Maroc : des élections ambiguës
Les élections législatives marocaines du 7 septembre 2007 ont été les deuxièmes du règne du roi Mohammed VI. Au retour des vacances d’été, la semaine ayant précédé ces élections a suscité en France de nombreux articles de presse. Pourtant, conformément au suivi des scrutins décourageants dans le monde arabe, la presse s’est faite plus discrète au lendemain des élections. Alors que, de manière anticipée, les islamistes légalistes du Parti de la justice et du développement (Pjd) avaient été donnés gagnants, l’information a retenu leur défaite au profit du parti nationaliste de l’Istiqlal, sans plus. Si le traitement de ces résultats a donné lieu à divers commentaires, c’est moins la gêne qui a présidé à cette discrétion que la difficulté d’interprétation d’un scrutin atypique.
La proclamation chiffrée des résultats officiels, la nomination d’Abbas el Fassi, chef de l’Istiqlal, au poste de Premier ministre, et la constitution, à la mi-octobre, d’un gouvernement de coalition excluant le Pjd, permettent a posteriori une relecture plus aisée. Il demeure que ce scrutin peut être lu de deux manières opposées. La première est positive quant au formalisme démocratique en lui-même. La seconde est plus inquiétante si l’on interroge les ressorts d’une abstention massive. Il résulte de cette situation contrastée un certain nombre d’interrogations sur l’avenir du royaume.
Un scrutin réussi
La première analyse de ce scrutin correspond à la vision optimiste diffusée par les autorités marocaines. Celle-ci se focalise sur les aspects matériels incontestablement novateurs de ces élections. Elles ont été transparentes, ce qui est corroboré par des observateurs nationaux et internationaux. La campagne s’est déroulée sans violences. Les Marocains ont été libres d’aller voter, ou de s’abstenir. La corruption par achat de voix a été résiduelle. Enfin, le paysage politique est resté remarquablement stable, les cinq premières formations sont celles de 2002. Les islamistes « modérés » du Pjd ont raté leur percée (+ 4 sièges) et ont un niveau proche de 2007 (quoique les chiffres de 2002 n’aient jamais été publiés).
En aval, la transparence du scrutin a progressé. Les résultats ont été connus dès le dimanche 9 septembre, puis les taux de participation, les pourcentages et le nombre de voix par parti ont été publiés en ligne sur le site du ministère de l’Intérieur à Rabat. Seule ombre à ce tableau, la faible participation (37 %), mais elle serait la rançon de la liberté et de l’absence de l’achat des voix. Sur ces différents points, il ne fait guère de doute que le Maroc ne court plus dans la même catégorie que ses homologues maghrébins, et a fortiori proche-orientaux (Palestine, Israël et Liban mis à part).
Une participation très faible
Pourtant, en seconde analyse, l’étude du scrutin, quant à la mobilisation qu’il a suscitée et à ses résultats, ne cesse d’interroger. Les médias internationaux (espagnols, suisses ou anglo-saxons) ont d’ailleurs relayé les critiques et les réserves d’une partie des associations et de la presse marocaine.
Le point clef est à cet égard la faiblesse inégalée du taux de participation. Certes, avec 37 % (contre 52 % en 2002), le Maroc fait mieux que l’Algérie lors du dernier scrutin (35 % de participation) ou que la Syrie (10 %). Mais l’observation plus serrée des chiffres montre que ce taux est en réalité trompeur. L’inscription sur les listes électorales a été plus faible que prévue (1, 5 million d’inscrits nouveaux au lieu de 3 attendus). 20 % des adultes n’ont pas retiré leur carte électorale (près de 4 millions de personnes). Les 3 millions de Marocains résidents à l’étranger ont peu participé. Enfin, 19 % des votants effectifs ont voté blanc ou nul, en agrémentant souvent leur bulletin de remarques douteuses (1, 08 million).
Au total, c’est moins d’un électeur potentiel sur quatre qui s’est exprimé, et les votants ont été moins nombreux qu’en 2002, en dépit d’un corps électoral plus large. Cette abstention massive est intervenue à tous les niveaux : elle contredit les sondages américains de 2006, qui annonçaient une vague Pjd, et les sondages officieux (association progouvernementale « Daba 2007 » et ministère de l’Intérieur) qui annonçaient une forte participation (espérée à plus de 52 % au niveau de 2002).
Or c’est la partie la plus urbaine et la plus éduquée de la société marocaine qui s’est le plus abstenue : la participation a été de 43 % dans les zones rurales (déjà favorisées par le découpage électoral), mais de 33 % dans les circonscriptions urbaines. Cette situation culmine dans les grandes villes, fiefs islamistes : Tanger (22 %, dont un tiers de nuls), Grand Casablanca (27 %, dont 28 % de nuls), Fès (27 %, dont 27 % de nuls), même si le Pjd arrive trois fois en tête.
L’état des forces politiques
Même si l’Istiqlal (PI) obtient le premier groupe parlementaire, le Pjd est devenu la première force politique en suffrages. Dans le scrutin uninominal par circonscription (qui élit 295 députés), le Pjd remporte 10, 9 % des suffrages exprimés (503 396 voix), et même 13, 5 % si on lui adjoint deux petites formations islamistes dissidentes. En outre, sur la liste nationale à la proportionnelle de 30 sièges, réservée aux femmes depuis 2002, le Pjd arrive plus largement en tête : 65 000 voix d’avance sur le PI (au lieu de 9 000), et un total de 16, 7 % pour les trois formations islamistes. Cette victoire masquée n’en est pas moins médiocre par rapport aux ambitions et aux attentes qui furent celles du Pjd.
En outre, il faut insister sur la proximité idéologique entre Pjd et PI, qui puisent à la même source du nationalisme marocain, sur une thématique de réformisme musulman (héritage conjugué du cheikh égyptien Mohamed Abdou et des réformistes marocains comme Allal el Fassi), d’arabisme et de conservatisme religieux. Souvent peu informés sur l’histoire politique et idéologique de leur pays, bien des électeurs ont pu s’y tromper. Car ce sont les chefs respectifs des deux partis, les réseaux de clientèles et leurs affiliations qui diffèrent sur le fond.
La proximité de l’Istiqlal avec le Palais est aujourd’hui une réalité bien établie, alors que les hommes du Pjd apparaissent, parfois à tort, comme une contre-élite de substitution, susceptible d’entrer en conflit d’intérêts avec le Palais. Pourtant, en s’abstenant de voter pour le Pjd, une partie de la clientèle islamiste a montré qu’elle avait de très gros doutes sur la réelle autonomie de cette formation et de ses chefs.
Une victoire apparente pour la monarchie
L’organisation sans bavure du scrutin et sa transparence sont un succès pour le pouvoir. À cet égard, la vraie victoire est obtenue auprès de l’extérieur, puisque le message de la transparence des élections a bien été relayé à l’étranger.
Mais Transparency International et un collectif de 300 associations marocaines dénoncent les achats de voix, de la part des notables et des partis eux-mêmes. Cela peut s’observer dans les faits par la victoire des anciens partis dits administratifs dans les zones rurales et reculées, là où le vote est le mieux « encadré » et les observateurs lointains.
On peut relever que tous les partis qui peuvent représenter une gêne pour la monarchie sortent très affaiblis de ces élections. Le Pjd, que le Palais considère comme illégitime, en est la première victime. L’Union socialiste des forces populaires (Uspf) ensuite, le principal opposant historique malgré le pardon et l’alternance de 1998, sort en miettes de 10 ans de pouvoir (7 % des électeurs à Casablanca, la grande ville ouvrière du pays). Et, avec elle, la petite mouvance de la gauche démocratique radicale.
Et enfin, le Mouvement populaire (MP), soutien historique du Palais sous Hassan II, mais dont le Palais redoute une dérive « berbériste » (qualifiée d’« ethnique ») se trouve aussi affaibli. En dépit de la réunification de ses composantes, la « Haraka » (MP) perd près de la moitié de ses sièges.
En revanche, les soutiens du Palais sortent renforcés du scrutin. Par sa victoire en sièges, l’Istiqlal d’Abbas el Fassi tient sa revanche, après ce qu’il avait ressenti comme une humiliation, doublée d’une injustice, en 1998 et en 2002, en étant placé derrière l’Usfp. Il en va de même des deux partis « administratifs », en réalité monarchistes, du Rassemblement national des indépendants (Rni) et de l’Union constitutionnelle (UC), laquelle progresse en voix en dépit d’une très faible visibilité. Enfin, la mouvance du Parti du progrès et du socialisme (Pps), issue historiquement du communisme, mais qui est un des plus fidèles soutiens du Trône depuis longtemps. Fractionnée en trois partis par D. Basri dans les années 1990, la mouvance Pps totalise presque 50 % de voix de plus que l’Usfp.
Il reste qu’avec 23 partis au parlement, le champ politique est atomisé. L’Istiqlal, première force, compte 52 députés, soit 16 % des sièges. Seuls 6 partis peuvent constituer un groupe parlementaire, 17 partis ont moins de 10 députés.
Sur la base de ces résultats, le roi avait tout pouvoir pour choisir le Premier ministre et sa coalition. Deux coalitions alternatives étaient envisageables autour des formations principales. La majorité sortante d’une part, autour de la Koutla historique (Front PI-Usfp-Pps) et ses alliés, qui perd plus de 20 sièges, mais garde une confortable majorité absolue (PI, Rni, Usfp, Pps et MP), avec des soutiens dans les petits partis. Et d’autre part, un bloc islamo-conservateur et nationaliste, incorporant notamment les islamistes Pjd, avec le PI, le MP, le Rni et l’UC.
Conformément au résultat des élections, le roi a appelé le chef de l’Istiqlal à la tête du gouvernement, lequel a annoncé que son programme serait celui du roi. Et c’est la prolongation de la coalition partisane en place depuis 1998, autour de la Koutla, qui a été reconduite, laissant le Pjd dans l’opposition.
Des éléments d’incertitude
De ces élections, il ressort que les grands partis politiques ont une crédibilité très faible. À son étiage réel, chaque « grand » parti rassemble ses militants, ses partisans et sa clientèle d’obligés, soit entre 400 000 et 545 000 électeurs chacun pour le PI, le Pjd, le MP, le Rni et l’Usfp. La vieille Koutla totalise 1, 151 million de voix, soit 8 % des inscrits.
De ce fait, la victoire du PI est à relativiser, puisque le premier parti politique en sièges représente 3, 19 % des inscrits. En outre, l’absence de représentativité des islamistes du Pjd n’est pas forcément une bonne nouvelle. Certes, la pression exercée par le Pjd sur le pouvoir se trouve décrédibilisée. Mais deux bémols sont à souligner. Le PI pèse encore moins que le Pjd, qui est néanmoins la première force politique dans les capitales du Maroc (Casablanca, capitale économique, Rabat-Salé, capitale politique, Fès et Meknès, capitales culturelles, Tanger, capitale du Nord, Oujda, capitale de l’Oriental). Seules les grandes villes berbères du Sud, Marrakech et Agadir, ne placent pas le Pjd en tête.
En outre, la forte abstention et le million de votes blancs et nuls (surreprésentés en ville) confortent la ligne abstentionniste de « Justice et Bienfaisance », l’association islamiste non légalisée du cheikh Yassine. L’association n’a point besoin de crier victoire, car même si ce n’est pas sa consigne de boycott qui a été suivie, le résultat souligne l’absence d’illusion de la majorité de la population dans le système représentatif en place.
Par ailleurs, la transparence du scrutin n’est pas si claire qu’il y paraît. Le découpage électoral a fait la part belle au monde rural, même si les circonscriptions réelles et leur découpage précis n’ont pas été rendus publics. Les émeutes de la ville de Sefrou, fin septembre, ont été présentées dans la presse comme une conséquence des élections, la population de la ville s’estimant privée de ses députés légitimes par l’incorporation massive de population rurale dans la circonscription.
La liste des circonscriptions démontre enfin qu’une place excessive a été réservée aux campagnes, jugées plus « sûres » et moins islamistes. Par exemple, le Grand Casablanca, qui pèse 12, 35 % des inscrits (1, 91 million d’électeurs), n’envoie au parlement que 7, 8 % des députés du parlement (23). Avec 19, 8 % des voix dans la grande métropole, le Pjd, qui est le numéro 1, y perd plusieurs députés potentiels et, peut-être, la première place au parlement.
La victoire du candidat El Hima, principal conseiller du roi depuis 1999, et de ses deux colistiers sans appartenance politique, dans la circonscription déshéritée des Rahmna, est emblématique de la situation du pays. La participation est importante (plus de 50 %) et l’adhésion record (plus de 70 % des voix pour El Hima), dès lors que le candidat est le représentant direct d’un souverain jugé tout-puissant, et donc seul capable de changer leurs conditions de vie déshéritées.
La conjonction entre la dépolitisation du pays, l’absence de représentativité des partis, la prégnance de l’idéologie islamiste dans les villes (dont attestent tant d’indices visibles) et la croyance dans la toute-puissance de la monarchie, créent un double défi : un vide politique manifeste, qui place la monarchie en première ligne face au peuple marocain. Aucune instance politique intermédiaire n’est en situation de lui contester son monopole.
Dans ces conditions, le Palais peut gouverner avec des institutions représentatives écran (le gouvernement et le parlement), mais il assume seul le pilotage du pays. Certains estiment qu’une réforme constitutionnelle serait nécessaire pour aménager des espaces autonomes de décision dans la sphère politique. Des acteurs politiques crédibles, élus sur programme, et susceptibles de rendre des comptes sur son exécution, sont à ce stade une hypothèse de travail. Mais la situation présente semble convenir au pouvoir, ce dont ont pris acte les électeurs.
- *.
Maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain, Université de Paris I. Dernier ouvrage paru : Idées reçues sur le Maroc, Paris, Le Cavalier bleu, 2007.