par les prises de participation de l’État dans les banques. Le problème peut être formulé dans les mêmes termes partout dans le monde : faut-il continuer de soutenir la consommation et poursuivre les investissements, au risque de ne pas résorber les déficits à court terme, ou au contraire faut-il concentrer les ressources et les énergies pour résorber la dette le plus rapidement possible, au risque de freiner l’économie et de détruire des emplois ? Les trois partis sont d’accord sur la nécessité d’introduire des restrictions budgétaires importantes, mais là où les conservateurs veulent donner la priorité à la réduction des déficits, les travaillistes insistent sur la nécessité de protéger la reprise et de la stimuler par des investissements ciblés. Quant aux libéraux démocrates, ils ont d’ores et déjà renoncé à un certain nombre de mesures qui faisaient pourtant partie de leur programme de longue date (sur les droits universitaires, par exemple) et mettent l’accent sur des économies à réaliser en annulant le programme de carte d’identité biométrique ou le remplacement des missiles nucléaires à longue portée, et en augmentant les impôts pour les plus favorisés.

À côté de la question économique, les autres enjeux dominent moins : les politiques éducative, de santé, de défense sont toutes trois tributaires des finances du pays. La marge de manœuvre des différents partis ne paraît pas présenter d’autre perspective qu’une période d’austérité. En revanche, certaines questions politiques sont brûlantes d’actualité : la réforme de la vie politique est une nécessité après le scandale, toujours pas apuré, des notes de frais des députés. D’autre part, la réforme du système électoral, ou celle de la Chambre des lords, revient sur le tapis, comme à chaque élection : par opportunisme électoral ou conviction réelle, les travaillistes annoncent en tout cas une réforme du système de scrutin pour l’année prochaine, ainsi qu’une Chambre des lords entièrement élue. Pour la première fois depuis près de quarante ans, les élections pourraient en effet ne pas dégager de majorité absolue en faveur de l’une ou l’autre formation : les conservateurs, quoiqu’ils mènent dans les sondages, ne semblent pas être en mesure d’obtenir une avance leur permettant d’inverser la tendance, les libéraux démocrates sont particulièrement désavantagés par un scrutin uninominal à un tour qui ne favorise pas l’émergence d’une troisième force, et les travaillistes semblent trop affaiblis pour pouvoir obtenir la majorité absolue. Même s’ils arrivent en troisième position en nombre de suffrages, les travaillistes pourraient être le premier parti aux Communes car il faut moins de voix à un député travailliste qu’à un député conservateur pour être élu (les circonscriptions « sûres » des travaillistes le sont avec de faibles taux de participation, contrairement aux circonscriptions conservatrices), et parce que le vote « utile » joue en faveur des travaillistes au détriment des libéraux démocrates. Ces derniers, qui excluent tout accord avec l’une ou l’autre formation, pourraient cependant se retrouver en position d’arbitres.

Programmes

La semaine du 12 avril a vu la présentation successive des programmes des trois principales formations politiques, ainsi que des eurosceptiques de l’Ukip (arrivés en deuxième position aux élections européennes, et qui prônent un retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne au profit d’un accord d’association sur le modèle de celui consenti à la Suisse) et des Verts qui pourraient bien obtenir leur premier député à l’occasion de ces élections. Les travaillistes présentaient leur programme en premier dans un cadre choisi pour l’occasion : un hôpital nouvellement construit soulignant la politique travailliste d’investissement dans la santé. Ce programme insiste sur la nécessité de préserver la reprise économique ainsi que de protéger les services publics, mais, austérité oblige, il ne propose pas de changement significatif, ni de nouvelle direction politique. Les conservateurs avaient choisi le cadre de la centrale désaffectée de Battersea, célèbre pour avoir orné la pochette du disque de Pink Floyd, Animals, et qu’ils présentaient comme le symbole de la Grande-Bretagne, magnifique mais en mauvais état. Si les coupes budgétaires semblent très nettement à l’ordre du jour, seul le budget de la santé sera préservé, et même augmenté. Articulé autour de cinq thèmes – économie, politique, société, environnement, intérêt national –, leur programme met en avant l’idée dominante de la participation de tous à l’effort national, proposant que les citoyens puissent reprendre l’initiative en cas de faillite des services publics. Une école en mauvais état pourrait ainsi être administrée par une association ou une fondation, suivant un modèle déjà en œuvre aux États-Unis. Les chefs de la police pourraient être élus. Des référendums pourraient être organisés à l’échelle locale (pour augmenter les impôts locaux par exemple). Raillé par certains commentateurs comme le gouvernement du « bricolage », ce programme vise à mettre au premier plan la société et non l’État, à marquer, selon un thème conservateur traditionnel, le désengagement de l’État au profit de la « société civile ». Les libéraux démocrates ont quant à eux opté pour une présentation plus sobre dans les locaux de la télévision Bloomberg, en mettant l’accent sur l’économie : ils sont les seuls à proposer un chiffrage complet de leur programme (ce qui a immédiatement provoqué des débats autour de la fiabilité des chiffres avancés). Ils mettent l’accent sur quatre thèmes : équité fiscale, soutien financier pour l’éducation des plus défavorisés, réforme du système bancaire, réforme de la vie politique. Ces trois programmes permettent à la fois de prévoir quelle sera la conduite des affaires en cas de victoire de l’une des formations politiques, mais aussi d’envisager la marge de négociation entre les formations politiques, en particulier entre les libéraux démocrates et les autres partis.

Débats

La grande nouveauté de la campagne électorale britannique tient dans l’organisation de trois débats télévisés entre les leaders des trois principales formations, ce qui n’avait jamais eu lieu auparavant. Le premier débat, qui portait sur la politique intérieure, s’est tenu le jeudi 15 avril et, pendant une heure trente, Clegg, Cameron et Brown ont répondu aux questions du public sur l’immigration, les questions de sécurité, la crédibilité des députés après le scandale des notes de frais, l’éducation, le déficit budgétaire, l’équipement des forces armées, la santé et enfin la politique envers les personnes âgées.

Sur un ton beaucoup moins antagoniste que de tels débats en France, les trois leaders ont tenté de mettre en valeur leurs atouts. Brown a, comme à son habitude, montré une connaissance incomparable des détails des politiques, mais on peut se demander si c’est bien cela qu’attendait un public qui découvrait probablement les programmes électoraux : son absence de charisme s’est une nouvelle fois fait cruellement sentir. Cameron avait l’avantage de se tenir entre les deux autres hommes, qui étaient donc obligés de se tourner vers lui pour l’écouter, faisant ainsi figure de personnage central : une performance très assurée, un discours rodé, et une conclusion remarquable lui ont probablement permis de sortir indemne de cette confrontation, même s’il n’est pas certain qu’il ait marqué beaucoup de points en dehors de son parti. La véritable performance est venue de Nick Clegg, qui avait beaucoup à gagner puisque son parti était pour la première fois traité d’égal à égal avec les autres formations. Relativement inconnu du public, contrairement à l’ancien leader Charles Kennedy qui avait incarné dans le pays l’opposition à la guerre d’Irak, il est parvenu à se démarquer des deux autres partis (« plus ils veulent marquer leurs différences, plus ils se ressemblent » soulignait-il à l’attention du public), insistant à diverses reprises, avec un certain talent, sur le fait que le changement viendrait de son parti plutôt que des deux autres formations. De l’avis général, il sort renforcé de ce débat, et si la tendance devait se poursuivre lors des deux prochains exercices, son parti pourrait obtenir un score particulièrement intéressant. L’hypothèse d’un parlement sans majorité absolue apparaît en tout cas de plus en plus probable. Reste à savoir si Clegg peut amener les autres partis à participer au débat sur la base des propositions de son parti. Est-ce le début d’un changement radical dans la vie politique britannique ?

  • 1.

    À propos de Geneviève Delaisi de Parseval et Valérie Depadt-Sebag, Accès à la parenté : assistance médicale à la procréation et adoption, Terra Nova, 2010, http://www.tnova.fr