Le culte du camion. Vues sur la technoparade
Vues sur la technoparade
Samedi 16 septembre : entre midi et minuit, le cœur de Paris fut secoué en rythme et avec opiniâtreté : de la Bastille à République, la grande ronde de la technoparade 2006 bouclait tout le centre-ville. Je décidai une traversée du flux avec mon vélo, avec quelques stations en cas d’urgence du désir de voir – souvent lié à la nécessité de se boucher les oreilles : c’est en effet au cours des mêmes séquences de remarquable étrangeté que l’avidité de l’œil se double d’une vraie douleur de l’ouïe, tant le niveau de décibels est élevé.
Tout commence dans un désordre de la perception : avant de voir quoi que ce soit, le promeneur reconnaît dans son ventre les sourdes scansions des basses de la musique « techno ». Il cherche alors des yeux la source du bruit ; plus il s’en rapproche, plus le son se complique de volutes synthétiques. La rue change d’atmosphère : on traverse les rues différemment, les figures des passants deviennent de plus en plus juvéniles, voire légèrement bizarres – moins ils sont jeunes plus ils font « style jeune » et plus c’est étrange. Les essaims de corps semblent s’épaissir autour du lieu où tout se bloque à nouveau dans un halo d’intenses vibrations qui fondent ensemble la matière des corps et celle du son : voici l’approche des chars.
Tous ces engins, ces figures, ces manières sont divers et surprenants, tout cela évolue sous un régime totalitaire du son : personne ne peut échapper à sa puissante saisie qui pénètre toute barrière corporelle. Jusqu’à ce moment où l’excès de décibels produit l’assourdissement un peu douloureux qui soûle, dans tous les sens du terme : il faut accepter de ne pas résister, et franchir un mur du son interne. Il s’agit de faire jouer les frontières de sa propre intégrité physique autour de l’épicentre : il y a un effet psychotrope minimal dans la surconsommation de bruit. Les « jeunes » ici semblent avoir assez de santé et de confiance pour ce don délicat, mais les petits enfants et les passants adultes perdus se bouchent plus ou moins discrètement les oreilles lors des explosions majeures.
Le paysage créé par le son
À quand une grande histoire du paysage sonore venue des sciences humaines ? Certains bruits déchirent parfois tout le tableau : ainsi le promeneur contemporain fait-il souvent l’épreuve en campagne des moteurs trafiqués des deux roues par un jeune en proie à lui-même, moustiques au loin, mués en frelons déments trop près – et l’adulte fait la grimace. Parfois en plein cœur de la ville, certains coups sourds typiques frappent au creux de l’estomac le passant, et il en cherche alors la source des yeux. Ce tabassage têtu de l’espace est souvent le résidu sonore traîné par la terrible sono d’un véhicule. Au volant, le voilà, lui, le « jeune », le plus souvent un garçon, parfois pas si jeune, étrangement obligé à l’expression bruyante d’un signal indécidable, pas franchement agressif mais dénué de tact, pas très gai ni festif ni l’inverse – après tout il ne s’agit que d’une conduite automobile. C’est surtout la musique techno qui, à fond la caisse dans la caisse (précisément), produit ces basses aux coups bas typiques, ces pulsions hachées qui ne sont marquées par aucune complexité rythmique, car la répétition binaire et indéfinie du coup porté constitue un choix esthétique propre. Ces scansions dont les expérimentations cognitives pourraient sans doute nous mesurer les effets sur le cortex et le rythme cardiaque, semblent franchir la barrière de la peau depuis la nuque jusqu’au fond tripal : le passant pris dans la nasse de ce son est contraint à l’entendre de tout son corps.
S’ensuit un sombre hoquet sans fin, à la fois fanatique et apathique, qui menace de secouer le corps du promeneur, curieux de la technoparade. Il ne peut pas rester simple spectateur, car il n’y a pas de spectacle ici d’où l’on puisse se mettre à l’écart. Tout le monde est plus ou moins à l’écart et dedans. Ainsi cette jeune personne qui semble, en ce moment d’hallucinante mobilité, avoir abdiqué toute résistance au hoquet venu des tréfonds du son, s’arrête pile pour écouter son portable dont elle a malgré tout perçu les vibrations dans la poche, elle se ploie en fœtus dissymétrique autour de sa propre oreille collée à l’engin, elle hurle : « T’es où ? » Contre toute attente, elle n’était pas tellement en transe, ni allumée ni speedée, ni déjantée, ni rien de tout cela, elle était tout simplement décoincée, pas gênée – ben quoi ? En pleine ondulation multi-vectorielle, elle n’avait pas oublié une vraie question : « Où t’es ? » Partout dans la technoparade on voit de ces silhouettes ramassées autour de leur propre téléphone portable et cette question résonne sans cesse çà et là : cette promenade d’enfer est aussi un vaste lieu de rendez-vous où l’on se cherche en permanence. Ainsi, à sa manière de mastiquer son chewing-gum de bout en bout, on comprend que l’âme de l’effrayante tressautée était restée coite, qu’un point de tranquillité n’était pas entamé. Il me semble que la technoparade dévore moins de substance interne que la Gay Pride1 : lorsqu’on est à une bonne place, une place trop bien, tout près du son, tout au milieu du groupe dans lequel tout bouge, on se trouve aussi, par conséquent, revenu en soi-même, on saute sur place comme pour bien occuper le fond de ses propres chaussures, car on peut, on doit même – il est licite, élégant, recommandé de – s’autoriser à bouger.
Le passage du camion
Les mobilités corporelles et les trajectoires dans l’espace de chacun sont orientées vers un unique objet colossal, le gigantesque camion au puissant sillage, surchargé d’êtres et de choses, d’où jaillissent les flots de violence sonore tout autour : avec l’approche du cortège, quand la foule des coups sonores pleut en rythme, quand le son n’avance pas mais ne fait que s’amplifier d’harmoniques synthétisées, tout fait du surplace. Alors, le bruit noie tout le cadre, et le paysage fracassé s’enroule autour du temps pour en bloquer tout phrasé : c’est l’enfer désiré non seulement de l’excès de décibels mais aussi de la répétition d’une musique dénuée de trame, de dessin, d’issue autre que le saut surplace, de plus en plus rageur et appliqué au fur et à mesure que le gros paquet événementiel de la scène se rapproche : un amas compact de corps en mouvement autour d’un camion énorme, colossal, stupéfiant. Il y a souvent une juvénile silhouette féminine en figure de poupe, qui danse sans trêve. On devine l’entraînement intense devant le miroir privé, et le mimétisme en face de l’écran pédagogique : les manières de faire s’inscrivent dans une mode corporelle prégnante. Cette année, on lance les bras en avant, les mains, les doigts jouent leurs parties, et pendant que l’on se déhanche en tous sens, ces gestes des bras semblent vouloir attraper en face des choses invisibles pour les ramener en soi : sur le camion, les danseurs se donnent aux regards de ceux d’en bas, ils y vont, ils ne chôment pas. Sur cette arène élevée, il y a aussi toujours quelques personnages stables, chez eux, ils sont là, c’est tout – sans doute pour une part, des professionnels de boîtes de nuit sortis au jour, dans la nuit du son. Il est rare qu’un jeune d’en bas puisse y grimper à son tour, mais cela arrive : un regard croisé, une main se tend venue d’en haut, on devine la joie à l’élan du corps élu : ici, vraiment, le camion transporte.
La technoparade vue d’en haut pourrait se dessiner comme un gros collier de boucles centripètes, et le noyau de chaque breloque serait constitué d’une forme dure de scarabée, précisément, le gros corps du camion derrière la cabine en tête, enveloppé du halo de corps formant comme la queue de sa comète sonore. Son pilote est le seul qui bouge moins, on sent à son profil de médaille qu’il connaît sa mission : conduire au pas entre tous ces corps déliés son monument de bruit, lourd navire qui ne peut ni freiner facilement, ni accélérer. Cette lenteur est celle du puissant politique, sur le char du réel qu’il commande. Le conducteur est ici en train de travailler. Il bosse, lui. C’est un des rares à résister aux grandes pulsions du son, et quand il laisse aller en rythme quelques doigts tapotant la carlingue, c’est avec un grand dégagement. Parfois, rarement, il esquisse de la nuque la courte virgule décidée qui est la marque du tempo sur tout corps humain contemporain : même les petits enfants, les alternatifs extrêmes, les scientifiques et les mères grands, etc., et aussi l’auteur de ces lignes, tous secouent la nuque en premier acquiescement à un tempo qui swingue. Mais le camionneur de la technoparade conduit son bloc comme en marbre, même si, parfois, sans qu’il y pense, à cause des heures et des heures du halètement sans fin de tout, il hoche un peu la tête en rythme, le magnanime.
Tout autour, les silhouettes juvéniles sont parfois d’une maigreur de fil, petites jeunes filles ultra-menues, avec plein de foulards autour du chignon débordant, de tatouages dessinés sur les peaux d’enfants. Elles parlent aux copines, elles dansent sérieusement, elles hurlent à leurs portables « t’es où ? ». Quand le camion s’éloigne, tout devient minimal : à peine secouent-elles encore, le regard froid, leur menton délicat qui frémit aux vibrations non encore tonales du prochain grand passage. Un très jeune couple au pied d’une des grandes roues se fait une scène : elle proteste et boude, furieuse, personne n’entend sauf eux le propos de la dispute, il tourne autour d’elle, la cerne pour la voir de face. Ils sont si maigres, serrés dans les petits pantalons. Ils sont seuls entre eux, le bruit protège leur juvénile intimité en éruption : quand il y a trop de bruit, l’espace est moins public.
Quand le camion s’éloigne, un creux de la vague, secret abîme reposant, se laisse sentir. Vu de dos, cet éloignement semble faire se rejoindre l’irréversible et l’irrémédiable : le retour du monde plat est terrible. Certains choisissent de fuir cette épreuve et se ruent follement vers la dernière onde sonore traînée avec les corps derrière les roues, ils veulent encore battre le pavé du dedans, avec cette ténacité appliquée dénuée de fureur et de joie qui marque ici les façons de faire. D’autres suivent des yeux le gros paquet et, le visage tourné vers lui, suivent encore du menton ce qui reste de ces coups portés par les sourdes pulsions. Les basses frappées au cœur avec une ténacité décroissante s’estompent, des lignes de fuite traversent dans tous les sens l’espace pour en détricoter toute unité. Cruel moment.
La frénésie du saut
Le bruit produit donc une sorte de nuit, et la technoparade crée du vide social : la contingence est radicale trop loin du camion, on le ressent presque physiquement. Il n’y a pas de chaîne solide au collier, le vide de la normalité menace et les tressauteurs ne font plus que marcher. Sur un abribus, je vois un groupe de jeunes garçons : entre deux camions ils sont là-haut comme ici, le dos un peu voûté, la mine de rien, la paupière surbaissée du gars pas mécontent d’exister. Plus le véhicule rapproche son avènement remarquable, et plus leurs corps s’agitent en rythme. Dans le face-à-face à égalité, puisque sur l’abribus ils sont presque à niveau du premier étage en route, quelque chose se passe : ils deviennent comme fous tous ensembles, ils lancent leurs bras maigrichons vers l’autre en face, ils se font signe et s’entendent trop bien sous la sono portée à son maximum par la proximité, tout en gardant leur élégance « stylée » et mode du moment. Serait-ce le moment tant attendu de l’acmé éclatée, résumée après coup par « c’était cool » ? En fait, là aussi, l’absence de toute intention (politique ou autre) permet de maintenir sa garde jusqu’au bout de la frénétique gymnastique : les commentaires le prouvent, et aussi le retour sans problème à la litote figurative au fur et à mesure que s’éloigne le gros bloc : ils restent les jeunes garçons du lieu, postés en majesté agonistique là-haut, au cou penché un peu en rythme, à l’oreille très vite assortie d’un téléphone portable, s’il le faut.
Le trop de son va avec le sans fin de la répétition, et la frénésie corporelle avec la saturation de toute perspective mélodique. Cela mugit et vagit et fracasse en fonction des instruments d’époque, jusqu’au désopilant choix possible de discordance tonale, où – ciel ! – tout à coup de vastes synthèses moelleuses emportent dans un même mouvement ascendant une transition entre deux séquences rythmiques dures. Les bras se lèvent et on saute encore plus haut.
Bref, les coups bas portés par la batterie de la musique « techno » sont rarement délicats, mais la jeunesse très contemporaine d’elle-même veut habiter son présent technologique.
Il y a aussi ici une figure clonée de la Gay Pride, comme cette version féminine des Drag Queens spectaculaires de la mouvance gay : immense talon, soies, nudités des crânes sous une crête d’or en étoile démesurée, etc. Mais celles que j’ai vues sont des femmes, au sens où il reste un rond du corps malgré pourtant la maigreur asymptotique dominante : il leur manque comme une lueur d’acier et quelques angles durs que la Drag Queen masculine en majesté utilise comme dernier fard de genre sous les signes de l’extrême féminité clownesque. La technoparade reste la petite cousine marchande de la Gay Pride : pas de message militant, ici on ne se la joue pas, on ne fait que se la péter, c’est très différent. La différence des sexes n’est pas le problème, d’ailleurs rien n’est le problème. Pas de jeu d’identité de groupe incorporée et théâtralisée dans le passage d’un seul char. Ici tous sont là dans l’égalité de leur dénuement tactique. Mais là-bas comme ici, l’événement est le passage du char, un puissant camion à étages, chargé d’êtres en grappes et lesté des immenses objets techniques du son dont les seules différences semblent être surtout économiques : il y a ceux qui ont les moyens, sponsorisés par telle ou telle boîte de nuit, et ceux qui sont plus artisanaux et bricolés.
La jeunesse habite la ville à sa façon. Pour sauter il n’y a pas que la technoparade. Actuellement, par exemple, un des grands sports de nuit consiste à choisir un édifice élevé, la nuit, d’y monter incognito – lorsqu’il s’agit de la tour Eiffel il faut se cacher des patrouilles et des caméras, et de sauter en parachute d’en haut. C’est le base jumping, dont les héros ont des dizaines de sauts à leur actif. Sauter est irrépressible sans doute pour le corps juvénile débordant de cette vitalité terrible. L’enfant saute de joie, et toute joie qui explose tend à faire jaillir le corps humain sur son axe vertical. La technoparade comble peut-être seulement le juvénile désir de saut sans contenu autre que sa propre répétition.
- 1.
Voir du même auteur, « Le cortège des sexualités », Esprit, mars-avril 2001.