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Dans le même numéro

Y a-t-il des fondations morales de l’Europe ?

juillet 2006

#Divers

De quel genre de pouvoir l’Europe dispose-t-elle ? Sans aucune illusion sur les faiblesses de l’Europe, l’historien britannique examine les différentes légitimations (historiques, culturelles, sociales…) de l’UE.

C’est un grand honneur que de prononcer cette conférence en mémoire d’Adam von Trott, le jour du soixantième anniversaire de l’attentat perpétré par la résistance allemande le 20 juillet 1944. Ce jour a une résonance toute particulière pour moi. En effet, lorsque, tout jeune étudiant, je suis arrivé dans cette université pour y étudier l’histoire, il y a presque trente ans de cela, je m’intéressais justement beaucoup à la résistance allemande contre Hitler. J’étais allé à Berlin et j’avais vu la cour du Bendler Block où le comte Stauffenberg avait été fusillé en compagnie de ses camarades conspirateurs. Et j’avais suivi les commémorations du trentième anniversaire de l’attentat, le 20 juillet 1974. Après mes études d’histoire à Oxford, je suis retourné à Berlin dans le cadre de mes travaux de troisième cycle sur la lutte de la résistance allemande. Ce qui me fascinait, notamment, c’était les raisons pour lesquelles un homme devenait résistant et qu’un autre collaborait, que le premier devenait un Staffenberg, et le second un Albert Speer.

L’histoire d’Adam von Trott présente à cet égard un intérêt particulier. En effet, le chemin qui l’a mené vers la résistance, loin d’être simple et aisé, a été aussi long que compliqué. Déchiré entre l’amour qu’il éprouvait pour son pays et la haine que lui inspirait le dictateur qui le dirigeait, von Trott dut parcourir une route tortueuse, qui le mena vers son ultime acte héroïque.

Quant à moi, finalement, je n’ai pas fait mes travaux sur la résistance allemande. En effet, j’avais découvert que derrière le mur de Berlin, en Allemagne de l’Est, des gens se trouvaient confrontés, sous une forme certes moins brutale, au même dilemme, à savoir résister ou collaborer. C’est pourquoi je décidai d’écrire un livre sur Berlin à l’époque d’Honecker, plutôt qu’une thèse sur Berlin à l’époque d’Hitler. Je me consacrai ensuite à l’étude des dissidents en Europe centrale qui, à mes yeux, partageaient deux choses avec les résistants allemands. Premièrement, un intérêt profond pour la relation entre morale et politique. Deuxièmement, un souci constant des fondements moraux du nouvel ordre européen qui pourrait émerger après la Seconde Guerre mondiale, ou après la guerre froide dans le cas des dissidents anticommunistes. Aujourd’hui, je reviens en quelque sorte à mon point de départ, à l’endroit où tout a commencé pour moi, afin peut-être de « connaître ce lieu pour la première fois », pour reprendre l’expression de T. S. Eliot.

J’aimerais terminer cette introduction en soulignant deux autres points. Le premier est la tension extrême et indéniable entre le pouvoir et la morale. Lord Acton ne conseillait-il pas de se méfier davantage du pouvoir que du vice ? Or, il se trouve que, dès la plus haute antiquité, les penseurs politiques et leurs écrits nous ont fourni un ensemble d’une extrême richesse qui nourrit notre réflexion sur cette question – de la conception aristotélicienne de la vertu comme cause et but d’un gouvernement juste aux travaux de nos universités dans le domaine des relations internationales, avec des sujets tels l’ingérence humanitaire, les droits de l’homme, la légalité et la légitimité.

À la lueur de cet ensemble de réflexions et d’écrits, examinons maintenant ce que j’appelle « le pouvoir européen ». Que peut-on entendre par là ? Pour moi, l’adjectif « européen » renvoie ici en premier lieu à « ce qui fait partie ou se rapporte à l’Union européenne ». Je suis tout à fait conscient de la grande différence qu’il y a entre l’Europe et l’Union européenne, mais c’est bien ici à l’Union européenne que je me réfère, à la fois en tant que communauté composée d’États bien précis, et en tant qu’acteur sur la scène politique internationale. Quant au terme « pouvoir », je le prends dans son sens le plus simple, c’est-à-dire « la capacité à obtenir l’effet désiré », en d’autres termes, à obtenir des autres qu’ils fassent ce que vous voulez qu’ils fassent.

« De quel genre de pouvoir l’Europe dispose-t-elle ? » Voilà une question qui soulève bien des interrogations. À ceci, les néoconservateurs américains répondent qu’elle dispose d’un pouvoir très faible. « Pouvoir et faiblesse », tel est le titre que Robert Kagan, l’un de leurs chefs de file, a donné à son célèbre article où il disait que les Américains venaient de Mars et les Européens de Vénus. Pouvoir américain, faiblesse européenne. Cette position n’est tenable que si, à l’instar de nombreux néoconservateurs, vous avez une conception unidimensionnelle du pouvoir, et que vous le réduisez au seul pouvoir militaire. Et encore, l’Europe est-elle totalement dépourvue de potentiel militaire ? Après tout, ses États membres disposent de plus d’un million d’hommes et de femmes sous les drapeaux. Il est vrai cependant que l’Europe se caractérise par un manque de puissance militaire déployable et opérationnelle, et de la volonté d’y avoir recours. On pourrait même ajouter que, pour de nombreux Européens, cette réticence à utiliser la puissance militaire constitue l’un des fondements moraux du pouvoir européen. Il n’en reste pas moins qu’il nous faut aussi prendre en compte deux autres dimensions du pouvoir : le pouvoir économique, domaine dans lequel l’Union européenne est indéniablement à égalité avec les États-Unis, et ce que Joseph Nye désignait sous le terme de soft power, c’est-à-dire le pouvoir d’attraction que vous confèrent les charmes de votre économie, de votre société, de votre culture, voire de vos universités.

Enfin, le pouvoir européen a une quatrième dimension, qui à mon avis est propre à l’Union européenne. Il s’agit de ce que j’appelle le pouvoir d’induction. Induction tout d’abord au sens magnétique du terme : le pouvoir de produire un effet dans un objet proche, par la vertu de l’attraction magnétique, dont l’Union européenne est largement pourvue. Ce pouvoir magnétique dépend cependant de la présence d’un autre type d’induction1 : celle qui, au terme d’un processus, conduit à l’intégration dans l’Union européenne, tout comme on intègre un club. C’est ce pouvoir qui est à l’œuvre actuellement en Turquie et en Ukraine. Et c’est un pouvoir que les États-Unis n’exercent pas sur leurs voisins. Telle est la quatrième dimension de l’Europe.

Par ailleurs, on a tendance à vouloir asseoir le pouvoir européen sur des fondements moraux, plus qu’on ne le fait pour d’autres entités politiques, si l’on excepte les États-Unis, et peut-être les Nations unies. C’est ainsi que, dans les années 1920, défendant l’idée d’une intégration européenne, Aristide Briand décrivait son projet comme « une union morale de l’Europe ». Cette idée du caractère moral du pouvoir européen se décline de manières diverses. Je me propose d’en étudier avec vous quelques-unes. Comme il sied pour une conférence prononcée dans une chapelle, ma liste prendra la forme d’un décalogue. Et puisque nous sommes dans une université, il ne s’agira pas de commandements, mais de questionnements.

Héritage spirituel et intellectuel

Regardons tout d’abord les vitraux qui nous entourent. L’idée de la nature morale du pouvoir européen s’y trouve incarnée à travers les figures d’Origène et de saint Augustin, de saint Thomas d’Aquin et d’Anselme, de Wycliffe, de Luther, de Calvin, de Zwingli, de Grotius et de William Penn, et enfin du docteur Livingstone. Seul manque Jean Monnet, auquel on pourrait peut-être accorder une petite place sur l’un des vitraux du fond. En d’autres termes, cette idée nous renvoie à l’héritage spirituel et intellectuel de l’Union européenne.

J’ai récemment entendu le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, citer cette expression célèbre utilisée par Paul Valéry pour décrire les fondements du pouvoir européen : « Jérusalem, Athènes et Rome », puis s’empresser d’ajouter : « Mais tâchons de ne pas oublier l’apport arabo-musulman et les sources slaves et celtiques », ce qui à mes yeux est significatif. En général cependant, c’est bien à la tradition judéo-chrétienne que l’on se réfère. En mai 1948, au congrès de l’Europe de La Haye, le comte Coudenhove-Kalergi, père fondateur du mouvement paneuropéen, déclara : « Si l’Europe doit renaître, il nous faut bâtir son avenir sur les deux fondements nobles de son passé : l’individualisme grec et le socialisme chrétien. » Il cita en outre une lettre du sénateur J. William Fulbright, dans laquelle ce dernier félicitait chaleureusement le projet européen pour son rôle de rempart contre la menace soviétique, ainsi que pour sa contribution à « l’avancée de la civilisation chrétienne occidentale ». Voilà un langage qu’il est rare d’entendre de nos jours.

La vérité, c’est que toute revendication identitaire européenne se réclamant de l’Académie présentée à travers les vitraux de cette chapelle renvoie avant tout à la chrétienté – et plus précisément à la chrétienté occidentale. Toute notre histoire nous y renvoie. C’est dans un récit de la bataille de Poitiers en 733 – bataille livrée contre les envahisseurs arabes musulmans – que les Européens, Europeenses, sont pour la première fois mentionnés. Quant au mot « Europe », choisi par le pape Pie II pour remplacer le terme « chrétienté », il fut conçu comme une réponse délibérée aux envahisseurs turcs et à l’avancée de l’islam.

Dans une lettre magnifique qu’il adressait au sultan Mohammed II, vainqueur de Constantinople, le pape Pie II évoque tout d’abord en ces termes le pouvoir de l’Europe :

La solide Espagne, la belliqueuse Gaule, la populeuse Allemagne, la robuste Angleterre, l’audacieuse Pologne, la dynamique Hongrie et la riche et fougueuse Italie, si versée dans l’art de la guerre.

Et il poursuit ainsi :

Il est cependant une toute petite chose qui peut faire de toi, Mohammed, l’homme le plus grand, le plus puissant et le plus célèbre de ton temps. Tu voudrais savoir ce que c’est. Ce n’est guère difficile à trouver. Cette petite chose, on la trouve partout dans le monde. C’est de l’eau. Grâce à elle, tu pourrais te faire baptiser et devenir chrétien.

Tel fut le premier message de l’Europe. De 1460 environ jusqu’en 1960, cette notion de chrétienté occidentale – catholique ou protestante, mais pas orthodoxe – fut souvent présentée comme le cœur de l’identité narrative et de la définition de l’Europe, que ce soit par les démocrates chrétiens ou par les socialistes chrétiens. Aujourd’hui, cela ne suffit pas. En effet, la question de savoir dans quelle mesure l’Europe est toujours un continent chrétien mérite un examen sérieux. Dans une enquête mondiale menée en 2000 sur les valeurs (World Value Survey), lorsqu’on leur demanda : « Est-ce que la religion est très importante pour vous ? », 57% des Américains répondirent oui. En Grande-Bretagne, le chiffre était de 13 %, en France 11 %, en Allemagne 9 %. L’Europe est aujourd’hui probablement le continent le plus laïque au monde. Tony Blair constitue, parmi nos dirigeants, l’exception qui confirme la règle – ce qui explique à mon avis pourquoi il s’entend mieux avec George Bush que d’autres. Et n’a-t-on récemment entendu M. Zapatero, le Premier ministre espagnol, dire que les Espagnols aimeraient voir moins de religion et plus de sport ?

Le préambule à la constitution européenne ne contenait aucune référence explicite à Dieu ou à la chrétienté. Si par « religieux » nous entendons « respectueux des règles prescrites par la religion », alors nous sommes en Europe certainement plus musulmans que chrétiens. À Berlin, le protestantisme est la religion la plus pratiquée, mais c’est l’islam qui vient en deuxième position, suivi du catholicisme. Il y a au moins 12 millions de musulmans à l’intérieur des frontières de l’Union européenne. Avec la pression migratoire, que nos taux de natalité déclinants ne nous permettent pas de refuser, et l’élargissement qui va mener à l’intégration de pays telles la Bosnie, l’Albanie et la Turquie, l’Europe va devenir de plus en plus musulmane. C’est pourquoi elle ne peut plus, me semble-t-il, se définir comme l’incarnation vivante des valeurs de la chrétienté occidentale, sous peine de se figer dans une position intenable et potentiellement suicidaire.

L’Europe des Lumières

On peut également asseoir la moralité du pouvoir européen sur une autre construction narrative, qui va chercher du côté des Lumières, plutôt que de la chrétienté, les fondements historiques essentiels du projet européen. Certes, un historien spécialiste des idées sera en droit de demander : mais de quel siècle des Lumières s’agit-il ? Du britannique ou du français, de l’allemand ou du polonais ? Il n’en reste pas moins qu’entre les valeurs de ces Lumières, quelles que soient leurs origines, et celles que l’Europe proclame et diffuse aujourd’hui, l’écart est moins grand qu’entre les valeurs de l’Union européenne et celles du pape Pie II. Voilà au moins quelque chose que nous partageons avec les États-Unis. Il existe un livre extraordinaire écrit par Ralf Dahrendorf sur les États-Unis et intitulé les Lumières mises en pratique (Applied Enlightenment). Nous pourrions dire exactement la même chose de l’Union européenne.

Il est cependant un domaine dans lequel nous sommes tout à la fois derrière et loin devant les États-Unis. « Derrière » pour ce qui relève de la séparation nette entre l’Église et l’État, consacrée par la constitution américaine et appliquée depuis dans ce pays. Nous vivons après tout dans un pays, la Grande-Bretagne, où il existe encore une religion établie2. Même la Suède, pays progressiste et avancé s’il en est, avait, jusqu’en 2000, une Église établie. En Allemagne, ce que l’on appelle la Kirchensteuer, la taxe de l’Église, vous est toujours réclamée en même temps que vos impôts annuels. Par contre, nous sommes loin devant les États-Unis pour « écraser l’infâme3 », comme disait Voltaire. Le philosophe français trouverait en effet de nombreuses raisons de se réjouir en observant la société européenne et sa laïcité endémique, une laïcité idéologique active et offensive. La laïcité, telle est, pour ainsi dire, la religion officielle en France. N’a-t-on pas entendu récemment un diplomate français dire, à propos de la constitution européenne soumise à référendum : « Nous n’aimons pas Dieu » ? Ajoutons que pour Ana Palacio, ancien ministre espagnol des Affaires étrangères, « notre seule bannière, c’est la laïcité ». Et si l’on s’est intéressé aux débats qui ont suivi les attentats du 11 septembre, on se sera aperçu qu’en Europe, encore plus qu’aux États-Unis, le problème du terrorisme musulman, c’était, disait-on, l’islam lui-même – et pas simplement ses perversions. Ainsi, le problème de l’islam, ce n’était pas d’être une mauvaise religion, mais une religion tout court.

Cette laïcité offensive permet-elle au pouvoir européen de s’affirmer ? Je ne le pense pas. Certes, les jeunes musulmans sont attirés par l’Europe, pour toutes sortes de raisons. Mais une fois arrivés chez nous, ils sont repoussés par ce qu’ils décèlent dans la société européenne : sa laïcité agressive, son athéisme, son relativisme moral, ainsi que – et vous me pardonnerez si je me mets à parler comme l’un des personnages représentés sur ces vitraux – son hédonisme. Il est établi que certains de ces jeunes musulmans ont été tellement dégoûtés par la laïcité agressive à laquelle ils étaient confrontés en Europe – et pas dans leur propre pays ni même aux États-Unis – que c’est sur notre continent qu’ils sont devenus terroristes. Tel fut le cas des membres de la cellule d’Al-Qaida à Hambourg, lesquels jouèrent un rôle clé lors des attentats du 11 septembre à New York. Citons également l’exemple des terroristes marocains qui perpétrèrent les attentats de Madrid le 11 mars 2003, et enfin celui de l’assassin de Theo Van Gogh aux Pays-Bas. On peut ainsi aller jusqu’à affirmer que la laïcité agressive de la société européenne est un handicap plutôt qu’un atout pour le pouvoir « doux » de notre continent.

La puissance internationale

Une autre tendance est d’asseoir plus classiquement la légitimité du pouvoir européen à partir de sa position d’acteur sur la scène internationale. Mais, alors, demandons-nous de quel droit, au nom de quelle autorité, Javier Solana s’exprime quand il va faire œuvre de médiateur en Ukraine. Par la vertu proleptique d’un traité constitutionnel pas encore ratifié ? Dans la pratique, c’est une sorte d’autorité confuse et mixte que nous présentons au monde. À la table des négociations pendant la révolution Orange, l’Europe fut représentée par Solana, mais aussi par la présidence hollandaise de l’Union européenne, ainsi que par les présidents polonais et lithuanien.

Ceux qui disposent d’une légitimité démocratique directe, en tant que membres de gouvernements nationaux, ne sont qu’indirectement chargés de la politique étrangère européenne. Ceux qui sont directement responsables de la politique étrangère européenne n’ont qu’une légitimité indirecte. La conclusion me semble claire : en termes de légitimité classique, le pouvoir européen, tel qu’il est aujourd’hui exercé sur le plan international, est moins légitime que celui de n’importe quelle autre nation-État, États-Unis inclus.

« Par quelle autorité le représentant de ce pouvoir revendique-t-il le droit d’envoyer de jeunes soldats risquer leur vie pour une politique ? » Dans le cas de l’Union européenne, la réponse à cette question est pour le moins confuse. En effet, Javier Solana, ministre des Affaires étrangères putatif, se voit refuser cette autorité.

Le modèle social

Il existe une quatrième manière, assez populaire en ce moment en Europe, de revendiquer une moralité du pouvoir européen. Il s’agit de la référence à la valeur morale, voire à la supériorité, du « modèle social européen », un ensemble de dispositifs considérés comme l’émanation de notions telles que la justice sociale, la solidarité, l’État-providence et l’égalité de salaire, d’un niveau supérieur à ce qui existe aux États-Unis. Ah, j’oubliais : nous n’avons pas la peine de mort. C’est ainsi que, par exemple, le chancelier allemand Gerhard Schröder disait récemment : « Nous autres Européens considérons à juste titre notre modèle social comme une réussite unique pour une civilisation. » Il n’y a qu’en Europe, poursuivait-il, que cette manière spécifique de travailler, de produire et de vivre ensemble dans la solidarité s’est forgée.

Cet argument renvoie à un ensemble particulier de « valeurs européennes », et c’est ce genre d’idée qui sous-tendait le manifeste écrit par Jürgen Habermas et cosigné par Jacques Derrida à l’époque de la crise irakienne4. Cette définition des fondements moraux de l’Europe place la justice sociale au cœur d’un groupe de valeurs, et fait de l’Europe tout ce que l’Amérique n’est pas.

Pourtant, cet argument ne soutient pas un examen approfondi. Tout d’abord, notre modèle social n’est pas unique, et ceci pour deux raisons. Premièrement, parce qu’il n’est pas identique partout : il existe en fait, si l’on y regarde de plus près, une variété extrême de modèles sociaux dans l’Europe des vingt-cinq, pour ne rien dire de l’Europe au sens large du terme. Dans leur excellent livre Varieties of Capitalism, Peter Hall et David Soskice identifient au moins trois types différents de capitalisme démocratique dans l’Union européenne actuelle : capitalisme de marché, capitalisme coordonné et capitalisme méditerranéen. Les pays qui, comme la Chine, viennent étudier le modèle social européen, finissent par se rendre compte qu’il n’y en a pas un, mais plusieurs, et en prennent alors des morceaux de-ci, de-là, en Scandinavie, en France, en Allemagne. Deuxièmement, ce modèle n’est pas unique parce qu’il n’est pas limité à l’Europe. Des versions de ce que nous appelons le modèle social européen existent au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Australie, et même dans certains États des États-Unis.

Je ne suis pas non plus convaincu que l’on puisse présenter le modèle social européen comme étant nettement supérieur d’un point de vue moral. Certes meilleur en termes d’égalité de revenus et de dispositifs d’aide sociale, il est en général plus mauvais en ce qui concerne le taux et la création d’emplois. Comme Bill Clinton le soulignait à juste titre, le chômage est lui-même une forme d’inégalité sociale. L’Europe est plus généreuse en ce qui concerne les critères donnant droit à des aides, ce qui constitue l’une des raisons pour lesquelles nous attirons tant d’immigrants, mais elle réussit moins bien que les États-Unis à faire en sorte que les immigrants se sentent chez eux – et ceci justement en partie parce qu’ils reçoivent tant d’aides sociales que les pauvres, les démunis et les chômeurs de nos sociétés en conçoivent du ressentiment à leur égard. Notre modèle social serait bien mal placé pour prétendre à la médaille d’or de la croissance économique, en particulier dans ces pays « fondateurs » que sont la France et l’Allemagne. Nous sommes peut-être meilleurs que d’autres pour ce qui est de redistribuer la richesse, mais nous ne sommes pas si bons que cela pour créer la richesse que nous voudrions redistribuer.

Ainsi cette idée populaire selon laquelle le fondement moral du pouvoir européen réside dans le caractère unique et la supériorité de notre modèle social est nettement discutable.

La solidarité

Certains mettent en avant la contribution unique de l’Europe en matière de ce qu’il conviendrait d’appeler la justice sociale internationale. Par justice, entendons ici la justice entre le Nord riche et le Sud pauvre. Il est vrai que les États membres de l’Union européenne donnent trois fois plus d’aides au développement que les États-Unis. Il est également vrai que nous sommes davantage soucieux de l’environnement, du respect du Protocole de Kyoto, etc. Mais cet argument est à mon avis radicalement sapé par nos mauvais choix en matière de protectionnisme et de subventions agricoles. Arrêtons-nous un instant sur la question du protectionnisme. Oxfam, une autre grande institution d’Oxford, a récemment publié un « Index deux-poids-deux-mesures » (Double Standards Index), où l’Union européenne est placée en tête, à cause de sa politique protectionniste et de ses subventions agricoles. Je vais vous donner un exemple. En 2000, la subvention moyenne pour une vache européenne était de 913 dollars. La même année, l’aide versée par l’Union européenne en Afrique subsaharienne était de 8 dollars par être humain. 913 dollars pour une vache européenne, 8 dollars pour un Africain.

Depuis, la politique agricole commune a subi quelques réformes, et nous avons institué le programme « Tout sauf des armes » (Everything but Arms) en matière d’importations en provenance des pays en voie de développement. Il n’en reste pas moins qu’en 2003, la Pac représentait encore 46 % du budget européen, c’est-à-dire sept fois le budget de l’aide. Selon la Banque mondiale, ce que les pays en voie de développement auraient pu exporter vers les pays développés, s’il n’y avait pas eu les barrières douanières et les subventions agricoles, représentait la somme de 100 milliards de dollars – deux fois l’aide versée par l’Ocde. Il me semble donc difficile de fonder le pouvoir moral de l’Europe sur sa contribution à la justice sociale internationale.

Le respect de la légalité

Il est par ailleurs souvent affirmé que la politique européenne se distingue dans le monde par son respect des lois et des institutions internationales, parmi lesquelles les Nations unies. En effet, comparée aux États-Unis, l’Union européenne s’est toujours montrée soucieuse de la légitimité des procédures. Ceci est dû en partie au fait que l’Europe est elle-même une institution internationale, ou plutôt un agrégat d’institutions internationales liées par un ensemble de lois supranationales. Ainsi, par nature, elle aurait tendance à respecter davantage que d’autres les institutions et les lois internationales (je ne m’étendrai pas sur ce que certains États membres font pour leur propre intérêt, la France par exemple, qui agit unilatéralement dans ses anciennes colonies africaines).

La vraie question morale consiste à se demander si ce respect scrupuleux des lois et des institutions internationales nous a permis d’empêcher un génocide en Europe, ou s’il n’a pas plutôt entravé notre action. Je pense bien entendu aux années 1992-1995 et aux événements de Bosnie. En 1999, quand nous sommes intervenus pour de bon afin d’empêcher « une autre Bosnie », nous l’avons fait sans mandat explicite du conseil de sécurité de l’Onu. La commission internationale sur l’intervention et la souveraineté des États (International Commission on Intervention and State Sovereignty), organisme indépendant, a conclu dans un rapport fort convaincant que l’intervention européenne au Kosovo était « illégale mais légitime ».

Dans quelles circonstances peut-on dire qu’une telle intervention est illégale en même temps que légitime ? C’est une question sérieuse et ardue, dont les Européens ne peuvent pas faire l’économie. Et c’est ici que le souvenir d’Adam von Trott et de la conspiration du 20 juillet 1944 peut nous être utile. Certes, le tyrannicide n’est pas explicitement approuvé par les lois internationales, et dans tous les cas, il semble difficile d’en imaginer un qui soit autorisé à l’avance par une résolution du conseil de sécurité de l’Onu. Il n’empêche, la tentative d’assassiner Hitler était un acte profondément moral.

Puissance pacifique

L’Union européenne est par essence même un modèle de résolution pacifique des conflits. S’y trouvent rassemblés des pays qui se sont fait la guerre pendant des siècles, et qui ont maintenant décidé de résoudre leurs conflits et leurs différences par des moyens exclusivement pacifiques. C’est la raison pour laquelle on compte tant d’anciens membres des mouvements de résistance originaires de divers pays d’Europe parmi les pères fondateurs du projet européen après 1945. Leur devise ? « Plus jamais ça », ou plutôt, pour reprendre l’expression de Churchill, Make jaw-jaw, not war-war5.

À mon avis, c’est là que se situe le seul vrai fondement moral du pouvoir européen. Et si ces négociations interminables et ces compromis bureaucratiques nous lassent, n’oublions pas que les lenteurs bruxelloises sont le prix de la paix.

L’une des difficultés que nous rencontrons quand nous voulons raconter l’histoire européenne à nos jeunes citoyens et répondre à leurs questions tout à fait légitimes – pourquoi l’Europe ? à quoi ça sert, l’Union européenne ? –, c’est que la seule réponse possible consiste à leur expliquer ce qui arriverait si l’Union européenne n’existait pas, c’est-à-dire à sortir du factuel et avoir recours à un argument délicat dans la mesure où on ne peut pas le prouver.

Tel est, à mon avis – plus encore que notre modèle social célébré par Habermas –, ce qui fait de l’Union européenne tout à la fois un modèle et un exemple unique. À l’heure actuelle, il n’existe pas dans le monde une autre organisation d’États comparable. L’Alena, le Mercosur, l’Asean sont totalement différents. En outre, l’Europe dispose d’un autre élément crucial, son pouvoir « doux », c’est-à-dire son pouvoir d’attraction. Même dans des contrées lointaines, le modèle européen est imité. Par exemple, le fait que l’Organisation des pays africains ait été rebaptisée Union africaine n’est nullement un hasard. C’est au contraire un hommage direct à l’Union européenne, même si bien sûr l’Union africaine n’agit pas du tout de la même manière que l’Union européenne. Les attraits de notre modèle se font également sentir chez nos voisins, dont la plupart désirent nous rejoindre, pas uniquement pour des raisons économiques ou pour consolider leur propre démocratie – j’y reviendrai –, mais aussi parce que l’Union européenne est, pour reprendre l’expression de Karl Deutsch, une communauté garantissant la sécurité (a security community).

Changement de régime

L’Europe offre un modèle pacifique de changement de régime. Ceci vaut non pas tant pour les États déjà membres de l’Union européenne que pour ceux qui, en Europe ou aux marges de l’Union européenne, désirent y adhérer. Le modèle européen de changement de régime pacifique comporte trois éléments. Premièrement, une pression sociale pacifique venue d’en bas, qui se traduit entre autres par une désobéissance civile de masse – ce que l’on appelle « le pouvoir du peuple ». Deuxièmement, des négociations entre le gouvernement et les dirigeants de l’opposition, souvent lors d’une table ronde. Troisièmement, le soutien de la communauté internationale. Telles sont les composantes d’une révolution de velours, du type de celle qui, en 1989, supplanta le modèle jacobino-bolchevique de 1789. Mais les origines de ce type de révolution sont plus anciennes encore. On peut les faire remonter à la révolution des Œillets au Portugal en 1974, et aux transformations survenues en Espagne et en Grèce. C’est un modèle que l’on a vu à l’œuvre en Serbie en 2000. Et en ce moment même, l’Ukraine s’en inspire.

J’aimerais faire deux remarques sur ce modèle de changement de régime pacifique. La première sera d’ordre moral et politique. Évoquant la manière dont Solidarité, le mouvement polonais, abordait la fin du communisme, Adam Michnick, historien et chef de l’opposition, dit une chose admirable. D’après lui, la leçon que les Polonais avaient tirée de l’histoire européenne, c’était que lorsque l’on commençait avec une prise de la Bastille, on finissait par construire sa propre Bastille, idée qui me semble fort judicieuse, et en rupture totale avec le credo jacobino-bolchevique selon lequel « la fin justifie les moyens ». Ce nouveau modèle européen rappelle que les moyens déterminent la fin, et que ceux auxquels vous choisissez d’avoir recours peuvent s’avérer si corrupteurs que les buts poursuivis ne pourront jamais être atteints.

Je crois qu’il s’agit là d’une réflexion inspirée spécifiquement à l’Europe par le xxe siècle. Elle pourrait jouer un rôle essentiel dans le difficile dialogue transatlantique sur la transformation du Moyen-Orient. « Nous sommes tout à fait d’accord avec vous sur les buts poursuivis, mais nous n’approuvons pas vos méthodes » : voilà ce que les Européens sont en train de dire aux États-Unis, et leur position est on ne peut plus juste.

La seconde remarque que je voulais faire est que, si l’on observe les trente années qui viennent de s’écouler, depuis 1974 et la révolution au Portugal jusqu’à ce qui se passe en Ukraine aujourd’hui, on constate que l’espoir de démocratie et l’espoir d’Europe se sont toujours confondus. Quel que soit le déficit démocratique au sein même de l’Europe ou dans ses relations avec ses voisins, l’Union européenne n’a cessé d’être un catalyseur et un champion de la démocratie. Les slogans de toutes ces révolutions pacifiques étaient « le retour à l’Europe ». On se démocratise afin de rentrer dans le giron européen, et plus précisément d’entrer dans l’Union européenne, ce qui permet de consolider une démocratie fragile. Europe et démocratie, telles sont les deux faces d’une même médaille.

Pouvoir normatif

L’Europe aurait ainsi un pouvoir normatif. Dans son livre lumineux sur les politiques adoptées face à la situation des droits de l’homme en Chine, notre collègue Rosemary Foot considère les États-Unis et l’Europe comme les deux grandes « entreprises de normalisation » dans le monde – celles qui créent et exportent les normes. C’est précisément ce que l’Europe fait, en se fondant sur des notions, plus ou moins justifiées par l’histoire, de ce qui constitue un Européen. Mais il y a une énorme différence entre ce que l’Union européenne fait en matière de conditionnalités entre relations économiques et respect des droits de l’homme pour des pays qui n’aspirent pas à en devenir membres et sa manière d’agir à l’égard des pays qui voudraient intégrer l’Union européenne – ceux que j’appelle les europapabile.

L’Union européenne continue à se comporter de manière incohérente à l’égard de pays plus lointains. Incohérents, les critères différents appliqués à la Birmanie d’un côté et à la Chine de l’autre, à la Serbie d’une part et à la Russie de l’autre. Incohérente, la façon de mettre en vigueur ces critères, en particulier parce que certains États membres persistent à utiliser leurs propres critères. Pensons au contraste entre l’attitude de la France envers la Chine, et celle de certains pays scandinaves. Nos choix politiques sont ainsi complexes, incohérents et changeants.

En revanche, notre politique à l’égard de ceux de nos voisins qui souhaiteraient adhérer à l’Union européenne, et dont la candidature a été acceptée, est d’une efficacité et d’un interventionnisme redoutables. Le terme « intervention » dans le domaine des relations internationales évoque généralement une intervention de type militaire, comme au Kosovo ou en Irak. Mais la vérité, c’est que l’Europe est souvent intervenue de façon massive dans les affaires intérieures de ses voisins, en Europe centrale, de l’Est et du Sud-Est, et maintenant en Turquie. Depuis les « Accords d’Helsinki » jusqu’aux « critères de Copenhague » imposés aux candidats à l’adhésion (et en particulier le premier critère de Copenhague : démocratie, application de la loi et droits de l’homme), l’Union européenne s’est impliquée de manière importante dans la transformation des systèmes économiques, sociaux et politiques de ces pays. Cette transformation n’est pas moins profonde que celle à laquelle les États-Unis espèrent aboutir avec l’occupation de l’Irak – mais c’est une transformation fondée sur le consentement. Ceci nous renvoie à ce que je mentionnais tout à l’heure : ce pouvoir d’induction propre à l’Europe, la quatrième dimension de son pouvoir.

J’irai peut-être jusqu’à suggérer, même si cela semblera un peu exagéré, que le pouvoir européen se trouve à son apogée dans la période qui précède l’adhésion d’un pays à l’Union européenne. Une fois entré, on peut se permettre beaucoup de choses. Par exemple, le monopole des médias sous le régime Berlusconi serait inacceptable dans un pays candidat. Aujourd’hui, l’Italie ne serait pas sûre de satisfaire aux critères d’adhésion, mais une fois que vous êtes admis, il n’y a plus de problème – surtout si vous êtes un pays membre important.

Le problème, avec ce pouvoir d’induction, c’est qu’il s’applique uniquement à des pays qui ont exprimé clairement le désir de faire partie de l’Union européenne, et que celle-ci est prête, ou du moins disposée, ne serait-ce qu’en paroles, à accepter comme membres. Je pense ici plus précisément à la Turquie. Notre pouvoir normatif s’évapore, ou du moins se voit drastiquement réduit, dès lors que cette perspective d’admission n’est pas envisagée. C’est ce que l’on observe pour ce que l’on appelle les « Accords de Barcelone » engagés avec certains pays du bassin méditerranéen.

Esprit cosmopolitique

Lors du Congrès de l’Europe à La Haye en 1948, le comte Coudenhove-Kalergi prononça ces paroles mémorables : « N’oublions pas, mes amis, que l’Europe est un moyen, et nullement une fin. » Ainsi, ce qui caractérise l’Europe, ce n’est pas simplement les buts et les moyens qu’elle s’est fixés, mais le fait qu’elle-même n’est qu’un moyen permettant d’atteindre un but supérieur. Comme souvent, cette idée-là, de nombreux Européens l’ont aujourd’hui quelque peu oubliée. Beaucoup d’entre eux considèrent que les moyens sont devenus une fin en soi. Mais l’Union européenne, tout comme la réunification de l’Allemagne, n’est pas une fin en soi, ce n’est qu’un moyen. L’Union européenne devrait servir à la construction d’un monde libre, aider à parvenir à ce qu’Emmanuel Kant, dans son Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, ce texte extraordinaire, appelait « une union civile complète de l’espèce humaine ».

Si nous considérons vraiment le projet européen comme un moyen de promouvoir certaines normes, alors la logique voudrait que l’Union européenne ne cesse de s’élargir. Toujours selon cette logique, chaque élargissement déboucherait nécessairement et logiquement sur un autre. Et en effet, dans le processus d’élargissement actuel, on voit des pays, féroces ennemis des siècles durant, devenir aujourd’hui des alliés. C’est ainsi que l’Allemagne a été le meilleur défenseur de la candidature polonaise, que la Grèce soutient la demande d’adhésion de la Turquie, et qu’aujourd’hui la Pologne défend avec ardeur la candidature ukrainienne.

Comme je l’ai dit, il y a une logique qui fait qu’une étape mène à la suivante, à condition bien sûr que les critères de Copenhague soient satisfaits. En 2024, nous pourrions bien avoir à examiner non plus la candidature de l’Ukraine, mais celle de l’Irak, pays voisin de la Turquie. Et bien sûr celle d’Israël. L’Europe, pourrait-on dire avec un peu d’imagination, deviendrait le cœur, en expansion constante, du gouvernement du monde, d’un Weltinnenpolitik kantien. Pourquoi pas ? Eh bien, parce que ce cœur ne serait pas solide. Il serait mou, et s’amollirait au fil des jours. Un tel élargissement déboucherait sur une Union européenne totalement incohérente, une union qui n’aurait aucun sens de la solidarité – d’une communauté de culture, d’histoire, d’identité politique. Si l’Europe est partout, alors elle n’est nulle part.

Je ne crois pas que cet impératif kantien, compris comme il convient, doive forcément mener à un élargissement infini. Il devrait plutôt nous pousser à réfléchir sérieusement, et très vite, à ce que l’Union européenne peut faire pour ses pays voisins qui ne sont pas candidats à l’adhésion, qui ne deviendront jamais membres, pour que l’Europe n’exerce pas son pouvoir d’induction. Deuxièmement, si nous considérons l’Europe comme un élément de l’édification d’un monde libre, au sens du comte Coudenhove-Kalergi – c’est-à-dire comme un moyen, et non comme un but – alors nous devons nous demander sans attendre quelle relation établir entre elle et les autres éléments qui aideront à la construction de ce monde libre, les États-Unis tout d’abord, mais aussi les autres démocraties du monde anglophone, ainsi que toutes les autres démocraties libérales et enfin, bien sûr, les Nations unies.

*

Certes, vous aurez peut-être le sentiment que cette conférence se termine sur ce que nous autres Anglais appelons « un gâteau dans le ciel » (pie in the sky), ou ce qu’en allemand on désigne sous le terme plus poli et plus poétique de Zukunftsmusik, la musique du futur. Je ne chercherai aucune excuse. Je suis persuadé que l’une des leçons à tirer de la résistance allemande sous Hitler et des mouvements de dissidents en Europe centrale à l’époque du communisme, c’est que le réalisme ne suffit pas. Dans le cas de l’Allemagne en 1944, de la Pologne en 1984, de l’Ukraine en 2004, les soi-disant réalistes se sont avérés au bout du compte des irréalistes, et les idéalistes de bien meilleurs réalistes. La tâche, lorsque l’on veut penser et agir à la fois de manière morale et efficace dans le domaine des relations internationales, est de trouver le bon dosage d’idéalisme et de réalisme, qui variera selon les cas. Tâchons de garder les pieds sur terre, tout en nous efforçant d’atteindre les étoiles.

  • *.

    Conférence en mémoire d’Adam von Trott prononcée mardi 30 novembre 2004 à la chapelle du Mansfield College à Oxford.

  • **.

    Professeur d’études européennes, directeur du centre d’études européennes, chercheur en histoire contemporaine, St. Antony’s College à l’université d’Oxford. Voir son entretien dans Esprit : « Du rideau de fer à la faille transatlantique », octobre 2003.

  • 1.

    En anglais, induction veut tout à la fois dire induction et intégration, d’où le choix que Timothy Garton Ash fait de ce terme à la polysémie intéressante (Ndt).

  • 2.

    The Church of England, dont le chef est le monarque anglais (Ndt).

  • 3.

    En français dans le texte (Ndt).

  • 4.

    Jacques Derrida et Jürgen Habermas, « Europe : plaidoyer pour une politique extérieure commune », Libération, 31 mai 2003.

  • 5.

    Soit (approximativement) Mieux vaut discuter que se faire la guerre. Phrase prononcée par Churchill le 26 juin 1954, à propos de la guerre de Corée, et utilisée par Chris Patten comme titre d’un article publié dans le Financial Times le 14 février 2002 à propos de l’intervention américaine en Afghanistan et des dangers de l’unilatéralisme (Ndt).

Timothy Garton Ash

Historien, journaliste et essayiste britannique, Timothy Garton Ash est professeur en études européennes à l'Université d'Oxford. Il a reçu en 2017 le Prix Charlemagne. Il est notamment l'auteur de Free Speech : Ten principles for a connected world (Yale University Press, 2016) et The File : a personal history (Atlantic Books, 2009).…

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