Anarchie en Libye
L’effondrement de l’État libyen est un processus en plusieurs étapes depuis 2011. La révolution, puis la guerre de Libye, en 2011, ont été remportées par une coalition de groupes armés alliés contre Kadhafi, très vite rivaux. Les alliés étrangers de la coalition onusienne ont accéléré la chute de Kadhafi, mais le territoire libyen n’a pas été occupé par des armées étrangères. Des élections générales ont désigné à l’été 2012 les deux cents députés du Congrès général national, assemblée constituante qui a gouverné le pays durant deux ans. Les Frères musulmans, quoique présents et actifs sur le terrain, notamment par leurs milices, ont perdu face aux révolutionnaires et aux nationalistes. En juin 2014, les nouvelles élections générales à la Chambre des représentants, conformes à la nouvelle constitution, devaient reconstruire l’État. Mais les Frères musulmans et leurs alliés (Turquie, Qatar), qui n’ont pas accepté leur nouvelle défaite dans les urnes (18 % de votants seulement), font invalider les élections. Armés par voie maritime, notamment à Misrata, les islamistes s’emparent de la capitale et de l’Ouest libyen par les armes, expulsant les miliciens berbères de Tripoli, avant de constituer un gouvernement dissident. Le Parlement légal, relégué à Tobrouk à l’extrême est du pays, est reconnu internationalement, mais ne possède qu’une demi-souveraineté. Il y a donc deux parlements et deux gouvernements durant toute l’année 2015, qui recoupent moins des clivages régionaux qu’idéologiques et politiques. Depuis plus d’un an, les deux pouvoirs se partagent les dépouilles de l’État, recherchant l’appui des régions, des villes et des coalitions tribales, tout en laissant l’anarchie prospérer dans les zones de contact (la Libye fait presque quatre fois la superficie de la France).
L’organisation « État islamique » est le troisième acteur majeur du paysage, quoique son implantation soit ponctuelle, récente, et reflète l’anarchie ambiante. Elle a ouvert une succursale en Libye, révélée au grand jour par l’égorgement médiatisé de Coptes égyptiens sur une plage en février 2015, puis d’Éthiopiens en avril. L’idée est de frapper les esprits, d’attirer des candidats violents au djihad, de prendre à revers l’Égypte (et peut être d’attirer son armée dans le piège), de faire la jonction entre le Moyen-Orient et le Sahel/Maghreb, et bien sûr de former des combattants à destination de la Tunisie et de l’Algérie. L’implantation est d’abord côtière, car l’alimentation en hommes et en argent frais vient du Moyen-Orient. La première ville qui tombe est celle de Derna, en Cyrénaïque. Le « Conseil consultatif de la jeunesse islamique » de la ville prête allégeance à Al Baghdadi en octobre 2014. Profitant de l’anarchie libyenne, les quelques milliers de combattants de l’État islamique portent le fer dans d’autres régions du pays, et parviennent à s’implanter à Syrte, au centre du pays, l’ancien fief de Kadhafi. Mais lorsqu’ils portent le fer à Misrata, fief des Frères musulmans, et s’en prennent à Al-Qaida, les combattants de l’État islamique signent leur perte. Ils sont alors pris en étau entre les forces militaires légales de l’Est et les différentes milices islamistes de l’Ouest. Ils perdent Derna, où leur chef est pendu à l’été 2015. Mais l’anarchie et la rivalité entre les forces en présence leur fourniront certainement des occasions de rebond. Le risque, comme en Irak, serait qu’ils attirent les anciens militaires de l’armée de Khadafi, même si la plupart vivent à l’étranger.
La région déstabilisée
Sans oublier la prise de la plateforme pétrolière d’Aïn Amenas en Algérie en janvier 2013, qui n’avait jamais connu une telle tragédie, même durant la guerre civile, le risque mortel que fait encourir la situation libyenne pèse principalement sur les épaules de la Tunisie, qui est à la fois très proche et très imbriquée avec ce pays, et dont le régime démocratique en cours de construction, qui a fait échec aux Frères musulmans d’Ennahda, exaspère et révulse tout ce que le djihadisme compte d’adeptes dans la région. Rappelons que près d’un million de Libyens vivent ou séjournent dans ce pays, que l’activité économique et commerciale de la Tunisie est polarisée par la Libye, que les deux pays possèdent des centaines de kilomètres de frontières communes, sans parler de la Méditerranée. À ce jour, c’est l’Algérie et son armée, en appui de la petite armée tunisienne, qui garantissent la sécurité et la stabilité du pays. Cela ne pourra pas empêcher des incursions meurtrières comme celles que le pays a connues en janvier et avril 2015 au Bardo et à Sousse, mais c’est néanmoins une garantie de stabilité au regard des moyens et de l’expérience de l’Algérie. En juillet, les autorités tunisiennes ont annoncé et entrepris la construction d’un mur au Sahara entre la Tunisie et l’Algérie, tandis que tout le Sud tunisien devient de facto une sorte de territoire militaire.
Vu la configuration de l’Égypte, qui vit avant tout autour du Nil, il y a un éloignement plus grand du théâtre d’opération libyen. Il n’empêche que l’armée égyptienne est aussi vigilante que l’armée algérienne, et que l’aide matérielle et certainement financière apportée par Le Caire à Haftar et aux autorités de l’Est libyen démontre que la surveillance est constante. Tobrouk est protégée par l’Égypte comme Tunis l’est par Alger, tant les risques de déstabilisation sont grands de part et d’autre.
Les Occidentaux, il faut bien le dire, sont totalement dépassés par le contexte géopolitique actuel. Le désengagement qui a succédé à l’intervention armée en Libye visait à ne pas rééditer les « exploits » de Bagdad. Mais ne pas aider les Libyens à construire un État après avoir détruit son ersatz revenait à les condamner. Américains et Européens s’expriment à travers de nombreuses voix discordantes, ce qui est leur seconde faiblesse. Les Américains, les Britanniques et les Allemands sont distants. Les Français, les Italiens et Bruxelles sont plus impliqués, mais chacun selon ses modalités et ses interlocuteurs. Ce sont en effet les pays méditerranéens qui sont directement concernés par l’afflux de migrants et le chaos libyen.
Tous ont feint de penser que le très actif médiateur de l’Onu, l’espagnol Bernardino León, parviendrait à réconcilier les deux pouvoirs politiques rivaux de Libye. Mais sans la pression très active de l’Algérie, qui a mis tout son poids au service de la réconciliation politique libyenne, la médiation serait très en difficulté. Les autorités de Tripoli, jugées dissidentes en Europe, mais soutenues par les Frères et leurs parrains, font de la résistance. La partie adverse, à Tobrouk, joue sur la légalité. C’est dans ce cadre que le général Haftar est plus discret, car il a dû mettre en veilleuse l’appui égyptien, et donner des gages d’obéissance aux autorités politiques légales. La pression conjointe de León et d’Alger s’exerce donc principalement sur l’ancien Congrès général national dans les rounds de Genève, dont le dernier en date a lieu début septembre.
Un accord politique ?
Les négociations actuelles entre les représentants des deux Parlements pourraient aboutir à la signature d’un accord politique dès cet automne 2015. L’Onu et les Européens insistent sur le fait que la légalité constitutionnelle doit prévaloir. Dans cette mesure, même si un nouveau gouvernement de transition est désigné, le pays n’échappera pas à de nouvelles élections générales. La nouvelle période de transition ainsi créée sera dangereuse. Il faudra bien que la communauté internationale envoie (a minima) des observateurs si elle veut stabiliser la situation. En effet, rien ne sera réglé sur le terrain par l’accord à venir, ni pour les milices, ni pour les migrants, ni pour la stabilité générale. De la même manière, il est capital que les exportations de pétrole reprennent, même à basse intensité, ce qui suppose un compromis militaire entre forces de l’Est et de l’Ouest, entre armée et milices. Car si elles ne reprennent pas, c’est tout l’édifice étatique et administratif du pays, qui tient encore – tous les Libyens reçoivent une pension de l’État, même à l’étranger –, qui sera assez vite en péril. Si rien n’est fait, le pire est devant nous.