Impressions d'Algérie


Au cours du mois de janvier 2011, des émeutes et leur cortège de violences urbaines ont éclaté en Algérie. Dix ans après les émeutes de Kabylie, qui ont laissé cette région exsangue, elles nous rappellent la situation très fragile du tissu économique et social algérien. Terrifiée par le souvenir de la « décennie noire », cette guerre civile qui a fait 200 000 morts (1992-2002), vivant dans un état de pauvreté chronique, et sans prise réelle sur la marche de l’économie et des affaires de l’État, la majorité de la population algérienne contenait jusqu’alors sa fureur. Passionnés de politique et très critiques vis-à-vis d’eux-mêmes et de leurs dirigeants, les Algériens expriment ce ressentiment et cette colère dans une presse au ton très incisif. L’objet principal de leurs griefs tenant à la répartition très inégalitaire de la rente pétrolière, ils ne cessaient de dénoncer la « maffia étatique ».

Mais la liberté de ton des Algériens ne peut occulter le système d’autocratie politique et sécuritaire qui pèse sur leurs têtes. Pourtant, à fréquenter l’Algérie de 2010, il se dégageait une sorte d’insouciance retrouvée. En dépit de tous leurs problèmes, les Algériens semblaient jouir du retour « à la normale », après quinze ans d’événements tragiques (1988-2002). Les jeunes « casseurs » et manifestants de 2011, qui n’ont pas connu cette tragédie, s’en sont d’autant plus affranchis que la crise économique mondiale a fini par rendre leur situation intenable. Face à un pouvoir distant, la nouvelle génération, comme les précédentes, a repris (provisoirement ?) le chemin d’une contestation violente, comme si c’était le seul moyen de se faire entendre.

P. V.

Au xive siècle, l’intellectuel de rang mondial Ibn Khaldoun (1334-1406) fut à l’Afrique du Nord musulmane ce qu’avait été, dix siècles auparavant, l’évêque d’Hippone saint Augustin à l’Afrique romaine. De Tunis à Fès, l’intellectuel arabo-andalou passa sa vie d’homme politique au milieu des Berbères, avant de s’établir au Caire à la maturité. Ibn Khaldoun, en voulant distinguer les Berbères parmi les peuples musulmans, les caractérisa d’une formule lapidaire : « Mangeurs de couscous, porteurs de burnous et crânes rasés. »

Six siècles plus tard, que dirait-il des Algériens (les ci-devant Berbères du Maghreb central), ce voyageur éberlué, s’il revenait parmi nous ? Formulons cette hypothèse : « Passionnés de football, vêtus de survêtement et confis en islam »… Un tel raccourci est grossier. Mais à parcourir l’Algérie actuelle, il est des choses qui frappent, et qui marquent. Ces impressions d’Algérie sont le fruit d’un voyage que l’auteur de ces lignes a effectué en famille au printemps 2010. Fruit d’un libre périple de 2 300 kilomètres en voiture, qui les a conduits d’Alger à Oran, après de multiples détours, ce récit mêle impressions immédiates et réflexions plus distancées, au sujet d’une histoire et d’un pays aussi proches que méconnus.

Le voyage s’est déroulé dans les parties centrale et ouest de l’Algérie, à l’exclusion du sud saharien, de la Kabylie et de l’est. En effet, des actes de violence se déroulaient encore en Kabylie au printemps 2010, 350 djihadistes y opérant sous l’acronyme de l’Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique), un paradoxe pour une région épargnée par la « décennie noire » (1992-2001), et fréquemment taxée de non-conformisme islamique ! Au printemps 2010, la presse rapportait au quotidien et de manière circonstanciée les « ratissages » opérés par l’armée, et la destruction de groupes de « terroristes ».

Conditions de voyage dans l’Algérie d’aujourd’hui

Une fois passées les formalités bourrues et aléatoires d’obtention des visas et de douane, qui font le charme des administrations du Maghreb, l’arrivée en Algérie frappe par sa « normalité ». On en plaisante avec mordant à Alger, où l’on sait que le pays est considéré à l’extérieur comme une zone de violence, sinon de guerre. On rit de bon cœur en racontant l’histoire de l’Européen (ou de l’émigré) qui, lors de son séjour à Alger, téléphone à sa famille en France, éberluée de le savoir encore en vie… Si les Algériens se montrent souvent rudes dans leurs relations, la plupart des gens font montre d’une grande disponibilité dès lors qu’on les questionne. D’autant que l’usage du français, dans la bouche d’Européens, constitue un excellent sésame. « Salut la France ! », « Bienvenue la France ! », entendons fréquemment. Jusqu’à cette alerte mendiante algéroise qui, avec son « À votre bon cœur M’sieur-Dame » (sic), se fait rabrouer par le passant indigné qu’on se comporte ainsi devant des Français. Le geste ne se reproduira pas de sitôt.

Dans la rue, les regards sont omniprésents. Mais la foule indifférente se déride quand on l’aborde. Les étrangers sont rares à Alger, et plus encore ailleurs, pour ne pas dire inexistants en province, villes comprises. Les seuls Européens rencontrés sont une poignée de couples, manifestement pieds-noirs, flanqués d’un guide algérien. Les hommes d’affaires ne quittent ni leurs hôtes ni les hôtels, où on les voit facilement. À la vue de touristes, on pressent que les passants sont fiers d’une forme de normalité retrouvée, la présence de l’autre validant le retour au calme. C’est assez dire qu’en matière de sécurité, les a priori se dissipent rapidement, même si la présence de forces de sécurité en armes reste visible.

Le coût de la vie est faible par rapport à l’Europe, quoique l’échelle des prix soit aléatoire, ou divergente. En quelques années, le cours de l’euro est passé de 80 à 120 dinars, soit une dévaluation de 50 % qui explique en partie le phénomène. La presse algérienne surabondante, au moins à Alger, donne le ton : un quotidien (certes mince) coûte 10 dinars, soit 8 centimes d’euro. On comprend que la presse quotidienne ait des tirages supérieurs à la presse française, et que son principal titre en arabe, El Khabar, tire davantage que Le Monde ou Le Figaro. Dans cette nation pétrolière, le prix du litre de diesel avoisine les 20 centimes d’euro. À ce prix, les kilomètres ne coûtent pas cher, à l’inverse de la voiture de location, dont le prix équivaut le prix français. Et il faut ajouter 200 euros pour qu’un agent reconduise la voiture de l’aéroport d’Oran à Alger, aucune agence n’étant connectée à ses consœurs.

Dans les hôtels et restaurants, les prix des services varient pour un standing apparemment identique. L’eau demeure un problème dans bien des hôtels à cause de la robinetterie. Mais les grandes coupures d’eau de la décennie 2000 (jusqu’à cinq jours par semaine) semblent oubliées. La nourriture est souvent soignée, même si le « steak frites » (avec sa variante poisson frites) constitue l’ordinaire. C’est amusant quand on sait que les Français se flattent de plébisciter le couscous.

Le plus surprenant, dans la vie courante, est l’apparente pénurie de disponibilité monétaire. Sauf exception, le paiement par carte bleue étrangère est très rare, et la présence d’un distributeur de billets en état de marche à marquer d’une croix blanche ! Le distributeur de billets d’un des plus grands hôtels d’Alger est en panne depuis… trois ans. Mais à y regarder de près, la chose n’est pas absurde, dès lors que la chasse aux euros est un sport national, et qu’à peu près tout se traite en liquide. La rumeur dit que la masse monétaire est à 30 % composée d’euros, ce qui, dans le chaos bancaire ambiant, incite bien du monde à se mettre à son compte…

Puis vient l’épreuve de la route. Pour qui a fréquenté les routes et autoroutes du bassin méditerranéen, rien d’exceptionnel : tout peut arriver à n’importe quel moment, et une vigilance absolue est de rigueur. Les agents affectés à la circulation n’inspirent aucune crainte, voire sont l’objet de plaisanteries, comme le sont leurs homologues conscrits au Caire. Les choses changent en revanche la nuit et dans les campagnes, quand les barrages militaires et de gendarmerie, armes automatiques en bandoulière, prennent la relève. La consigne est claire : ralentir, couper les phares, allumer l’intérieur du véhicule et poser les mains en haut sur le volant. On touche ici l’héritage de la « décennie noire ». « Passez M’sieur, bonne route ! », dit le gendarme à la vue des occupants du véhicule.

Plus étonnante est l’incroyable circulation dans la capitale algérienne, enserrée par un dense réseau autoroutier flambant neuf, embouteillé plusieurs heures par jour. Et les choses sont d’autant plus saisissantes que presque aucun feu rouge ne vient réguler le flot automobile, la circulation n’étant réglée que par la police. Le parc automobile de type ouest-européen est un des signes les plus visibles de la rente pétrolière qui inonde le pays depuis le début de la décennie. Avec les contrôles de sécurité inopinés, notamment autour de l’aéroport, le trafic devient dantesque en fin d’après-midi. Mais l’essence est si peu chère…

Alger la blanche

La découverte d’Alger est contrastée, à la fois stimulante et mélancolique. En arrivant d’Europe ou d’Afrique, la faible place réservée aux femmes dans l’espace public saute aux yeux. En journée, les trottoirs d’Alger sont mixtes, même si les femmes semblent toujours minoritaires. Le voile est loin d’être généralisé comme en province, et les jeunes filles à la mode internationale sont en nombre. Si dans les rues d’Alger, près d’une femme sur deux est voilée, les porteuses de hijab semblent majoritaires à l’Université. La pratique archaïque du niqab (connue improprement en France sous le nom de burqa) reste rare dans l’espace public, au moins dans les quartiers centraux.

Tout change à la tombée de la nuit. Vers 19 heures (au printemps), l’espace public se vide d’un coup de la présence féminine. À la nuit, la rue se met à l’unisson des bars et restaurants à alcool – cette licence étant comme au Maroc l’objet d’un redoutable arbitraire. La rue est alors exclusivement masculine. Les étrangères ne sont pas malvenues, mais leur rare présence étonne… Le contraste avec Casablanca ou Rabat est très marqué, et suscite l’envie de dévorer l’ouvrage de Wassila Tamzali, Une femme en colère. Lettre d’Alger aux Européens désabusés1.

La jeunesse dorée d’Alger (les fameux tchi-tchi) n’en parade pas moins dans de belles voitures. Les boutiques de mode clinquantes commencent à s’implanter dans la célèbre rue Didouche Mourad, du nom d’un héros de l’indépendance tué en 1955. L’ex-rue Michelet a conservé sa physionomie urbanistique coloniale : les immeubles sont blanc crème, et comme dans toute l’ancienne ville coloniale, balcons et volets sont bleus. L’unité d’ensemble, très haussmannienne, reste stupéfiante dans son enchevêtrement de rues en pente, d’escaliers et de hautes façades. Mais si Didouche Mourad garde un cachet désuet, c’est que la richesse et le luxe tapageurs, réservés à une minorité, ont quitté le centre-ville, se réfugiant dans les villas et hôtels de luxe des hauts quartiers de la ville.

La grande rue commerçante a hiberné, comme tout le pays, pendant la « décennie noire », dont l’Algérie peine à s’extraire. Or à la fin des années 1980, la ville gardait un cachet « français » très années 1960, le socialisme n’ayant guère proposé de modèle alternatif. Vingt ans plus tard, les marques occidentales, qui s’affichent avec insolence dans les pays émergents, demeurent inexistantes au centre d’Alger. Les distributeurs de billets sont en nombre infime, les fast-foods inconnus, sauf à la mode algérienne. Librairies et kiosques à journaux sont présents, même si le livre n’a plus le succès d’autrefois. En revanche, les cinémas ont disparu de l’espace public. Il en resterait trente en Algérie. Les hôtels, en cours de restauration ou repeints de frais, gardent un cachet à l’ancienne, mais peinent à faire le plein en dehors des grands événements (foires et congrès internationaux). « C’est l’anarchie ! Débrouillez-vous ! », s’exclame notre hôtelier, lorsque nous lui demandons où trouver le liquide qu’il nous réclame.

Face aux difficultés à se procurer le moindre alcool ou des billets de banque, on comprend mieux l’idée que les Algérois se font du Maroc et de la France, pays de plaisirs et de cocagne… La présidence tire argument de cette représentation pour maintenir la fermeture de la frontière avec le Maroc, où risqueraient – dixit Bouteflika – de se ruer des millions d’Algériens…

L’ancienne ville coloniale d’Alger (400 000 habitants à l’indépendance) structure le Grand Alger. Au sud et à l’est du centre-ville, les quartiers Belouisdad (ex-Belcourt), puis El Hamma et Hussein Dey, souffrent de l’entassement urbain et de la pauvreté. Ils n’en sont pas moins en cours de transformation avec l’installation d’un tramway qui doit les relier au centre. Mais l’Alger historique est désormais noyée dans une agglomération d’au moins trois millions d’habitants. L’infrastructure autoroutière, qui ceinture la ville et ses banlieues, impressionne. D’autant qu’elle est submergée deux fois par jour par une circulation très dense. Le long de ces grands axes s’édifie le nouvel Alger : immeubles d’habitations et de bureaux, mosquées et équipements publics sont construits à grande vitesse par des sociétés algériennes et chinoises, depuis que la présidence a lancé ses grands travaux pour résorber la pénurie.

Mais alors que la banlieue s’étend, la fière cité ottomane des Barbaresques n’en finit pas de mourir. Il est stupéfiant, quand on connaît le patriotisme à vif des Algériens, et la place qu’eut cette ville dans leur histoire (Al Djazaïr a donné son nom au pays), de constater que sa ruine leur est indifférente. Certes, les Algérois sont bien démunis face à des pouvoirs publics qu’ils accusent de tous les maux. Mais quand même…

Le classement de la casbah d’Alger au patrimoine mondial de l’Unesco (1996) fut une fierté pour un pays alors à genoux. Alger est avec Tlemcen et, dans une moindre mesure, Constantine, une des rares villes où subsistent les héritages architecturaux de l’Algérie précoloniale. La casbah a traversé l’époque coloniale, même si la basse casbah, mosquées exceptées, fut rasée et reconstruite à l’européenne. Elle se trouve aujourd’hui dans un état de presque ruine. Près des deux tiers des édifices de cet ensemble ottoman et andalou sophistiqué ont d’ores et déjà disparu. Du fait que les immeubles sont solidaires les uns des autres, mais fragiles (bois et mortier en terre), l’effondrement d’un immeuble jette à bas ses mitoyens par effet de contamination. Lors de la guerre de libération, puis lors de la guerre civile des années 1990, les occasions n’ont pas manqué aux forces de sécurité de faire exploser des immeubles transformés en caches de terroristes… Incendies, entassement, insalubrité, effondrement et absence de politique du patrimoine ont défiguré la casbah. Elle n’en garde pas moins quelques belles artères, des bâtiments structurants et une poignée de lieux préservés, comme le musée Ali la Pointe (1930-1957), qui rappelle la bataille d’Alger de 1957.

Il a fallu que l’Unesco menace de retirer son label pour que les autorités, aidées par un mécénat d’entreprises et de pays étrangers (comme l’Italie), s’intéressent à la réfection du bâti. Dans la basse ville, quelques somptueux palaces ottomans ont été restaurés en majesté, ainsi la maison d’un des derniers pachas de la ville à la fin du xviiie siècle. En haute casbah, la citadelle, livrée à l’archéologie préventive, attend une rénovation de grande ampleur.

À travers les wilayas du centre et de l’ouest

Au départ d’Alger vers le nord-ouest, sur la corniche en direction de Bologhine (ex-Saint-Eugène), le pays change de visage. Passés les contreforts de Bab el Oued, repeints de frais à l’occasion de grands événements officiels, la corniche apparaît dans sa pauvreté. Les ruines du casino de la Corniche, détruit par un attentat de 1957, restent le témoin de la guerre d’indépendance. Mais la foule affairée, les embouteillages de véhicules utilitaires et le bâti dégradé font plonger dans une Algérie de la pauvreté. Entre la Méditerranée et la corniche de l’Atlas tellien, qui composent un paysage de carte postale, la grande agglomération se dissout dans une suite de petites stations balnéaires, de villages de pêcheurs, de terres agricoles et de gros bourgs mal définis.

Avant le cap de Sidi Ferruch, la route longe le célèbre Club des pins, en bordure de mer. Cette station balnéaire clôturée a abrité les familles de la classe dirigeante et des officiers supérieurs aux pires heures de la guerre civile. Le Club est aujourd’hui un lieu de villégiature et de consommation sélect et hautement surveillé. Quelques dizaines de kilomètres plus loin, la ville de Tipaza, dont les Français ont mis à jour les ruines pour célébrer la mémoire romaine, est entretenue comme un des joyaux touristiques du pays. Outre sa beauté grecque, la cité demeure un site archéologique actif, passage obligé des visiteurs de marque du pays. Pendant notre visite, le président du Vietnam a fait irruption, au milieu d’une noria de 4 x 4 et de berlines officielles sirènes hurlantes, manière de célébrer dignement l’amitié des deux peuples qui ont vaincu le colonialisme français.

Plus à l’ouest sur la côte, l’ancienne ville romaine de Cherchell s’honore aussi de ses ruines, qui dorment derrière de hautes grilles de fer forgé. En revanche, les maisons coloniales de la petite ville française se meurent, à l’exception des banques et pharmacies rénovées avec soin. L’ancienne église en forme de temple romain, qui trône au milieu d’une belle place, s’est muée en mosquée (avec clocher-minaret et horloge !), ceinturée d’arbres et de bâtiments coquets. Quand on entre dans les rues adjacentes, les sols sont défoncés, certaines maisons effondrées. Mais l’ensemble reste d’une beauté fanée. Pendant que des boulistes jouent à la pétanque, les hommes âgés assis sous les arbres s’étonnent de notre présence, saluée avec une grande sympathie.

En direction du sud, passé les premiers contreforts montagneux, la plaine de la Mitidja s’offre au regard. De nouveaux barrages, avec herse, sacs de sable et gendarmes lourdement armés, ponctuent l’entrée des villes et des bourgs de cette région d’agriculture. Érigé en perle de la colonisation française, ce territoire densément peuplé a reconstruit une agriculture intensive, mécanisée et modernisée, qui semble bénéficier à plein de la nouvelle priorité agricole promue par le régime. La petite ville de Mouzzaia, célèbre pour son eau gazeuse, appartient à ces gros bourgs peuplés mi-urbains mi-ruraux. Dans cette région encore proche d’Alger, qui a connu une intense activité terroriste durant la « décennie noire », gendarmes et militaires sont très présents. Le long de l’autoroute, on observe d’impressionnantes bases militaires, rendues visibles par l’activité d’hélicoptères et de convois divers. De là, on se dirige vers les montagnes qui se dressent au sud, les monts des Ouarsenis.

Les gorges de la Chiffa constituent la voie pénétrante pour accéder aux plateaux de la région. La vallée des singes n’a pas perdu ses « magots », singes de l’Atlas en liberté, qui comme dans le Moyen Atlas marocain et à Gibraltar, attendent le touriste qui les nourrit ! Par la Chiffa, on monte vers la grosse wilaya de Médéa, forte d’un million d’habitants. Chemin faisant, on longe la voie de chemin de fer coloniale abandonnée. Cette ligne, qui reliait Alger à Djelfa (sur les hauts plateaux) par une multitude d’ouvrages d’art, ne s’est jamais relevée des plasticages de la guerre d’Algérie.

L’arrivée à Médéa est surprenante, car la ville est une petite métropole régionale. Les immeubles d’habitation, les immeubles officiels et les avenues sont rutilants, et de nombreuses constructions sont en cours, évoquant ces villes chinoises qui se verticalisent à coup de buildings. La ville est en pleine restructuration. Il y a quelques mois, un investisseur privé a racheté à l’État son principal hôtel. Le bâtiment des années 1970 était en piteux état. Sa rénovation à grands frais est soignée. La chambre double, annoncée en anciens francs (sic), coûte 50 euros. Ce soir-là, un orchestre oriental inonde l’hôtel d’une musique arabe suraiguë, pour l’accueil d’un groupe de fonctionnaires de la région. Un grand méchoui est servi aux convives, arrosé de coca-cola et autres sodas. Une véritable liesse s’empare néanmoins du personnel et d’un groupe de convives – tous masculins –, littéralement enivrés par la musique et la danse.

Médéa est la capitale des monts des Ouarsenis. À près de 1 000 mètres d’altitude, la nature est très verte. Les pâturages ont remplacé les cultures de la Mitidja. En traversant ce paysage majestueux de collines, surgissent les fermes coloniales, souvent effondrées sur elles-mêmes. Presque toujours, la toiture de tuiles a lâché, forçant les paysans à s’installer sommairement à proximité. La pratique des charpentes n’a manifestement pas traversé la barrière coloniale. À quelques kilomètres de là se situe le célèbre monastère de Tibhérine, plus haut dans la montagne2. En traversant la région, on observe enfin, en haut des collines et sur les pitons, les anciens postes militaires, toujours occupés, qui, par un savant système de triangulation, s’observent à vue de poste en poste. Les routes d’accès sont souvent interdites et intégrées en zone militaire. Mais dans ces régions rurales, la circulation est faible, le ramassage du lait et les carrières en constituent l’essentiel.

Le grand axe de circulation est la nationale 1 (N1), ou Trans Saharan Highway qui, au départ d’Alger, via Médéa, s’enfonce vers le sud, direction Tamanrasset. Elle traverse d’abord les hauts plateaux, en direction de Djelfa, capitale des Ouled Naïl. En un peu plus de 200 kilomètres, le paysage est devenu toujours plus sec. Puis se dresse la fine barre de l’Atlas saharien, avant que la N1 plonge sur Laghouat (400 km d’Alger), la porte du désert, atteinte dans un opaque vent de sable. Sur ce grand axe nord-sud vers l’Afrique, camions et utilitaires de toutes sortes sont en nombre. Djelfa et Laghouat, chacune à leur manière, sont dotées d’infrastructures étatiques très visibles, le must étant la rocade routière de contournement, que l’absence de signalisation rend difficilement praticable au béotien.

Dans l’Algérie des hauts plateaux, la pauvreté de la population est manifeste, ce que traduisent les prix très bas de la nourriture. Les femmes sont presque toutes voilées, et la pratique du français est rare. À l’inverse de la très francophone Alger, la presse en français est presque absente. Une autre Algérie se laisse deviner. De retour à Médéa, direction Khemis Méliana, avant de descendre vers l’ouest, la vallée du Chélif.

Cette longue vallée est traversée par la nouvelle autoroute est-ouest. Sur 300 kilomètres, la vallée, cernée par ses bordures montagneuses, est fortement agricole. Les villes se succèdent néanmoins. La première est Chlef, ex-Orléansville et ex-El Asnam, par deux fois rasée et reconstruite après un tremblement de terre. Quittant l’autoroute qui file sur Oran, la RN4 bifurque vers Relizane, et bientôt Mascara, vers l’Oranie du Sud. Mascara, la cité d’Abdelkader, héros arabe de la lutte contre les Roumis, honore son grand homme par d’immenses portraits. Dénommée Mouaskar en arabe – le « camp militaire » –, la cité a une certaine allure avec ses bâtiments publics anciens et ses grandes promenades au centre-ville. La ville coloniale s’est enrichie de la viticulture. Mais si les « coteaux de Mascara » portent toujours un vignoble (un des sept qui subsistent en Algérie), la dégustation ne va pas de soi…

Rentré dans un hôtel-restaurant du centre-ville, le garçon auprès duquel on s’informe sur le vin local, s’exclame : « Mais ici on est de l’autre coté du mur, monsieur, il ne faut pas parler du vin ! »

À quelques dizaines de kilomètres surgit Sidi Bel Abbès, l’ancien siège de la Légion étrangère, la plus « clinquante » des villes traversées. Industrie, agriculture, parcs, infrastructures, les activités ne manquent pas. À l’inverse de Médéa, l’architecture coloniale a été préservée, doublée d’une architecture néosocialiste, le tout de bonne facture. La ville est riche de cafés, de commerces et de banques qui lui donnent une fière allure provinciale. Renseignement pris, la ville est restée une base importante de l’Armée nationale populaire (Anp), qui a repris les équipements de la légion, et fait bénéficier la ville de ses revenus.

À moins de cinquante kilomètres au nord, la capitale de l’ouest, Oran, borde la mer sous le regard de Santa Cruz, l’église espagnole et sa statue de la vierge qui la domine sur son piton. La grande métropole se compose de plusieurs « villes » qui s’étendent d’ouest en est. À l’est, les anciennes villes espagnole et ottomane, très fortement dégradées, semblent attendre la démolition. La vieille cathédrale espagnole, à moitié fauchée par un tremblement de terre, en est le triste symbole. Puis vient la ville coloniale française, cintrée autour du port, qui reste le centre bouillonnant de cette cité de 1, 5 million d’habitants. Y alternent de beaux immeubles publics ou privés, de haut standing, notamment près de la corniche où trône un monument à la gloire de Mohammed V. À l’inverse, les rues marchandes très dégradées ploient sous le poids des ans. Le charme reste intact, comme dans la lointaine Alexandrie, même si la rénovation en est à ses balbutiements.

Au nord de la ville, la base navale de Mers el Kébir, que le regard embrasse du haut de Santa Cruz, demeure la principale du pays. À l’est en revanche, passé le très actif port commercial, un quartier de prestige a surgi de terre, où se succèdent grands hôtels (dont le Sheraton) et immeubles de prestige. Des travailleurs chinois sont à la manœuvre, à proximité de leur camp, pour édifier la plus grande mosquée de la ville. Commence ensuite la banlieue résidentielle en cours d’édification, où logent la nouvelle bourgeoisie, ainsi que les migrants venus d’Oranie. Cette ville nouvelle double pratiquement l’ancienne.

En quittant la ville vers l’est, la route double Arzew, dont les torchères illuminent le ciel. Passé le port gazier, la route longe la côte en direction de Mostaganem, au débouché de la vallée du Chélif. La cité industrielle et balnéaire paraît contrastée, mais comme tous les ports traversés, l’ambiance semble plus détendue que dans les terres. Au printemps 2010, la ville est le lieu de tournage du film français Le dernier homme, inspiré de l’œuvre de Camus, dont la sortie est prévue en 2011. Comme partout, la ville compte d’immenses bâtiments publics abritant la wilaya, la municipalité et les grandes directions administratives.

De retour vers l’ouest, les routes convergent vers la frontière marocaine. La vieille capitale Tlemcen, qui rassemblerait 70 % du patrimoine architectural précolonial du pays, rappelle fortement le Maroc. Dans un cadre naturel qui évoque Tétouan, la route se poursuit vers l’ouest, serpentant dans un paysage montagneux et méditerranéen qui annonce le Rif. Après le passage de l’oued Tafna – du nom du traité du 30 mai 1837 entre Abd El Kader et le général Bugeaud –, la route pique sur Maghnia, située à 27 km d’Oujda au Maroc. C’est bien ce qu’indiquent les panneaux routiers. Son « souk marocain », qui regorge d’importations marocaines et espagnoles, indique que la frontière n’est pas hermétique.

Au cœur de la petite ville, un monument aux martyrs de la guerre d’indépendance semble avoir recouvert l’ancien monument aux morts français de la Grande Guerre. Fleurs, chaînes, liste des martyrs en lettres dorées, tout y est à l’identique.

Maghnia serait pourtant un cul-de-sac, depuis la fermeture de la frontière avec le Maroc en 1993. Mais la ville de l’ancien président A. Ben Bella est moins coupée qu’il n’y paraît d’Oujda, ville d’origine de A. Bouteflika. Outre de discrètes rencontres frontalières entre les autorités (suprêmes ?) des deux pays, la frontière, apparemment coupée, armée et gardée, laisse passer toutes sortes de biens et de personnes, y compris en camions (!). La route dite « de 1 heure du matin », entre le poste frontière et Maghnia, est bien connue des entrepreneurs oranais, qui viennent de nuit s’approvisionner en travailleurs et artisans marocains, dont ils louent le sérieux et l’efficacité. Ceux-ci sont devenus indispensables au Btp oranais, pour lequel ils assurent la finition du gros œuvre réalisé par les entreprises chinoises. Ces Marocains sans papiers peuvent néanmoins travailler, mais aussi prendre femme et se marier.

Pour justifier cette présence d’immigrés dans un pays où le chômage est massif, les Algériens s’abritent derrière leur prétendue incapacité dans l’artisanat ou la finition. La triple acculturation, coloniale, française et tiers-mondiste, subie par la population algérienne, a enraciné l’idée du déclassement (social et intellectuel) induit par le travail manuel, et sa nécessaire mise à distance.

Pour en finir avec la frontière, on observe que la presse rapporte au jour le jour des arrestations de trafiquants de haschich (« herbe » en arabe), accusés de provenir du Rif marocain. Cette assertion récurrente confirme la persistance d’un trafic « économique » constant entre les deux pays. Elle est en outre instrumentalisée par les autorités pour justifier la fermeture de la frontière, dont l’ouverture serait un drame accru pour le pays…

L’islam, religion omniprésente

Il est de multiples manières d’appréhender l’islam dans les rues des villes d’Algérie. À bien des égards, l’ambiance de la rue algérienne, comme celle des campagnes parsemées des tombes des marabouts – les saints du Maghreb –, rappelle le Maroc. On y ignore aussi les manifestations les plus ostensibles d’une piété dévote à l’égyptienne, chapelets, durillon frontal, censé attester la conviction de l’homme qui prie…

Ce qui distingue l’Algérie, c’est la présence d’hommes en khamis, cette courte djellaba blanche qui rallie les « barbus » les plus convaincus. Doublée d’une barbe hirsute, à l’afghane, elle témoigne de la « mode » rapportée vingt ans plus tôt par les « Afghans » du djihad. La présence de ces hommes n’est pas aussi prégnante qu’à la grande époque du Fis. Elle n’en est pas moins réelle, se doublant d’une présence féminine discrète, même si Oran et Alger font exception.

Le deuxième signe des nouvelles mœurs religieuses importées tient à la transformation des mosquées. L’Algérie est certes de longue date influencée par l’islam ottoman. En basse casbah d’Alger, la mosquée Ketchaoua, un temps cathédrale d’Alger (jusqu’en 1962), possède deux tours minarets d’origine, rondes de style ottoman. La rupture est nette avec le minaret carré de style maghrébin, tel qu’on le voit à Tunis, Kairouan, Tlemcen et au Maroc. Toutefois, en Algérie, ce syncrétisme culturel était discret, et la façon maghrébine n’avait pas disparu.

En revanche, depuis la guerre d’Irak que les Algériens ont suivie avec fureur sur leurs télévisions satellitaires, la construction à la manière proche-orientale est devenue la norme. Si deux minarets ronds encadrent toujours les nouvelles mosquées, ils sont désormais effilés, comme dans le Golfe, et encadrent une coupole dorée, voire de couleurs vives. La rupture avec la tradition architecturale du Maghreb est cette fois-ci décisive (à l’inverse du Maroc où la reproduction des savoir-faire et des formes hérités est volontariste).

Or en Algérie, la mode est à la construction d’énormes mosquées. Sidi Bel Abbès s’est dotée de la sienne, dans un style oriental aux couleurs exubérantes. Alger va inaugurer le chantier de la troisième plus grande mosquée du monde arabe. Et Oran construit en 2010 une mosquée de 3 000 places. La construction de mosquées est devenue une véritable industrie en Algérie !

Après l’indépendance, le pouvoir s’était contenté de reprendre les vieilles mosquées passées au culte chrétien, et de convertir quelques centaines d’églises et de synagogues de l’Algérie coloniale. Une jeune universitaire d’Oran s’est intéressée à ce phénomène, particulièrement prégnant à Oran, la ville la plus européenne de l’Algérie coloniale. Après avoir rencontré le dernier juif d’Oran, mort le 18 janvier 2010 (ils étaient 75 000 juifs en 1962), Dalila Senhadji Khiat a écrit une thèse sur la conversion des lieux de cultes en Algérie, notamment la grande synagogue d’Oran, la plus grande du pays3.

L’État algérien est devenu le prescripteur de la construction des mosquées. En charge du culte, il décide l’édification d’une mosquée à chaque fois que sont comptabilisés 25 000 nouveaux habitants. Est alors lancé un appel aux dons privés, et anonymes – ce qui rend cet évergétisme assez opaque. Les donateurs missionnent un architecte, lequel édifie le bâtiment. La mosquée est enfin confiée au ministère des Affaires religieuses, chargé d’assurer sa gestion cultuelle et financière. La tutelle sur les mosquées est extrêmement centralisée, afin que des forces religieuses autonomes ou étrangères ne puissent s’en emparer.

À l’heure où les persécutions antichrétiennes dans le monde islamique sont devenues un sujet d’actualité en Europe – procédures judiciaires en cours au Maghreb, débat sur le film Des hommes et des dieux, attentats antichrétiens en Égypte, en Irak et au Pakistan –, rappelons que la présence chrétienne n’a pas disparu d’Algérie. Elle est certes résiduelle. Deux communautés, les catholiques étrangers, et quelques milliers de chrétiens algériens (notamment en Kabylie), constituent l’essentiel. Si les bûches et sapins de Noël ont été éradiqués de la rue algéroise par les islamistes au début des années 1990, il en va différemment des églises, et de certaines manifestations, comme la dévotion mariale.

À Alger, Bab El Oued reste dominée par Notre-Dame-d’Afrique, rénovée par mécénat, en partage entre la wilaya d’Alger, la Commission européenne, des collectivités locales et entreprises françaises4. Dans ce lieu hautement symbolique, desservi par une communauté de religieuses franco-chiliennes, la dévotion mariale dépasse le cadre de la petite communauté catholique locale. Sur l’esplanade de la nouvelle cathédrale trône la statue de Mgr Lavigerie (1825-1892), au milieu de furieuses parties de foot des gamins de ce quartier modeste, sous l’œil vigilant de policiers.

La situation n’est guère différente à Oran, dotée d’un des quatre évêchés du pays (contre deux au Maroc). Santa Cruz reste un lieu emblématique du christianisme algérien et d’une dévotion mariale élargie. En ville, plusieurs communautés hispano-françaises réduites restent actives. L’ancienne église des Jésuites est partagée entre un lieu de culte, une salle de réunion et une bibliothèque privée au service des érudits et étudiants algériens, sous la tutelle d’une petite équipe franco-algérienne. Dans ce pays traumatisé par la « décennie noire », l’État reste attentif à la préservation d’une poignée de lieux de cultes chrétiens ; et ce malgré le principe d’apostasie, qui interdit la conversion des musulmans, entraînant les poursuites que l’on sait.

Une autre manifestation de l’héritage français nuance la toute-puissance symbolique de la religion officielle : c’est le maintien d’un vignoble. Certes, la chose n’est pas nouvelle puisque les juifs d’Afrique du Nord produisaient de l’alcool dès la période ottomane, et l’écoulaient discrètement auprès de leurs clients musulmans. Mais avec la colonisation, la production algérienne était devenue industrielle. Le vignoble algérien atteignit 420 000 ha (contre 480 000 ha au Maroc et 220 000 ha en Tunisie). Le vignoble algérien représentait alors la moitié de l’actuel vignoble français, contre moins de 10 % aujourd’hui. Mais avec 80 000 ha malgré l’arrachage massif voulu par les autorités, il n’est pas ridicule (le Maroc compte quant à lui 120 000 ha).

En 2009, la production viticole algérienne serait de 300 000 hectolitres, soit, à peuplement identique, 2 % de ce que boivent les Français. Cela reste modeste. Trois entreprises se partagent le marché, dont une société publique, la Snvb, et deux sociétés privées, qui achètent le raisin à des milliers de petits exploitants. La production de bière – récemment rétrocédée au privé – serait équivalente, en sus des importations d’alcool fort (whisky et Pernod), où le bordelais Castel a la haute main. Par rapport au Maroc, aux pratiques similaires, la discrétion est de rigueur, car le prétexte touristique ne peut jouer ici.

Face à la poussée islamiste, présente au cœur de l’État depuis la « réconciliation nationale », l’État a lancé début 2010 une campagne de fermeture des bars et points de vente d’alcool, particulièrement à Alger, mais aussi à Oran (où quatre bars ont été fermés). Pourtant, en l’absence de nombreux hôtels de tourisme, la consommation d’alcool est discrète. Elle trouve refuge dans des bars et restaurants cachés aux passants par d’opaques rideaux. S’il semble difficile d’éradiquer cette consommation, l’État tente d’accréditer sa raréfaction, une pratique que d’autres pays ont déjà expérimentée, mais dont on sait les risques.

Un immense chantier

Il est certes convenu de dire que les pays en développement ou émergents sont un véritable chantier. Mais dans le cas algérien, la chose est d’autant plus vraie que le pays a peu investi pendant longtemps, tandis que depuis dix ans, quelques centaines de milliards de pétrodollars rattrapent le temps perdu. De 1962 à 1988, l’Algérie indépendante et socialiste a investi dans les infrastructures pétrolières et industrielles, mais a, pour l’essentiel, conservé le cadre urbanistique et les réseaux français de 1962. Les quinze années d’ébullition politique et de guerre civile qui ont suivi ont consacré cette carence. La violence politique a résulté en partie d’une compétition acharnée pour des biens économiques et immobiliers insuffisants. Or la « décennie noire » a aggravé les pénuries d’un pays ayant presque quadruplé sa population en quarante-cinq ans. Élu en 1999, le président A. Bouteflika a bénéficié d’une conjoncture aussi heureuse qu’inattendue avec le troisième choc pétrolier mondial (2002-2008). En quelques années, l’Algérie rembourse sa dette extérieure et planifie sa reconstruction.

On passera sur les détails des plans d’investissements qui profitent à la fois à une agriculture délaissée, à la rénovation urbaine et aux infrastructures. Mais en 2010, force est de constater que le pays est très contrasté. Partout, les héritages antérieurs – notamment coloniaux – sont très présents. Ailleurs, des quartiers et des équipements nouveaux surgissent, au milieu d’immenses chantiers. Or il ne s’agit plus désormais de villages Potemkine à la mode socialiste – comme lorsque Oran est repeinte à la hâte en 2003 pour la venue du président J. Chirac, ou Alger en 2006 pour celle du ministre N. Sarkozy. Un plan général de rénovation et d’équipement du pays a été lancé.

La question la plus difficile est celle des villes coloniales, dont les immeubles, souvent très abîmés par le temps et l’absence de travaux durant des décennies (propriété étatique et loyers de misère obligent), sont aux mains de locataires impécunieux… Les immeubles privatisables sont rénovés, mais la majorité des occupants des vieux immeubles s’accrochent à leurs appartements. Lorsqu’ils menacent ruine, l’expulsion mène à la rénovation ou à la destruction, ainsi qu’on l’observe dans le centre d’Alger. Cela conduit à des drames familiaux, car les plus démunis refusent de partir, squattent parfois à proximité…, et tentent de sensibiliser passants et autorités. Dans la casbah, cela s’est traduit par la destruction du bâti.

Pour les autorités, le plus simple est d’investir dans la construction d’immeubles et de quartiers nouveaux, c’est-à-dire dans les périphéries urbaines. De son passé socialiste, l’Algérie garde un amour immodéré pour les logements et immeubles communautaires. Même dans les villages, la majorité des habitants logent dans des immeubles de type Hlm français des années 1960. Des cubes de béton sont produits partout, notamment autour des grandes villes. Ceux-ci sont plus ou moins chics, mais l’habitat en maison individuelle reste partout exceptionnel (ce qui n’est pas le cas au Maroc).

Les entreprises chinoises, qui ont installé 90 000 travailleurs en moins de dix ans, participent activement à ces constructions d’immeubles. Dans plusieurs villes, notamment à Médéa, presque entièrement reconstruite, les immeubles de prestige, qu’ils soient administratifs, territoriaux ou d’habitation, copient l’urbanisme chinois contemporain. À Médéa comme en banlieue d’Alger, on trouve les mêmes hauts immeubles blancs à petites fenêtres et à toitures pentues et relevées qu’à Pékin. Ce style n’est pas uniforme – on trouve aussi des influences architecturales néosocialistes et saoudiennes –, mais c’est assez frappant pour être relevé.

La chose est d’autant plus amusante à Médéa, que les entreprises de rénovation ont conservé et reproduit le mobilier urbain des débuts de la colonisation : les lampadaires et les chaînes reliant les plots du centre-ville, à la façon française, portent date de l’année 1832. Louis-Philippe s’interrogeait alors sur le devenir de ce territoire ! À la vue des immenses travaux à peine achevés qui ont transformé Médéa, un passant auprès duquel on s’enquiert de cette situation s’écrie avec malice : « Yahya el Irak ! » (Vive l’Irak !), levant les mains vers les immeubles environnants. Pour lui, le lien est évident entre le boom de l’investissement et l’afflux des pétrodollars, conséquence directe de la guerre d’Irak (2003)…

Le gouvernement s’intéresse en outre à l’apparence du bâti. Dans l’Algérie postsocialiste, banlieues et campagnes sont parsemées de cubes en béton de plus ou moins grande taille, inachevés ou en cours d’élévation, comme l’attestent les tiges de béton armé qui sortent des terrasses. On retrouve cette pratique de la Turquie au Maroc, en passant par la Sicile ou le Liban. En Méditerranée, les capitaux des travailleurs émigrés sont investis au compte-gouttes, et des milliers de logements attendent leur extension… Mais le gouvernement algérien a promulgué une loi sur la finition des maisons pour mettre fin à cette situation. Il est devenu obligatoire de clore un chantier au terme d’un délai raisonnable, sous peine de démolition. Car les Algériens s’étaient accoutumés à cette situation qui les dispensait d’impôts…, tant que la maison n’était pas terminée !

Mais il y aura fort à faire pour rendre pimpantes les campagnes d’Algérie, en dépit de leur généreuse nature. À proximité des villes et des usines, et parfois sur de longues distances, des milliers de bennes de gravats sont disposées le long des routes et dans les collines, en l’attente d’une nouvelle loi sur les déchets professionnels…

En dehors des questions immobilières, les plans d’équipement gouvernementaux ont mis le paquet sur les infrastructures. Les plus visibles sont les transports, que ce soit en ville ou dans les campagnes. En ville, les grandes métropoles se dotent d’équipement et de réseaux en dur. Alger construit à la fois un tramway (vers l’est) et un métro, ce qui se révèle complexe dans une ville aussi étagée (plus de 400 mètres) et embouteillée. Oran et Constantine renouent aussi avec le tramway, dont les travaux, à court terme, accroissent l’effet de saturation. Mais cela n’est rien à côté du réseau routier, dont la rénovation, comme au Maroc, vise à désenclaver un pays qui en était resté au schéma colonial.

Dans un pays pétrolier, la production de macadam et de bitume est aisée, ce qui est manifeste au vu du bon état des routes et autoroutes fraîchement goudronnées. La complexité du réseau autoroutier du grand Alger atteste que l’automobile est reine, là où partout ailleurs on tente d’en limiter l’abus. Mais grâce à ses ressources, l’Algérie peut importer à grands frais des véhicules, lesquels bénéficient d’une essence peu onéreuse, et d’un réseau routier de plus en plus vaste. Le président A. Bouteflika a lancé en 2006 le plus grand chantier du pays pour 11 milliards de dollars, l’autoroute est-ouest, sur plus de 1 150 km. Jusqu’en 2010 y ont contribué 100 000 travailleurs, dont une partie des 90 000 Chinois. À peine achevée, les autorités ont annoncé son doublement plus au sud, par une autoroute parallèle, dite des hauts plateaux…

Kabyles hors de Kabylie

On ne saurait achever cette traversée sans parler des Kabyles et de la Kabylie. Au printemps 2010, l’Algérie a vécu le trentième anniversaire du « printemps kabyle », et il aurait fallu être sourd et mal-voyant pour échapper à la commémoration de cet événement, par presse et librairies interposées. De sorte qu’en passant par Alger en avril 2010, l’événement fondateur de la renaissance berbère maghrébine était à l’affiche. Ce n’est pas une découverte qu’Alger, capitale de la République populaire et démocratique d’Algérie, dont la langue officielle est l’arabe, et l’islam la religion de l’État, est aussi la plus grande ville kabyle du pays.

Aux portes orientales du grand Alger commence la Kabylie, qui s’étend sur plusieurs wilayas. Cette zone de montagnes méditerranéennes pauvres et surpeuplées constitue le principal pôle de résistance culturelle et linguistique d’Algérie. L’émigration kabyle, plus que séculaire, a fourni la majeure partie des migrants algériens de par le monde, notamment en France, mais aussi à Alger. Selon les époques et les estimations, la place de la communauté kabyle algéroise, bien qu’elle ne soit pas coulée dans le marbre, est estimée entre le tiers et les deux tiers de la population.

Alger « capitale kabyle », c’est moins un slogan provocateur que l’effet d’un siècle de migrations et d’activisme politique et économique. Certes, l’armée des frontières a installé, au cœur de l’été 1962, un gouvernement issu des rangs de l’Anp à la tête de l’État. Depuis, les Chaouis (Berbères souvent arabisés des Aurès) et les Oranais de l’ouest (Tlemcen, Maghnia) ont dominé le paysage politico-militaire. Les réseaux d’influence et d’entraide kabyles, en dépit de leur présence dans et aux portes de la capitale, mais aussi dans l’émigration, n’ont pu contrer la marche d’un État centralisateur d’option arabiste, sauf à jouer les utilités d’opposition. Seul le « coup de force » pacifique des Kabyles d’Alger et de Kabylie, après vingt ans de silence, a imposé la réalité de leur revendication identitaire. Ce fut le « printemps kabyle ». Après l’effondrement du parti unique (1988), la toute-puissance de l’islamisme (1990-1991), et dix ans de guerre civile, les Kabyles ont fait entendre leur voie en 2001, par le « mouvement des arouchs ». Celui-ci s’est achevé par la mise en quarantaine de leur région par l’État central, prélude à l’infiltration de commandos islamistes qui s’y sont enkystés, obligeant au retour des forces de l’ordre, et produisant une sorte d’anomie sociale.

Les trente ans du printemps berbère étaient donc l’occasion d’une relecture de ces événements complexes, à travers leur acte fondateur. En avril, les librairies d’Alger et la presse nationale présentaient l’ouvrage du moment, le livre coordonné par Arezki Aït-Larbi : Avril 80, insurgés et officiels du pouvoir racontent le « printemps berbère ». Sa couverture par voie de presse a été très large, tous les journaux faisant à leur manière un état des lieux et un bilan de ces événements. Un des dossiers les plus importants a été fourni par le journal francophone El Watan (la patrie), un des plus lus par les Algériens de France. Toutefois, en ces temps de commémoration, l’hebdomadaire spécifiquement kabyle La Dépêche de Kabylie, était totalement indisponible à Alger… Il est vrai que les revendications des Kabyles, qui ont déjà conduit à la reconnaissance de leur langue comme patrimoine national – à défaut de sa reconnaissance comme langue officielle –, posent un problème à tous les tenants du nationalisme arabe – qu’il soit de nature jacobine, postnassérienne, bassiste ou islamiste.

Or les Kabyles ne se résument pas à un aimable groupe d’intellectuels et de linguistes romantiques. Sans parler des réseaux migratoires extérieurs et des connexions avec les Berbères des autres pays, les Kabyles d’Algérie représentent une puissance réelle en Algérie, Avec près de 20 % de la population, ils constituent une communauté d’autant plus forte qu’elle est répartie dans tout le pays et irriguée par des liens de solidarité. L’héritage anthropologique méditerranéen des Kabyles évoque celui des Libanais ou des Siciliens. Leur rôle moteur dans la résistance à la colonisation, puis dans la constitution du nationalisme algérien, leur a donné une conscience d’autant plus vive qu’ils ont échoué à s’imposer, même en partage, à la tête de l’État indépendant. Les réseaux kabyles ont dès lors investi les mondes économiques et marchands. La nature de l’économie socialiste les poussait mécaniquement vers l’émigration. Mais depuis le retour de l’économie de marché, les Kabyles ont fait jouer à plein leurs réseaux. L’ethnic-business se manifeste dans le commerce (les trabendistes marseillais), la distribution, l’hôtellerie-restauration (les Kabyles sont les garçons de café dans toute l’Algérie, ce que l’on a bien constaté jusqu’à Oran !).

Très présents dans les services, les Kabyles le sont aussi dans certains secteurs de production (le marché des alcools précédemment évoqué) ; même aussi loin de leurs bases qu’en Oranie, ils sont à la tête de nombreuses entreprises. La solidarité ethnolinguistique se double de liens familiaux, et d’un code de l’honneur, relevé en son temps par Pierre Bourdieu5. Si ces valeurs ont quitté la campagne et le village avec leurs habitants, elles n’en imprègnent pas moins les comportements : respect de la parole donnée, sous peine de sanction, travail dur et en silence, respect des hiérarchies, méfiance vis-à-vis de l’État et des tiers… Pour une partie de la population, ces habitudes culturelles prédisposent aux comportements et activités de type mafieux, qui se déclineraient par un impôt sur la diaspora (pour payer les équipes de foot au village !), par l’élimination des traîtres, par le refus de l’économie bancarisée au profit du seul argent liquide, etc.

Ce comportement de mafia économique est allègrement dénoncé par des élites jalouses de leurs prérogatives et peu habituées aux oppositions. À l’inverse, les discours des Kabyles de rencontre sur les « Arabes », ou les divers groupes constitués en Algérie, traduisent la persistance d’un contentieux, ou à tout le moins d’idées reçues extrêmement prégnantes. Les militants berbéristes rencontrés au gré des conversations cultivent avec passion une forme de culture obsidionale, l’irréductibilité de leur particularisme, de leur identité, mais aussi des représentations troublantes de leur rapport à la France. Il est possible que cette réalité s’estompe au sein des jeunes générations, y compris en Kabylie. Mais à l’heure de l’internet, il est aisé de constater que la région reste le foyer de tous les radicalismes.

À l’automne 2010, la région est soulevée par des affaires criminelles et une recrudescence des kidnappings crapuleux (et sanglants), au carrefour des pratiques mafieuses et du djihadisme. Les divers groupes y liront la confirmation de leurs préjugés et de leur hostilité… L’armée ne cesse de frapper de présumés djihadistes, tandis que s’éternisent les signes d’une crise sociale et culturelle bien plus large, car elle porte sur les fondements de l’identité algérienne et maghrébine.

  • *.

    Maître de conférences habilité à Paris I en histoire du Maghreb contemporain, laboratoire Cemaf. A publié en 2010 Idées reçues sur le Maghreb, Paris, Le Cavalier bleu. Voir ses précédents articles sur le Maroc dans Esprit, notamment « Maroc : des élections ambiguës », novembre 2007.

  • 1.

    Wassila Tamzali, Une femme en colère. Lettre d’Alger aux Européens désabusés, Paris, Gallimard, 2009.

  • 2.

    La vie et la mort des moines de ce monastère ont été présentées dans Des hommes et des dieux, le film de Xavier Beauvois. Voir Jean-Pierre Peyroulou : « La France et l’Algérie d’une guerre à l’autre », Esprit, octobre 2010.

  • 3.

    Voir dans ce numéro, Dalila Senhadji Khiat, « Lieux de culte et architectures. Réappropriations et transformations à Oran depuis l’indépendance de l’Algérie », Esprit, février 2011, p. 34-46.

  • 4.

    L’inauguration officielle s’est déroulée en décembre 2010, en présence de personnalités politiques françaises, telle que rapportée par la presse.

  • 5.

    Pierre Bourdieu, Sociologie de l’Algérie, Paris, Puf, 1985.